‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 5)Chapitre 13 sur 20 · PROSE · texte numérisé non relu

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et que je ne pouvais pas plus me faire une idée d’une vraie course d’après celle-ci que je ne me serais rendu compte du génie de Frédérick-Lemaître en voyant jouer Jenneval; n importe, je maintiens? mon opinion. La pièce était mal interprétée, soit, mais c’était la pièce. La course de taureaux, donnée le 8 septembre a Saint-Sebastien en présence de S. M. la reine Isabelle, s il vous? plaît — était une course sincère et véritable, où l’on a tué six taureaux, où douze ou quinze chevaux ont été éventrés, où un toréador même, m’a-t-on dit, a été blessé. En voilà assez, me semble-t-il, pour dégoûter à jamais un homme délicat. Il est possible que, dans les belles séances, lorsque la fanfare a sonné la mort du taureau, une « épée » fameuse, un Frascuelo ou un Lagartijo quelconque, tue l’animal furieux d’un seul coup, avec grâce et adresse, et épargne au public l’ignoble boucherie à laquelle j’ai le regret d’avoir assisté. Mais le spectacle est quand même horrible dans son essence. Il s’agit toujours de voir couler du sang, d’exposer inutilement des existences d’hommes, de regarder l’agonie de pauvres vieux chevaux, achetés chez l’équarrisseur, qui chancellent et tombent dans l’arène en perdant leurs tripes; il s’agit toujours,

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en définitive, du massacre d’une misérable bête brute, qu’on affole, qu’on enrage, qu’on torture de mille manières. Toutes les phrases du monde n’y feront rien. Un pareil divertissement — si l’on peut donner ce nom aux courses de taureaux — est un reste de barbarie, et je le déclare indigne d’une nation chrétienne, d’un peuple civilisé.

Combien je préfère à cette énervante et répugnante journée de los toros l’amusante et curieuse promenade que j’ai faite, le lendemain, à Fontarabie !

La vieille ville, en elle-même, est une merveille. ■C’est un morceau de l’Espagne de la Renaissance conservé dans sa ruine. La rue principale, montueuse, escarpée et si peu large qu’on pourrait presque échanger une poignée de main d’une fenêtre à l’autre, compte plusieurs palais d’un goût somptueux et magnifique, plus sculptés et ouvragés que des écorces de melon, aux lourdes portes surmontées d’énormes écussons de pierre, aux colonnes massives et trapues. Cette rue monte vers l’église, fort belle d’architecture, malgré trop de surcharge d’ornements, et que surmonte un élégant campanile. 11 faut entrer là pour deviner combien la cité a dû jadis être puissante et riche. Madone

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en robe de brocart, le diadème d’argent au front, le mouchoir de dentelle à la main; haut et large autel tout en or; statues de bois peints; tapis de Smyrne dans le chœur; chaire de marbre drapée de soie brodée; orgue gigantesque, dont les tuyaux, couchés horizontalement, semblent vous menacer d’un feu de bataillon ; monstrueux antiphonaires aux fermoirs de fer; cent autres objets de luxe et de prix attestent ici l’ancienne splendeur de la ville, où ont habité Charles-Quint et Jeanne la Folle.

Elle n’est plus qu’un monceau de débris, qu’envahit et reconquiert peu à peu la nature ; des arbres poussent dans ses douves et ses fossés vides, comme sur les pans de murs de ses fortifications écroulées, et des masures lépreuses, où des loques sèchent aux fenêtres, s’accolent et s’appuient à ses vieux palais.

Ordinairement, Fontarabie est déserte. La population — quelques familles de pauvres pêcheurs — l’a abandonnée et loge dans un village nouveau, qui s’est élevé en dehors des murailles, au bord du golfe. Aucun être vivant dans ses rues silencieuses, sinon une femme assise sur son seuil et fouillant de ses doigts agiles la chevelure de son enfant, ou quelque maigre mule, attachée dans un cul-de-sac

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en plein soleil, et frappant du pied, toutes les demiminutes, d'un air d’impatience.

Mais, dimanche dernier, Fontarabie était ressuscitée pour un jour. Les fêtes annuelles de la Virgen de Guadalitpe y avaient attiré de Saint-Sébastien, d’Irun, de Vera, d'Hendaye, de tout le voisinage, plusieurs milliers de curieux. J’ai vu l’antique cité pavoisée, pleine de foule et retentissante de fanfares. Dans la grande rue, c’était un grouillement de bérets bleus et rouges, de shakos gris et bas, de mantilles noires et blanches, de foulards de toutes couleurs. Etl’onriait, etl’on s’appelait: Ignacio!... Pépita!... Et ce qui amenait tout ce concours, c’était bien moins la course de jeunes taureaux, la novillada, bien moins la jota dansée en pleine rue — un peu lourdement, je dois l’avouer, et sur un air de valse de Strauss, —bien moins les illuminations promises pour le soir, que le concours de poésie basque.

Il avait lieu quand j’arrivai.

Au beau milieu de la ville, debout sur des balcons situés en face l’un de l’autre, les deux poètes — deux braves paysans d’un âge mûr — debout, une main dans la poche, sans hésitation, sans effort apparent, improvisaient en basque des couplets alternés, qu’ils chantaien t d’ une voix claire, sur un

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air monotone. 11 faut croire qu’ils avaient beaucoup de verve et d’esprit, car, après chaque couplet, c’étaient de grands applaudissements et de longs éclats de rire. Le prix du concours était sans doute peu de chose, une ceinture, un béret, un makila — le bâton du pays — quelque argent peut-être; mais je veux croire que les deux improvisateurs luttaient surtout à qui serait le mieux applaudi par le populaire et à qui animerait le plus les jolis visages qui se penchaient à tontes les fenêtres. S’il en est ainsi, les poètes ont dû être contents, car jamais je n’ai vu pétiller de gaieté tant de magnifiques yeux noirs et s’ouvrir tant de bouches en fleur, pareilles à des grenades mûres.

Je finis ma dernière lettre de vacances, mon cher directeur, par ce petit croquis d’un usage basque, qui m’a particulièrement charmé. La semaine prochaine, je serai à Paris et reprendrai le licou. De nouveau, je devrai raconter des mélodrames et analyser des vaudevilles, ce qui sera moins gai. Je prie donc d’avance mes lecteurs de m’excuser si mes prochains feuilletons sont un peu mélancoliques.

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Bordeaux, 19 septembre 1883.

Maudissez-moi, mon cher directeur; mais, malgré mes belles promesses, je me décide à faire encore l’école buissonnière pendant quelques jours, et je prie mon excellent camarade Lauzières de Thémines d’exercer, une fois de plus, le « sacerdoce » en mon lieu et place. C’est lui qui rendra compte de Frou-Frou et qui comparera, pour les lecteurs de la Patrie , Sarah Bernhardt à Desclée. Il s’acquittera de sa tâche aussi bien et mieux que moi, et personne n’y perdra rien. Cependant, je pourrai flâner encore un peu dans les paysages, et vous aurez, l’hiver prochain, un rédacteur reposé, rajeuni, superbe.

C’est de Bordeaux que je vous écris pour demander à votre inaltérable indulgence pour moi cette petite prolongation de congé, — de Bordeaux, où me retiennent de très chers parents et d’excellents amis. Grâce à eux, j’ai fait, lundi dernier, une partie charmante, et elle me fournira pour aujourd’hui un sujet de causerie rempli d’à-propos.

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Je viens de visiter, dans des conditions exceptionnellement favorables, le bassin d’Arcachon, et je vais vous parler d’huîtres et d’huitrières. Impossible d’être plus actuel, n’est-ce pas, et d’écrire un feuilleton qui soit plus de saison? Vous connaissez le vieux et cynique proverbe : « En août, ni huîtres, ni femmes, ni choux » ; mais vous savez aussi que, dès qu’il y a un r dans le nom du mois courant, on peut faire ouvrir quelques douzaines et aller chercher à la cave les antiques bouteilles de sauterne ou de chablis. Il convient donc de parler d’huîtres en septembre. Parlons-en.

A neuf heures du matin, l’express de la ligne du Midi me déposait, ainsi que quelques joyeux compagnons, à la gare d’Arcachon, qui est, vous ne l’ignorez pas, une sorte de Trouville bordelais. Un Trouville, oui, mais un Trouville tout proche, un Trouville sous la main, aussi près de Bordeaux qu’Asnières est près de Paris, où le riche et actif négociant en vins du quai des Chartons peut aller, après sa journée faite, dîner en famille et fumer le cigare du soir sur la plage, en légère vareuse et en frais chapeau de paille.

Sur ses dunes jaunes, couronnées de vastes forêts de pins, dont la saine odeur est très recommandée

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