‹ Œuvres complètes de François Coppée (volume 5)Chapitre 4 sur 20 · L. HEBERT, EDITEUR · texte numérisé non relu

L. HEBERT, EDITEUR

LE SOIR D’AUTOMNE

Être aimé n’est que doux, il faut aimer pour avoir l’illusion du bonheur; et nul ne sait mieux cette vérité que le célèbre musicien Michel Paz, le seul auteur de valses qu’on puisse nommer après Chopin. Si l’on connaît quelques-unes de ses bonnes fortunes, ce n’est pas par son indiscrétion, — ce délicat artiste est le moins fat des hommes — mais par la publicité qu’elles ont eue, malgré lui ; et les plus flatteuses sont restées ignorées de tous. Quand le blond Slave aux yeux noirs s’assied au piano et dégante lentement ses belles mains pâles, les femmes le regardent avec un battement de cœur et serappellentrhistoiredecettebellejeune fille russe, doucement repoussée par lui, qui s’est tuée, a Nice,

en s’attachant sur le nez et sur la bouche une poignée d’ouate trempée dans du chloroforme; mais elles ne se doutent pas que le chiffre du fin mouchoir auquel le compositeur s’essuie les doigts avant de préluder a été brodé avec les cheveux d’une altesse.

Michel Paz a refusé les deux millions de dot de la jeune Paisse, comme il s’est dérobé là-bas, dans le Nord, au royal adultère qui s’offrait à lui. Il a fait cela sans aucun mérite : il n’aimait pas. Mais que de fois n’a-t-il pas cédé, cet homme d’imagination voluptueuse et mélancolique? A combien de femmes n’a-t-il pas abandonné sa vie? Rarement par vanité, assez souvent par caprice du désir, presque toujours par surprise, par attendrissement du cœur, — hélas ! jamais par amour.

Et, pourtant, si ! Il a été amoureux pour de bon, jadis, il y a bien longtemps, lorsqu’il courait le cachet à travers les boues de Paris et qu’il était, le soir, timbalier à l’Ambigu.

Ah ! le triste, l’horrible amour! Pour une actrice de dixième ordre, pour une fille entretenue ! Avec toutes les hontes et tous les dégoûts du partage, avec les jalousies impuissantes et rageuses de l’amant pauvre, à qui la comédienne, aux heures

d’indulgence, jetait de sa voie menteuse, comme un os à ronger, cette phrase qui le crucifiait:

— Qu’est-ce que ça peut te faire, puisque je n’aime que toi?

Il a brisé cette chaîne après plusieurs, années d’esclavage, au moment où la gloire lui souriait et où sa Valse des Nixes entraînait en même temps, dans son rythme tourbillonnant, les femmes en robes de cour sur le parquet ciré de Compiègne et les grisettes en toilettes de deux sous surlesplanches poussiéreuses de l’ÉIysée-Montmartre. Depuis lors, il est devenu le fameux Michel Paz; il a parcouru l’Europe en donnant des concerts et il a rapporté, pêle-mêle au fond de sa malle, des billets doux dans toutes les langues et des ordres de tous les pays. Mais, ayant sucé dans sa jeunesse un lait amer et fortifiant aux mamelles de la bonne nourrice Pauvreté, il est demeuré un homme simple et sans sottise. Il ne porte jamais sa brochette, et, quand il relit ses vieilles lettres d’amour et qu’il revit par le souvenir toutes ces liaisons d’un an ou d’un jour dans lesquelles s’est usée sa vie, il se rappelle souvent, avec un regret dont il rougit, les soirs d’hiver où, après le spectacle, pauvre musicien de théâtre, il courait se poster dans la rue

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basse, près de l’entrée des artistes, les pieds dans la boue, attendant cette femme qui, les trois quarts du temps, s’en allait au bras d’un autre homme, et qu’il avait aimée pourtant, aimée à en vouloir mourir.

— Il n’y a de bonheur que pour celui qui aime! — se dit alors Michel, en proie au spleen cruel du libertin sentimental, et il sent monter à ses yeux la larme qui ne coule pas, la larme rare et douloureuse des gens nerveux.

C’est dans cet état d’âme que, l’an dernier, chassé des bains dè mer par le mauvais temps, Michel Paz se trouvait à Paris, dans le Paris désert du mois de septembre.

Un jour que, selon son habitude, il flânait sans savoir où, en poursuivant une mélodie rebelle, il fut réveillé en sursaut par le martial accord d’un orchestre de cuivres, et il s’aperçut que le hasard de la promenade l’avait mené jusqu’au Luxembourg, près de la fontaine Médicis, où la musique militaire

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donne en été, vers cinq heures du soir, des concerts en plein vent.

La brutale fanfare avait chassé sa rêverie. Il alla jusqu’klaterrassevoisine, s’accouda kla balustrade, admira le vieux palais italien, le bassin où glissaient deux cygnes, les promeneurs marchant le long des boulingrins, le beau ciel pommelé et truité de l’arrière-saison ; puis, tout k coup, il vit à deux pas de lui, assise sur une chaise de paille, une jeune femme qui le regardait avec une attention singulière.

Une fine et charmante blonde, k teint de rousse, avec des yeux d’or et un joli nez droit, aux narines passionnées. Et quel air sage et décent dans sa correcte toilette, chapeau et corsage de velours bleu et jupe d’étoffe anglaise k carreaux! Et quelle grâce dans le geste de son bras un peu grêle, ganté de suède jusqu’au coude, et de sa main posée sur la béquille de porcelaine de son en-tout-cas !

Au premier coup d’œil de Michel, la jeune femme rougit, honteuse de sa curiosité surprise. Mais le musicien avait mis son chapeau k la main :

— Aurais-je eu le plaisir de vous voir déjà, madame, et aurais-je le malheur de ne pas vous reconnaître?

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Elle devint pourpre de confusion et murmura, en baissant les yeux :

— Non, monsieur, vous ne me connaissez pas... C’est moi qui vous connais.

Il s’assit auprès d’elle; on causa. Elle l’avait vu, il y avait trois mois, une seule fois, au concert Colonne, le jour où il avait conduit lui-même sa Suite d'orchestre. Et Michel, flatté, rapprochait sa chaise. Comment! elle ne l’avait vu qu’une seule fois et elle ne l’avait pas oublié. Qui donc était-elle? — Oh ! rien d’extraordinaire. Elle s’appelait Lucie; elle demeurait tout près, rue Gay-Lussac, avec sa sœur qui était veuve, sa sœur aînée qui avait toujours été une personne très sérieuse et à qui elle abandonnait l’éducation de son petit garçon. — Un enfant? elle était donc mariée? Nouvelle rougeur. Non, elle n’était pas mariée; et les confidences devenaient plus intimes. Elle voyait toujours celui qu’elle appelait « le père de son petit garçon », mais plus rarement maintenant, en ami. Elle n’avait pas toujours été sage, mais c’était fini : elle allait avoir vingt-quatre ans, elle était une vieille femme, et elle aimait mieux vivre tranquille avec sa sœur, sur leurs petites rentes, et aussi en travaillant un peu, — toutes les deux avaient

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appris les modes, — et elle venait quelquefois au Luxembourg écouter la musique militaire, en attendant l’heure d’aller chercher son gamin, qui était dans un externat de la rue Royer- Collard.

Elle parlait ainsi, avec une naïve et presque enfantine confiance, d’une voix douce et sourde, les yeux baissés et en dessinant des ronds dans le sable du bout de son ombrelle. Michel l’écoutait, souriant, tout étonné de prendre un intérêt attendri à cette banale histoire, et il éprouvait un sentiment triste en remarquant la légère flétrissure des tempes de la jeune femme, où l’été qui venait de finir avait mis, sur celte délicate peau de blonde, quelques taches de rousseur.

Comment un homme à bonnes fortunes tel que Michel Paz s’arrêta-t-il à cette aventure quelconque ? Par l’inconséquence du prodigue qui vient de dissiper une fortune et qui se baisse pour ramasser une épingle. Mais le lendemain, le surlendemain, il revint au Luxembourg, il revit Lucie; elle lui avoua que, le jour où elle l’avait vu au concert Colonne, il lui avait plu — oh! mais plu! et que, l’autre fois, quand il s’était accoudé tout près d’elle à la balustrade, elle l’avait regardé,

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bien qu’elle fût perdue d’émotion, dans l’espérance qu’il lui parlerait.

Le roman, ainsi commencé, devait arriver bien vite à la page où se trouvent toujours trois lignes de points suspensifs et qui fait tomber en langueur les pensionnaires qui la lisent en cachette. Mais, où Michel le dédaigneux, le blasé, n’avait espéré d’abord qu’une insignifiante fantaisie, il goûta un plaisir qui le surprit.

C’était si bon, cet amour qu’il n’avait qu’à accepter, cet amour sans coquetterie, sans marchandage, cet amour-peuple, simple comme un instinct! Michel demeurant avec sa mère, et Lucie avec sa sœur, leurs premières intimités eurent pour théâtre une affreuse chambre d’hôtel, attristée par l’acajou et le damas grenat, avec un lit à bateau et une gravure style troubadour représentant un chevalier armé de toutes pièces, en train d’écrire avec sa dague un nom de femme sur l’écorce d’un hêtre. Mais, dans ce vulgaire asile, Michel, malgré ses trente-cinq ans et ses nombreuses campagnes dans la galanterie, avait senti son cœur battre — oh ! comme il y avait longtemps que cela ne lui était arrivé! — en attendant l’heure de l’arrivée de Lucie, les yeux fixés sur la pendule où un Galilée

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