L.HÈï
L’HONNEUR EST SAUF
Il y a une trentaine d’années, toutes les personnes composant le minuscule faubourg Saint- Germain et la haute bourgeoisie de Vannes étaient d’accord pour déclarer que M1Ie de Saint- Avé était la plus belle jeune fdle de «la société». Tous vantaient aussi sa grande piété, ses manières pleines de noblesse, ses habitudes charitables et le dévouement avec lequel elle prenait soin de la vieillesse de son grand-père, le seul parent qui lui restât, car sa mère était morte en couches, et son père, un des Chouans de la dernière heure, avait reçu une balle dans la poitrine, le 6 juin 1832, au combat du Chêne, et avait rendu le dernier soupir en baisant la main de la duchesse de Berry, qui pansait sa blessure.
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Orpheline à quatre ans, Blanche avait été élevée par son aïeul, le baron de Saint- Avé, ancien émigré, qui, en 1842, au moment où sa petite-fille coiffait sain te Catherine, venait d’atteindre sa quatre-vingtdeuxième année.
Le vieux gentilhomme et la belle demoiselle faisaient donc l’orgueil de la petite cité bretonne. Lorsqu’un Vannetais montrait les curiosités de la ville à un étranger, il ne manquait pas de le mener dans la rue des Orfèvres et de lui faire admirer l’antique logis des Saint-Avé — une maison du quinzième siècle bâtie sur piliers, à haut toit pointu, aux trois étages surplombant les uns sur les autres, avec des figures grotesques sculptées aux angles extérieurs des pignons ; — puis le provincial ajoutait toujours, orgueilleusement :
— C’est ici que loge MUo de Saint-Avé, la plus noble et la plus belle personne de la ville.
La plus noble? C’était exact, car la famille de Saint-Avé datait du combat des Trente. La plus belle ? C’était vrai aussi. Et quand, àlagrand’messe de la cathédrale, arrivait, au bras de son aïeul, qui était un magnifique vieillard, cette grande et orgueilleuse fille aux cheveux d’or, svelte comme une Diane de Jean Goujon, un frémissement et un
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murmure couraient dans l’assemblée des fidèles.
Seulement, comme la noble demoiselle était pauvre, elle n’avait pas encore trouvé d’épouseur à vingt-cinq ans, et ceux qui l’auraient vue, quand elle était seule et qu’elle pensait à cela, mordre sa lèvre rouge, auraient été effrayés de la passion qui brûlait dans ses yeux noirs.
Autrefois, lorsque le baron de Saint-Avé portait le sac et le fusil du volontaire à l’armée des princes, il avait auprès de lui comme valet, ou plutôt comme espèce d’écuyer, un tout jeune homme du pays nommé Loïc Iluelgoat, qui ne l’avait jamais quitté depuis cette époque et qui avait étonné les bourgeois de Hambourg, où le baron vécut pendant l’émigration, par son grand chapeau et ses larges bragou-bras. Vieilli avec son maître, ce serviteur, dont la fidélité était aussi solide qu’un des dolmens de Carnac, composait, avec deux servantes à coiffes de paysannes, tout le personnel domestique de la
maison.
Ah ! l’existence était austère et monotone clans l’ancienne demeure. Le grand-père et la petite-fille y vivaient chichement du maigre revenu de quelques terres, payé en sacs par les fermiers. Peu ou point de visites, sinon celles de quelques vieilles dames à « ridicule » et de deux ou trois prêtres à parapluie. Quand il faisait beau, on se permettait un tour de promenade sous les vieux arbres qui longent le port, où le baron saluait gravement quelques figures de connaissance et où Mllc de Saint-Avé jetait des sous aux mousses déguenillés qui sortaient à son approche cleb bateaux échoués dans la vase et couraient à côté d’elle, pieds nus sur les dalles. Mais quand il pleuvait — il pleut deux jours sur trois dans le Morbihan — on gardait le logis, et tandis que l’aïeul, au coin du feu, allumé, hiver comme été, dans le salon humide, s’endormait sur la Gazette de France , Mllc Blanche — assise près de la croisée à petits carreaux, d’où l’on apercevait un carrefour mélancolique et, audessus des toits, la tour de Saint-Pierre — faisait voltiger sous ses belles mains blanches à mitaines les fuseaux de son métier à dentelle.
Et la journée s’écoulait ainsi sans un événement; et les heures de plomb tombaient, lugubrement
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comptées par la grosse horloge de la cathédrale; et le silence écrasant pesait sur la ville morte, seulement coupé, de temps à autre, par le clapotement d’une paire de sabots sur le pavé.
Loïc Huelgoat, le vieux domestique, était veuf et avait un fds que le baron et Blanche avaient tenu naguère sur les fonts et qui, maintenant âgé de dix-huit ans, venait de sortir du petit séminaire. Jeune garçon, Sulpice accompagnait M1Ie de Saint- Avé dans ses visites aux pauvres gens, comme une sorte de page campagnard, ayant sous le bras le panier de provisions; et à présent, nul ne s’étonnait, les dimanches où le baron était souffrant, de voir sa fdle aller aux offices ayant à côté d’elle cet adolescent fort beau, mais gauche et mal habillé, qui portait les deux paroissiens.
— - C’est le fils du père Loïc, — disaient les dévotes entre elles ; — vous savez, celui qui étudie pour être prêtre.
Le gentilhomme avait voulu reconnaître ainsi les longues années de dévouement de son vieux serviteur. Au Moyen Age, il eût fait mettre Loïc à genoux, lui eût frappé l’épaule du plat de l’épée et l’eût armé chevalier en l’embrassant. Mais, les mœurs ayant changé, il tenait du moins à récompenser
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Loïc en faisant de son iils unique ce qui était le plus près d’un noble dans l’ancienne hiérarchie, un prêtre. Sulpice avait donc fait d’excellentes études aux frais du baron ; mais, lorsqu’il s’agit pour lui d’être tonsuré et de prendre la soutane, le jeune homme déclara qu’il ne se sentait aucune vocation pour « le ministère ». Ce fut une grande déception, un vrai chagrin pour M. de Saint-Avé et pour le père Loïc. Le bonhomme fit comparaître solennellement son fds devant le baron, qui le chapitra deux heures durant du fond de son grand fauteuil; mais Sulpice, tout en protestant de sa reconnaissance et de son respect pour son bienfaiteur, fut inébranlable. Il fallut se rendre au désir du jeune homme, qui prouvait, en somme, une âme scrupuleuse, et on le plaça comme clerc chez un notaire de la ville.
Tous les dimanches, il venait dîner dans le vieux logis de la rue des Orfèvres, à cette table où son père s’asseyait aussi ce jour-là, par faveur exceptionnelle, et, le soir, il faisait la lecture au baron et à sa fdle. Le vieillard ne tardait pas à s’endormir et le clerc, accoudé dans le rayonnement de la lampe, continuait à lire à voix assez haute pour dominer le cliquetis des fuseaux de dentellière que
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MUo Blanche, assise de l’autre côté de la table, ne cessait de remuer entre ses doigts agiles. Enfin, la noble fille lui disait de sa voix grave :
— C’est assez, Sulpice... Vous devez être fatigué.
Et il restait là, sans rien dire, tout troublé de se trouver dans cette solitude, dans cette ombre et dans ce silence, devant sa belle marraine, admirant son riche et pur corsage, ses cheveux d’orcrespelés ou la lumière de la lampe piquait des milliers d’étincelles, ses mains pâles qui frémissaient continuellement sur la pelote criblée d’épingles; et il sentait battre son cœur à gros flocons dans sa poitrine, et il baissait les yeux quand elle levait les siens.
Car il la désirait de toute l’ardeur de ses dix-huit ans, ce Sulpice qui avait lu tant de romans en cachette, quand il était au séminaire, et qui, dans la mansarde où il couchait, chez son patron, venait de passer deux nuits à dévorer le redoutable livre de Stendhal, le Rouge et le Noir. Il osait songer à cela, lui, l’enfant élevé par charité, lui, le fds d’un domestique ! il avait formé ce souhait impossible, fait ce rêve monstrueux! et il vivait constamment avec cette pensée entre les deux sourcils, avec cette obsession qui lui faisait écrire parmégardele
nom de Blanche au milieu d’un acte, sur le papier timbré de l’étude; et c’était un affreux désir sans tendresse, qui s’irritait et s’exaltait chaque jour davantage dans les sens et dans l’imagination de Sulpice, et il avait des heures de rage où il pensait à sa marraine comme à un crime.
Un soir de printemps où, comme d’habitude, le baron dormait profondément dans son vaste fauteuil à oreilles et où M"e de Saint-Avé avait ordonné à Sulpice de cesser salecture, le jeune homme, qui n’avait jamais autant souffert de son désir, ne baissa pas les paupières quand Blanche, oubliant un inslant de remuer ses petits fuseaux, leva soudain les yeux sur lui. Mais elle, à son tour, ne baissa pas les yeux, et Sulpice devint pâle comme un spectre en sentant les regards de Blanche se fixer ardemment sur les siens.
Ce lut pour lui une émotion à en mourir. En un éclair, il devina ce que l’ennui du célibat et de la province avait fait de ravages chez cette femme si
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fi ère, et il comprit que, s’il avait l’audace d’un Julien Sorel, elle était à lui.
Brusquement, il se leva, s’avança vers elle et, avant que Blanche eût pu dire : « Sulpice, que faites-vous?... » il la saisit dans une étreinte furieuse et, à deux pas de son père endormi, il lui ferma la bouche par un baiser!
Ce furent de honteuses, d’horribles amours que celles de Sulpice et de Mlle de Saint- Avé. Il venait la nuit, marchant comme un voleur du côté de l’ombre, quand il y avait de la lune; se jetant dans l’angle obscur des portes cochères lorsqu’il entendait sonner le pas de quelque attardé; et il redoublait de précautions en approchant du vieux logis.
Il avait une clef, toujours soigneusement huilée, et il pénétrait dans les ténèbres, tâtant d’une main le mur et portant ses souliers de l’autre; car c’était une antique maison aux boiseries sèches, qui craquaient à la moindre secousse. Il montait très lentement l’escalier, se faisant aussi léger qu’il pouvait, retenant son souffle, s’arrêtant à chaque marche; mais, dès les premières, l’oreille tendue au silence, il entendait bien, là-haut, sur le palier, une autre respiration qu’on voulait étouffer aussi, mais à qui l’émotion trop forte arrachait pourtant,
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de trois secondes en trois secondes, un sourd, un profond soupir. Puis une main rencontrait la sienne, l’entraînait tout doucement, et puis... Et puis, c’était une heure de volupté dans l’angoisse, de baisers glacés par la terreur, de caresses interrompues par le moindre bruit, par le toc-toc d’une « horloge de la mort » sous la tenture, par la chute d’une goutte d’eau tombant du robinet de la fontaine dans le cabinet voisin. Et ces misérables amants étaient pris d’épouvante en sentant les battements fous de leurs deux cœurs, quand ils se tenaient embrassés, et, par un châtiment singulier, ils ne pouvaient pas se faire illusion sur leur ignominie en se disant, même à voix très basse, de menteuses paroles d’amour!
Car ils ne s’aimaient pas : ils n’avaient cédé qu’à leurs sens; et ils continuaient par lâcheté, par honte de s avouer si vils, chacun d’eux supposant une passion sincère chez son complice. Et lorsqu’ils étaient séparés, lorsqu’ils songeaient, lui, qu’il déshonorait son bienfaiteur, elle, qu’elle souillait la maison paternelle, ils étaient pris d’une horreur d’eux-mêmes qui leur navrait le cœur.
— Si nous étions surpris ! - — lui murmura-t-elle un jour dans l’oreille, tout en frissonnant.
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J’y ai bien pensé, — lui répondit-il de même, — -et, soyez tranquille, j’ai un moyen de tout sauver... Mais si cela arrive, ce sera terrible!
Et, avec insistance, il lui recommanda d’accoutumer les gens de la maison à voir un couteau sur sa table de nuit, en prenant l’habitude, par exemple, de couper les pages de son livre du soir avec un poignard persan qui traînait dans le salon. Elle crut que son amant voulait qu’ils se tuassent tous les deux, en cas de surprise, et, pleine de dégoût de la vie, elle obéit et feignit d’oublier l’arme dans sa chambre.
Ce qui devait arriver, arriva.
Une nuit, en pénétrant dans la chambre de sa maîtresse, Sulpice fit un faux pas et tomba, en entraînant une chaise dans sa chute, avec un grand fracas.
— Nous sommes perdus, — dit Blanche d’une voix étranglée.
En effet, la maison s’emplissait déjà d’une
rumeur.
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Mlle cle Saint-Avé fit rouler siir la tringle le rideau de la fenêtre; Je clair de lune inonda la chambre et elle vit Sulpice saisir le poignard persan.
— Nous nous tuons, n’est-ce pas ? — cria-t-elle, presque avec joie, comme délivrée.
— Non, — répondit-il à voix haute, — il faut que je meure seul.
Mais, en ce moment, elle entendit son père, déjà sorti de sa chambre, — elle logeait au-dessus de lui, — qui appelait dans l’escalier :
— Loïc, Loïc... A moi!... J’entends une voix d homme chez ma fille... A moi Loïc, et prends ton fusil... Il y a un malheur ou une infamie dans ma maison.
Alors, Sulpice saisit Blanche par le bras et lui parlant dans le visage :
Je suis un grand coupable, mais du moinsje puis encore sauver votre honneur et celui de votre père. Quand le baron entrera ici, je serai mort... Dites que j’étais venu pour vous faire violence... et que vous m’avez tué, en vous défendant.
ht Sulpice, se plongeant le couteau dans le cœur, tomba lourdement à la renverse.
Il était temps. Le vieux baron ouvrait la porte
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et il parut sur le seuil, en longue robe de chambre, ses cheveux blancs ébouriffés, un flambeau d’une main, un pistolet de l’autre, avec un air de justicier, terrible.
Loïc était derrière lui.
Mais, en voyant Sulpice étendu mort sur le tapis, un couteau dans la poitrine, le baron recula d’un pas, stupéfait, sans comprendre.
Blanche, qui était tombée à demi morte au pied de son lit, se souvint alors des dernières paroles de Sulpice, et, au regard interrogateur de son père, elle répondit, en lui montrant le cadavre, d’une voix brisée :
— Oui... il avait pénétré jusqu’ici... pour m’outrager... Je me suis défendue... Voilà !
Le vieux gentilhomme poussa un cri de joie; tout tremblant, il déposa sur un meuble son arme et son flambeau, courut à Blanche et la serra sur sa poitrine, où elle se cacha le visage avec horreur.
Vous êtes une vraie Saint-Avé... — - lui dit-il. — Merci, ma tille !
En ce moment, éclata dans la chambre un sanglot si douloureux que Blanche releva la tête, et elle vit alors le père Loïc, à genoux près du cadavre
PROSE. — II. j?
vingt contes nouveaux.
de son fils, qui tendait vers elle des mains suppliantes et qui lui dit, quand elle le regarda :
. — Pardon, mademoiselle !
L’honneur était sauf.
Loïc Huelgoat mourut de chagrin, quinze jours après, et le baron ne tarda pas aie suivre, mais après avoir assisté au triomphe de sa fille qui passa, pour la forme, devant les assises et dont l’acquittement fut salué par des hurrahs d’enthousiasme.
MUe de Saint-Avé est restée vieille fille, et l’on montre encore aux étrangers la maison de la rue des Orfèvres.
— C’est là que demeure — leur dit-on aujourd’hui — la fameuse MUe de Saint-Avé, qui a été, dans son temps, la plus belle personne de la ville, et qui a tué d’un coup de couteau le fils d’un domestique de son père qui voulait la prendre de force... Elle souffre d’une maladie de cœur depuis l’événement... ce qui se comprend bien, la pauvre demoiselle! O11 dit qu’elle ne passera pas l’hiver... C’est dommage, n’cst-ce pas?... Une maîtresse femme !
LA GRIFFE DE LION
Le lieutenant de vaisseau Julien de Rhé était revenu dans un triste état de sa station en Cochincliine; et lorsqu’après trois longs mois de maladie dans la maison familiale, en Touraine, il entra en convalescence et put faire les cent pas sur la terrasse, au bord de la Loire, entre sa mère et sa sœur, — - avec quel amour elles l’avaient soigné, les chères femmes ! — le jeune homme éprouvait souvent encore, au souffle déjà froid de l’automne, des frissons assez inquiétants.
— - Allez passer le gros de l’hiver à Pau, — conseilla le médecin. — Climat doux, pas trop chaud, calmant et sédatif par excellence... C’est ce qui vous convient... et vous reviendrez dans trois mois chez madame votre mère, tout à fait grand garçon.
C’est pourquoi, vers la mi-novembre, accoudé à sa fenêtre ensoleillée de l’hôtel Gardères, Julien de Rhé contemplait le sublime panorama des Pyrénées et fumait les délicieuses cigarettes du convalescent, si âpres au goût renouvelé, qui lui rappelaient celles qu’il avait jadis grillées en cachette, dans l’entre-pont du Borda , et qui lui rendaient les sensations de la seizième année.
— Tiens, tiens, tiens!... ce Pau... mais c’est plein de jolies femmes, — remarqua le jeune homme, la première fois qu’il alla écouter la musique militaire sur la place Royale et flâner au soleil devant la statue, en style troubadour, du bon roi Henri; et, bien qu’il ne fût ni un libertin, ni un fat, le marin, repris d’un bel appétit de la vie, mit sa casquette d’uniforme n° 1 et sa redingote aux trois galons d’or neufs, où brillait cette rosette de la Légion d’honneur que sa mère lui avait posée sur son lit quand il était si malade, et qu’il avait bien cru ne porter qu’une fois, sur le drap noir de son cercueil.
Comme il avait bien fait de venir à Pau, tout de même! C’était exquis, ce doux soleil qui chauffe sans brûler, ce bel azur, ce vaste paysage, ce lointain amphithéâtre de collines, et, tout là-bas, ces
LA GUIFFE DE LION
cimes de neige dans le ciel ! C’était amusant comme tout de circuler dans la foule cosmopolite, parmi les belles étrangères, et d’entendre leurs voix parler toutes les langues de l’Europe et se confondre comme les divers chants des oiseaux dans une volière. Sans doute, il y avait bien quelques rencontres affligeantes, comme celle de ce jeune Anglais, phtisique au dernier degré, qu’un domestique poussait dans une petite voiture, enseveli sous les plaids et sous les cache-nez, avec des yeux de poisson cuit et un respiratoire de taffetas noir sur la bouche. Ah ! cela donnait froid dans les os ; mais, après le premier mouvement de pitié, — l’homme est si égoïste! — Julien songeait que lui aussi faisait peur à voir, quand il avait débarqué à Toulon, maigre comme un squelette, deux ronds de chocolat sous les yeux; et qu’il était bien guéri, maintenant, et qu’il revenait de loin.
Et, respirant l’air tiède à pleins poumons, frémissant de bien-être, la caresse du soleil dans le dos, en toilette soignée, rasé de frais, fier de sa rosette neuve, Julien de Rhé se sentait heureux d’être au monde, donnait des pièces blanches aux mendiants, attardait son regard sur celui des jolies femmes croisées au passage, et s’arrêtait tout at-
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tendri devant les robustes petites fdles américaines — bas et gants noirs et robes blanches envolées — qui dansaient en rond autour d’un arbre de la place Royale, au rythme du pas redoublé joué par la musique du régiment.
Quelles bonnes dispositions pour devenir amoureux, n’est-ce pas? Aussi l’heureux convalescent reçut-il le coup de foudre, le jour où il vit MIle Olga Babarine, la plus belle fdle de la colonie russe, descendre de cheval devant l’hôtel Gassion, où elle demeurait avec sa mère.
Il était cinq heures du soir environ et elle revenait de la chasse au renard. Les cinq ou six adorateurs en habits rouges qui l’accompagnaient avaient mis bien vite pied à terre et s’étaient bousculés à qui lui tiendrait l’étrier. Elle s’était laissée glisser dans les bras du premier arrivé, et tout de suite, frappant du pommeau de sa cravache sur une table de la vérandah, elle avait demandé une tasse de lait, l’avait bue d’une seule lampée, et
LA GRIFFE 1>E LION
tout debout, son svelte corps de déesse du Primaticc moulé par l’amazone noire, ses folles torsades de cheveux couleur de cuivre s’échappant du chapeau d’homme et répandues sur ses épaules, elle riait, tenant à deux mains sa tasse vide, satisfaite et comme grisée par la boisson fraîche, avec deux moustaches de crème aux coins de la bouche; et le soleil couchant dans sa chevelure allumait autour de son visage une sorte de halo d’or.
Puis, soudain redevenue sérieuse, elle posa la tasse sur la table, fit un léger salut du front, plein de dédain, au groupe d’habits rouges, et rentra dans l’hôtel d’un pas impérial, en fouettant sa jupe avec sa cravache.
Trois jours après, Julien de Rhé, qui avait passé son temps à dire à ses connaissances: «Qui est-ce? J’en suis fou, je l’adore, etc. », était présenté ce qui n’était pas très difficile — chez ces dames Babarine, et faisait partie du peloton d’amoureux de la belle Russe.
Était-elle Russe, après tout, cette capiteuse créature, qui, depuis le commencement de la saison, galopait toute la journée et valsait toute la nuit? Oui, par son père putatif, par le premier mari de sa mère, le comte Babarine. Mais tout le monde
savait fort bien que ia mère avait précisément divorcé au moment de la naissance de sa fille et que MmeBabarine, qui d’ailleurs avait pour père un banquier de New-York, nommé Jacobson, avait entretenu de tout temps une liaison presque publique avec un prince royal du Nord, — un Christian ou un Oscar quelconque, — liaison dont Olga était probablement née. Avait-elle une nationalité, cette enfant qui avait été élevée à bâtons rompus dans un nursery d’Ecosse, dans un couvent de Naples, dans un pensionnat mômier de Genève; qui avait dormi le tiers de ses nuits sur les coussins des express, et qui ne voyait passer dans ses souvenirs, comme dans un stéréoscope, que les villes d’eaux, bains de mer, stations hivernales et autres lieux de rendez- ' ous élégants, où sa mère — une belle personne encore, malgré la couperose — promenait depuis quinze ans son ennui de coquette sur le retour, son samowar et ses ouistitis ? Hélas ! elle n’avait pas de patrie, l’étrange fille qui, à côté de pudeurs de vierge, avait des hardiesses de garçon et qui disait, en se moquant d’elle-même :
— Moi, je ne suis ni de Londres, ni de Paris, ni de Vienne, ni de SamL-Petersbourg... Je suis de table d’hôte.
LA GRIFFE DE LION
Avait-elle une famille? Pas davantage. Son véritable père — l’Oscar ou le Christian auquel M'”e Babarine ne cessait de faire allusion — était mort depuis plusieurs années, et quant au comte russe, son père selon la loi, il ne s’occupait jamais d’elle. Ruiné de fond en comble, il n’avait d’autre moyen d’existence que son coup de fusil infaillible, et il vivait en gagnant tous les prix des tirs aux pigeons, comme une sorte de Bas-de-Cuir civilisé. Quant à la comtesse, malgré de périodiques attendrissements maternels qui donnaient sur les nerfs à tout le monde tant ils sonnaient faux, elle était douée d’un de ces égoïsmes parfaits, absolus, sphériques, qu’on ne trouve jamais en défaut, et, pendant une fièvre typhoïde dont Olga avait failli mourir à huit ans, MmC Babarine n’avait pas oublié une seule fois — tout en veillant sa petite fille, par respect humain, — de mettre ses gants gras pour la nuit, qui lui conservaient les mains si blanches.
Julien de Rhé apprit toutes ces choses lorsqu’il se fut enrôlé dans l’escadron volant de Sigisbées qui manœuvrait sans cesse autour de Mlle Olga Babarine, et il se mit à aimer éperdument la singulière et troublante fille, qui se laissait regarder dans les yeux et qui, le jour où un ami commun lui pré-
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scnta le lieutenant de vaisseau, lui dit, en allumant une cigarette de phéresli :
— Ah! c’est vous qui êtes si amoureux de moi?... Bonjour, monsieur.
Puis elle lui donna une solide poignée de main, comme un homme.
Il se mit à l’aimer, l’honnête et brave marin, à l’aimer d’autant plus qu’il ne tarda pas à la comprendre et à la plaindre. Car il ne s’v trompa pas ; Olga était fantasque, mal élevée, mais sans coquetterie, et son âme était fi ère et franche. Qui sait? Peut-être sentait-elle toute la vanité de sa vie d’agitations et de plaisirs? Le certain, c’est qu’elle jugeait, et sévèrement, ces jeunes gens qui caracolaient auprès d’elle à la chasse au renard et qui se faisaient inscrire chaque soir sur son carnet de bal. Tous la désiraient, aucun ne l’estimait; car nul d’entre eux ne s’était encore décidé à la demander en mariage. Aussi les traitait-elle durement et les rappelait-elle au respect — d’un rude coup de caveçon, la belle écuyère! — s’ils s’avisaient de lui parler de trop près dans le cou, pendant le tourbillon d’une valse, ou de presser trop longtemps la main qu’elle leur tendait en camarade.
Julien, a qui la délicatesse de son cœur donnait
LA GRIFFE DE LION
de la pénétration d’esprit — allez, ce sont souvent les naïfs qui voient le plus juste! — découvrit le secret trésor de loyauté qu’il y avait dans cette fille de race, au fond si malheureuse. Sans doute, il l’aimait pour sa beauté, et la tête lui tournait quand , dans une halte de danse, il la sentait s’appuyer sur son bras, dans sa splendeur de rousse aux yeux noirs, au teint de rose après l’orage, lui parlant avec abandon et l’enivrant de ses yeux d’étoile et de son haleine de violette. Mais il l’aimait aussi, il l’aimait surtout pour ses peines si orgueilleusement cachées ; et il avait un cruel serrement de coeur en surprenant le regard sombre, le regard douloureux d’Olga sur sa mère, quand Mrae Babarine, à son thé de quatre à six, — assise à contrejour pour dissimuler ses points noirs aux ailes du nez, vainement combattus par l’anti-bolbos, — évoquait, à mots aussi peu couverts que possible, ses royales conquêtes dans les cours du Nord.
L’épouser! oui, l’enlever de ce milieu plein de périls, l’emporter chez sa mère, à lui, qui étaitune sainte femme, lui faire respirer la fortifiante et pure atmosphère d’une vraie famille, la sauver, en un mot! Il y songeait, il ne songeait plus qu a cela! Il croyait même parfois qu’Olga avait deviné
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son désir, et, lorsqu’à ces cc quatre à six » de Mmc Babarine, où Olga traitait tous ses adorateurs avec sa franchise garçonnière, elle présentait au marin le verre de thé à la russe, il voyait au fond des veux de la jeune tille comme une douce et lointaine lumière, qui semblait répondre à sa pitié généreuse et à sa tendresse infinie.
Oui, mademoiselle, mon congé de convalescence expire dans huit jours. Je quitterai Pau demain, j’irai passer quelques jours en Touraine auprès de ma sœur, puis, de là, je repartirai pour Biest, comme aide de camp du préfet maritime, et dans un an, dix-huit mois, je reprendrai la mer.
Ils étaient seuls, dans un coin du salon de lecture de l’hôtel, debout près d’une fenêtre ouverte, devant le ciel de la nuit, où palpitaient des milliers d’étoiles.
— Adieu donc et bon voyage, — répondit Olga de sa voix franche et ferme. — Mais j’ai quelque chose à vous demander, monsieur de Bhé... Oui...
cette griffe de lion montée sur un petit cercle d’or, que vous portez en breloque... eh bien, j’en ai envie... Cela vient d’un lion que vous avez tuédans une chasse, autrefois, en Afrique, n’est-ce pas?... Je suis une espèce de fauve, moi... Ce bibelot-là me convient... Donnez-le-moi; je le garderai en souvenir de vous.
Julien détacha la petite breloque et la mit dans la main de la jeune lille; mais, soudain, il prit cette main entre les siennes, et tout bas, ardemment :
— Je vous aime! — lui dit-il. Voulez-vous devenir ma femme ?
Olga dégagea doucement sa main, en gardant la griffe de lion; puis, croisant ses bras sur sa poitrine, elle regarda pendant un long moment M. de Rhé bien en face, sans émotion apparente.
— Non, — dit-elle enfin, — - non !... Et pourtant vous êtes le premier qui m’aimez et qui me le dites de cette façon-là. Mais c’est pour cela que je refuse...
— Olga ! — s’écria Julien d’une voix altérée.
— Ecoutez-moi, — reprit-elle en l’interrompant d’un geste, — et comprenez bien pourquoi je vous dis non... C’est que je ne me sens pas digne
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de vous et que je vous rendrais malheureux... Vous savez bien, cette lettre de votre sœur que vous vous plaigniez d’avoir perdue... Eh bien, c’est ici que vous l’avez laissé tomber, et je l’ai ramassée, et je l’ai lue... Votre sœur répondait à la confidence que vous lui aviez faite de vos sentiments pour moi... sentiments que j’ai devinés depuis longtemps... Elle s’en réjouissait en simple et vertueuse enfant qu’elle est, mais dans des termes qui m’ont fait comprendre quelle profonde, quelle effrayante différence existe entre une véritable jeune fille et moi!... En lisant cette lettre, pleine de détails intimes et touchants, j’ai vu aussi ce qu’était votre famille, vieille maison d’honnêtes gens, où vous ne devez faire entrer qu’une honnête femme... Bénissez Dieu, monsieur de Rhé, d’avoir une mère en cheveux gris à qui vous ne pouvez penser sans sentir quelque chose de délicieusement doux qui se fond dans votre cœur... Moi aussi, j’ai une mère, moi aussi!... mais j’ai été forcée de la juger... Vous n’avez vu que ses ridicules, monsieur, mais je la connais mieux... Si vous lui demandiez ma main, elle vous la refuserait, parce que vous êtes de petite noblesse et que votre fortune est médiocre... Ma mère a décidé que je ne
LA GRIFFE DE LION
ferais qu’un grand mariage, ou sinon... sinon, elle me trouvera autre chose... Hein? j’ai de l’expérience, pour une tille de dix-neuf ans!... C’est horrible, n’est-ce pas? Mais c’est ainsi... Voilà pourquoi nous étions l’hiver dernier à Nice, l’été dernier à Skéweningue, et pourquoi nous sommes maintenant à Pau ! Voilà pourquoi nous roulons comme des colis d’un bout à l’autre de l’Europe, pourquoi nous ne couchons que dans les lits d’auberge et ne mangeons qu’à la table d’hôte. Ma mère a été presque princesse royale, vous comprenez, et elle m’a fait entendre dès l’âge de quinze ans que j’étais destinée à être au moins archiduchesse, fût-ce de la main gauche... Un mariage avec un petit gentilhomme, presque un bourgeois!... A ses yeux, je dérogerais. Ah! je dois vous inspirer le dégoût, et je me fais honte à moi-même! Ne protestez pas... Non, vous ne voudriez pas amener devant votre mère, comme votre fiancée, comme votre femme, celle à qui l’on a mis tant de boue dans le cœur... Et puis, je ne suis qu’un objet de luxe, coûteux et inutile, dont vous n’avez pas besoin, qui ne vous donnerait pas de bonheur. . . D’ailleurs, je ne vous aime point, je n’aime personne... L’amour, c’est dans les choses qu’on m’a
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défendues... Adieu, monsieur de Rhé, levez-vous et allez-vous-en sans me dire un mot, je vous en conjure... Seulement, vous me laissez votre griffe de lion, n’est-ce pas? Elle me rappellera un honnête garçon envers qui j’ai agi en honnête fdle... Ne me dites plus rien et quittons-nous pour toujours... Adieu.
Trois ans après, le transport à vapeur le Du Couëdic, revenant du Sénégal, venait défaire escale aux Canaries pour prendre le courrier et continuait son chemin, par une nuit de gros temps, lorsque le vaguemestre entra dans le carré des officiers et déposa sur la table un paquet de journaux.
Julien de Rhé déploya une feuille d’informations venant de Paris, et vieille de près de trois semaines, et il y lut, sous la rubrique : Déplacements et villégiatures, les lignes suivantes :
« S. M. le roi de Souabe, qui voyage, comme « on le sait, dans le plus strict incognito, sous le « nom du comte d’Augsbourg, est depuis hier soir « dans nos murs.
I A GRIFFE DE LION
« Un fâcheux incident s’est produit à la gare, au « moment de l’arrivée du roi. La baronne de Hall « qui, seulement accompagnée de sa mère, la coince tesse Babarine, avait fait le voyage avec Sa Ma- <( jesté, a perdu un bijou de peu de valeur, mais « auquel M"1C de Hall attache, paraît-il, le plus « grand prix. G est une simple griffe de lion, mon- « fée sur un petit cercle d’or.
« M llc de Hall a promis deux mille francs de « récompense à la personne qui lui rapporterait « cet objet. »
— Julien, prenez garde... Vous allez oublier l’heure de votre quart, mon cher ami.
Merci, — dit Julien de Rhé en jetant le journal et comme sortant d’un rêve.
Cette nuit-là, le timonier, qui était seul sur la passerelle avec l’officier de quart, vit celui-ci porter son mouchoir à son visage à plusieurs reprises, et pourtant, quoiqu’il y eût beaucoup de vent et de houle, l’embrun n’arrivait pas jusque-là.
LA SŒUR DE LAIT
Assise dans son bureau vitré, au fond du masasin, la belle Mme Bayard, en robe noire, en bandeaux bien sages, écrivait posément sur un énorme registre à coins de cuivre, lorsque son mari, revenant de ses courses matinales, s’arrêta sur le seuil pour gourmander ses hommes de peine qui n’en finissaient pas de décharger un haquet du chemin de fer du Nord, arrêté le long du trottoir, et apportant au gros droguiste de la rue Vieille-du-Temple une douzaine de fûts de glucose.
— J’ai une mauvaise nouvelle à t’apprendre, — dit Mme Bayard, en essuyant sa plume dans un petit godet de grenaille de plomb, quand son mari fut entré dans la cage de verre. — Cette pauvre Voisin est morte.
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— La nourrice de Léon?... Ah! la pauvre femme!... Et sa petite fille?
— C’est ce qu’il y a de plus triste, mon ami... Une parente de cette pauvre Voisin m’écrit qu’ils sont trop 'pauvres pour se charger de l’enfant et qu’on sera forcé de l’envoyer à l’hospice... Oh ! ces paysans!
Le droguiste resta un moment silencieux, en grattant sa forte barbe de gros homme blond ; puis, tout à coup, regardant sa femme avec de bons yeux :
— Dis donc, Mimi... c’est la sœur de lait de Léon... Si nous nous en chargions?
— J’y pensais, — répondit simplement la belle commerçante.
— A la bonne heure! — s’écria le gros Bayard qui, se souciant peu d’être vu par ses commis et ses garçons de magasin, se pencha vers sa femme et la baisa sur le front, — à la bonne heure ! Tu es une brave femme, Mimi ; nous prendrons la petite Norine chez nous et on l’élèvera avec Léon... Cane nous ruinera pas, va... Et puis je viens de faire un bon coup dans les quinquinas... Nous irons dimanche chercher l’enfant à Argenteuil, n’est-ce pas? Ce sera un but de promenade.
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Des braves gens, ces Bayard ! L’honneur de la droguerie! Leur mariage avait fondu deux maisons longtemps rivales; car Bayard était le « fils » du Pilon cl’ Argent, fondé par son trisaïeul en 1750 dans la rue Vieille-du-Temple, et avait épousé la « demoiselle » de Y Offrande à Esculape, de la rue des Lombards, établissement qui datait du premier Empire, ainsi que l’indiquait son enseigne, copie du célèbre tableau de Guérin. Des braves gens ! des très braves gens ! et il y en a encore beaucoup comme ceux-là, quoi qu’on en dise, dans le vieux commerce parisien — conservateurs des anciennes traditions, rendant le pain bénit à leur paroisse, allant en seconde loge, le dimanche, à l’Opéra- Comique, et ignorant les secrets de la vente à faux poids. — C’était le curé des Blancs-Manteaux qui avait ménagé ce mariage avec son confrère de Saint-Merry. Le premier avait administré le père Bayard à son lit de mort et s’effrayait de voir un jeune homme de vingt-cinq ans, tout seul, dans une maison aussi lourde que le Pilon d’ Argent, la plus
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fameuse pour les ipécacuanas; et le second tenait beaucoup à établir M1Ic Simonin, à qui il avait fait faire sa première communion et qui avait pour père un de ses plus importants paroissiens, le vieux Simonin, de Y Offrande à Esculape, une célébrité dans les camphres. Les négociations réussirent; les camphres et les ipécas — deux spécialités excellentes — furent unis par les saints nœuds du mariage ; il y eut dîner et bal au Grand Yéfour; et depuis dix ans déjà, travaillant tranquillement tous les jours, hiver comme été, dans sa cage de verre, Mme Bayard, avec sa pâleur de belle brune et ses honnêtes bandeaux plats, faisait rêver d’amour tous les jeunes commis du quartier Sainte-Croix delà Bretonnerie.
Cependant il y avait eu longtemps un chagrin dans ce bon ménage, un nuage dans ce ciel pur : un héritier s’était fait attendre, et ce ne fut qu’au bout de cinq ans que le petit Léon vint au monde. On devine avec quelle joie il fut accueilli. Ainsi on pourrait écrire un jour, au-dessous du Pilon cV Argent-, ces mots prestigieux : «Bayard et fds ». Seulement, comme l’enfant arrivait au moment du coup de feu des colles de poisson, Mme Bayard, dont la présence au magasin était indispensable,
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ne put pas songer à nourrir ; elle renonça même à prendre une nourrice sur lieu, craignant pour le nouveau-né l’air peu salubre de ce coin du vieux Paris, et elle se contenta de faire tous les dimanches avec son mari le petit voyage d’Argenteuil, pour aller voir son fils chez sa « nounou », la mère Voisin, qui fut accablée, comme on pense, de café, sucre, savon et autres douceurs. Au bout de dixhuit mois, la mère Voisin rendit le bébé dans un état magnifique, et, depuis deux ans, une bonne d’enfant, choisie avec soin, menait l’enfant prendre l’air dans le square de la Tour Saint-Jacques et faisait admirer à ses compagnes les bonnes joues à grosses couleurs et le derrière à fossettes du futur droguiste.
Donc, ces honnêtes Bayard, en apprenant la mort de la mère Voisin, ne supportèrent pas l’idée que la petite fille qui avait été nourrie du même lait que leur fils fût abandonnée à la charité publique, et ils allèrent chercher Norme à Argenteuil.
Pauvre petite! depuis quinze jours que sa mère reposait au cimetière, elle avait été recueillie par un cousin tenant un cabaret à billard, et, bien qu’elle n’eût pas encore cinq ans, on 1 utilisait déjà à rincer les bocks.
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M. et Mme Bayard la trouvèrent charmante, avec ses grands yeux couleur de ciel en été etses grosses mèches blondes qui s’échappaient de son méchant bonnet de deuil. Léon, qu’on avait amené avec sa bonne, embrassa sa sœur de lait, et le cousin, qui, le matin même, avait donné une paire de soufflets à l’orpheline, coupable de négligence à balayer la salle, s’attendrit devant les Parisiens comme si le départ deNorine lui eût déchiré le cœur.
La commande d’un copieux déjeuner lui rendit sa sérénité.
C’était un beau dimanche de juin, on était à la campagne et il fallaiten profiter, déclara M. Bayard, pour prendre un peu l’air, — pas vrai, Mimi? —Et tandis que la belle Mmc Bayard, ayant relevé sa jupe avec des épingles, s’en allait, en compagnie des enfants et de la bonne, cueillir un bouquet de fleurs îles champs dans une prairie voisine, le droguiste, qui n était pas fier, o lirait un vermout au cousin cahaietiei et s attablait auprès du billard, couvert de cadavres de mouches.
On déjeuna sous une tonnelle chauve, que l’ardeur du soleil de midi criblait de rayons. Mais, bah! on s’était mis à son aise et on était bien tout de même. M Bayard avait attache son chapeau, par les
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brides, au treillage, et son mari, coiffé d’un casque en paille de canotier prêté par le cabaretier, découpa gaiement le canard. Le petit Léon et la petite Norine, qui tout de suite avaient été comme une paire d’amis, vidèrent le saladier de fromage à la crème; puis on batifola dans l’herbe, puis on fit une partie de canot, et, tout grisé de grand air et de campagne, ce ménage de commerçants, qui vivait ordinairement dans une rue de Paris où il y a de l’humidité en pleine canicule, poussa jusqu’au bout cette idylle à la Paul de Kock.
Oui, il y eut un moment — comme on revenait en bateau, devant un délicieux couchant aux petits nuages saumonés sur fond vert, — où Mme Bayard, la sérieuse Mme Bayard, dont le regard médusait les garçons droguistes, chanta l’air connu « Vers les rives de France », rythmé par le bruit des rames que maniait son mari en bras de chemise. On dîna sous la tonnelle où l’on avait déjeuné; mais ce second repas fut plus triste ; les phalènes nocturnes, qui venaient se brûler aux bougies, faisaient peur aux enfants, et Mmc Bayard, ivre de fatigue, ne parvenait même pas à deviner le naïf rébus de son assiette à dessert.
N’importe ! Ce fut une bonne journée, et au
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ion
retour, clans le wagon de première classe — ah ! l’on ne s’était rien refusé — Mme Bayard, la tête sur l’épaule de son mari et regardant Léon et Norine écroulés de sommeil sur les genoux de la bonne, endormie elle-même, disait d’une voix heureuse :
— Vois-tu, Ferdinand, nous faisons une bonne action en recueillant cette pauvre petite... Et puis, ce sera une camarade pour Léon... Us seront comme frère et sœur.
En effet, ils grandirent ainsi.
C’étaient décidément de très bonnes gens que ces Bayard. Ils ne firent aucune différence entre l’humble orpheline et leur fils bien-aimé — qui devait un jour, sous la raison sociale « Bayard et fils », monopoliser les rhubarbes et accaparer le castoréum, — et ils se mirent à l’aimer comme si elle eut été vraiment leur tille, cette petite Norine, qui était aussi intelligente que gentille, aussi fine d’esprit que mignonne de corps.
La bonne conduisait maintenant deux enfants au
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square de la Tour Saint-Jacques quand il faisait beau, et le soir, a la table de famille, il y avait deux chaises hautes, à côté l’une de l’autre, pour le frère et la sœur de lait.
D ailleuis, âl. et M'110 Bayard ne tardèrent pas à s’apercevoir que Norine avait la meilleure influence sur Léon. Plus vive, plus nerveuse, plus facilement educable que ce garçon lymphatique, un peu « empoté », d’après le mot du père, elle semblait lui communiquer quelque chose de sa légèreté et de sa flamme.
— Elle le secoue, — disait Mme Bayard.
Et depuis qu’il vivait en commun avec sa sœur
de lait, Léon s’animait et se dégourdissait à vue d’œil.
Ouand ils I urent en âge d’apprendre à lire, Léon, qui n en finissait plus et s’attardait sur un de ces alphabets à images où la lettre E est à côté d’un éléphant et la lettre Z à côté d’un zouave, désespérait sa mère; mais dès que Norine, qui sut épeler et syllaber en très peu de temps, vint en aide au petit bonhomme, il fit tout de suite de très grands progrès.
Les choses se passèrent de même, quand on les envoya tous deux à l’école pour les jeunes enfants,
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tenue par une vieille demoiselle Merlin, dans la
rue de l’IIomme-Armé. Selon la fallacieuse réclame
que Mlle Merlin envoyait aux commerçants du quartier, il y avait « un jardin » — c’est-à-dire quatre manches à balai dans une cour sablée — et c’est là que le premier jour, à l’heure de la récréation, l’innocent Léon éclata en cris de terreur quand il vit la maîtresse, forcée par quelque accident d’interrompre son tricot, enfoncer une de ses aiguilles dans ses appas capitonnés. Une « grande », qui était au piquet avec le bonnet d’âne, eut beau donner à Léon et à Norme l’explication de ce phénomène, le gros garçon n’en conserva pas moins, en présence de Mllc Merlin, une impression de superstitieuse terreur.
Elle eût paralysé ses facultés enfantines et l’eût empêché, en classe, de suivre la baguette de MUe Merlin, nasillant son boniment devant la carte d’Europe ou le tableau des Poids et Mesures, si Norine n’avait pas été là pour le rassurer et l’encourager. Elle fut tout de suite la meilleure élève de l’école, et devint pour le paresseux et tardif Léon une sorte de fraternelle conseillère et d’affectueuse sous-maîtresse. Vers quatre heures, Mme Bayard voyait les deux enfants, que la bonne avait ramenés
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au magasin, s’installer près d’elle dans le bureau vitré, et. Norme, ouvrant un cahier ou un livre, expliquer à Léon le devoir mal compris ou lui faire répéter la leçon mal sue.
— Le bon Dieu nous récompense, — disait parfois Mme Bayard à son mari, le soir, sur l’oreiller.
— Cette petite Norme est un trésor... Et si raisonnable! et si laborieuse !... Tiens, aujourd’hui, je l’écoutais encore travailler avec Léon... Je crois que, sans elle, il n’aurait jamais fait sa multiplication.
— Sois tranquille, Mimi, — répondait Bayard,
— j’en prends note... Nos affaires vont à merveille, et nous la doterons et nous la marierons, n’est-ce pas? quand l’âge viendra.
L’âge vint — il vient toujours si vite, l’âge! — et voici qu’à présent, dans la cage vitrée du magasin, il y a une belle et svelte jeune fille blonde assise à côté de Mrae Bayard, qui a déjà quelques fds d’argent dans ses bandeaux noirs. C’est Norine
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maintenant qui écrit sur le gros registre à coins de cuivre, tandis que sa mère adoptive tire l’aiguille sur quelque broderie.
Sept heures. Ces messieurs devraient être revenus, et il va falloir fermer le magasin où le vent de novembre tord et travaille la flamme des becs de gaz.
Enfin, les voilà ! Bayard porte maintenant un gros ventre à breloques, et Léon, reçu depuis un mois pharmacien de première classe, est devenu, ma foi, un très beau garçon.
— Bonjour, Mimi, bonjour, Norine... Montons vite dîner. Je vous ferai part de la grande nouvelle en mangeant le potage, — dit le droguiste.
On monte a la salle a manger et, pendant que M"‘e Bayard, assise sous le baromètre en forme de lyre, sert la soupe grasse, le père Bayard, tout en fourrant sa serviette dans son gilet, regarde sa femme d’un air malin et dit :
— Tu sais, Mimi... ça y est !
— Les Forget consentent?
Parfaitement... et Léon épousera Hortense
dans six mois... et notre bru viendra habiter avec nous... Oui, Norine, tu n’en savais encore rien, parce qu’on ne parle pas de ces choses-là devant les
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demoiselles ; mais voilà plus d’un an que Léon est amoureux d’IIortense Forget et qu’il nous tourmente pour la lui donner... Parbleu, ce n’était pas malin, et il n’y avait qu’un mot à dire... Léon est un assez beau parti... La seule difficulté, c’est que nous tenions à garder notre fils chez nous... Enfin tout est arrangé, et ton frère de lait aura la femme qu’il veut... J’espère que tu es contente.
— Très contente ! — répond Norine.
Oh ! les sourds ! Oh ! les aveugles ! Ils n’ont pas entendu la voix de Norine, quand elle leur a répondu, cette voix sombre, douloureuse, qui est l’écho d’un cœur brisé! Ils n’ont pas vu que Norine a pâli et que sa tête, soudain trop lourde, a roulé de droite à gauche comme si Norine allait s’évanouir. Ils n’ont rien deviné, rien compris, et voilà longtemps qu’ils ne devinent et ne comprennent rien. Ils l’aiment bien tous pourtant, cette Norine, qui est la grâce et le charme de la maison; ils songent même, les bonnes gens, à la marier un de ces jours à leur premier commis, un veuf qui a des économies et « tout ce qu’il faut pour rendre une femme heureuse » ; Léon l’aime aussi, et de tout son cœur, mais comme une sœur douce et bonne, et il ne se doute pas, ce gros garçon gâté,
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que la pauvre Norine est amoureuse de lui et qu’elle souffre à en mourir. Non, même ce soir, où ils viennent de lui infliger inconsciemment la pire des tortures, ils ne soupçonneront pas la vérité, et ils s’endormiront tous paisiblement en caressant de beaux rêves d’avenir, à l’heure où, s’enfermant dans sa chambre, — sa chambre qu’une cloison si mince sépare de celle de ses parents d’adoption, — Norine tombera sur son lit, pâmée de douleur, et mordra son oreiller pour étouffer ses sanglots !
Le bal est fini, et, dans les salons qui se vident, les bougies brûlées jusqu’au bout ont fait éclater quelques bobèches dont les débris jonchent le parquet ciré.
Les Bayard ont tenu à ce que la noce eût lieu chez eux; mais, à force de fleurs, — on est en plein été — ils ont donné un air de fête cà l’appartement de la rue Vieille-du-Temple, où ils installaient triomphalement leur belle-fille.
Enfin, c’est fini, les jeunes mariés se sont
LA SŒUR RE LAIT
retirés dans la chambre nuptiale, où M"1C Bayard est entrée un instant avec eux; en sortant, elle a encore trouvé Norine dans le petit salon, aidant les domestiques à éteindre les lumières; elle a embrassé tendrement la jeune fille, en lui disant:
— Va te coucher, mon enfant... Tu dois être fatiguée.
Elle a ajouté avec un sourire :
— Hein? ce sera bientôt ton tour.
Et Norine est enfin restée seule, dans cette pièce à présent sombre et seulement éclairée par son bougeoir, posé sur le piano.
Mon Dieu! comme ces fleurs sentent fort et comme elle a mal à la tête !
L’horrible journée ! et quel supplice elle a enduré depuis le moment où elle s’agenouillait, empressée comme une femme de chambre, avec des épingles dans les lèvres, aux pieds de cette Hortense, de sa rivale, et qu’elle lui arrangeait sa traîne de satin blanc, jusqu’à tout à l’heure, quand Léon, tenant sa femme par la taille, l’a attirée vers lui, elle, Norine, et que les deux jeunes époux ont presque confondu leur baiser sur son front !
Ah ! l’odeur de ces fleurs est insupportable et elle se sent tout étourdie.
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Elle se laisse tomber dans un fauteuil, brisée par une atroce migraine et la tête renversée, étreignant son front clans ses deux mains; elle ne ferme pas les yeux pourtant, et regarde toujours cette porte, la porte de la chambre où sont enfermés les jeunes mariés, et derrière laquelle s’accomplit un mystère qui lui navre le cœur! Et voilà qu’elle est prise d’une sorte de délire — oh ! que le parfum de ces fleurs lui fait mal ! — et que mille souvenirs l’assaillent à la fois. Elle se revoit toute petite, dans le cabaret d’Argenteuil; et ces Parisiens si bien mis arrivent et la caressent, et elle est embrassée par ce beau petit garçon, qui a une plume blanche sur son chapeau... Puis, des tableaux rapides traversent sa pensée. C’est la pension de la rue de l’Homme-Armé, et MUo Merlin, son épingle à tricot dans la poitrine, montrant du bout de la baguette le tableau des Poids et Mesures; c’est le magasin de drogueries tout noir, le dimanche, lorsque les volets étaient fermés et qu’elle jouait à cache-cache avec Léon derrière les sacs et les tonneaux.
Ah ! mon Dieu ! est-ce qu’elle perd la tête? Voilà qu’elle ne peut plus s’empêcher de fredonner cet air de valse, pendant laquelle Léon l’a tenue tout à
LA SŒUR DE LAIT
l’heure dans ses bras... Mais elle étouffe... oh ! ces fleurs!... Il faut qu’elle s’en aille, qu’elle ouvre la fenêtre au moins... Mais elle ne peut plus se lever, elle n’en a pas la force... Est-ce qu’elle va mourir ainsi? Ses deux tempes sont serrées comme par deux doigts de fer... Oh! ces roses! ces fleurs d’oranger! ces fleurs d’oranger, surtout !... Enfin elle fait un grand effort, elle se lève, droite et pâle, si pâle dans sa robe blanche... Mais tout à coup elle défaille, et tombant d’abord sur les genoux, puis heurtant le parquet de la tête et de l’épaule, la pauvre Norine s’étend sur le sol à la porte de la chambre nuptiale, tuée par le chagrin d’amour et par les fleurs.
L’ENFANT-BIBELOT
Lorsque le monde de la haute finance apprit que la jolie Mme Tichler était « dans une position intéressante », le premier mouvement fut de la surprise.
D’abord, on n’aurait pas cru capable d’une telle prouesse ce gros sac d’écus de Tichler, qui avait épousé une toute jeune femme, à cinquante ans passés. Au fait, pourquoi s’était-il marié, puisqu’il venait précisément de faire bâtir, rue Prony, un petit hôtel pour sa protégée, Louise Cavalier, — de son vrai nom Élisa Navet, — la splendide commère de la Revue de fin d’année dont le titre suave : As-tu fini , bouffi? rayonnait alors sur toutes les
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colonnes Morris? Mais Tichler était un malin et savait ce qu’il faisait en devenant le gendre d’un des agents de change les plus honorablement connus sur la place de Paris, d’un agent de change presque pauvre, qui ne donnait que deux cent mille francs de dot cà sa fille. Oui, Tichler faisait une excellente affaire en mêlant un peu d’argent bien acquis à ses millions mal famés ; et, maintenant qu’il voyait s’asseoir à ses dîners, présidés par sa jeune femme, des notaires honoraires et des régents de la Banque, il riait dans ses favoris gris et laissait s’épanouir son ventre plein de truffes, en se rappelant l’époque où, fripier juif récemment arrivé de Francfort, il criait: « Cliand d’habits! » dans les ruelles montueuses du Pays-Latin, ayant sur son épaule deux ou trois pantalons et une vieille trompe à la Dampierre.
Sans doute, elle lui coûtait cher, très cher, la jolie femme de luxe qu’il avait prise, et la note du couturier ou de l’orfèvre lui faisait faire quelquefois la grimace; mais il se souvenait tout de suite d’une bonne opération que ses nouvelles relations lui avaient permis de lancer, avec un superbe conseil d’administration, plein d’anciens préfets et de noms suivis de ce signe : O * ; et, songeant à sa
L’ENFANT-BIBELOT
Il 'J
liquidation de fin de mois, qui s’annonçait fructueuse, il disait, en riant de son gros rire pâteux : « C’est tout bénéfice. »
Aussi n’y eut-il rien d’équivoque dans son bonheur quand sa femme lui annonça qu’il allait être père, et, la grossesse une fois déclarée, il reçut très correctement, avec la nuance de fierté qui sied dans cette circonstance à un quinquagénaire, les félicitations des jeunes coulissiers à cols de loutre qui vinrent le saluer du titre d’heureux gaillard, sous le péristyle de la Bourse.
N’importe ! La personne de cette charmante folle de MmeTichler s’accordait mal avec l’idée de maternité. Comment? Elle allait avoir un bébé, cette fine Parisienne aux yeux bleus et au teint citron, qui avait inventé, pour ses toilettes de dîner, un décolletage si provocant, en as de pique ; elle allait être mère, cette reine des cotillons qui, dans une vente de charité, avait vendu vingt-cinq louis au plus folâtre des financiers le droit de poser les lèvres sur la peau brune de son bras rond, tout en haut du long gant de Suède ! La vieille Mme Bader, la plus mauvaise langue du faubourg Saint-Honoré, qui, le jour de la signature du contrat de Mme Ticbler, avait dit ce mot mémorable : « Cette femme-là sera
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horrible à cinquante ans! » la vieille Mrae Bâcler déclarait à qui voulait l’entendre qu’une pareille « toquée », pour ne pas dire plus, était incapable de remplir ses devoirs de mère de famille.
Eh bien, pas du tout. Cette fée Carabosse se trompa dans sa prédiction ou, du moins, eut tout d’abord l’air de se tromper. Mmo Tichler accoucha — d’un gros garçon, s’il vous plaît! — et la naissance d’un Dauphin de France, ayant le cordon bleu sur son berceau, n’aurait pas été mieux accueillie que celle du petit Gustave. Sans doute, lorsque le cc prince de la science », après avoir fait laver et emmailloter le nouveau-né parles matrones, le présenta à l’accouchée — chauve, sans dents, aveugle, la peau rouge et ridée comme une pomme de conserve, — la jeune femme s’écria d’abord : « I>ieu ! qu’il est laid! » Mais l’instinct maternel reprit bien vite le dessus, et ce fut sans aucune répugnance que la malade, d’une pâleur si intéressante sur l’oreiller, embrassa cet être âgé de cinq
L’ENFÀNT-BIBEL OT.
minutes, qui avait pour le moment la figure d’un vieux membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Quant au père, il fut parfait dans cette affaire, témoigna la tendresse la plus convenable, et, Dieu me pardonne, arriva en retard d’un quart d’heure au pilier de la Bourse, où il avait ce jour-là un rendez-vous important avec le coulissier Scdelmayer, le beau Sémite à la barbe frisée, qui ressemble à s’y méprendre au roi Assur-Banipal, tel qu’on peut le voir, au Louvre, dans les monuments du Musée Assyrien.
— La nourrice... Où est la nourrice? — s’écria l’accouchée, dès que le jeune académicien poussa ses premiers vagissements.
La nourrice était là, choisie d’avance par le « prince de la science ». C’était une Picarde aux hanches énormes, à la gorge monstrueuse, au teint d’abricot crotté, avec un bonnet de servante d’hôpital et une robe de cotonnade à fleurs qui faisait horreur à voir.
— Vous êtes affreuse, ma chère... Mais on vous arrangera.
On y songea tout de suite. Justement la femme de chambre, qui avait « fait » les plages bretonnes
avec Madame, se souvenait du costume des femmes de Concarneau.
— Madame se rappelle... Le gilet et la veste bleue sans manches, un peu comme les zouaves, avec un galon jaune qui dessine les épaules.
— Vous avez raison, Fanny... Et puis le bonnet est superbe.
Quinze jours après — c’était une admirable lin d’avril, où les marronniers des jardins publics avaient leurs grappes de fleurs blanches et roses, — la nourrice du fds de Mme Tichler faisait sensation au parc Monceau. Avec la coiffe des sardinières — un peintre, ami de la maison, avait fait un petit croquis — la Picarde ressemblait à une frégate de quatre-vingts canons, marchant vent arrière et ayant mis dehors tous ses focs et toutes ses bonnettes. La belle Mmc Cerf, qui venait d’avoir une petite fdle, essaya de lutter et habilla sa nourrice en Frisonne, avec un casque d’or. Mais toutes les mamans tombèrent d’accord pour trouver que le costume breton avait bien plus de « genre ». Ce fut un «, four » pour Mmc Cerf.
Cependant le bébé, enfoui sous les dentelles, perdait chaque jour un peu de sa physionomie d’archiviste-paléographe, vieilli h déchiffrer les cartulaires du douzième siècle. Il commençait à saisir dans sa petite main de singe, avec une singulière énergie, le gros doigt rugueux de sa nourrice ; sa bouche ébauchait le sourire si bonhomme des tout petits, et ses yeux, grands ouverts maintenant, étaient de ce bleu adorable qui nous prouve bien que les enfants viennent du ciel.
Pour le coup, sa mère se mit presque à l’aimer. Après tout, elle n’avait jamais eu de plus belle poupée, quand elle était petite, et c’était bien plus gentil que les bébés à tête d’émail à qui l’on presse le ventre pour leur faire dire : Papa, maman. On redoubla de coquetterie et il n’y eut jamais de nourrisson mieux paré. Le baptême eut lieu — tous ces Juifs sont convertis, ou à peu près, — et ce fut une mitraille de dragées. Sedelmayer, le parrain, était bien un peu embarrassé pour le Credo , mais la cérémonie se passa dans une église élégante — Saint- Augustin ou la Trinité - — et le prêtre, bon Parisien sceptique, arrangea lès choses en disant tout d’une haleine :
— Voulez-vous être chrétien? Dites : Je le veux.
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Renoncez-vous aux pompes de Satan? Dites : J’y renonce. Récitez avec moi le Credo. Credo in unum Demi , bla, bla, bla, bla, bla, et vitarn œternam. Amen.
Mmc Tichler avait, ce jour-là, un charmant chapeau et tout se passa à merveille.
En vérité, la vieille Mmc Racler, que tous ces messieurs détestent pour son habitude de tricher au whist, était une bien méchante femme. Elle avaitcalomnié Mme Tichler. — Cette pauvre petite femme ! Elle adore son bébé, n’est-ce pas, ma chère?
Oui, elle l’aimait, mais comme un bibelot, rien déplus, comme un bibelot, pas davantage. Car, vous n’en doutez pas, une personne aussi élégante, aussi « moderne » — mon Dieu, comme on abuse de ce mot-là ! — une personne qui était si bien « dans le mouvement » était folle de bric-à-brac. C’est la manie du jour, qui n’a aucun rapport avec le sentiment de l’art, mais qui permet à la plupart des gens riches de faire croire à leurs amis et de se persuader à eux-mêmes qu’ils ont le goût du rare et du délicat, et de remplir ainsi le vide effroyable de leur esprit et de leur cœur.
Vous devinez donc que les bibelots encombraient boudoirs et salons chez Mmc Tichler; c’était même
fort gênant, et, quand on venait à son « jour », il fallait surveiller ses moindres mouvements, dans la crainte de casser un verre de Murano ou un vieux Rouen à la corne, sans compter que les sièges, tous « d’époque », par exemple, étaient incommodes comme des instruments de torture. Le japonisme sévissait aussi dans la maison; M'ne Tichler avait même initié quelque peu son mari aux bronzes et aux « cloisonnés », et l’on pouvait parfois rencontrer l’ancien « chand d’habits » à l’hôtel Drouot, disputant à des rivaux, au feu des enchères, un lot d’albums ou de gardes de sabre.
Donc le petit Gustave devint un bibelot, le plus beau bibelot de la collection de la jolie Mrae Tichler. Dès qu’il sut marcher, sa mère donna un libre cours à son génie de costumière, et son bébé fut mis comme un danseur de ballets. Sur ses chapeaux, les oiseaux des îles déployèrent leurs ailes diaprées ; sur les boucles de ses souliers, les cailloux du Rhin étincelèrent; il eut des collerettes en dentelles de
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prix, des robes en velours mordoré et en satin vieil or, et à dix-huit mois il porta des gants. Seulement, comme il avait de fort beaux mollets et qu’il fallait qu’on les admirât, il allait jambes nues, quelque temps qu’il fit, et il gelait comme l’enfant d’un misérable.
Ce n’était qu’une clameur d’éloges. Comme on s’était trompé sur le compte de cette charmante MmeTichler! Il n’y avait pas de meilleure mère; son enfant était superbe... — C’est qu’il grandit, vous savez?... L’avez-vous vu, chère madame, dans son costume d’incroyable, au bal d’enfants, chez les Pereira? Etait-il amusant avec sa loupe à deux branches et sa canne en spirale?
Car il était maintenant de toutes les fêtes, l’enfant-bibelot. Songez donc, les bals costumés! Quelles occasions de toilettes ! On l’avait déjà admiré en mignon Henri III, en abbé Louis XV, en magyar, en paysan des Abruzzes. C’était un magnifique petit garçon, il n’y avait pas à dire, avec son fouillis de cheveux bruns et ses yeux profonds comme un lac. Aussi, il devenait célèbre, on disait : « Beau comme le fils de Mme Tichler », et, quand il eut cinq ans, sa mère n’y tint plus : elle fit faire son portrait.
L’ENFANT-BIBELOT
Vous vous rappelez le succès. C’était au premier Salon après la guerre, et l’illustre peintre Petrus Bertran n’a peut-être pas signé une plus belle toile. Dès le jour du vernissage, tout le monde avait baptisé le tableau : V Enfant blanc. En effet, l’artiste avait exécuté avec ses brosses et sa palette le même tour de force que Théophile Gautier avec sa plume, quand il écrivit les strophes exquises de la Symphonie en blanc majeur. Debout sur une peau d’ours polaire et placé devant une draperie de soie blanche, l’enfant, en souliers blancs, en blouse de velours blanc et coiffé d’un grand feutre blanc orné d’une plume de cygne, tenait d’une main une branche de lys et s’appuyait de l’autre sur un grand lévrier de Syrie, blanc comme lui.
Le public cria au chef-d’œuvre — par hasard il ne se trompait pas — devant cette orgie de blancheurs, et Petrus Bertran fut décoré.
La jolie Mme Tichler, ivre de joie et d’orgueil, ne quittait plus le palais des Champs-Elysées, traînant toujours avec elle le petit Gustave, habillé, bien entendu, comme dans son portrait.
Elle allait fière, au milieu d’un murmure :
— Regardez donc... c’est lui... le voilà, c’est l’enfant blanc !
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Et elle rencontrait des connaissances :
Ah! ma chère amie, quel succès!... On s’étouffe devant le tableau... C’est une merveille !
Et toutes embrassaient le petit modèle qui, piétinant depuis deux heures, avait l’estomac dans les talons et bâillait de fatigue.
A partir de ce moment, l’enfant-bibelot, dont la gloire était à son apogée, accompagna partout sa mère dans le tourbillon de plaisirs qui l’emportait; il fit partie du Tout-Paris. Les jours de courses, aveuglé de poussière, soûlé de grand air et ahuri de tapage, il se desséchait d’ennui sur la banquette du landau; et aux premières représentations, sa ligure pâlotte et ensommeillée se détachait sur le velours rouge de T avant-scène. Il était fameux maintenant dans tous les rendez-vous élégants, à Nice, dans les villes d’eaux, dans les bains de mer à la mode; et quand les aubergistes de Luchon le voyaient passer, vêtu en guide pyrénéen et monté sur un âne de louage, ou quand les hôteliers de
Trouville l’apercevaient, dans un coquet unil'orme de marin, regardant une partie de lawntennis, ils se trottaient les mains en disant :
\ oici le petit Gustave Tichler... La saison sera bonne.
Cependant les années s’écoulaient, les irrépaîables années! Le petit Gustave avait grandi tout a coup, I éternel carnaval dans lequel il avait vécu jusqu alors touchait a sa fin, et il fallait pourtant songei a transformer 1 élégant ce chienlit » en garçonnet habillé à peu près comme les autres. Mme Tichler — elle se fanait un peu depuis quelque temps, la jolie Mme Tichler, — trouva bien un expédient pour faire encore du « chic » avec la toilette de son fils; elle adopta pour lui la veste et le pantalon noirs, le large col blanc rabattu et le chapeau tuyau de poêle, que Ton peut voir portés, le dimanche, dans le quartier de TArc-de-Triomphe, par des boys joufflus qui se rendent à quelque divin service, célébré dans une maison bourgeoise, sur la porte de laquelle une plaque de cuivre porte ces mots gravés : « Le culte est au troisième ».
Mais, décidément, cette vieille vipère deMmcBader, — - à propos, elle doit avoir un âge effrayant;
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on dit qu’elle a eu des bontés pour Casimir Périer! — mais cette langue maudite avait raison, quand elle prétendait que l’amour maternel de Mme Tichler n’était pas solide. Une fois déguisé en boy, l’enfant-bibelot a singulièrement ressemblé à un jeune homme, et les bonnes amies n’ont pas manqué d’en faire l’observation.
— Ah ! ma chère, quel grand garçon vous avez là!... Comme cela nous vieillit!
Si bien qu’on a fourré Gustave au collège et qu’en octobre dernier — comme le temps passe ! — il a commencé sa seconde.
C’est maintenant un grand « potache », d’une quinzaine d’années au moins. Abruti par l’internat, il est un détestable élève, qui se cache dans les coins pour fumer des cordons de soulier et qui est constamment privé de sortie. Mais sa mère ne se plaintpastrop decedétail; elle aime autant ne pas montrer ce collégien en pantalon trop court. Lorsque, par hasard, il n’est pas en retenue, le dimanche, et qu’il arrive à la maison — il n’a pas de chance ! — ses parents dînent en ville. On lui met son couvert au bout de la grande table, dans l’immense salle à manger. Puis il attend, au milieu du salon vide, mal éclairé d’une seule lampe, que
I/ENFANT-BIBELOT
le valet de chambre vienne le prendre pour le reconduire au lycée, et, voyant luire vaguement dans l’ombre la grande toile de YEnfant blanc qui lui rappelle le temps où sa mère paraissait l’aimer, il pleure, ce grand garçon à qui il pousse déjà des moustaches!
Pauvre enfant-bibelot, qui a cessé de plaire!
LA BROSSE AUX MIETTES
C’est la brosse aux miettes qui a fait tout le mal.
Vous savez bien... La brosse de crin blanc, à dos et à manche d’ivoire, en forme de faucille ou de sabre turc, avec laquelle, à la fin des dîners bourgeois, avant le dessert, la bonne, et quelquefois la « dame » ou la « demoiselle» de la maison, balaie les miettes de pain restées sur la nappe, auprès de chaque convive, en faisant le tour de la table.
Eh bien, c’est elle qui m’a perdu.
Je ne songeais nullement à me marier. A vingthuit ans, n’est-ce pas? j’avais bien le temps d’y penser. Mon chef de bureau — un excellent homme, qui imitait ma signature sur la feuille de
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présence quand j’étais en retard — me l’avait dit bien des fois :
— A votre place, je ne me marierais pas ... Ce n’est pas parce que je suis séparé de ma femme depuis dix ans et que j’ai déjà eu trois procès en désaveu de paternité que je vous dis ça... mais, à votre place, je ne me marierais pas.
Et puis, j’avais déjà lu dans La Rochefoucauld cette pensée, dont je ne comprends qu’aujourd’hui toute la profondeur et que j’admirais déjà d’instinct : « Il est de bons mariages, il n’en est pas de délicieux ».
D’ailleurs, j’étais parfaitement heureux et j’avais arrangé à merveille ma petite existence de célibataire.
J’étais à cette époque — comme je le suis encore à présent — employé dans une administration publique. Deux mille sept et la gratification, c’est très joli, à vingt-huit ans! Le bureau auquel j’étais attaché (bureau des Morgues et Amphithéâtres) et le « détail » dont j’étais chargé, celui de la répartition des sujets dans les salles de dissection, n’étaient pas folâtres, si vous voulez, et j'avais toute la journée devant les yeux six cartons verts sur le dos desquels j’avais écrit en belle ronde, avec un
LA DROSSE AUX MIETTES
roseau : Emploi des cadavres. Mais je connaissais à fond ma spécialité, j’expédiais ma besogne pardessous la jambe, en une heure ou deux, et je tuais le reste de la séance sur les rébus du Monde illustré. J’étais devenu très fort; j’envoyais la solution et j’avais la petite gloriole de lire mon nom dans le journal, entre « le Cercle militaire de Sarreguemines » et « les habitués du café de l’Europe, à Pithiviers ».
D’ailleurs, le temps passé au ministère, c’était le sacrifice fait au pain quotidien. Ma véritable vie commençait à quatre heures, quand, après m’être lavé les mains et avoir accroché à la patère mon vieil alpaga de bureau, je m’en allais, d’un pas rythmé par le bruit de ma canne, vers mon lointain quartier, en prenant le boulevard des Invalides et le boulevard Montparnasse.
Les soirs d’été surtout, c’était charmant. Le soleil oblique, le soleil de « l’heure de 1 effet», comme disent les peintres, dorait les vieux arbres,
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ceux qu’on a coupés pendant cet horrible siège et remplacés par des bêtes de platanes, ayant au pied un rond de fonte qui a l’air d’un décrottoir. Les arbres d alors étaient de bons vieux ormes, de bons vieux tilleuls, de bons vieux marronniers, lentement poussés en pleine terre depuis Louis XIV, datant de l’ancienne France où l’on était patient, où 1 on aimait le solide, où l’on mettait le temps qu il fallait pour planter un arbre ou une institution. Il faisait bon marcher sous leurs branches robustes, sous leur feuillage épais, que le soleil tombant criblait de chaudes étincelles.
Devant la gare de l’Ouest, balte ! Le garçon m avait réservé ma table, près de la fenêtre, à l’entresol du petit restaurant, etjedinais lentement, m’amusant à regarder, dans les jets de foule vomis par les trains de Versailles, les deux artilleurs tout pareils, une flamme rouge au shako, alourdis par leurs pantalons de basane et soutenant de la main le fourreau de leur sabre; les couples d’amoureux, très las, rapportant de grosses bottes de fleurs des champs; et le vieux botaniste à barbe grise d’œgipan, en guêtres poussiéreuses et en chapeau de paille, avec sa boîte verte qui lui bat dans le dos.
LA BROSSE AUX MIETTES
A la nuit, j’allais prendre ma demi-tasse au frais, devant un café ; puis, les trois quarts du temps, je rentrais chez moi.
Qui peut bien l’habiter, maintenant, ma chambre hautede larued’Assas? Quelque philistin peut-être, qui aura déshonoré les murailles en y clouant des portraits d’hommes politiques en chromo. De mon temps, c’était une chambre de pauvre, parbleu ! mais meublée à ma guise; la chambre d’un sédentaire, d’un ce intimiste », qui gardait le souvenir d’une rêverie dans chaque Heur de son papier. J’avais là ma flûte, ma pipe, un bon tapis, un grand fauteuil à dossier renversé, bien commode pour songer et pour lire au coin du feu ; sur une planche, les livres que je sais par cœur, les sceptiques sans férocité, Montaigne et La Fontaine, et, pour les heures d’attendrissement, le cher Dickens; et à droite et à gauche de la glace, mes belles épreuves du « Coucher delà Mariée » et des « Hasards heureux de l’Escarpolette ».
L’été, les réveils étaient exquis; je fourbançais dans la chambre, en manches de chemise, fumant ma première pipe dont la fumée s’envolait dans un blond rayon de soleil, et par la fenêtre grande ouverte, je voyais les masses de verdure du
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Luxembourg, les dômes du Panthéon et du ^ alde-Grâce, du ciel — beaucoup de ciel; et les souples hirondelles passaient et repassaient continuellement, tout près de moi, en me jetant leur petit cuik, qui avait l’air de me dire bonjour. Mais les soirées étaient encore plus suaves, les soirées d’étoiles, quand, après avoir lu deux ou trois bonnes pages etjouéunpeu de Mozart sur ma flûte, je m’accoudais devant les splendeurs du Zodiaque, écoutant les lambeaux des valses de Bullier que le vent de la nuit m’apportait par bouffées.
Oui, d’accord, ça manquait de femmes. Il n’y avait guère dejupons dans ma vie, c’est vrai, et j’en avais assez des petites modistes qu’on attend à la sortie du magasin, qu’on ramène en écoutant leurs histoires coupées de « pour sur ! » et de «-ah ! bien, vrai ! » et qui reboutonnent leurs bottines avec une épingle à cheveux. Mais c’est cela justement que j’eus l’imprudence de confiera un collègue (j’aurais dû me méfier de ce gaillard-là, un homme pratique, qui avait appris la cordonnerie comme art d’agrément, par esprit d’économie, et qui se fabriquait lui-même ses souliers au bureau, dans ses moments perdus). Il me dit tout de suite :
— J’ai votre affaire... Trente mille francs et des
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espérances... La mère a les lèvres violettes; elle mourra du cœur...
Je n’étais pas décidé, je me récriais... Bah ! au bout de quinze jours, j’étais déjà compromis; j’avais accepté une invitation àdinerdanslafamille de la jeune personne.
La brosse aux miettes de pain a fait le reste. C’était au moment du dessert. Le repas avait été très gentil, très cordial. Bien qu’elle portât la photographie de son mari montée en broche, la maman avait l’air d’une excellente femme; et quoiqu’un peu solennel et ayant parlé, dès le potage, de la conduite que la France devait tenir envers la Russie, le père ne me déplaisait pas, avec sa calotte grecque et sa tête de modèle à barbe blanche qui pose les « Moïse » et les ce Père éternel ». J’avais très bien, trop bien dîné. Le rôti était évidemment fait au bois et il y avait un très joli bourgogne, qui sentait la violette. Je m’épanouissais au dessert, le dessert d’hiver chez les petitsbourgeois : un gâteau, desmacarons, des pommesridées, des orangesetdes
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marrons chauds sous une serviette. — Ce fut alors que la demoiselle, sur un geste de sa mère, prit une corbeille et la brosse en forme de yatagan pour faire, auprès de chaque couvert, la récolte des miettes de pain.
Vous n’êtes pas de marbre, n’est-ce pas? Ni moi non plus; et quand cette grande brune, aux joues de pomme d’api, se pencha près de moi pour brosser la nappe, effleurant mon épaule de la rondeur de son corsage et m’enivrant du fin parfum de ses bandeaux pommadés, je me dis (c’est aussi la faute au vin de Bourgogne), je me dis en moi-même : « Je ferai la demande ! »
Eh bien, je l’ai faite; il y a dix ans que je l’ai faite; et elle a été bien accueillie; et je suis le plus malheureux des hommes.
D’abord, une fois marié et père de famille, il a fallu devenir un employé sérieux.
Adieu les rébus du Monde illustré. Maintenant je me plonge jusqu au cou dans mes répugnantes paperasses; je creuse la question des Morgues, je « pioche » les Amphithéâtres. Cela m’écœure, cela me dégoûte ; mais j ai déjà trois enfants et je ne suis encore que sous-chef à cinq mille francs. Pour me poser aux yeux de mes supérieurs comme un homme
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très fort, un spécialiste, j’ai publié quelques opuscules dont les titres me font horreur : Les Morgues , ce qu’elles ont été, ce qu’elles sont, ce qu’elles devraient être , 1 vol. in-18; ou bien : Du danger des inhumations précipitées, 1 broch. in-8°; et je prépare en ce moment un volumineux rapport sur : Les cimetières suburbains et le transport des corps par les voies ferrées, tant au point de vue de la décence qu’à celui de l’hygiène publique. Moi, un ancien flûtiste! Moi, qui ai jadis rimé des sonnets !
Ma pauvre flûte, j’y songe, ma belle flûte de grenadille ! Il y a longtemps qu’elle n’est plus sortie de son étui, non plus que ma bonne pipe d’écume, au fourneau étreint par une patte d’aigle. La musique et la rêverie, c’est bon pour les poètes et les célibataires !
Elles sont loin aussi, les douces flâneries après la séance au bureau. Maintenant, je prends bien vite le tramway pour rentrer dans l’affreux quartier où ma femme a voulu demeurer, pour être plus près de ses parents. J’habite là un désolant entresol, très bas de plafond, d’où je puis voir, quand je fais mabarbe, le matin, devant la fenêtre, un chantier de démolition, et plus loin, le profil d’une maison à six étages, tout peinturluré d’un gigantesque diable
vert, qui secoue hors d’une corne d’abondance le gilet, le pantalon et la veste d’un complet à dixsept francs.
Mon Dieu ! je n’ai pas à me plaindre de ma femme ; c’est une très bonne créature, sauf qu’elle aime ses enfants, non comme une mère, mais comme une poule, et qu’elle les gâte horriblement. Seulement, je ne m’habituerai jamais à son désordre (est-il supportable pour un homme nerveux, je vous le demande, de trouver, comme cela m’arrive tous les jours, des souliers d’enfant tout mouillés sur les chenets de la cheminée et un lange qui sèche sur le garde-feu?) et je ne comprendrai jamais non plus pourquoi elle s’obstine à garder cette bonne qui a une tache de vin sur la figure et dont l’aspect me coupe l’appétit.
Ma belle-mère aussi serait supportable. Cette malheureuse ilote, absolument terrorisée par les gios souicils nous et la barbe blanche de son vieux fleuve d’époux, ne lui parle que de cette façon qui concilie le respect et la tendresse :
— Monsieur Dubu, passe-moi le moutardier... Monsieur Dubu, veux-tu encore un peu de potage?
Mais c’est lui, Dubu, lui, mon beau-père, qui a empoisonné mon existence. C’est un odieux bour-
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geois, un tyran domestique. Médiocre et prétentieux, il abuse de sa physionomie austère et vénérable pour donner à toutes ses paroles l’autorité amère d’une leçon, et m’inflige ses théories imbéciles sur le progrès, l’art utilitaire, les bienfaits de l’instruction, toutes les rengaines des journaux. Sa tête de patriarche, qui ressemble à un buste en savon, m’irrite à un tel point, par son expression d’insupportable sottise, que lorsque mon beau-père me parle des empiétements du cléricalisme, j’ai envie de m’enrôler dans un pèlerinage de Lourdes, et que s’il préconise les légitimes conquêtes de la bourgeoisie, qu’il ne manque pas d’appeler l’aristocratie du travail, je me sens disposé à revêtir une ceinture rouge et un képi à dix galons et à me mettre à la tête d’une bande de pétroleurs. Très serré et très dur en affaires, il réclame la solution des questions sociales, déclare la charité dégradante pour le peuple, et refuse deux sous à un pauvre, sous le prétexte que les mendiants se font des infirmités artificielles et qu’il a été abordé un soir par une déguenillée qui s’était fabriqué un faux bébé avec un paquet de chiffons.
Comme j’ai eu l’imprudence, en me mettant en ménage, de m’abandonner à ce terrible homme,
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qui prétendait se procurer toutes choses à meilleur compte etde meilleure qualité que je n’aurais su le faire, j’habite dans l’infamie du velours rouge et de l’ acajou, et la pendule de mon salon — 6 mon gentil coucou de la forêt Noire, qui sonnait si gaiement les heures de liberté dans ma chambre de la rue d’Assas ! — la pendule de mon salon est un hideux bloc de marbre, couleur de fromage d’Italie. Il y a longtemps que mes galantes et aimables gravures d’après Baudouin et Fragonard ont été reléguées comme indécentes dans un corridor noir; et de funèbres images d’après Delaroche, don de mon beau-père — Jane Gray devant le billot fatal, auprèsdu bourreau qui pleure, et lord Strafford passant sa main à travers les barreaux de sa prison, — attristent, dans des cadres tapageurs, les murs de mon appartement.
L’an dernier, àlafête de mafemme, j’ai dùm’emporter contre M. Dubu, qui menaçait d’orner mon logis d’une épouvantable scène de l’Inquisition, avec tribunal de moines, bourreaux à cagoules et patient tout nu qui se tord sur les charbons ardents. Mes nuits ne sont pas déjà si bonnes; quand j’ai mangé à dîner quelque aliment réfractaire, Jane Gray et lord Strafford me poursuivent dans mes eau-
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chemars et je rêve que je suis forcé de trancher la tète de ma femme ou que je m’agenouille devant un soupirail par lequel mon beau-père me tend sa main à baiser.
Le misérable s’est d’ailleurs vengé cruellement de mon refus en suspendant dans la chambre de sa fille, dans notre chambre nuptiale, le grandissement de sa propre photographie, à lui, Dubu, revêtu de ses insignes de franc-maçon.
Voilà ma vie! Tout cela, parce que le sang m’a monté à la tête au moment où Adélaïde — ma femme s’appelle Adélaïde — a enlevé les miettes de pain restées sur la nappe; et, comme pour raviver sans cesse mes regrets, tous les dimanches soirs, après le diner chez les beaux-parents, quand on a servi le dessert et quand je songe, vaguement fasciné par la barbe de modèle de mon beau-père, à l’ennui du retour dans la nuit pluvieuse, aux enfants trop lourds à porter, aux interminables
attentes dans les bureaux d’omnibus, ma femme