L I V IE R
Elle fixa sur moi son clair regard paisible, Et sourit.
Le soleil, assez ardent encor,
Mettait dans ses cheveux une auréole d’or Et lui faisait un fond joyeux de paysage.
Mais, tourné du côté de l’ombre, son visage,
Dans ce rayonnement lumineux encadré,
M’apparaissait alors seulement éclairé
Par la sombre clarté de ses yeux de pervenches;
— Et sa robe était blanche avec des ruches blanche
Suzanne — c’est son nom — s’assit auprès de nous Elle avait répandu les fleurs sur ses genoux,
Et, tout en arrangeant la gerbe encore humide, Elle nous regardait, curieuse et timide.
Nous causâmes tous trois ; elle rit et parla.
C’est bien cette voix-ci qu’il faut à ces yeux-là.
Elle est exquise, et c’est vraiment la jeune fille.
... Oui, je cède à l’accueil de l’aimable famille.
Je veux, pendant un mois ou deux de cet été, Accepter franchement leur hospitalité.
Vraiment, je ne crois pas que je les embarrasse.
A minuit, nous fumions encor sur la terrasse,
OLIVIER
Mon hôte et moi. Je suis dans la chambre d'ami Où j’ai, jusqu’au matin, comme un enfant, dormi.
Je suis bien. Tout à l’heure, en ouvrant ma lenètre Pour voir les environs et pour me reconnaître,
J’étais comme grisé par lèvent du matin.
Une fille chantait sur la route, au lointain;
Elle a passé, portant une cruche à l’épaule.
J’ai là, devant mes yeux, logé dans ce vieux saule, Un nid de loriots, et, si j’étais méchant,
Je pourrais en voler les œufs, en me penchant.
Je me parle tout seul, à voix haute, et divague;
Et je sens naître en moi l’espoir confus et vague D’on ne sait quel bonheur qui vient et que j’attends.
Qui est-ce qui disait que je n’ai plus vingt ans?
25 mai.
Vraiment, les braves gens! la bonne vie agreste! Tant pis pour eux. Ici je me plais, et je reste.
La maison, aujourd’hui ferme, jadis château,
A bon air. Un fossé l’entoure ; un vieux bateau, Plein de feuillage mort, pourrit là, sous le saule.
Par l’étroit pont de pierre où la volaille piaule, Répondant à grands cris aux canards du fossé,
Et par la voûte sombre au cintre surbaissé,
On entre dans la cour spacieuse et carrée Que jonchent le fumier et la paille dorée.
Avant le déjeuner parfois j’en fais le tour.
Je regarde rentrer les bêtes de labour,
Gros chevaux pommelés, les pieds velus, la queue Troussée, avec le lourd collier de laine bleue,
Le gland rouge à l’oreille, et le grossier harnais.
Je fus un paysan jadis, je m’y connais,
Je parle aux laboureurs, je leur dis ma recette Pour extirper du blé la nielle et la luzette,
Et que le temps humide est meilleur pour faucher. La grosse cuisinière alors vient me chercher,
Je rentre dans la salle à manger confortable Où je trouve Suzanne arrangeant sur la table Les fruits de la saison dans un grand plat de Gien. On déjeune gaiment. Quelquefois le vieux chien Qu’on tolère au logis, car il n’est plus ingambe, Vient poser en grondant sa gueule sur ma jambe Pour avoir un morceau qu’il avale d’un coup.
En prenant le café, nous fumons, — pas beaucoup; Puis mes hôtes vont voir leurs travaux de campagne, Ils prennent le panier, et je les accompagne.
OLIVIER
La voiture d’osier a trois places. Devant,
La chère blonde avec son voile brun au vent,
— Tandis que le papa maintient au trot Cocotte, — Se retourne, voulant mettre dans la capote Son parasol doublé de vert et ses bouquets ;
Moi, derrière, occupant le siège du laquais,
Pour l’aider, je m’incline, et je la touche presque; Et nous suivons alors un chemin pittoresque Où souvent, par-dessus les grands épis penchés, Nous regardent de loin les pointes des clochers.
2 juin.
Qu’est Suzanne après tout? La première venue.
Oui, le type banal et joli, l’ingénue
Que ce bon monsieur Scribe employa si souvent.
C’est la pensionnaire au sortir du couvent,
C’est l’idéal bourgeois, la fillette étourdie Qui sert au dénoûment de toute comédie Et que Ton peut partout aisément retrouver.
— Soit! mais c’est l’innocence! Elle me fait rêver A la candeur du lys, du cygne et de la neige.
Que n’ai-je encor seize ans ! Oh ! quen’ai-je, que n’ai-je Des yeux purs pour la voir, un cœur pur pour l’aimer!
OLIVIER
Fou que je suis!... Déjà je me laisse charmer.
Sa pureté me va jusqu’à l’âme; elle y crée Le désir virginal de la blancheur sacrée.
Elle offre ce contraste, en causant avec nous,
D’un rire très joyeux avec des yeux très doux;
La bouche est d’un enfant, le regard est d’un ange. Quand elle est au grand air, le moindre vent dérange Ses cheveux blonds qui sont très fins et très soyeux; Elle en a contracté ce geste gracieux De porter une main à son bandeau rebelle...
Et l’on ne peut pourtant pas dire qu’elle est belle.
5 juin.
Espiègle! j’ai bien vu tout ce que vous faisiez Ce matin, dans le champ planté de cerisiers Où seule vous étiez, nu-tête, en robe blanche. Caché par le taillis, j’observais. Une branche, Lourde sous les fruits mûrs, vous barrait le chemin Et se trouvait à la hauteur de votre main.
Or, vous avez cueilli des cerises vermeilles, Coquette! et les avez mises à vos oreilles,
Tandis qu’un vent léger dans vos boucles jouait.
OLIVIER
Alors, vous asseyant pour cueillir un bleuet Dansl’herbe, et puis un autre, et puis un autre encore, Vous les avez piqués clans vos cheveux d’aurore;
Et, les bras recourbés sur votre front fleuri,
Assise dans le vert gazon, vous avez ri,
Et vos joyeuses dents jetaient une étincelle.
Mais pendant ce temps-là, ma belle demoiselle,
Un seul témoin, qui vous gardera le secret,
Tout heureux de vous voir heureuse, comparait,
Sur votre frais visage animé par les brises,
Vos regards aux bleuets, vos lèvres aux cerises.
22 juin.
Il n’y faut pas songer. Quand même dans l’oubli Mon malheureux passé serait enseveli,
Pourrait-elle m’aimer? Est-ce que, moi, je l’aime?... — Eh! qu’importe. A quoi bon se poser ce problème? Tout ce que je sais bien, c’est qu’être ici m’est doux, C’est que j’aime à la voir. Eh bien! enivrons-nous De cette bonne vie oisive et paysanne,
Et du plaisir de voir et d’entendre Suzanne.
Le spleen est dissipé — c’est là l’essentiel —
Et le reste viendra plus tard, s’il plaît au ciel.
OLIVIER
— On ne peut demander de bonheur à la vie Qu’une minute exquise et sur-le-champ ravie,
Pas plus que ne pourrait, dans l’onde d’un ruisseau, En se penchant au bord, boire un petit oiseau. Jouissons du moment heureux, saisissons l’heure, Sans en attendre une autre aussi bonne ou meilleure, Satisfaits d’admirer, sans vouloir le saisir,
Ce frêle papillon de l’âme, le désir.
28 juin.
De son calme nouveau mon âme est étonnée. Jadis, quand revenait le printemps, chaque année, J’étais triste, et songeais : Encore un de perdu! Sachant que le bonheur à personne n’est dû, Résigné, mais cachant une intime souffrance,
Aux matins décevants qui parlent d’espérance Je m’attachais, j’aurais voulu les ralentir.
Eh bien! cette fois-ci, printemps, tu peux partir. J’attends le lendemain sans regret de la veille;
A tous les jours je trouve une douceur pareille,
Et ne désire plus en suspendre le cours.
Il me semble que c’est au bonheur que je cours Et vers un horizon tout rose de promesse.
OLIVIER
Hier Suzanne m’a dit, en sortant de la messe, Qu’elle ne se sent pas de curiosité,
Qu’elle aime ce pays natal, jamais quitté,
Qu’elle y voudrait enfin passer toute sa vie, Qu’elle n’a jamais eu la plus légère envie De Paris ni d’aucun des plaisirs qu’il y a,
Et qu’elle y souffrirait comme un camélia Transporté sous le froid soleil de la Norvège.
Je puis bien vivre ici toujours...
— A quoi rêvè-je?
26 juin.
C’est elle! oui, c’est elle! Ah! c’est bien celle-là !
Oui , ce fut hier soir, quand elle me parla;
Soudain je fus troublé d’une émotion telle Que tout de suite j’ai senti que c’était elle!
Et mes lèvres, mes yeux, mon cœur, tout disait : Oui! Ah ! mon passé n’est plus et s’est évanoui,
Comme au premier soleil fond la dernière neige. Ai-je espéré, joui, souffert, aimé? Que sais-je!
Je n ai ni souvenir, ni regret, ni dégoût;
OLIVIER
Car je n’ai pas vécu. J’attendais, voilà tout.
Qu’importe au voyageur rendu sa longue course,
Au fleuve le torrent qu’il franchit à sa source,
Au soleil du midi l’orage du matin?
Et que m’importe à moi tout ce passé lointain,
La douleur, le travail, l’ambition, la lutte,
Puisque je ne vivais que pour cette minute,
Puisque mon cœur n’avait — quoique sans s’en douter — Pas une autre raison de battre et d’exister,
Et puisqu’enfm j’ai fait ta rencontre imprévue,
Toi que je reconnais sans t’avoir jamais vue?
30 juin.
Par son secret divin mon cœur est parfumé.
Oui, j’aime! et je suis sûr, tôt ou tard, d’être aimé.
... L’Angelus dit, ayant fermé la sacristie,
Le soir, le curé vient pour faire la partie.
C’est un bonhomme avec un doux rire indulgent, Laissant voir ses souliers et leurs boucles d argent; Car sa soutane est courte, et l’abbé prend du ventre. Respectueusement Suzanne, quand il entre,
Vient le débarrasser de son large chapeau,