LE NAUFRAGE DE L’ « INFIÆXIRLE
pour père un brave homme de capitaine au long cours, qui, ayant mis de côté quelques économies, était mort au moment où son fils, alors en seconde au collège du Havre, y faisait l’admiration de ses camarades en copiant, hachure pour hachure, des lithographies de Célestin Nanteuil. La mère de Jules n’existait plus depuis longtemps, et la sœur de son père, vieille fille restée paysanne, qui devint naturellement la tutrice du jeune homme, n’opposa aucune résistance à cette fausse vocation d’artiste. La tante et le neveu arrivèrent donc unjour à Paris, avec le bas de laine gonflé de pièces d’or et les meubles du vieux marin — honnête mobilier provincial et nautique, où ne manquaient ni la longuevue accrochée aux murs par deux clous, ni les cartes navales sabrées de courants et de vents alizés, ni l’armoire normande bondée de linge, ni les oiseaux des îles empaillés sous un globe, et dont l’ornement principal était le modèle de Y Inflexible, exécuté jadis parle père Glodion alors que, novice au cou halé, il crispait la plante de sespieds nus sur les haubans du vaisseau-école, dans la rade de Brest.
Quand je connus Glodion, il y avait beau temps qu’ils avaient été dépensés, les derniers louis du
VINGT CONTES NOUVEAUX
bas de laine — bons vieux Louis XVIII à la queue, durement gagnés par le capitaine, sur la côte du Gabon, à vendre des fusils de camelote aux rois nègres et peut-être à faire un peu la traite. Dans son atelier de misère, au fond de la cour d’un nourrisseur, rue Campagne-Première, il ne restait au peintre, de tout son passé de famille, que le modèle de Y Inflexible et que sa tante Modeste, en coiffe de Bayeusaine, ahurie comme un pioupiou dans un musée, au milieu de cette bohème où le peintre laissait aller sa vie.
Et il y avait bien la de quoi l’étonner, la pauvre vieille paysanne. D’abord, pourquoi tout le monde appelait-il son neveu Clodion-des-Bouleaux? Elle ignorait la légende, si célèbre à Marlotte. Tout comme un autre, à l’heure de l’effet, Jules s’en allait, son sac sur le dos et son pantalon dans ses bottes, du côté de la Mare-aux-Fées, et à la nuit tombée, quand tous les rapins rentraient à l’auberge et y faisaient une poule a la casserole, en attendant le dîner, il revenait un des derniers et rapportait aussi son etude. Mais c était toujours la même* rochers, bruyères et bouleaux, et l’on savait bien comment ill avait faite. Une fois seul dans laforêt, l’incorrigible fainéant s’était couché, pour fumer