PROSE
VINGT CONTES NOUVEAUX
t'ait comme jadis la toilette de la table et, croyant me rappeler un tendre souvenir, me montre en souriant la brosse aux miettes, dont la forme courbe me fait tristement songer au dernier croissant de notre lune de miel, depuis si longtemps disparu.
LA FENÊTRE ÉCLAIRÉE
G est une nuit de canicule, orageuse et noire, sans lune et sans étoiles. Sur le large boulevard, planté d’arbustes malingres, vont à pas lourds quelques passants attardés, et la double rangée de becs de gaz, qui flambent dans l’air étouffant, s’enfonce à perte de vue vers les solitudes de la banlieue.
Chassé de sa chambre par l’écrasante chaleur, par la fatigue, par la menaçante vibration des moustiques de la fin d’août autour de la lampe, Ludovic s’est levé de son fauteuil de travail, a jeté un regard navré sur la page de prose qu’il n’a pu finir — - page écrite sans plaisir et sans verve, criblée de ratures, mauvaise, — puis, découragé, il a éteint sa lumière, descendu ses quatre étages,
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traversé le boulevard désert, et s’est assis à une table extérieure de la petite brasserie située en face de sa maison.
L’écœurante soirée ! Le verre de bière que vient de lui servir un garçon en manches de chemise et traînant des savates, sent le buis à faire vomir ; pas plus de fraîcheur qu’au logis, et quand un souffle de vent s’élève, il est chaud comme l’haleine d’un malade. Maintenant Ludovic songe qu’il aurait mieux fait de rester chez lui, de se mettre au lit peut-être. Pascal a bien raison, l’homme doit rester « en chambre », et le proverbe arabe n’a pas tort non plus : il vaut mieux être couché qu’assis, mort que couché. — Mort? Ma foi, oui. Il en a assez de son âpre vie d’homme de lettres sans succès, — sans talent, qui sait? — N’est-elle pas aussi monotone que l’itinéraire de ce tramway qui, de dix minutes en dix minutes, roule devant lui sur la chaussée poussiéreuse, au trot pesant de ses percherons éreintés? Lui aussi, pour gagner sa litière et son picotin, il a dù faire le cheval d’omnibus, s’atteler dans le brancard d’un journal. Estil plus dur de tirer sur un licou que de tirer à la ligne? Quel métier que de vendre des verbes et des adjectifs! Et voici qu’il a' trente-huit ans. Le matin,
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en se faisant la barbe, il voit s’épanouir près de ses tempes les pâquerettes de cimetière. Une jeunesse perdue. Rien de vraiment doux et tendre dans ses souvenirs, pas de « coin vert », comme disent les Anglais, rien que les amours tristes ou honteuses du célibataire pauvre; et, s’il y a des noms de femmes dans son cœur, elles les ont écrits là comme sur une glace de restaurant. Et, s’attristant à en pleurer, il se rappelle une de ses nuits les plus sinistres, une nuit passée, la veille d’un duel, auprès d’une maîtresse de hasard, qu’il n’avait pas même voulu réveiller et embrasser au matin, avant d’aller se battre, tant il sentait que cette femme, couchée à ses côtés, lui était étrangère.
Tout en s’enfonçant dans sa rêverie lugubre, Ludovic regarde machinalement devant lui, et ayant levé la tête pour vider son verre de bière, il remarque tout à coup, au cinquième étage de sa maison, juste au-dessus de son logement, une fenêtre éclairée.
C’est la seule de la maison et même des maisons voisines, car on se couche de bonne heure dans la banlieue, et comme, par ce ciel sombre, à cette hauteur, le sommet des édifices se perd dans la nuit, cette fenêtre lumineuse brille au milieu des
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ténèbres avec l’éclat fixe et calme d’un phare. Elle est ouverte, mais on a tiré le rideau blanc qui, lorsque passe une brise, frémit.
— Qui peut habiter là? — se demande Ludovic.
Et il se sent, dans ce moment-là, tellement triste, abandonné, solitaire, et la fenêtre éclairée rayonne si doucement, si paisiblement, que, par un caprice ironique de son imagination, il évoque les existences heureuses — plus heureuses que la sienne, à coup sûr, — qui doivent être vécues dans cette chambre haute. Tous ceux que le dégoût ou le chagrin a souvent chassés du logis et qui ont maintes fois fatigué leur spleen dans des promenades nocturnes, connaissent bien cette impression. Lequel d’entre eux, en voyant briller une fenêtre dans la nuit, ne s’est pas dit : « Le bonheur doit habiter là? » et ne Tapas longtemps regardée, du fond de l’ombre, avec une sorte d’envie attendrie, — comme un désespéré, que tout a trahi sur la terre, trouve encore une consolation mélancolique à regarder un astre et à espérer qu’un jour il recommencera là une vie nouvelle.
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— Qui peut habiter là? — se dit Ludovic. — Qui donc veille si tard ?
Un travailleur comme lui, peut-être, un écrivain, un poète? N’a-t-il pas quelquefois échangé un coup de chapeau dans l’escalier avec un tout jeune homme pâle et mal vêtu, qui porte ordinairement un livre? C’est cela. Cet enfant doit gagner l’indispensable pièce de cent sous en donnant une leçon dans la matinée, en vendant un peu de son latin ; mais tout le reste de son temps est à la poésie et à l’art. Il est pauvre, très pauvre, mais fier et pur comme un lys; il a conservé intact le trésor de sa jeunesse et de ses illusions, et, lorsque, malgré ses habits râpés, une grisette le regarde en riant, il baisse les yeux comme une vierge, ses yeux profonds aux cils de velours, se réservant pour une Beatrix future.
Certes, il veut la gloire, mais il ne prétend la conquérir que par un chef-d’œuvre où il aura versé toute la sincérité de son âme; il respecte sa plume comme un paladin son épée, et il aimerait mieux mourir de faim que de se faire homme de peine
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littéraire et de semer des bouts de cigares dans les crachoirs des cabinets de rédaction. Il n’a pas vécu, sans doute, le noble enfant; mais à quoi sert la vie aux poètes, sinon à flétrir, à tuer leurs chimères, et il écrit en ce moment ses premiers vers, son divin poème de jeunesse, celui qu’on ne fait qu’une fois; il crée un paradis enchanté, un paradis impossible, où les oiseaux sont parfumés, où les fleurs ont des ailes, où toutes les femmes sont pures et douces comme des étoiles, où il n’y a que des sentiments et des rêves, et, plus tard, quand il donnera la volée à ses chansons, ceux qui se seront grisés à les chanter et à les lire resteront tristes comme au lendemain d’une débauche et souffriront d’un regret amer, en songeant que la vie n’est pas si belle.
Mais, jusqu’à présent, son poème n’appartient qu’à lui, son poème inachevé et d’autant plus cher; car, à travers l’esquisse, il peut le voir encore tel qu’il serait dans l’idéal. Que peut-il faire à cette heure, le jeune poète? S’est-il déjà couché pour lire jusque bien avant dans la nuit, et a-t-il pris sur la planchette, auprès de son lit de sangle, un livre préféré, cent fois relu, et dans lequel, pour sa puissante et fraîche imagination, s’ouvrent entre
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les lignes des horizons infinis? Non, il a plutôt travaillé toute la soirée, il a écrit quelques-unes de ses meilleures strophes; puis, brisé par l’effort, il s’est renversé dans son grand fauteuil, sa charmante tête d’adolescent s’est inclinée sur son épaule, ses yeux se sont clos, la plume est tombée de ses doigts; mais, dans son sommeil, il voit toujours la page commencée et il rêve que la Muse satisfaite — la Muse qui existe encore pour lui, pareille à une mère qui serait un ange, — s’est accoudée au dossier de son fauteuil, le regarde dormir en souriant, et, parfois, écarte ses cheveux d’une main légère et le baise longuement sur le front !
— Qui peut habiter là ? — se demande Ludovic, toujours séduit par le mystérieux attrait de la fenêtre éclairée, et dont la pensée flotte au hasard. Des amants ! Oui, des amantspour qui rien n’existe au monde que leur mutuel, leur inépuisable désir, et qui ne regardent jamais plus loin que leurs deux ombres enlacées, marchant devant eux au clair de la lune. Oh! le jeune et charmant couple! Leur
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idylle populaire a tout bonnement commencé au bout du faubourg, un soir que, placés par hasard l’un près de l’autre, ils regard aient tourner le cirque des chevaux de bois ; mais elle a vu tout de suite qu’il était blond, l’étudiant, blond avec des lèvres vermeilles; lui, il s’est donné en une minute à cette brune, aux yeux gais comme une chanson ; et, pour être heureux, ils n’ont demandé permission qu’à leurs vingt ans. Cela dure depuis le printemps, depuis le mois des bouquets de cerises et des fils de la Vierge; mais ils ont l’âge où demain veut dire toujours, et ils ont transformé leur chambre sous les toits en une volière de baisers.
C’est extraordinaire qu’il y ait ce soir de la lumière chez eux; d’habitude — l’amour aime les nuits longues — l’on s’y couche tôt et l’on s’y lève tard. L’amoureux a dù sans doute s’absenter aujourd hui, aller dîner chez de vieux parents; mais, au départ, elle lui a mis un de ses fichus autour du cou pour que, pendant la route, il sente son odeur et ne l’oublie pas. Tout à l’heure, en faisant la dînette sur un coin de table, elle était tout heureuse d’être seule pour mieux penser à lui; elle écrivait, rêveuse, sans le faire exprès, le nom de son amant sur la nappe avec la pointe de
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son couteau; elle se rappelait, avec un sourire tendre, la jolie façon dont il marche, dont il agit, et elle sentait quelque chose de délicieux qui se répandait dans son cœur. Mais, à la longue, elle s’est déshabillée et mise au lit. Maintenant, elle dort auprès de la bougie allumée; son frais visage, noyé dans sa chevelure défaite, repose sur ses deux mains jointes; et la patte de sa fine chemise de mousseline, ayant glissé le long de son bras, découvre son épaule ronde et pure. Quand il rentrera, bientôt, sans faire de bruit, il aura cette joie de la surprendre dans son sommeil de fleur; il s’assoira près du lit et la regardera longtemps. Alors, le devinant d’instinct dans son rêve, elle ouvrira les yeux — oh! les battements de paupières d’une fille de vingt ans qui s’éveille! oh! les premiers scintillements d’une étoile ! — et lui, éperdu d’amour, la saisira, l’étreindra passionnément et se cachera le visage dans son sein parfumé.
— Oui peut donc bien demeurer là? — songe Ludovic, les yeux toujours fixés sur la haute fenêtre qui rayonne dans la nuit.
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Pourquoi pas un bon ménage, avec des enfants ? Un automne avec de beaux fruits? Cela existe pourtant, des cœurs humbles et résignés, heureux dans le devoir et par le devoir, comme les deux époux que Ludovic rencontre quelquefois le dimanche, dans cette banlieue aux mœurs patriarcales : la maman, blonde fatiguée, avec une « confection » à bon marché, poussant son dernier-né dans une petite voiture, et le père — une tête grise de souschef qui attend la croix — tout fier de donner la main à son lycéen. Ce sont eux peut-être qui logent là-haut, et, comme on n’a qu’un traitement de quatre cents et quelques francs à grignoter par mois, — songez donc, avec deux enfants ! — on déjeune souvent d un reste de veau froid de la veille, et le collégien couche dans la salle à manger sur un lit-canapé qu’on déploie tous les soirs. Ah ! le petit dernier — qu’on n’attendait pas, le pauvre
ch en, mais qui a tout de meme été le bienvenu
avait déséquilibré le budget. Heureusement que le papa a trouvé dans une maison de droguerie une tenue de livres de six cents francs par an, qui le force a partir à huit heures du matin, voilà tout, en emportant son déjeuner dans sa serviette de chagrin noir. Eh bien, on ne se plaint pas; tout le
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monde est en bonne santé. Léon, leur aîné, qui fait sa cinquième, a eu trois prix l’année dernière, et c’est attendrissant, le regard affectueux que le mari tourne vers sa femme quand il la voit se fatiguer les yeux à coudre le soir et qu’il lui dit : « Allons, maman , va te coucher... En voilà assez pour aujourd’hui ! » Mais pourquoi n’en fait-il pas autant, lui, le père, qui doit se lever demain de si bon matin et mettre au courant le grand-livre de son droguiste? Pourquoi s’attarde-t-il auprès de la lampe à pétrole? Ah! c’est qu’il s’est aperçu que, dans la suite de ses études, Léon ne pourrait point se passer d’un répétiteur, et voilà qu’il tâche de rattraper son vieux grec, le pauvre bonhomme, et qu’il se remet à piocherson Burnouf, et qu’il s’embrouille dans les esprits rudes, les duels et les aoristes...
Bah! malgré toutes leurs misères, Ludovic les envie quand même, ces honnêtes gens, car ils possèdent ce qu’il ne pourrait payer de tout le sang de ses veines, un grand sentiment, et ils mangent leur maigre bouilli avec de la vertu autour!
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Soudain de grosses gouttes de pluie viennent s’écraser sur le trottoir et sur la table de brasserie où Ludovic est accoudé. C’est l’orage, il faut rentrer.
Malgré l’heure tardive, il trouve sa concierge éveillée et ravaudant un bas de laine dans sa bergère. Parbleu! il saura qui veillait derrière ce rideau lumineux devant lequel il a si douloureusement rêvé ce soir de tous les bonheurs, de ceux du moins qui sont à la portée des pauvres : le travail, l’amour, la famille.
Qui donc demeure au-dessus de moi ? — demande-t-il à la vieille femme. — Oui, dans la chambre juste au-dessus de la mienne?... C’est la seule fenêtre qui soit encore éclairée dans la maison.
Hélas ! monsieur, — lui répond la concierge, — il n’y demeure plus personne... Il y avait là un bonhomme qui devait deux termes... Le popiétaire 11e les lui réclamait pas, par charité... car le pauvre vieux allait avoir soixante-dix ans et entrer à
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Bicêtre... Mais il est mort tantôt, sur le coup de quatre heures... Alors la dame du premier a donné un vieux drap pour l’ensevelir, et comme il ne connaissait personne... ah! mon Dieu, non, pas un ami, pas un parent pour le veiller... j’ai allumé une bougie auprès de sou lit, et puisque voilà maintenant tous les locataires rentrés, je vais monter une heure là-haut et dire mon chapelet à son intention.
UNE IDYLLE MANQUÉE
Seuls, les vieux Parisiens savent que chaque lauboui g de la grande capitale est une petite province, vivant d’une vie personnelle, ayant ses grands hommes de clocher, ses célébrités locales. Or, il y a cinq ou six ans, personne n’était plus laineux dans le quartier qui s’étend du Champde-Mars aux Fortifications que le grand-premierrôle Saint-Armand, dont le nom, imprimé en caractères gras, avait toujours les honneurs de la vedette sur l’affiche du théâtre de Grenelle. Sans doute, l’expansion de cette renommée avait des limites assez bornées, et Saint-Armand, illustre à Javel, était à peu près inconnu au Gros-Caillou. Mais qui peut se flatter d’avoir vraiment atteint la gloire? Assez récemment, un employé de mairie,
PItOSE. — II. Il
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rédigeant un acte de mariage, n’a-t-il pas demandé à Victor Hugo, l’un des témoins : « Votre nom s’écrit-il avec un t? )>
Saint-Armand — c’était un sage — se contentait d’être l’idole de son quartier et ne s’affligeait pas d’être obscur au delà des Invalides. D’ailleurs, tenir l’emploi de premier-rôle assoluto, jouer sans conteste tous les Dressants et tous les Mélingues, et parler d’un air protecteur à la duègne et au comique-habillé, cela peut suffire à l’amour-propre — toujours formidable pourtant — d’un comédien. Pour lui, l’essentiel est d’avoir la première place, et même, à bien des égards, doit-il aimer mieux l’occuper dans un modeste théâtre de banlieue, où l’applaudit bruyamment l’enthousiaste public des faubourgs, si passionné pour le spectacle que, dans ce petit monde, la conscience d’un homme intègre et la vertu d’une femme austère se sentent fléchir devant l’offre d’un billet de faveur.
Le grand-premier-rôle en tous genres du théâtre de Grenelle méritait-il sa popularité? Presque.
Déjà mûr — il avait longtemps couru la province — et tout près d’aborder la quarantaine, Saint- Armand était un gars superbement bâti, fait pour le maillot. Un peu de ventre, déjà? Allons donc !
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Non, du gilet, de l’estomac, un air de force enfin, qui ne lui faisait aucun tort dans le séduisant et le menait dans le pathétique; et, sur un cou de tau- 1 eau, un large visage, aux traits un peu gros, excellent pour l’optique de la scène, et de cette pâleur olivâtre qui blanchit aux lumières. L’œil très noir et encore brillant, bien que frisé par la patte d’oie, le cheveu rare, mais redevenant fougueux sous le 1er du coiffeur, de courtes moustaches, qui ne tombaient même pas dans les rôles à poudre, et un reste indompté d’accent toulousain, tout en lui était d’accord avec une espèce de talent chaleureux et commun, le talent du cabotin qui joue des pectoraux pour exprimer l’émotion et tape du pied à la fin des tirades.
Aussi, quel prestige ! Le « Tout-Grenelle des premières )) ouvriers aux faces charbonnées des usines d’alentour, « riz-pain-sel » aux épaulettes blanches, cigarières aux doigts jaunis de la Manufacture des Tabacs — n’aurait pas souffert un autre d’Artagnan, un autre Lagardère; et quand Saint- Armand reprenait un de ces grands rôles de cape et d’épée, on faisait, tout le long de la semaine, le maximum des samedis de paye.
De tels triomphes avaient inspiré à Saint-Armand
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— avouons sa faiblesse — une excusable vanité. « A la ville », il parlait trop volontiers peut-être de sa personne et de ses succès. Il s’abandonnait notamment à ce travers dans le petit café de la rue Fondary, où il arrivait ponctuellement, chaque soir, à cinq heures, toujours très bien tenu, la redingote serrée à la taille, un soupçon de teinture à ses tempes grisonnantes et coilfé d’un chapeau de haute forme, luisant comme un sabre. C’était alors que tout en dînant — bonhomme et sans fierté — avec le limonadier et sa femme, il exposait quelques théories d’art et souvent établissait, au fromage, des comparaisons entre lui-même et les principaux acteurs des théâtres du Boulevard.
— Oui, — disait-il à ses hôtes, béants d’admiration devant l’artiste, — je suis modeste et je ne m’en fais pas accroire. Certainement, Dumaine peut être mieux que moi dans Patrie, Taillade mieux que moi dans les Deux Orphelines, Lacressonnière mieux que moi dans le double rôle du Courrier de Lyon... Tout ce que vous voudrez... Mais je ne crains personne dans Lazare le Pâtre.
Est-il nécessaire de dire qu’un pareil homme avait de tout temps remporté sur le sexe enchanteur d’innombrables et très flatteuses victoires?
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Jadis, en province, d’après la légende, il avait été redoutable; et le souvenir d’une trop sensible préfète était lié, parait-il, à l’épingle surmontée d’une perle noire dont se parait Saint- Armand, resté fidèle aux cravates longues. Aussi, en matière de galanterie, avait-il les opinions exclusives, les idées arrêtées du pacha qui n’a qu’à jeter le mouchoir, de l'homme qui peut choisir parmi les hommages. Esprit hiérarchique et tenant à conserver dans les coulisses son rang de grand-premier-rôle, il dédaignait les comédiennes et, pareil à l’éléphant, cachait ses amours; ce qui faisait dire cyniquement à Anatole, le premier-comique de l’endroit : « Saint-Armand porte en ville ».
Mais la vérité, qu’il dissimulait soigneusement, c’est que, depuis son séjour dans la banlieue, il avait vu décroître le nombre de ses bonnes fortunes. Quelques maîtresses d’officiers, quelques femmes de petits employés, dépravées par le désœuvrement des après-midi; et c’était tout. Il fallait s’y résoudre, Grenelle était un mauvais terrain, où ne s’épanouissait pas la fleur du caprice. Pourtant bien des cœurs battaient sur son passage; vers onze heures, quand il se rendait à la répétition, les chansons s’éteignaient dans les boutiques de blan-
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chisseuses, et les ouvrières des fabriques, qui vont par groupes sur le trottoir en mangeant des « frites » dans un cornet de papier, le suivaient des yeux avec émotion. Sans ridicules préjugés de caste, Saint-Armand eût volontiers souri à quelques-unes de ces idylles faubouriennes; mais il était accoutumé à ce qu’on lui fit des avances, il les attendait, et les fillettes, éblouies par l’auréole de l'artiste, n’osaient pas élever jusqu’à lui leurs désirs et leurs espérances.
C’est pourquoi, en plein succès, au beau milieu de l’hiver, et comme il venait de reprendre le Vampire — un rôle à bottes à glands, à collant gris et à redingote à pèlerine, un rôle irrésistible, — Saint- Armand, si invraisemblable que fût le fait, Saint- Armand n’avait pas de maîtresse.
Un matin, tout en se faisant la barbe, dans sa chambre modeste, mais confortable, — il avait quelques économies, — le comédien songeait mélancoliquement à cet état de choses et, se rappelant
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son temps de Conservatoire, il murmurait le vers fameux :
Mon innocence enfin commence à me peser,
lorsque son concierge lui apporta une lettre — une lettre de femme !
Enfin 1
Orthographe douteuse ! Écriture de nourrice ! Évidemment, il ne s’agissait pas, comme dans la Tour de Nesle , de « très grandes dames ». Qu’importe! On l’admirait, on l’aimait! La lettre était émue et respectueuse, et le suppliait de se trouver le soir même, à cinq heures, devant le grand mur de la rue Lecourbe.
Tout de suite, il résolut d’y aller, et — faiblesse singulière chez ce bourreau des cœurs — jusqu’au soir, il fut impatient, nerveux. Enfin, l’heure du berger sonna, et il était presque troublé en arrivant au rendez-vous.
La nuit était tombée tout à fait, il faisait un froid sec, et le gaz flambait clair dans la longue rue déserte. Du côté des maisons, quelques rares passants filaient vite, et de l’autre côté, au-dessus du long mur de l’usine à gaz, les énormes cylindres
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des réservoirs se découpaient sur l’azur nocturne, déjà constellé.
Saint-Armand allumait une cigarette pour charmer les ennuis de l’attente, quand une voix jeune, qui tremblait un peu, murmura tout près de lui :
— Me voilà.
Il retourna vivement la tête et, à la lueur d’un bec de gaz tout proche, il considéra sa victime.
C’était une enfant du peuple, la gamine vite déniaisée à l’école et en apprentissage, qui, l’an passé, jouait peut-être encore avec les galopins, dans l’escalier de la maison à cinq étages, pleine de familles d’ouvriers, et qui, tout à coup, était devenue une grande fille, portant avec on ne sait quelle grâce parisienne sa « confection » au rabais et sa toque de fausse loutre. Mais quoi ! dix-sept ou dixhuit ans, la beauté du diable, le déjeuner de soleil, des cheveux blonds fous, des lèvres rouges, des dents saines — malgré le teint pâle de la chlorose — et, au fond de ses grands yeux un peu canailles, un regard naïf malgré tout, qui faisait songer à une branche de lilas dans un verre, au mois d’avril, sur la fenêtre d’une prostituée.
Saint-Armand, grisé déjà par la bouffée de jeu-
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nesse qui émanait de la fillette, lui avait donné le bras et pris la main — une main grasse et chaude, avec les bouts de doigts rugueux de l’ouvrière.
— Et d’abord. .. vous vous appelez ?
— Agathe.
Soudain intimidée, les yeux obstinément baissés sur l’asphalte du trottoir, mais pressée par les questions du comédien, elle lui confiait son petit roman. Elle allait au théâtre de Grenelle tous les vendredis — le jour chic! — et elle l’avait admiré dans tous ses rôles ; elle savait par cœur des phrases, des tirades ; elle les déclamait en l’imitant : Amélie , il y a seize ans quun crime te fit mon épouse!... Hein? comme ça, n’est-ce pas?... A son atelier — elle était coloriste, dans la rue Bonaparte, pour, les images de sainteté — elle ne parlait plus que de lui, et ses camarades lui avaient dit : « Il ne voudrait pas de toi, ton artiste !» et l’avaient mise au défi de lui écrire. Alors elle avait fait sa lettre — elle s’excusait pour l’écriture — et elle l’avait gardée deux jours dans sa poche, hésitant beaucoup, et elle s’était tiré les cartes avant de lamettre dans la boite, et tout à l’heure, elle avait la bouche sèche et le cœur tout barbouillé en allant au rendez-vous. Mais il était venu, il était bien gentil d’être venu...
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Et elle se serrait contre lui, le regardait en dessous, s’offrait, se donnait, la misérable enfant, avec un mélange d’effronterie et de honte.
Eh bien, qu’est-ce qui lui prenait donc, au cabotin? Il n’était pas scrupuleux pourtant dans ses aventures d’amour. Mais depuis qu’Agathe parlait, il lui serrait la main moins fort, et il se sentait tout démonté. Il devinait un mystère, quelque chose d’obscur et d’inconnu, dans le langage de la jeune fille, et il était comme épouvanté par ce cynisme qui s’ignorait.
Et quand vous venez au théâtre, le vendredi, demanda-t-il à Agathe pour dire quelque chose, — c’est sans doute avec un bon ami ?
Mais, cette fois, elle le regarda franchement dans les yeux, en éclatant de rire.
Un bon ami? Ah ! bien oui... Mais je n’en ai pas, de bon ami, et je n’en ai jamais eu; et pour nous voir, si vous voulez que nous nous voyions quelquefois, ce sera difficile... Us ne sont pas
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commodes, allez, papa et maman; ils m’ont toujours surveillée, ah! mais, ah! mais... J’en ai attrapé, étant petite, de ces paires de calottes, quand je revenais trop tard de la « mutuelle »... Papa, lui, ne peut pas trop s’occuper de moi, il travaille toute la journée à l’usine Cail... mais maman, oh! elle est terrible... C’est seulement depuis que je suis dans l’atelier de la rue Bonaparte qu’elle me laisse aller et revenir toute seule, parce que c’est trop loin pour m’accompagner... Un bon ami? Les petites camarades m’ont assez blaguée parce que je n’en avais pas!...
Elle continua ainsi longtemps, riant toujours, avec un accent d’horrible sincérité. Il n’y avait pas à en douter, personne n’avait encore cueilli cette rose du ruisseau. Ses parents, disait-elle, voulaient la marier avec un petit tailleur de la rue Croix-Nivert, qui faisait des raccommodages; un vilain rouge, ayant les jambes en pieds de banc de guinguette, à force de rester accroupi sur son établi, et qu’elle ne pouvait pas souffrir.
Mais, encore une fois, qu’a-t-il donc, le premier-rôle adoré des femmes, le Lovelace de province, le Valmont départemental, qui a obtenu jadis les faveurs d’une préfète? Voilà qu’il est navré,
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maintenant, par le bavardage de cette vierge sans innocence, et que son cœur — il en a un, et pas mauvais, après tout — s’emplit peu à peu d’un sentiment où le dégoût est vaincu par la pitié.
Voilà qu’il songe que, malgré les teintures et les cosmétiques, il a quarante ans tout de même et que, s’il s’était marié autrefois, àMontauban, avec « l’ingénuité », il pourrait avoir une fdle de l’âge d’Agathe, et qu’élevée dans les coulisses — un joli monde encore! — elle serait peut-être devenue comme celle-ci...
En ce moment, la lune s’est levée; elle met une pâle bande de lumière sur les gros réservoirs cylindriques du gazomètre et découpe nettement, sur le mur, l’ombre du groupe formé par Saint-Armand et Agathe. C’est singulier, regardez donc! Il ne donne plus le bras à la fillette, le comédien; il se tient devant elle et lui prend les deux mains, mais d un air tout paternel; et il branle la tête comme un homme qui parle longuement, qui donne des conseils. Mais c est la silhouette d’Agathe qui est curieuse à voir sur la muraille ! Elle baisse le nez à présent, dans l’attitude delà confusion, et Saint- Armand agite devant elle un doigt sévère, un doigt qui fait de la morale. Mais vraiment, est-ce possi-
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ble? Elle a tiré son mouchoir de sa poche, elle pleure ! Ah ! il a tort, il lui dit des choses trop dures, à la pauvre petite. — Non, voyez, c’est un brave homme. Il la console maintenant, il lui a repris les mains et les caresse doucement... Hein? qu’est-ce que c’est? Il l’embrasse!... Sur le front, à la bonne heure !... C’est un adieu; ils se serrent encore les mains, et puis elle se retourne, elle s’en va, marchant très vite et la tête basse... Eh! bon Dieu! quel drôle de geste fait donc l’ombre chinoise de Saint- Armand dans la direction où Agathe vient de s’éloigner?... Ah! c’est juste... Le comédien, entraîné par le besoin de « jouer la situation », étend les mains pour la bénir.
Tout à coup, six heures sonnent à une horloge du voisinage.
— Six heures ! — se dit le premier-rôle. — Il va falloir dîner à la six-quatre-deux, si je veux arriver au théâtre à temps pour « faire ma figure ».
Et, filant à grandes enjambées du côté de la rue Fondary :
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— Hein? qu’est-ce qui m’aurait dit que, ce soir, je jouerais les pères nobles?... N’importe, j’ai bien fait... Je crois que je l’ai « empoignée», la petite, et qu’elle fera ce que veut sa mère, et qu’elle épousera le tailleur. . . Et puis, sielle tourne mal quand même, tant pis ! Je ne serai pour rien, du moins, dans cette saleté-là... C’est égal, Saint-Armand, mon bonhomme, les camarades se ficheraient joliment de toi s’ils savaient que tu as respecté cette poulette. . . Espèce de prix Montyon, va !
UN ACCIDENT
Saint-Médard, la vieille église de la rue Moufletard, qu’ont jadis rendue si célèbre le diacre Paris et les Convulsionnaires, est une très pauvre paroisse. Le « Faubourg Marceau », comme on dit par là, n’a pas beaucoup de religion, et le conseil de fabrique doit avoir assez de peine à joindre les deux bouts. Le dimanche, aux heures des offices, il y a bien peu de monde, et rien que des femmes, ou presque : une vingtaine de bourgeoises du quartier et des servantes en bonnet rond. Comme hommes, on n’y rencontre guère quetroisou quatre vieillards, à vestes de paysans, qui s’agenouillent à cru sur la pierre, auprès d’un pilier, leur casquette sous le bras, et roulentun gros chapelet entre leurs doigts,
en remuant les lèvres et en levant les yeux vers les ogives, avec des physionomies de donataires de vitrail. Mais en semaine, plus personne. Les jeudis d’hiver, les bas-côtés résonnent un instant d’un clapotis de galoches quand arrivent et s’en vont les élèves du catéchisme; quelquefois encore, une pauvresse à madras, traînant après elle un ou deux enfants et portant un nourrisson sur les bras, vient faire brûler un petit cierge sur l’if de la chapelle de la Vierge; ou bien c’est, du côté des fonts baptismaux, des hurlements de nouveau-né qu’on baptise; ou plus souvent, l’enterrement d’un misérable : une bière en sapin, recouverte d’un drap noir et posée sur deux tréteaux, qu’un prêtre bénit a la hâte, devant un très petit groupe de femmes, les hommes étant libres-penseurs et attendant la fin de la cérémonie devant le comptoir d en face, où ils jouent des litres au tourniquet.
Aussi le vieil abbé Faber, l’un des vicaires de la paroisse, est-il sûr de ne pas trouver de pénitents, deux fois sur trois, auprès de son confessionnal, et n’a, la plupart du temps, à entendre que les aveux peu intéressants de quelques bonnes femmes. Mais c’est un homme de devoir, et les mardis, jeudis et samedis, à sept heures précises, il se rend régulière-
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ment à la chapelle Saint-Jean, sauf à faire un bout de prière et a s’en retourner s’il n’y a personne.
Un soir de l’hiver dernier, luttant contre une bourrasque avec son parapluie ouvert, l’abbé Faber remontaitpéniblementla rue Mo ufïétard pour aller à la paroisse, et, presque certain de se déranger inutilement, il regrettait, à part lui, le bon feu qu’il venait de quitter dans son petit logement de la rue Lhomond et le Bollandiste in-folio qu’il avait laissé ouvert sur la table, en posant dessus sa paire de lunettes. Mais c’était un samedi soir, jour oùles vieilles veuves, qui grignotent leurs petites rentes dans les pensions bourgeoises d’alentour, viennent quelquefois chercher l’absolution pour communier le lendemain. Le brave prêtre ne pouvait donc se dispenser de s’installer dans sa guérite de chêne et d’ouvrir, caissier plein d’exactitude, ce guichet où les dévotes, pour qui la confession est une sorte de caisse d’épargne du paradis, font leur versement hebdomadaire de péchés véniels.
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L’abbé Faber était d’autant plus fâché de sortir, que ce samedi-là était un samedi de paye et qu’ordinairement alors la rue Mouffetard grouillait de monde, et d’un monde assez mal disposé pour sa soutane. On a beau être un saint homme, il est peu agréable d’être forcé de baisser les yeux devant les regards malveillants et de se boucher les oreilles aux paroles injurieuses saisies aupassage. Il y avait une certaine boutique de liquoriste que l’abbé redoutait particulièrement, une boutique toute flambante de gaz et lançant une odeur alcoolique par sa porte ouverte, d’où l’on pouvait voir une perspective de tonneaux ornés d’étiquettes : Absinthe, Bitter, Madère, Yermout, etc. Là, debout devant le « zinc », se tenait toujours une bande de gaillards à longue blouse et à haute casquette, qui saluaient le pauvre abbé, filant vite sur le trottoir, d’un « croua! croua! » tout à fait offensant.
Pourtant, ce soir-là, le mauvais temps faisant le désert dans la rue, l’abbé Faber arriva sans encombre à son église. Il mouilla son index au bénitier, se signa, fit une brève révérence au maître-autel et se dirigeavers son confessionnal . Du moins, il n’était pas venu pour rien et un pénitent l’attendait.
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Un pénitent mâle ! C’était chose rare et exceptionnelle à Saint-Médard : mais, en distinguant, à la lueur rouge de la lampe pendue à l’ogive delà chapelle, le court bourgeron blanc et les semelles à gros clous de l’homme agenouillé, l’abbé Faber songea que c’était quelque ouvrier ayant gardé sa loi de paysan et de bonnes habitudes de pratique religieuse. Sans doute la confession qu’il allait entendre serait aussi banale que celle de cette cuisinière de la rue Monge qui, après s’être accusée d’avoir fait danser l’anse du panier, se récriait toujours au seul mot de restitution. Le prêtre souriait même, en se souvenant de la formule sommaire employée par un faubourien qui venait lui demander un billet de confession pour se marier : ce Je n’ai ni tué, ni volé. Fouillez dans le reste. » Aussi le vicaire entra-t-il très tranquillement dans son confessionnal et, après s’être accordé une copieuse prise de tabac, ouvrit-il sans aucune émotion le petit rideau de serge verte qui fermait le guichet.
— Monsieur le curé... — balbutia une voix rude qui s’efforçait de parler bas.
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— Je ne suis pas curé, mon ami... Dites votre Confiteor et appelez-moi : mon père.
L’homme, dont l’abbé Faber ne pouvait pas voir le visage baigné d’ombre, ânonna lentement la prière qu’il semblait se rappeler avec difficulté, puis il reprit sourdement :
— Monsieur le curé... non... mon père... Enfin, excusez-moi si je ne parle pas comme il faut, mais je ne me suis pas confessé depuis vingt-cinq ans... oui, depuis que j’ai quitté le pays... Vous savez ce que c’est... un homme, à Paris.. Et puis je n’étais pas plus mauvais qu’un autre et je me disais : Le bon Dieu doit être un bon enfant... Mais aujourd’hui, ce que j’ai sur la conscience est trop lourd à porter tout seul, et il laut que vous m’écoutiez, monsieur le curé... J’ai tué un homme !
L’abbé sauta sur son banc. Un meurtrier! Il ne s’agissait plus ici des distractions à l’office, des mauvais propos contre le prochain et autres bavardages de vieilles femmes qu’il écoutait d’une oreille distraite et qu’il absolvait de confiance. Un meurtrier! Ce front qui était si près du sien avait conçu et porté la pensée d’un crime; ces mains jointes sur son confessionnal étaient peut-être encore souillées de sang! Dans son trouble, où il y avait
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lin peu de terreur, l’abbé Faber ne trouva que des paroles machinales :
Confessez-vous, mon fils... La miséricorde de Dieu est infinie.
Ecoutez donc toute 1 histoire — dit l’homme avec un accent ou vibrait une profonde douleur. — Je suis ouvrier maçon et je suis venu à Paris, il y a plus de vingt ans, avec un « pays », un camarade d enfance... Nous avions déniché des nids et appris a lire à 1 école ensemble... Quasiment un frère, quoi!... Il s’appelait Philippe... moi, je m’appelle Jacques... C’était un grand et beau garçon; j’ai toujours été lourd et mal bâti... Pas de meilleur ouvrier que lui, tandis que je ne suis qu’un « sabot »... et bon, et brave, et le cœur sur la main... J’étais fier d’être son ami, de marcher à côté de lui, fier qu’il me tapât dans le dos en m’appelant grosse bête... Je l’aimais parce que je l’admirais, enfin! Une fois ici, quelle chance! on nous embauche tous les deux chez le même patron. . . mais le soir, il me laissait seul, les trois quarts du temps; il allait s’amuser avec les camarades... C’était bien naturel, à son âge... il aimait le plaisir, il était libre, il n’avait pas de charges, au lieu que moi, je ne pouvais pas... J’étais forcé d’épargner,
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car j’avais encore ma mère infirme au pays, à cette époque-là, et je lui envoyais mes économies... Pour lors, je prends mes habitudes chez une fruitière de la maison où je demeurais et qui mettait le pot-aufeu pour les maçons... Philippe ne dînait pas là, il s*était arrangé ailleurs, et, pour dire le vrai, la cuisine n’était pas fameuse... Mais la fruitière était une veuve, point heureuse, à qui je voyais que ma pratique rendait service ; et puis, il faut être franc, j’étais tout de suite tombé amoureux de sa fille... Pauvre Catherine! Vous saurez tout à l’heure, monsieur le curé, ce qu’il en est advenu... Je suis resté trois ans sans pouvoir lui avouer que j’avais de l’amitié pour elle; je vous l’ai dit, je ne suis qu’un médiocre ouvrier, et le peu que je gagnais était a peine suffisant pour moi etpour ce que j’envoyais à la maman; pas moyen de songer à s’établir... Enfin, ma brave femme de mère s’en alla au ciel, je fus un peu moins gêné, je mis quelque argent de côté et, quand il me sembla qu’il y en avait assez pour me mettre en ménage, je parlai à Catheîine de mon sentiment. . . Elle ne dit d’abord ni oui ni non. Parbleu! je savais bien qu’on ne me sauterait pas au cou; je n’avais rien d’un séducteur... Pourtant Catherine consulta sa mère, qui m’esti-
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niait comme ouvrier rangé, comme bon sujet, et le mariage fut convenu... Ah! j’ai eu quelques heureuses semaines. Je voyais que Catherine ne faisait que m’accepter, qu’elle n’était pas entraînée vers moi; mais comme elle avait bon cœur, j’espérais bien me faire aimer d’elle un jour, à force, à force!... Bien entendu que j’avais tout raconté à Philippe, que je voyais chaque jour sur le chantier, et, quand Catherine fut ma promise, je voulus la lui faire connaître... Vous avez peut-être déjà deviné la suite, monsieur le curé... Philippe était bel homme, très gai, très aimable, tout ce que je n’étais pas, et sans le faire exprès, bien innocemment, il rendit Catherine folle de lui... Ah! c’est un franc et honnête cœur que celui de Catherine, et dès qu’elle eut reconnu ce qu’elle éprouvait, elle me le dit tout de suite... Mais, là, tout de même, je n’oublierai jamais ce moment-là! C’était le jourde la fête de Catherine et, pour la lui souhaiter, j’avais acheté une jeannette d’or quej’avais bien arrangée dans une boite avec du coton... Nous étions seuls dans l’arrière-boutique et elle venait de me servir ma soupe. Je tirai ma boite de ma poche, je 1 ouvris et je lui montrai le bijou. Alors, elle fondit en larmes.
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— Pardonnez-moi, Jacques, — me dit-elle, — et gardez cela pour celle que vous épouserez... Moi, je ne peux plus devenir votre femme. J’en aime un autre... J’aime Philippe !
Certes, j’ai eu du chagrin alors, monsieur le cuié, j en ai eu tout mon soûl. Mais que pouvais-je faire, puisque je les aimais tous les deux? ce que je croyais être leur bonheur, pardi! les marier ensemble; et comme Philippe avait toujours fait un peu la fête et qu’il était près de ses pièces, je lui ai prêté mon magot pour s’acheter des meubles.
Donc ils se marièrent et tout alla bien dans les premiers temps, et ils eurent un petit garçon, dont je fus le parrain et que je nommai Camille, en souvenir de ma mère. C’est peu après sa naissance que Philippe commença à se déranger. Je m’étais trompé sur son compte; il n’était pas fait pour le mariage, il aimait trop le plaisir et la rigolade. Vous vivez dans un quartier de pauvres gens, monsieur le curé, vous devez connaître par cœur cette triste histoire-là... l’ouvrier qui glisse peu à peu
dans la paresse et dans l’ivrognerie, qui tire des bordées de deux et trois jours, qui ne rapporte plus sa semaine et qui ne rentre au logis, tout vanné par la noce, que pour faire des scènes et pour battre sa femme. Eh bien, en moins de deux ans, Philippe était devenu un de ces malheureux-là. Dans les commencements, j’ai essayé de lui faire de la morale et quelquefois, rougissant de sa conduite, il a tâché de se corriger. Mais ça ne durait pas longtemps... et puis mes remontrances ont fini par l’agacer, et lorsque j’allais chez lui et qu’il surprenait mon regard triste sur la chambre démeublée par le Mont-de-Piété et sur la pauvre Catherine, tout amaigrie et pâlie par le chagrin, il devenait furieux... Un jour, il eut l’audace de me faire, à propos de sa femme, qui est honnête comme la Bonne Vierge, une scène de jalousie, me rappelant que j’avais été amoureux d’elle autrefois, m’accusant de l’être encore, — des bêtises et des infamies, quoi! que j’aurais honte de répéter... Ah ! ce jour-là, nous avons failli nous sauter à la gorge!... Je fis ce que je devais faire; je renonçaià voir Catherine et mon filleul, et quant à Philippe, je ne le rencontrai plus que par hasard, quand nous avions du travail sur le même chantier.
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Seulement, vous comprenez bien, j’avais trop d’affection pour Catherine et pour le petit Camille, je ne pouvais pas les perdre de vue tout à fait. Le samedi soir, quand je savais que Philippe était parti avec des camarades pour boire sa paye, je rôdais dans le quartier, je rencontrais l’enfant, je le faisais causer et, s’il y avait trop de misère à la maison, il ne revenait pas les mains vides, vous sentez. Je crois que ce misérable Philippe savait que je venais en aide à sa femme, et qu’il fermait les yeux, et qu’il trouvait cela commode... Enfin, j’abrège, car c’est trop affligeant. Des années ont passé, Philippe s’enfonçant toujours dans son vice; mais Catherine, que j’ai secondée autant que j’ai pu, a élevé son fils, et c’est maintenant un beau gars de vingt ans, bon et courageux comme elle... Il n’est pas ouvrier, lui; il s’est instruit, il a appris à dessiner dans les écoles du soir, et il est maintenant chez un architecte, où il gagne d’assez bons gages. Aussi, quoique l’intérieur soit toujours bien attristé par la présence de l’ivrogne, ça va déjà mieux, car Camille est excellent pour sa mère; et, depuis un an ou deux, quand je rencontrais Catherine — elle est bien changée, la pauvre femme ! — au bras de son
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garçon habillé en monsieur, cela me réchauffait le cœur.
Mais, hier soir, en sortant de ma gargote, je rencontre Camille et, en lui donnant une poignée de main, — oh ! il n’est pas fier et il ne rougit pas de ma blouse tachée de plâtre, — je lui trouve l’air tout chose.
— Voyons, qu’est-ce qu’il y a?
— Il y a qu’hier j’ai tiré au sort, me répondil, que j’ai amené le numéro 10, un de ceux qui vous envoient crever de la fièvre aux colonies avec les soldats de marine; que, dans tous les cas, m’en voilà pour cinq ans, qu’il va falloir laisser maman seule, sans ressources, avec le père, — et qu’il n’a jamais tant bu, qu’il n’a jamais été plus méchant, et qu’elle en mourra, mon parrain, et que les pauvres gens sont maudits !
Ah ! j’ai passé une horrible nuit! Songez donc, monsieur le curé, les vingt ans d’efforts de cette pauvre femme détruits en une minute, par la bêtise du hasard, parce qu’un enfant a fouillé dans un sac et y a pris un mauvais dé de loto ! Aussi, ce matin, j’étais voûté comme un vieux par ma nuit blanche en me rendant à la maison que nous sommes en train de construire sur le boulevard
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Arago. On a beau avoir du chagrin, il faut travailler tout de même, n’est-ce pas? Donc, je grimpe tout là-haut, sur l’échafaudage — nous avons déjà monté la maison jusqu’au quatrième — et je commence à poser mes moellons. Tout à coup, je me sens frapper sur l’épaule. C’était Philippe!... Il ne travaillait plus maintenant que par caprice, et il venait faire une journée pour gagner de quoi boire, apparemment. Mais le patron, ayant un dédit à payer s’il ne finissait pas la bâtisse à une date fixe, acceptait le premier venu.
Je n’avais pas vu Philippe depuis assez longtemps et j’eus peine à le reconnaître. Brûlé et séché par 1 eau-de-vie, la barbe toute grise, les mains tremblantes, ce il était plus qu un vieillard, une ruine.
Eh bien, — lui dis-je — l’enfant a donc tiré un mauvais numéro?
Après? me repondit-il d’une voix rauque, avec un méchant regard. — Est-ce que tu vas aussi m embêter avec ça, toi, comme Catherine et Camille?... Le garçon fera comme les autres, il
UN ACCIDENT
servira la patrie... Parbleu ! je sais bien ce qui les chiffonne, ma femme et mon fils... Si j’étais mort, il ne partirait pas... Mais, tant pis pour eux! je suis encore solide au poste et Camille n’est pas fils de veuve.
Fils de veuve!... Ah! monsieur le curé, pourquoi a-t-il eu le malheur de dire ce mot-là? La mauvaise pensée m’est venue tout de suite, et elle ne m’a pas quitté pendant toute cette matinée où j ai travaillé côte à côte avec ce malheureux. J’ai imaginé ce qu’allait souffrir la pauvre Catherine, quand elle n’aurait plus son garçon pour la nourrir et la protéger et qu’elle resterait toute seule avec ce misérable ivrogne, tout à fait abruti maintenant, devenu féroce, capable de tout... Onze heures sonnèrent a une horloge voisine, et les compagnons descendirent tous pour déjeuner. Nous étions restés les derniers, Philippe et moi; mais en s’engageant sur l’échelle pour descendre à son tour, ne voilà-t-il pas qu’il me regarde en ricanant et qu’il me dit, avec sa voix éraillée par le fil-en-quatre :
— Tu vois, on a toujours le pied marin... Camille n’est pas près d’être fils de veuve, va!
Alors je reçus au cerveau comme un coup de sang et de colère ! Je saisis dans mes deux mains les
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montants de l’échelle à laquelle Philippe s’accrochait en criant : « A moi ! » et, d’un seul effort, je le fis basculer dans le vide!...
Il a été tué raide et l’on a cru à un accident, mais, maintenant, Camille est fils de veuve et il ne partira pas !...
Voilà ce que j’ai fait, monsieur le curé, et ce que j’avais besoin de dire à vous et au bon Dieu! Je m’en repens et j’en demande pardon, c’est clair... mais il ne me faudrait pas voir passer Catherine, dans sa robe noire, tout heureuse au bras de son fils; je serais capable de ne plus regretter mon crime... Pour éviter ça, j’émigrerai, je m’embaucherai pour l’Amérique. Quant à la pénitence... tenez, monsieur le curé, voici la jeannette d’or que Catherine m’a refusée quand elle m’a avoué qu’elle était amoureuse de Philippe; je l’avais toujours gaidée, en souvenir des seuls bons jours que j’aie eus dans ma vie... Prenez-la et vendez-la... Pâment sera pour les pauvres.
Jacques se releva-t-il absous par l’abbé Faber? Ce qui est ceitam, c est que le vieux prêtre n’a pas
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vendu la jeannette d’or. Après en avoir versé le prix ou à peu près dans le tronc de l’église, il a suspendu le bijou, comme un ex-voto , sur l’autel de la chapelle de la Vierge, où il va souvent prier pour le pauvre maçon.
SCENARIO
J’ai vu autrefois, dans une table d’hôte de la rue duDiagon, où je déjeunais souvent avec un étudiant en droit de mes amis, l’un des fous ou des imposteurs qui se sont fait passer pour Louis XVII.
C’était un vieillard d’assez haute taille, sec et maigie, au teint vineux, au nez suffisamment bourbonien, à qui son poil blanc de vieux sanglier donnait un laux air de ressemblance avec le populaire Béarnais du Pont-Neuf. Signe particulier : il était amputé d’un bras, et la manche de sa décente redingote noire était proprement repliée sous son aisselle. Je crois que ce bonhomme, dont la mort a été signalée, en son temps, par plusieurs journaux, était plutôt un insensé qu’un fripon ; car son visage respirait l’honnêteté et la franchise. Bien qu’il fût
I’ROSE. — II. a o
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facile, m’a-t-on dit alors, de lui faire raconter scs infortunes de Dauphin méconnu en lui offrant une demi-tasse, je n’eus jamais cette curiosité, et aucun des jeunes gens qui prenaient leurs repas à la table d’hôte de la rue du Dragon ne céda au cruel caprice de s’amuser du pauvre vieux. Ils le traitaient avec tous les égards dus à son âge et, par cet instinct naturel qui fait que les Orientaux considèrent les fous comme sacrés, ils n’excitaient jamais, et respectaient, au contraire, sa démence. Ayant imité leur réserve, j’ai donc vu seulement, et non connu, ce soi-disant Roi très chrétien, ce prétendu Fils aîné de l’Église, qui tant de fois, en ma présence, a chipoté ses œufs brouillés au fromage et trempé dans le dernier verre de bordeaux de sa demibouteille un biscuit à la poussière.
Mais le seul aspect de ce vieillard qui se donnait pour l’auguste martyr du Temple, devait forcément faire rêver un jeune poète, attiré déjà par les décevantes aventures du théâtre, et ce faux Dauphin, que le hasard mettait sur ma route, me lit concevoir, à cette époque, un sujet de drame dont, selon toutes probabilités, je ne tirerai jamais parti, mais que j’ai le caprice d’esquisser à grands traits aujourd’hui.
SCENARIO
1 Mo
Un gentilhomme, ami personnel du comte de Provence, le comte de***, a fait la campagne d’Amérique et adopté les idées libérales que l’armée de La Fayette rapporta dans les plis de son drapeau. La Révolution éclate, il s’y jette d’abord à corps perdu; mais bientôt les excès le dégoûtent et l’épouvantent, il se retire, et le Feuillant ne devient pas un Jacobin. Pourtant, tout en ayant horreur des violences du parti populaire, il déplore la politique incertaine ou perfide de la Cour; la fuite à Varennes l’indigne, et, au Dix Août, il n’est pas, l’épée à la main, sur l’escalier des Tuileries.
Mais la captivité, le jugement, la mort du Roi, celle de la Reine surtout, emplissent de remords cette âme scrupuleuse; il se reproche — lui, noble, resté dans le fond de son cœur fidèle à la cause royale — ses doutes et ses hésitations, et, pour expier son inaction passée, il forme le projet, il se donne la mission de délivrer l’enfant royal, retenu prisonnier au Temple.
R y réussit. Les moyens romanesques employés
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pour l’évasion importent peu. On en trouvera plusieurs — et l’on n’aura que l’embarras du choix — dans les chimériques récits deMathurinBruneau, d’Hervagault, du baron de Richemont, de Naundorff, etc. Le comte de*** parviendra-t-il à enlever le Dauphin dans un cheval de carton, artifice renouvelé des Grecs et de la prise de Troie? Substituera- t-on au roi Louis XVII un enfant idiot, sourd et muet, qu’on laissera dans son cachot? Toutes ces folies ont été racontées, comme des événements vraisemblables, par de graves historiens, par M. Louis Blanc lui-même, si je ne me trompe. Le dramaturge a bien le droit de les admettre et d’en faire son profit.
Donc, voilà l’enfant délivré, mais dans quel état lamentable ! Les barbares traitements auxquels il a été soumis par ses bourreaux l’ont amené au dernier degré de l’état que les hommes de science appellent la misère physiologique. Tout son corps n’est qu’une plaie ; il ne parle plus, et — détail essentiel — sa raison est égarée et il a perdu la mémoire.
Son sauveur, après avoir mis le Dauphin en lieu sûr et l’avoir entouré de soins dévoués, se demande ce qu’il doit faire. Rendra-t-il le jeune prince à
SCENARIO
ses parents ? Aux yeux de l’ancien compagnon d’armes de La Fayette, du gentilhomme libéral, les frères de Louis XVI font une guerre impie à la France en la combattant avec les étrangers; si 1 entant leur était remis, ils le nourriraient certainement des préjugés de l’Ancien Régime, et, s’il devait un jour monter sur le trône, il serait un mauvais roi. Alors le rêveur, l’idéologue, conçoit un dessein étrangement hardi : — garder l’enfant, s’enfuir avec lui en Amérique, profiter de sa folie momentanée pour lui faire croire, quand son intelligence se réveillera, qu’il est le fils d’un noble colon, lui donner la saine et vigoureuse éducation du travail et de la pauvreté, et plus tard, lorsque les circonstances l’exigeront et le permettront, lui révéler le secret de sa naissance et lui dire :
— Tu croyais être simple citoyen dans un pays libre? Eh bien, tu es le Roi de France! Va régner sur ton peuple et donne-lui la liberté !
Il est bien entendu — on ne fait pas de mélodrame sans une ficelle, sans une « croix de ma mère )> quelconque — qu’il existe une preuve matérielle, indéniable, de l’identité du Dauphin; et, puisque nous nous lançons dans la fantaisie, que diriez-vous de trois fleurs de lys tatouées sur
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son bras par le comte de***, qui serait parvenu a porter ce fait à la connaissance de Madame Royale, la sœur et la compagne de captivité de Louis XVII?
Le comte de*** mène à bien sa singulière entreprise. Après avoir prévenu les Princes de l’évasion et du nouveau sort de leur neveu, il parvient à s’embarquer à Nantes avec l’enfant malade, passe en Amérique et s’établit à la Louisiane, où il achète une petite plantation avec les derniers rouleaux de louis qui restent dans sa ceinture de fugitif. Là, le jeune prince, après une très longue convalescence, se rétablit; et, comme pour aider le comte dans ses projets, des lacunes subsistent dans la mémoire de l’enfant, qui ne garde de son passé qu’un terrible, mais très confus souvenir.
Les années s’écoulent, et, tandis que là-bas, sur le vieux continent, Napoléon bouleverse et rebouleverse la carte d’Europe, le fds de Louis XVI devient un beau, fier, intelligent et courageux jeune homme; et son soi-disant père, le gentilhomme planteur, qui veille chaque soir, dans sa maison de planches, sur Y Émile de Rousseau, soumet son élève au régime d’une éducation libérale et philosophique.
SCENARIO
La nouvelle des désastres de la Grande Armée en Russie, celle de la bataille de Leipzig, inspirent au comte de*** de graves réflexions. Il prévoit que l’Empire va s’écrouler et il sent approcher l’heure où il devra livrer au Dauphin le secret de sa royale origine. Une maladie le surprend alors, une maladie mortelle; il rédige pour son ancien ami — pour le comte de Provence devenu Louis XVIII — une missive solennelle qu’il signe et timbre de ses armes, et, sentant venir l’agonie, il fait des aveux complets au jeune homme stupéfié, lui remet la lettre et meurt.
Ilein? Quelle scène! Et le monologue auprès du cadavre! Vous les devinez, et rien ne s’oppose, n’est-ce pas? à ce que l’auteur répande ici des torrents d’éloquence. Mais je ne trace qu’un scénario sommaire, qu’un plan écrit au courant de la plume, et je suis forcé de précipiter les événements.
Débarqué au Havre dans les derniers jours du mois de mars 1814, le jeune prince arrive à Paris en même temps que les Alliés, et c’est à la barrière Clichy, derrière la queue et les ailes de pigeon du vieux Moncey, que nous le retrouvons, un fusil a la main. Car au bruit du canon, qu’il croit entendre
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pour la première fois, — il n’était qu’un petit enfant au Dix Août, — il obéit à son instinct de patriote, et l’un des derniers coups de feu qui défendent l’Empereur est tiré par le chef de la maison de France !
C’est « un effet », comme on dit en argot de théâtre, ou je ne m’y connais pas.
Grièvement blessé à l’affaire de Clichy, le jeune homme est recueilli et soigné dans une famille parisienne, et la fille de la maison... Mais il suffit; vous voyez poindre l’intrigue d’amour. Quand il est remis sur pied, tout est dit : la Restauration est faite, Louis XV III sur le trône et l’Ancien Régime rétabli, ou à peu près. Mon Rourbon libéral ne souffrira pas cela; il se fera reconnaître de son oncle, réclamera ses droits et ouvrira pour son peuple une ère d’indépendance et de prospérité.
Je vous préviens que je vais déshonorer Louis XVIII et lui distribuer un « troisième rôle », un îôle de traître; mais les auteurs dramatiques sont sans pitié et sacrifieraient père et mère à une situation.
Nous voici arrivés à la scène entre Louis XVII et Louis XVIII, à la scène capitale, à la « scène à faire », comme dit notre ami Sarcey.
SCENARIO
Le Roi ne peut pas douter de la bonne foi du jeune homme qui est devant lui. Il a jadis été prévenu par le comte de*** de l’évasion du Dauphin et, dans la lettre qu’on lui présente, il reconnaît bien, non seulement l’écriture, mais les idées de son ancien ami. Donc, le plan du comte a réussi; il rend à la France un prince qui a pardonné à la Révolution, qui en a accepté, qui en appliquera les principes. Tout en frémissant à cette pensée, Louis XVIII a d’abord un mouvement vraiment royal. Il veut obéir à la loi essentielle de la monarchie héréditaire, et cette couronne qu’il a si longtemps désirée, attendue, il la déposera aux pieds du chef de la dynastie. Si cruel que soit le sacrifice, il l’accomplit; il ouvre les bras à son neveu, et, après une longue étreinte, il le traite avec le plus profond respect, lui dit « Sire » et « Votre Majesté », et, se tenant debout sur ses jambes de podagre, il l’oblige à s’asseoir devant lui dans son fauteuil royal.
Mais ce n’est qu’un éclair d’attendrissement et de générosité. L’ambitieux, le rusé politique ne tarde pas à reparaître. S’autorisant de son âge et de sa parenté, il interroge le jeune homme, lui offre des conseils, lui demande quels sont ses projets. En
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quelques mots, Louis XYII expose sa politique; il donnera toutes les libertés, accomplira toutes les réformes. Alors le vieux Bourbon, sincèrement convaincu d’ailleurs qu’il perdra la France en la livrant à ce révolutionnaire, conçoit une pensée coupable :
— Ainsi, — dit-il au jeune prince, car la discussion s’est échauffée, — votre idéal est celui des assassins de votre famille et du Roi-Martyr qui fut votre père?
— Je me souviens seulement, — répond le Dauphin, — de la parole qu’il a prononcée sur l’échafaud et que les roulements des tambours de Santerre n’ont pu étouffer : Je 'pardonne a mes ennemis !
C’en est trop ! Le vieux Roi jette au feu la lettre du comte de***, seule preuve de l’identité de son neveu, et lui adresse ces horribles mots :
— Le Dauphin est mort prisonnier au Temple... Je ne vous connais pas... Vous êtes un faussaire ou un aliéné... Sortez, ou je vous fais mettre dehors par les laquais !
Indigné d’un déni de justice aussi audacieux, aussi criminel, le prince veut lutter. Impossible! Enfin, après les Cent Jours, et ayant eu à sur-
monter bien des obstacles, il parvient jusqu’à sa sœur, cette Madame Royale qui partagea sa captivité et qui est devenue la duchesse d’Angoulôme. Elle est fort émue par le visage bourbonien du jeune homme, par les trois fleurs de lys tatouées sur son bras; mais ce ne sont pas là des preuves positives, et, pour jeter le trouble dans l’esprit de la duchesse, un ordre du Roi à la police secrète multiplie les Faux-Dauphins. Enfin, las d’être confondu avec des fous et des intrigants, dégoûté, découragé, le malheureux renonce à la lutte et rentre dans une obscurité où il est consolé du moins par l’amour d’une humble et tendre femme, de qui le trône l’eût séparé à jamais.
Mais ce n’est pas le dénouement; il est, je vous prie de le croire, un peu plus corsé que cela. Ce dénouement — ou plutôt cet épilogue — a lieu sur une barricade, dans une rue de Paris, en juillet 1830, et, là, le chef de la maison de Rourbon, Louis XVII, roi de France et de Navarre, se fait tuer pour les droits du peuple, en criant : « Vive la République ! »
VINGT CONTES NOUVEAUX
Tel est le « très horrifique » mélodrame que m inspira, vers l’âge de vingt ans, la vue du pauvre vieux manchot qui mangeait si piteusement ses œufs brouillés à la table d’hôte de la rue du Dragon. Je trouvais jadis ce plan superbe; aujourd’hui j’ai moins de confiance.
Je croyais alors un peu, comme on a pu voir, aux idées révolutionnaires et aux œuvres d’imagination pure. Depuis lors, j’ai bien changé. Je considère les choses de la politique avec un indulgent scepticisme, et — rare exception parmi mes contemporains — je n’ai dans ma poche aucune Constitution destinée à assurer le bonheur du peuple français. Quant aux inventions arbitraires et compliquées des romans-feuilletons et des pièces du Boulevard du Crime, je les vénère, sans doute, mais je les donnerais toutes bien volontiers pour une seule page écrite en bonne et solide prose, ou — ce qui vaut mieux — pour quelques beaux vers.
De plus, la légende des Dauphins s’est effon-
SCENARIO
drée ; mon savant ami, M. cle Ghantelauze, est en train d’en démolir les dernières ruines. Je renonce donc à écrire mon Louis XVII, qui d’ailleurs ressemble trop aux Faux Smerdis et aux Faux Démétrius des tragiques abolis du siècle dernier.
C’est assez dire que si un jeune auteur dramatique, envieux delà gloire de M. Adolphe d’Ennery, voulait développer ce scénario et le faire siffler au théâtre des Nations, je serais coulant sur la question des droits d’auteur.
Dessin de François Flamen£. . Gravé par Jules Jacquet.
Le soir D'Automne
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