AUX AMPUTÉS DE LA GUERRE
POUR l'œuvre des amputés de la guerre
A quoi pensez-vous, ô drapeaux De nos dernières citadelles,
Vous qui comptez plus de corbeaux Dans notre ciel que d’hirondelles?
A quoi penses-tu, laboureur,
Qui, dans un sillon de charrue,
Te détournes devant l’horreur D’une tête humaine apparue ?
LE CAHIER ROUGE
A quoi penses-tu, forgeron,
Quand ton marteau rive des chaînes ?
A quoi penses-tu, bûcheron,
En frappant au cœur les vieux chênes ?
La nuit, quand le vent désolé Pousse au loin sa plainte éternelle,
Sur le rempart démantelé,
A quoi penses-tu, sentinelle ?
Et, sur vos gradins réguliers,
Vous, chère et prochaine espérance,
A quoi pensez-vous, écoliers,
Devant cette carte de France ?
— Car, hélas ! je sens que l’oubli A suivi la paix revenue,
Que notre rancune a faibli,
Que la colère diminue.
Prenons-y garde ! Les drapeaux Se fanent, roulés sur la hampe ;
Et ce n’est pas dans le repos Qu’une bonne haine se trempe.