DIRECTEUR DE « LA PATRIE
Cauterets, 23 août 1883.
Faire deux cents lieues, afin de demander aux sources de Cauterets un peu de santé pour l’hiver qui vient et, après le huitième verre d’eau et le huitième bain, être assez sérieusement indisposé pour prendre le lit, voilà ce qui s’appelle n’avoir pas de chance.
C’est ce qui m’arrive, mon cher directeur, et au lieu des impressions de voyage par lesquelles je remplace quelquefois, dans les mois d’été, mon feuilleton dramatique, j’ai vu le moment où je ne pourrais raconter aux lecteurs de la Patrie que
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mes insomnies de malade, œgri somnia, dans le banal lit à rideaux blancs d’une chambre meublée, à côté de la table de nuit où traîne la boîte à pilules et où la tisane mijote sur une veilleuse.
J’en suis même encore à peu près là, et c’est dans le fauteuil du convalescent que je vous écris, d’une main que fait trembler un reste de fièvre, non pas un article, mais des lignes quelconques, qui me coûtent un gros effort et que je vous prie de considérer seulement comme une preuve d’exactitude et de bonne volonté.
Je n’en veux pas aux eaux de Cauterets du méchant tour qu’elles me jouent. Elles suivent, m’assure le médecin, le précepte de Salomon : Qui benè amat benè castigat; et la preuve, paraît-il, qu’elles me feront du bien, c’est qu’elles commencent par me faire du mal. Ce sont des bourrues bienfaisantes. Je me relèverai sans doute de ce petit assaut tout à fait gaillard et solide, et l’hiver prochain, aux premières représentations, je ne troublerai plus par des quintes de toux irrévérencieuses la suave prose des dramaturges et des vaudevillistes', je me tiendrai, sage comme une image, dans mon fauteuil d’orchestre, et je ne me lèverai plus, plein de fureur et en criant : « La
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porte! » quand des spectateurs retardataires m'enverront sur la nuque une douche d’air glacé en s’installant dans leur baignoire.
A propos de théâtre, sachez que je pourrais, si j’en avais l’envie, vous envoyer de Cauterets un véritable feuilleton dramatique.
Car il y a ici deux théâtres. Oui, dans ces belles montagnes, on trouve des contrôleurs en cravate blanche et des ouvreuses en bonnet à coques. On joue la comédie au bruit du torrent; on chante l’opérette à mille mètres d’altitude au-dessus du niveau de la mer.
Le soir môme de mon arrivée, la grande Juive- Er rante, Sarah Bernhardt, donnait une des dernières représentations de sa tournée, qui n’a pris fin que ces jours-ci. Je venais de faire un voyage de vingt heures, par une chaleur à cuire des œufs durs au soleil, et j’avais avalé dans les Landes, entre Bordeaux et Dax, autant de sable qu’il en faudrait pour emplir les sébilles de tous les employés de tous les ministères. Le courage m’a manqué et je ne suis pas allé revoir Fédora. Dès le lendemain, en faisant pour la première lois le pèlerinage de la Raillère, j’ai rencontré vingt ou trente Parisiens de distinction, qui s’étaient donné ce
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plaisir. Tous m’ont dit que Sarah, bien que très fatiguée et ayant un peu éraillé sa « voix d’or » sur les grandes routes, avait tout de même été admirable. Entrée en scène demi-morte et presque aphone, l’artiste enragée a fait à ses nerfs un appel désespéré, et elle a transporté la salle d’enthousiasme, comme aux meilleurs soirs du Vaudeville. Je le crois sans peine, car Sarah est une personne extraordinaire, qui est capable de tout, — même d’engraisser. On m’affirme qu’à cet égard, elle a produit ici un effet de grande surprise. Qu’elle y prenne garde, qu’elle songe au sort de l’Alboni et qu’elle se rappelle que l’embonpoint excessif n’est toléré que chez les chanteuses.
Outre cette étoile de première grandeur, — étoile filante, s’il en fut jamais, — le ciel dramatique de Cauterets a tout un petit zodiaque. La jolie boulotte, Mme Théo, fait ses mines gracieusement maniérées; l’Engalli chante la Favorite avec sa belle voix ronde et son accent russe ; notre ami Lemercier de Neuville agite ses fantasques et amusantes marionnettes; Mllc Leriche, dont nous avons apprécié à T Ambigu les franches qualités d’actrice comique, joue le répertoire de Judic. On nous promet, pour tout à l’heure, Pierre Berton
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avec la belle MUo Baretti, de l’Odéon, pour partenaire. Que sais-je encore?
Tous ont eu du succès ou en auront. J’y applaudis de bon cœur, mais, entre nous, j’aime mieux y croire de confiance que d’y aller voir. Pour deux raisons. D’abord, aux eaux, les habitudes sont changées; dès l’aurore, on court accomplir son devoir thermal, on avale ses verres d’eau tiède, on se plonge dans une baignoire de marbre qui ressemble assez bien à un tombeau, et l’on y passe une demi-heure à regarder flotter un thermomètre. C’est tout un travail, et le soir, malgré les attrayantes affiches, on se décide volontiers pour son oreiller. Et puis, on a ici constamment sous les yeux un merveilleux spectacle, qui dégoûte de tous les autres. Quel décor vaudra jamais la route du Pont-d’Espagne et quelle prima donna est capable de tenir une note comme la cascade du Cerisey?
J’ai donc dédaigné, jusqu’à présent, les deux
théâtres de Cauterets. J’ai vécu en plein air, en
pleine nature, et je me suis enivré de l’air si frais,
si léger, si pur de ces chères Pyrénées qui, deux fois déjà, ont rétabli ma santé et la rétabliront encore, je l’espère bien, malgré mon accident actuel.
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Je les aime tant, ces Pyrénées! Je les préfère même aux autres montagnes, surtout aux Alpes, trop grandes, trop solennelles pour moi, presque toujours pluvieuses ou embrumées, pleines d’Anglaises aux pieds gigantesques et de lourdauds d’Allemands qui dévorent leur dîner de table d’hôte d’une manière ignoble, — et où l’on trouve, au pied de chaque glacier, un garçon d’hôtel, qui parle toutes les langues comme Pic de la Mirandole, et qui vous présente une note longue comme un jour sans pain, où il a compté cinq francs le thé pris à part et dix francs le coucher du soleil.
Combien j’aime mieux mes vieilles amies, les vertes vallées d’Ossau ou de Pierrefîtte! Ici la nature est sublime aussi et, déplus, elle est aimable ; elle a la beauté et elle a le charme, — et un charme joyeux, méridional, tout de couleurs et de parfums. Tenez, en ce moment, on fait les foins, pour la troisième fois de l'été, s'il vous plaît; car, dans ce bon pays, il y a deux regains après la première fenaison, et souvent deux regains superbes. Pas de promenade plus exquise que d’aller, sous les arbres d’une route, le long des herbages bornés par des feuilles de cliiste, plantées debout en terre. Dans l’herbe grasse, sous Tardent soleil, les
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paysans pyrénéens, en bras de chemise, le béret tiré sur les yeux, coupent le foin au ras du pré, avec le geste court du faucheur montagnard; et la piaiiie vous envoie aux narines une odeur aromatique, délicieuse, qui vous enivre et vous rafraîchit cà la fois, et qui vous donne la sensation de fraîcheur innocente qu’on éprouve en mettant un baiser sur le front d’un petit enfant!
J insiste sur le caractère de joie et de belle humeur de ces villages pyrénéens, où, de plus en plus, les Parisiens, éreintés par un hiver de travail ou de plaisir, prennent l’habitude de passer leurs vacances.
Dès que vous descendez de wagon, — à Pierrefitte, par exemple, — quel site riant et quelle gaieté autour de vous ! Du ciel bleu, vraiment bleu; et de toutes parts les montagnes qui montent dans 1 azur, vertes de la base au sommet, sous leurs forêts de petits hêtres, et d’où jaillissent seulement çà et là, tout là-haut, quelques pics dénudés, d’un gris fin ou d’un ton fauve de rouille. Tout près de là, deux gaves se rencontrent et mêlent leurs eaux qui bondissent, chantent et bouillonnent, leurs eaux pures et limpides qui, dans les parties calmes — bons endroits pour pêcher la truite — prennent
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des couleurs changeantes où se mêlent l’émeraude et le lapis-lazuli. Et le bon air! Vous venez de rouler tout un jour et toute une nuit, pendant plus de huit cents kilomètres, et rien qu’à en emplir largement vos poumons et à le sentir passer sur votre front en sueur, vous êtes déjà reposé.
Mais quel tapage! quels accents vibrants et clairs! quelle mousqueterie de coups de fouet! Ce sont les cochers du Béarn, les gens à béret qui vous proposent des voitures. Prenez un de ces landaus attelés de quatre chevaux de montagne, fins comme des arabes, doux comme des* moutons, portant beau pourtant, et piaffant dans le harnois, et faisant grelotter leurs sonnailles. Pour un louis, vous allez voyager comme un prince.
En route ! Le Béarnais qui vous conduit — un garçon fendu comme un compas, ai\x beaux yeux noirs, à la moustache espagnole — vient de sauter sur le siège, et, d’un seul coup de fouet, il a enlevé son attelage. Ils partent au grand trot, les légers chevaux de Tarbes, toujours au trot, même quand la route monte ou tourne en lacets trop courts, et ils vous emportent sur la route blanche, dans le courant d’air d’un gave, entre la roche à pic,
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zébrée de coups de mine, et l’étroit parapet qui plonge dans le gouffre.
On part, et 1 on est tout de suite arrivé, tant on a été ravi d’admiration et de plaisir, tout le long du chemin, et, au moment où l’on voudrait aller Ion»temps ainsi, faire encore bien des lieues, on aperçoit sous ses pieds, au fond de la vallée, dans son cirque de montagnes, le village pyrénéen, bleuâtre sous ses toits d’ardoise.
Encore une pétarade de coups de fouet! et l’on débouche par une rue étroite et ombreuse sur la place grouillante de foule, où de grandes belles filles, à la taille droite, le chignon tordu dans un foulard rouge ou bleu, courent à côté de la roue de la voiture, et vous proposent des logements, en « vibrant » mieux que les apprenties tragédiennes du Conservatoire.
Mais vous ne les écoutez pas, et vous regardez autour de vous, tout amusé. Un guide en veste bleue à boutons d’argent, sa plaque sur la poitrine et son fouet en bandoulière, passe en menant trois ou quatre chevaux de selle; puis, c’est un groupe de jolies baigneuses en toilette claire, arrêtées devant la devanture bariolée du marchand de lainages; c’est une caravane d’enfants montés sur
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des ânes; c’est un superbe Aragonnais aux mollets énormes, avec son mouchoir noué en turban sur sa tête basanée, en costume couleur de poussière, suivi par une grande mule au ventre rasé, chargée de deux lourds paniers pleins de magnifiques raisins noirs, sous lesquels, j’en ai bien peur, il doit y avoir du tabac ou des allumettes de contrebande.
Mais, tout à coup, une voix connue vous appelle :
— Vous voilà donc ici?
Et l’on reconnaît un ami, une connaissance parisienne, puis deux, puis trois. C’est comme un coin de boulevard dans la montagne. Et dans ce paysage, et dans cette foule, circule une si chaude atmosphère de contentement, de santé et de repos, qu’involontairement on songe :
— Comme je vais être heureux ici !
Voilà, mon cher directeur, ma première impression d’arrivée à Cauterets. Je vous la note à la diable, d’une main tremblante de convalescent; car je viens d’être assez rudement secoué.
Mais j’espère bien être tout à fait guéri dans deux ou trois jours, et je vous parlerai mieux, dans ma prochaine lettre, de ce beau pays, qui a eu l’honneur d’être choisi par Henri Heine comme décor de son poème d ’Atta-Troll.
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Cauterets, 28 août, 1883.
J’ai quitté le fauteuil d’Argan, mon cher directeur. Mon indisposition n’était que l’effet des eaux. J’ai payé mon tribut à la naïade de Cauterets, et maintenant c’est fini, paraît-il. Je n’ai plus qu’à faire provision de santé. Mon médecin et ami, le docteur Constantin Paul, avec qui je voyage, — car je voyage avec mon médecin, comme une tête couronnée, — m’a déclaré ce matin même, après m’avoir ausculté, que je n’avais jamais si profondément et si largement respiré et que je possédais désormais des poumons de sonneur de trompe. Je n’en ferai pas l’expérience, estimant que le cor de chasse n’est pas un instrument d’appartement et qu’il n’est supportable qu’entendu de très loin, à l’heure du crépuscule, quand la première étoile apparaît au-dessus des collines boisées, dans le ciel glauque d’une chaude soirée d’été.
Il ne m’est pas moins doux de penser que mon appareil respiratoire est remis à neuf et que j’aurai, cet hiver, des poumons corrects, des bronches convenables, un larynx décent. D’abord, cela me
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permettra d’épuiser, sans trop de remords, ma provision quotidienne de cigarettes; et puis, me voilà tranquille pour les « premières » de la saison prochaine. Je m’y enrhumerai toujours, c’est clair, les salles de théâtre étant des machines très perfectionnées pour attraper des bronchites et des coryzas. Mais enfin, ces bronchites ne deviendront pas des congestions pulmonaires, et je ne m’exposerai plus, pour le maigre plaisir d’entendre de la prose de M. Busnach ou des couplets de M. Burani, à un trépas sans gloire et sans utilité. Risquer sa vie pour un cc mélo », affronter la mort pour un vaudeville, convenez-en, c’est grotesque. Grâce aux bonnes eaux de Gauterets, ce ridicule me sera épargné.
En fait de spectacles, je n’ai assisté à Cauterets qu a la fête locale, fête toute champêtre et sans prétentions, à laquelle les organisateurs m’avaient gracieusement convié.
Elle a été favorisée par un temps admirable et elle a commencé sous un ciel d’un azur si intense, d’un indigo si profond, que les métaphores me manquent pour en donner l’impression. Voulez-vous me passer une comparaison naturaliste? C’était un « bleu » de blanchisseuse. Quelques nuages, tout
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là-bas, se déchiraient bien aux cimes des hautes montagnes; sous le souffle ardent du siroco espagnol, ils ont bien fini par s’agglomérer et par crever en un orage, qui a duré une partie de la nuit. Mais, en nuages bien élevés qu’ils étaient, ils ont attendu que les réjouissances populaires fussent terminées et qu’un chacun fût rentré chez soi. J’en adresse ici au Grand Architecte de l’Univers, comme disent les f.\ en maçonnerie, mes remerciements empressés.
Vraiment, cette fête béarnaise a été pleine de simplicité et de « bonne-enfance ».
A deux heures, les baigneurs, les étrangers sont arrivés sur le foirai et se sont mêlés aux paysans. On s’est installé pour le mieux dans la jolie prairie située à gauche des Thermes des Œufs, où l’on avait dressé quelques tribunes de feuillage et où le sacristain de la paroisse, à l’exemple de Lestiboudois, dans Madame Bovary, avait apporté toutes les chaises et tous les prie-Dieu de l’église, aux dossiers vernis par les mains en prière et tachés par la cire des cierges. La fanfare de l’endroit, composée de jeunes gamins soufflant férocement dans des enivres, a bravement attaqué une polka; et c’était un charmant coup d’œil que cette foule où
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l’ombrelle claire de la Parisienne frôlait le béret bleu du paysan et où se confondaient les élégances et les rusticités.
La fête a débuté par le sport essentiellement béarnais, par l’exercice national entre tous : les courses d’hommes dans la montagne.
Nu-tête et nu-pieds, en bras de chemise et en pantalon blanc, la ceinture rouge bien serrée autour des reins, le béret tiré sur les yeux, les coureurs, de grands et solides gaillards, au nombre d’une douzaine environ, se rangent en ligne, attendant le signal; et là-haut, tout là-haut, au delà du troisième ou du quatrième mamelon, trois drapeaux, presque imperceptibles de si loin, indiquent le point jusqu’où les concurrents doivent monter au pas allongé du montagnard et d’où ils doivent descendre en courant de toute leur vitesse.
Quelqu un trappe trois lois dans ses mains. Les voilà partis, en un seul groupe! Et la fanfare n’a pas joué les quatre premières mesures d’un pas redoublé, qu’ils ont déjà disparu derrière unpetitbois de hêtres et de sureaux à fruits rouges. Quand on les revoit, — quelques secondes après, —les plus agiles ont pris l’avance. Personne ne court plus maintenant; ils se sont tous mis à l’allure de montagne,
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au pas de l’ascensionniste. Comme ils sont loin déjà! Ils ne paraissent pas plus grands que des enfants. Une minute encore, ils auront l’air de nains. Une autre, ils ne seront plus que des points blancs dans la montagne verte. On comprend seulement alors combien ils vont vite, et combien le but est éloigné; et, quand les trois petits points blancs qui vont devant les autres, — oh! qu’ils sont petits ! — enlèvent les trois drapeaux, et se disputant le prix de la course entre eux trois, à présent, grossissent à vue d’œil en descendant la pente, on est pris, on est « empoigné », et, pour un peu, les paris s’engageraient, comme à Longchamp ou à Epsom.
Cette seconde partie de la course est véritablement passionnante.
Il ne s’agit plus seulement d’aller vite, il s’agit surtout de ne pas tomber; et les coureurs dégringolent par sauts et par bonds sur une pente très rapide, sur un terrain mouvementé, raviné, rempli de ronces et de pierres, et ils sont pieds nus ! Mais nous sommes ici au pays des isards, et le paysan béarnais est aussi agile et a le pied aussi sûr que le gros gibier de ses montagnes. Des trois coureurs qui déboulent vers la vallée, lancés de toutes leurs
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forces, franchissant rochers et buissons, pas un ne tombera; et, pour prouver qu’il n’est point las, le premier arrivé, le vainqueur, exécutera encore quelques cabrioles rustiques avant même de s’essuyer le front.
Une autre course non moins intéressante, c’est la course aux œufs.
Ici, il n’y a que deux jouteurs. Le premier court, le plus vite qu’il peut, pour enlever un drapeau planté dans la montagne, et l’autre, sous les yeux du public, va ramasser l’un après l’autre, au pas gymnastique, et poser dans un panier une soixantaine d’œufs placés à égale distance et formant un carré autour de lui ; — et cela, bien entendu, sans en casser un seul. D’abord, le rôle de l’homme aux œufs parait tout simple; mais on s’aperçoit bientôt que c’est une terrible fatigue de se baisser continuellement ainsi, tout en courant. L’autre jour, c’est l’homme aux œufs qui a gagné; mais quand il termina le dernier de ses soixante voyages du panier à l’œuf et de l’œuf au panier, son adversaire n’était plus qu’à peu de distance du drapeau; et l’assemblée, je vous prie de le croire, palpitait d’émotion.
L’homme aux œufs a été acclamé. Espérons qu’en
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dehors du prix en argent qu’il a si légitimement conquis à la force des reins et des jarrets, on lui aura fait abandon des accessoires de la course, avec lesquels il aura pu offrir à ses camarades une triomphante omelette.
Un divertissement du même genre — les courses de femmes, portant sur la tête le vase d’étain très pittoresque dont se servent ici toutes les servantes — a encore beaucoup de caractère; mais il nous a paru tomber en désuétude. Deux concurrentes seulement se sont présentées, et elles n’étaient ni jeunes ni belles, ce qui est fâcheux dans un pays de fines et jolies filles comme le Béarn.
A cette fête de Cauterets, il y avait encore, bien entendu, toutes sortes d’autres jeux forains. Il y avait le mât horizontal, à peu près placé comme un beaupré de navire, mais soigneusement graissé et savonné, et qu’il s’agit de parcourir d’un bout à l’autre, au risque de tomber dans une toile tendue au-dessous et de s’y couvrir de farine et de suie. Il y avait le gigot pendu à une potence, qu’il faut atteindre d’un coup de bâton, en marchant les yeux bandés; c’est même le tambour de ville qui, faisant de la virtuosité, a gagné le gigot en le touchant avec sa baguette. Il y avait encore le tour-
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niquet, et la course en sacs, et le jeu du baquet, et le classique mât de cocagne, que doivent maudire à cette heure toutes les ménagères de la vallée, car les galopins de trois lieues à la ronde y ont usé leurs fonds de culotte.
Mais ces exercices n’ont rien de local, et je n’en parle que pour mémoire. La course aux ânes, au contraire, me semble mériter une mention particulière.
Non qu’elle offre en soi rien d’extraordinaire au point de vue du sport. On ne peut pas demander à l’honnête quadrupède aux longues oreilles plus qu’il ne peut donner; son allure aura toujours quelque chose de modéré et de raisonnable. C’est un sage, il n’a point d’amour-propre et dédaigne la gloire frivole de gagner un handicap. Les ânes engagés aux courses de Cauterets ne se sont nullement couverts de lauriers; ils ont fait leur possible, rien de plus, et l’un d’eux, impatienté des exigences de son cavalier, a même fini par se rouler sur le dos dans la poussière, avec un sans-gêne [tout rural.
Mais s’il n’a rien de commun avec le pur-sanganglais, dont un seul faux pas peut, le jour du Grand Prix, réduire une demoiselle à la mode à
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vendre ses diamants et un fils de famille à s’engager aux chasseurs d’Afrique, l’âne des Pyrénées est néanmoins un animal remarquable à tous les titres.
Fort bien soigné par le paysan béarnais, qui d’ailleurs traite ses bêtes avec une parfaite douceur, il atteint ici tout son développement, est plein de vigueur et de santé, et ne ressemble en rien aux misérables animaux, écrasés de coups et excédés de fatigue, que nous voyons aux environs de Paris. La tête droite, les oreilles frémissantes, la robe propre et bien lustrée, il marche allègrement, et c’est plaisir de le voir, même chargé d’un lourd fardeau, tricoter de ses quatre pieds élastiques, — les pieds si fins, si légers, si aristocratiques de l’âne. Docile et courageux, il rend d’inappréciables services. Toute l’année, ici comme autre part, il est cultivateur et vaque aux affaires de la ferme ou du moulin ; mais, de plus, lorsque arrive la saison des eaux, il devient un personnage considérable et contribue puissamment à la fortune de ses maîtres. C’est sur son dos que les malades et les enfants se rendent de la ville à la Raillère, la source la plus importante de Cauterets, qui en est éloignée de deux kilomètres. Sans son aide, les personnes âgées, les femmes un peu craintives, tous ceux enfin qui
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n’ont rien d’équestre, ne pourraient faire aucune des belles excursions de montagnes, où mènent seulement des chemins de cavaliers. Mais on va sur un âne au pont d’Espagne, au lac de Gaube, au col de Riou. Confiants dans sa prudence, les plus timides visitent les sites reculés, s’engagent dans les mauvais sentiers, côtoient les abîmes, et cela tranquillement, en pleine sécurité, parce qu’ils savent que l’âne ne bronche jamais et qu’il est infatigable. Je ne voudrais pas médire du cheval, d’autant plus qu’il est, dans ces contrées, exceptionnellement paisible et obéissant; mais, à tort ou à raison, beaucoup de gens hésitent à l’enfourcher. L’âne, son humble frère, rassure les moins braves, et c’est lui qui, comme un hôte modeste et discret, fait vraiment à tous les honneurs des Pyrénées.
Ces réflexions me sont venues, l’autre jour, en regardant la course aux ânes, et me voici tout content d’avoir trouvé l’occasion de rendre justice à cet utile et brave animal, qu’on accable de si féroces brocards. Il faut le dire, c'est seulement en Europe, c’est surtout en France que l’âne est poursuivi par tant de malveillance. Un charmant coupable a contribué à cette injustice, La Fontaine.
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Partout ailleurs, en Orient notamment, on est plus sage et l’on conserve à l’âne l’estime qu’il mérite. Là, on montre quelque considération à la monture desnabbis et des patriarches, et l’on se rappelle que, si le conquérant glorieux monte à cheval, le prophète vénérable voyage sur son âne. Nous oublions trop, nous autres chrétiens, que Jésus était sur une ânesse, à son entrée dans Jérusalem.
On est un peu oriental, dans ce pays où les Maures ont passé, ont séjourné, et dont les habitants ont gardé quelques traits du caractère arabe. Je n’en veux pour preuve que le soin intelligent, presque amical, avec lequel ils traitent les animaux domestiques qui vivent dans une étroite intimité avec eux, le cheval, l’âne et ces admirables chiens de montagne, gros et forts comme des lions, mais sans méchanceté aucune, et dont je ne me lasse pas d’admirer le poil blanc et soyeux, la lourde tête d’ours polaire, et les bons yeux sanglants où brille un regard chargé de tendresse.
Mais c’est assez bavardé pour aujourd’hui. Maintenant que me voilà tout à fait rétabli et grand garçon, j’espère bien, mon cher directeur, profiter de mes derniers joursde résidence àCauterets pour faire quelques excursions et je pense que, la
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semaine prochaine, je pourrai vous envoyer deux ou trois croquis de paysages à la plume.
Cauterets, 5 septembre 1883.
C’est maintenant la fin de la saison, et Cauterets, l’élégante station d’il y a quinze jours, a changé complètement de physionomie. Le joli monde parisien, qui circulait sur la place des Œufs, a peu à peu disparu. Plus de figures connues : Carolus Duran, Camille Saint-Saëns, le duc de Brosdie Hector Malot, Worms, de la Comédie-Française, Mlle Engalli, Mlle Heilbronn, tous sont partis; et, chaque jour, un de ces grands landaus à quatre chevaux, qui sont l’agrément et la commodité du voyage dans les Pyrénées, s’en va, chargé de malles, vers la station de Pierrelitte, emportant les dernières célébrités et les dernières élégances. Un autre public a remplacé l’ancien, — public provincial, monde de la contrée, aisément reconnaissable à sa toilette et à ses façons. Le soir, sur l’Esplanade, on n’entend plus que des voix vibrantes et
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sonores, des organes de Toulouse, d’Albi, de Tarbes, d’Agen, d’Auch, de Montauban, des accents du midi, des accents à l’ail. Notez que ces biaves gens ont parfaitement raison de ne venir aux eaux que dans l’arrière-saison. Outre qu’ils y trouvent une tranquillité très utile au traitement et qu'ils y vivent à des prix modérés, ils sont, de plus, favorisés par un temps admirable, par des journées claires et pures, où les heures du matin et du soir sont d’une fraîcheur exquise, où celles de l’après-midi ne sont plus accablantes. Mais il n’est pas pschut de venir à Cauterets en septembre et je ne puis, mon cher directeur, vous parler de mondanités. Ce qui est toujours pschut , ce qui est toujours à la mode, — à la mienne, du moins, — c’est la nature et le paysage, et, une fois de plus, je prendrai la liberté d’en entretenir mes indulgents lecteurs.
L’autre matin, j’ai fait une excursion de montagne, je suis monté jusqu’au col de Riou, un des points les plus élevés des environs de Cauterets, et, s’il vous plaît, je noterai mes impressions de cette belle journée.
Dès neuf heures, quatre chevaux et deux ânesses, gardés par un guide, stationnaient devant la mai-
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son où je loge. C’étaient de très paisibles bêtes, des montures de tout repos, car personne, dans notre petite bande d’excursionnistes, n’a de prétentions équestres. Il y avait surtout là un certain cheval jaune, d’allure résignée, qui nous a rappelé à tous l’entrée de d’Artagnan dans Paris. Mais ces. animaux sans apparence sont capables de tous les; tours de force. Les quatre hommes de la société se' sont mis en selle; les deux dames ont pris place sur les ânesses, le guide a fait claquer son fouet, et l’on est parti joyeusement sous un ciel d’un bleu tendre traversé de quelques petits nuages, par un temps de demoiselle, comme on dit.
Notre caravane n’avait pas grand air, je dois en, convenir. A chaque lacet de la route tournant un peu court, les dames poussaient de petits cris effarouchés, et nous autres, les cavaliers, nous ne formions pas non plus un groupe fashionable. J’étais perché, pour mon compte, sur un énorme carcan, sur une rosse gigantesque, montrant toute son ostéologie sous la maigreur de sa peau, et mon pantalon, veuf de sous-pieds, avait une déplorable tendance à remonter vers les genoux. En vérité, le M. Goppée que je n’ai pas l’honneur de connaître, le M. Coppée qui possède une écurie de courses et
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dont le nom est cité dans tontes les solennités hippiques, aurait rougi de son homonyme.
Peu nous importait du reste ; et, bien que nous lussions tous d’un âge raisonnable, nous nous amusions comme des calicots et des grisettes se livrant pour la première fois au plaisir de l’équitation dans la forêt de Montmorency.
Seulement le pays que nous traversions était bien plus beau. Oh! il n’y a pas de comparaison.
En sortant de Cauterets, le chemin de cavaliers qui monte au col de Riou sillonne d’abord de beaux herbages, où l’on est enivré par cette délicieuse od*eur des foins coupés, qui me poursuit partout depuis mon arrivée ici et à laquelle je n’ai trouvé, nulle part, une pareille intensité. C’est la première griserie de la promenade.
Après cinq ou six lacets, on voit sous ses pieds, tout au fond de la vallée, la jolie ville de Cauterets, avec ses maisons blanches et ses toits d’ardoise d’un noir bleuté, groupée au bord de son torrent, dont le murmure monte jusqu’à vous. De tous les côtés les montagnes qui entourent Cauterets paraissent s’élever dans le ciel et devenir plus hautes, à mesure que vous vous élevez vous-mêmes. Vous admirez ainsi les plus proches, celles qui sont sur la
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rive gauche clu Gave, l’Araillé, dont le sommet découpé et dentelé donne l’impression d’immenses fortifications en ruines, le Cabaliros, dont le pic a sans doute été rouillé et rougi par mille orages.. Et rien n’est plus imposant que ce panorama qui grandit autour de vous.
Un peu plus haut, après avoir dépassé l’établissement thermal de Pauze-Nouveau, on pénètre dans un frais taillis de hêtres, et l’on peut, si l’on veut, faire un temps de trot sur le sentier assez large, presque horizontal, au sol élastique. Il y a là comme un petit coin de Bois de Boulogne.
Mais, en sortant de cette verdure, vous jetez un cri d’admiration. Sans vous en douter, vous avez gravi déjà un tiers de la montagne, et devant vous s’ouvre toute la vallée de Pierrefitte, que prolonge celle d’Argelès; et, tout là-bas, vous apercevez vaguement la blanche chapelle de Lourdes; et plus loin, plus loin encore, ces ondulations indécises, se mêlant au gris-bleu de l’horizon, c’est la plaine de Tarbes, c’est tout le département des Hautes-Pyrénées !
Ce vaste espace, cette étendue de pays sans limites, apparaissant soudain, donnent une sensation de soulagement, de délivrance. Après trois
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semaines passées au fond de l’entonnoir de Cauterets, il est délicieux de voir du lointain, de sentir le grand vent vous fouetter le visage, et de laisser errer son regard dans cette immensité qui ressemble à la mer.
Mais les chevaux montent encore quelques lacets de leur pas si sûr et si courageux de montagnards, et l’on entre dans une forêt de sapins, la plus sauvage, la plus grandiose, la plus belle que j’aie jamais vue.
Sous l’ancien régime, lorsqu’avait poussé, n’importe où, un arbre exceptionnellement droit et robuste, un fonctionnaire spécial le marquait et le retenait pour les vaisseaux du roi. Si cet usage existait encore, tous les sapins de la forêt qui mène au col de Riou seraient retenus par la marine, et l’on n’en voudrait plus d’autres pour tailler des mats, et il y en aurait assez pour des centaines d’escadres.
Les beaux, les vénérables, les nobles arbres! Poussés en liberté, ils se dressent d’un seul jet, étendant et entremêlant leurs branches sombres. Quelques-uns, jaillis d’un terrain escarpé, ont d’abord poussé presque verticalement; mais par une sorte de protestation de la nature, deux ou
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trois maîtresses branches, prenant au tronc toute sa sève, sont devenues de véritables arbres et, comme les autres sapins de la forêt, s’élancent toutes droites vers le ciel.
Quand on est au milieu de ces géants, dont l’aspect vous emplit d’une sorte d’effroi sacré, on songe qu’hier on les voyait, du fond de la vallée, et qu’ils semblaient tout petits, et qu’ils avaient l’air de sortir d’une boîte en bois blanc de jouets de Nuremberg; et, maintenant qu’on les admire de près, qu’on les touche, on constate que les moindres d’entre eux sont hauts comme un obélisque. Seulement alors on se rend compte des illusions d’optique de la montagne, seulement alors on est confondu et presque épouvanté de sa grandeur.
Ces sapins, rigidement dressés vers les nuages, sont des paratonnerres naturels. Plusieurs, sur ma îoute, ont été foudroyés jadis ; ces troncs morts, dépouillés de leur écorce, d’une blancheur d’ossements, prennent, dans 1 ombre mystérieuse, on ne sait quelle majesté spectrale.
J’emporte un souvenir ineffaçable de cette forêt. Pas plus ici qu’en aucun des paysages d’ensemble qu ofïie la montagne — ils sont tous trop grands — il n’y a rien pour le peintre. Gustave Doré, seul,
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■a su rendre l’impression colossale de ces furieuses poussées de sapins sur les versants pyrénéens.
Sous ces magnifiques arbres, que je ne quitte •qu’à regret, le sol où serpente le chemin, — sol bossué, raviné, bouleversé, où gisent d’énormes rochers couverts de mousses, — présente la flore la plus variée et la plus riche. Le sureau à fruits rouges s’égaie de ses grappes écarlates, à peu près pareilles à celles du sorbier des oiseaux; de gros •chardons étalent leurs larges fleurs de métal; les fraises des bois sont roses et se cachent sous leurs feuilles finement découpées; et puis ce sont les mille et mille fleurettes des montagnes, toutes petites, si délicates, et qui s’épanouissent dans l’air glacé, tout près des neiges, et qui ont un parfum !
Quand on sort de la forêt, il y a déjà une heure et demie qu’on est en route, et alors on s’aperçoit qu’on se rapproche de la région inclémente, des froids sommets. C’est la lande à présent, où ne poussent plus çà et là que des bouquets de sapins rabougris, la lande qui, de loin, semble entièrement couverte d’un velours de verdure, mais où, à chaque pas, se montre la roche nue. Au-dessus, au-dessous de vous, la lande se creuse en vastes vallons, et les troupeaux épars de vaches et de brebis, dont tin-
tent doucement les clochettes, y jettent de petites taches noires et rousses, paraissent une vermine de la prairie.
Là-haut, entre deux pics, se découpe sur l’azur
une large échancrure de terrain. C’est le col de Riou.
Il faut encore une heure pour monter jusque-là, par des sentiers de chèvres; et il est plus de midi, et 1 on meurt de faim. Mais la récompense vaut bien 1 effort, allez. Dès que la silhouette du premier cavalier de la caravane se dessine sur le ciel, on l’entend pousser une exclamation de joie. Ses compagnons se pressent pour répondre à son appel, et tous restent là, sur leurs montures arrêtées, béants d’admiration, en présence d’un des plus grandioses spectacles qui soient au monde.
Pareilles aux flots d’une monstrueuse tempête figée, partout des montagnes, des montagnes, et encore des montagnes! Près du ciel, sur les hauteurs de la chaîne, les pures, les candides, les adorables neiges ! Et, à des profondeurs qui donnent le veitige, les vallees, riantes et vertes, piquées de blancs villages, sillonnées par la couleuvre argentine des torrents. Du haut du col de Riou, on plonge dans trois vallées : dans celle du Cérisey,
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que coupe verticalement au loin une toute petite ligne blanche, qui est l’énorme cascade du Pontd’Espagne ; dans celle de Luz, où vient se jeter, en un coude brusque, la gorge âpre et stérile deBarèges; dans celle d’Argelès, que termine un lointain océan d’horizon, qui est la France ! Et sur ce paysage immense, infini, sur tous ces tons magnifiques, — le vert profond des forêts au flanc des monts, le vert humide et clair des herbages, le vert poudreux des landes désertes, et le gris rose des roches dénudées, et le blanc de lys des glaciers,— sur tout cela, la lumière ardente et intense de ce beau climat, la lumière à la fois tendre et splendide, éblouissante et douce, la lumière du Midi français !
On reste là longtemps, le visage glacé, les lèvres gercées par le vent des cimes. On se sent pénétré d’un sentiment inconnu, fait de joie, d’enthousiasme et d’ivresse. On oublie tout... jusqu’au parfum du déjeuner, qui sort de l’auberge basse, abritée par un pli de terrain.
On finit pourtant par céder à l’alléchante odeur de l’omelette; mais, une fois le déjeuner dépêché et le café bu, on reprend bien vite feutre et pardessus, et l’on sort de nouveau, et l’on passe deux ou
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trois heures sur le col, grimpant dans les roches comme un isard, courant dans l'herbe drue et coupante, admirant de près l’aiguille effritée du Pic de Viscos, qui semble à une portée de fusil et qu’on n’atteindrait pas en une heure de marche. Puis, c’est le retour, où l’on se laisse aller, fatigué, sur la selle, heureux de retrouver un beau site, un point de vue admiré au passage. Enfin, c’est la rentrée à Cauterets, le souper mangé avec un appétit de chasseur, et le sommeil rempli de songes légers, aériens, où l’on rêve qu’on est encore sur les sommets, qu’on a des ailes et qu’on s’envole.
Guéthary, 12 septembre 1883.
Mon cher directeur,
C’est l’usage — et c’est un excellent usage, — après les trois ou quatre semaines passées à Cauterets ou aux Eaux-Bonnes, dans le fond d’une vallée, dans l’entonnoir d’une gorge, que d’aller se régaler de grand air et de libre horizon à Biarritz,
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•à Saint-Jean-de-Luz ou sur quelque autre plage du Pays Basque. C’est la dernière prescription du médecin au baigneur pyrénéen, à la fin de la saison thermale; et, pour mon compte, je l’ai observée avec joie, car j’avais gardé le meilleur souvenir des côtes du golfe de Gascogne, et j’ai saisi cette occasion de les revoir.
Il y a quatorze années, quatorze longues années, que je suis venu par ici pour la première fois; et si je n’ai pas le droit de m’appliquer levers mélancolique de lord Byron: « J’étais un beau aux cheveux bouclés », je puis dire du moins que j’étais jeune alors. Je craignais un peu, cette fois, de rencontrer la triste compagne qui vous attend, assise au bord de tous les chemins que vous n’avez pas parcourus depuis longtemps, et qui s’appelle la tristesse. Mais ce pays est si aimable dans sa beauté et si joyeux dans sa grandeur qu’il ne donne que des impressions sereines et n’évoque que des idées heureuses. J’ai donc pu refaire, à quarante ans, la route autrefois suivie par mon insoucieuse jeunesse, sans que les fantômes du passé m’apparussent dans la poussière soulevée par mes pas.
L’enchantement a commencé dès Bayonne, où, du haut de l’omnibus qui me conduisait de la gare à
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l’hôtel, j’ai pu contempler un féerique coucher de soleil sur l’Adour, qui donnait aux navires mouillés dans le fleuve des vergues et des haubans couleur de feu.
Dans son Voyage en Espagne, — un livre exquis de poète qui a cependant le mérite d’être exact comme un guide, - — Théophile Gautier ne consacre à Bayonne que quelques lignes assez dédaigneuses. C’est un tort, et cette gaie et jolie ville, à demi espagnole déjà, méritait mieux de l’auteur de Tra los montes.
D’abord, les environs sont charmants. Depuis Puyoo, j’ai admiré, à travers la vitre du wagon, ce paysage tempéré, ce paysage de transition, pour ainsi dire, où le torrent s’apaise et devient rivière, où la montagne moins âpre se transforme en colline; et, dans cette riante, verte etfertile campagne, dans ces terrains doucement ondulés, dans ces sveltes peupliers, dans ces treilles élégantes, j’ai reconnu quelque chose de la mollesse et de la grâce florentines. Ce coin du Béarn ressemble positivement à la Toscane.
Mais la ville surtout me plaît.
Sur les bords de l’Adour et de la Nive, — - car Bayonne a ses deux rivières, comme Metz et comme
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Lyon — des quais solides, aux belles et imposantes maisons, datent de la vieille France monumentale, de la France bàtisseuse de Louis XIV, de Colbert et de Vauban. Ce dernier, le plus terrible bourreau de travail du grand siècle, a passé par ici, comme il a passé partout, et, ici comme partout, il a fait remuer la terre et tailler les blocs. Les énormes fortifications de Bayonne et la superbe porte qui commande le pont sont de Vauban, et l’on peut dire qu’elles sont signées, car elles ont le caractère de noblesse, de grandeur et de solidité que cet homme de génie sut imprimer à toutes ses œuvres. En vérité, nous n’avons rien à envier à l’Égypte et à l’Assyrie en fait de grands édifices, et, dans la postérité la plus reculée, on dira Vauban, comme on dit Rhamsès et Sennachérib.
Cependant, la vraie physionomie de Bayonne n’est pas là. Elle est dans ses rues étroites, à l’espagnole, qui montent vers la cathédrale. Quelquesunes sont ornées d’arcades basses, où étincellent, le soir, de radieuses boutiques de confiseries et de chocolats. A bien des fenêtres, qui sont toutes garnies de balcons extérieurs, on peut voir, derrière le rideau qui flotte, briller une paire de beaux yeux noirs et palpiter un éventail. Enfin, il y a là comme
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un avant-goût de Séville, comme un lointain parfum d’Andalousie.
J’ai passé une très douce soirée à Bayonne, assis devant une demi-tasse au café Farnié, à écouter la musique de la ville, assez bonne, ma foi ! et à regarder passer le monde. Une fois de plus, j’ai apprécié cette douceur, cenaturel, cette bonhomie delà vie méridionale, où tous les habitants d’une ville, pêlemêle et sans ridicule distinction de classes, se promènent jusqu’à minuit sur la place publique, parce que la nuit est fraîche et que les étoiles sont brillantes, et y parlent tout haut, sans se gêner, pour le plaisir de faire vibrer leurs voix sonores. On a plus de tenue, c est clair, àHyde-Park, dans la patrie du brouillard et du caoutchouc; mais la belle avance pour le bonheur, n’est-ce pas, que d’avoir de la tenue! Pourmoi, si l’on m’offrait de choisir entre le soi t d un jeune lord, affligé du spleen et de deux millions de rentes, et celui d’un de ces grands gaillards à petit béret bleu que je voyais, l’autre soir, sous les arcades de la Comédie, se pencher pour parler dans le cou des fines grisettesbayonnaises, je n’hésiterais pas, et je serais un sage en acceptant une jeunesse comme celle des gens du Midi, une vraie jeunesse avec du soleil, de la bonne humeur et de l’amour.
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Le lendemain matin, après un dernier tour en ville et un regard d’admiration aux anciennes verrières de la cathédrale, j’ai pris une voiture qui m’a conduit, par une jolie route, dans l’air matinal et au joyeux son des grelots, jusqu’à laplage de Biarritz.
La mer battait son plein, et la « saison » aussi. Devant la baignade, beaucoup de toilettes. Cela sentait néanmoins l’étranger et la province; c’était d’un luxe très voyant, même tapageur. Dans le Madrilène et aussi dans le Bordelais, il y a du rastaquouère. Je ne blâme pas, je constate seulement. Encore une fois, je suis pour le Méridional, riche et content de prouver sa fortune par de la parure et des gros bijoux, contre le dandy morose, dont l’idéal consiste en raffinements inaperçus et qui, comme Brummel, par exemple, fait user le drap d’un habit neuf avec du papier de verre, afin d’en éteindre l’éclat.
Il n’y a pas à parler de Biarritz, qui est trop connu, de cette plage merveilleuse, où le sable est aussi pur qu’à Trouville, où les rochers sont aussi pittoresques qu’à Étretat, mais où l’on a toujours ou presque toujours beau temps, éloge qu’on ne peut adresser à Étretat ni à Trouville. Décidément, vive le Midi !
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D’ailleurs, je n’ai passé à Biarritz que peu d’instants, ayant hâte d’arriver à Guéthary, où m’attendaient des amis et où j’étais sùr de trou\ er ce que je venais chercher ici, de la campagne pour de bon et de la tranquillité parfaite.
Devant moi, l’infini de la mer; à gauche, dans le lointain, la fin de la chaîne des Pyrénées qui décline vers l’Océan; à mes pieds, une plage aussi belle que celle de Biarritz, plus belle, selon moi, car elle a la poésie de la solitude; de toutes parts des maisons blanches, éparses sur la falaise verte; et, là-haut, l’église, avec un ravissant petit cimetière, qui donne envie de s’y faire enterrer — un jour ou l’autre — ; le golfe bleu, le ciel bleu, les montagnes bleues : voilà Guéthary ! G est dans cet espace et dans cet azur, mon cher directeur, que je compte prendre encore, avec votre permission, quelques jours de congé. Je m’y reposerai tout à fait — ce que je n’ai pu faire à Cauterets, où le traitement m’a beaucoup fatigué — et je fumerai paisiblement ma cigarette, assis sur le sable chaud, à regarder et à écouter les lames. Mais auparavant — comme on ne saurait remplir six colonnes de feuilleton avec des impressions de vie contemplative — je suis allé faire, pour vous les raconter,
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deux petites excursions au delà de la frontière espagnole.
D’abord, samedi dernier, à Saint-Sébastien, où 1 on annonçait, en l’honneur de la Nativité de la Vierge, une corrida extr aor dinar ia, un combat de taureaux.
Rassurez-vous : je ne viens pas, après Alexandre Dumas, après Mérimée, après Gautier, — après Gautier surtout, — recommencer une description tant de fois et si bien faite. Au point de vue littéraire, les courses de taureaux sont usées, finies. On s’en est trop servi, au temps du Romantisme. Je n’emprunterai donc au « décrochez-moi ça » de 1830 aucune lance de picador, aucune veste brodée d’argent de banderillo. Toute cette couleur locale s’est trop fanée à la friperie.
Je ne donnerai que mon impression, concise, franche, brutale : les courses de taureaux m’ont fait horreur.
Les amateurs qui m’entouraient — aimez-vous
mieux les afficionados ? — ont eu beau m’assurer
que les dernières courses de Saint-Sébastien étaient
« ratées », que les deux « épées » qui y avaient paru
étaient des artistes inférieurs, des cabotins de
province, ce qu’on appelle ici des toreros d’hiver,