VI EU
Prépare l’échiquier, allume le flambeau Dont un abat-jour vert tamise la lumière ;
Et les deux vieux, quittant leur gaité coutumière. Deviennent des joueurs d’échecs de pied en cap.
— Suzanne arrose alors ses bruyères du Cap,
Dans les vases de Chine, auprès de la fenêtre.
Et cette intimité, ce calme, ce bien-être,
Ce silence profond seulement traversé Par le bruit peu fréquent d’un pion déplacé Ou par le froissement de la robe de soie,
Me mettent dans le cœur une si douce joie,
Un si délicieux espoir d’avoir trouvé La fiancée exquise et le bonheur rêvé,
Qu’assis dans un coin sombre et cachant mon ivresse, Sans qu’elle en sache rien, je pleure de tendresse !
2 juillet.
Ce serait sur les bords de la Seine. Je vois Notre chalet, voilé par un bouquet de bois.
Un hamac au jardin, un bateau sur le fleuve.
Pas d’autre compagnon qu’un chien de Terre-Neuve Qu’elle aimerait et dont je serais bien jaloux.
Des faïences à fleurs pendraient après des clous;
OLIVIER
Puis beaucoup de chapeaux de paille et des ombrelles. Sous leurs papiers chinois, les murs seraient si frôles Que même en travaillant, à travers la cloison,
Je l’entendrais toujours errer par la maison Et traîner dans l’étroit escalier sa pantoufle.
Les miroirs de ma chambre auraient senti son souffle Et souvent réfléchi son visage, charmés.
Elle aurait effleuré tout de ses doigts aimés.
Et ces bruits, ces reflets, ces parfums, venant d’elle,
Ne me permettraient pas d’être une heure infidèle. Enfin, quand, poursuivant un vers capricieux,
Je serais là, pensif et la main sur les yeux,
Elle viendrait, sachant pourtant que c’est un crime, Pour lire mon poème et me souffler ma rime, Derrière moi, sans bruit, sur la pointe des pieds ; Moi, qui ne veux pas voir mes secrets épiés,
Je me retournerais avec un air farouche ;
Mais son gentil baiser me fermerait la bouche.
— Et dans les bois voisins, inondés de rayons, Précédés du gros chien, nous nous promènerions : Moi, vêtu de coutil, elle, en toilette blanche,
Et j’envelopperais sa taille, et sous sa manche Ma main caresserait la rondeur de son bras.
On ferait des bouquets, et, quand nous serions las, On rejoindrait, suivis toujours du chien qui jappe,
un
OLIVIER
La table mise, avec des roses sur la nappe,
Près du bosquet criblé par le soleil couchant; Et, tout en s’envoyant des baisers en mangeant, Tout en s’interrompant pour se dire : Je t’aime ! On assaisonnerait des fraises à la crème,
Et l’on bavarderait comme des étourdis Jusqu’à ce que la nuit descende...
— O Paradis !
Il juillet.
Faudra-t-il aujourd’hui lui dire que je l’aime?
Pas encore. L aveu doit venir de lui-même,
Sans que nous y songions, et naturellement.
J attendrai jusque-là. Jusque-là seulement.
Je veux vivre en extase auprès d’elle, et lui faire Du feu de mes soupirs une chaude atmosphère;
Je veux que mon regard, tendre encor plus qu’ardent, Lui paraisse toujours doux en la regardant;
Je veux que dans mon cher silence elle comprenne Que je 1 adore, ainsi qu’un page aime une reine,
Sans oser l’effleurer même par un désir,
Et que je mourrais bien pour lui faire plaisir,
OLIVIER
Qu’elle est toute ma joie, et présente et future,
Que les enchantements de la belle nature,
Les diamants de l’aube ou l'or d’un soir d’été,
Ne sont pour moi qu’un cadre où fleurit sa beauté, Que l’air qui vient toucher sa personne adorable Est le seul aujourd’hui qui me soit respirable,
Et que même l’éclat magnifique des cieux M’est bien égal, s’il n’est reflété par ses yeux!
Enfin — je ne vis plus que parce que j’espère Cet ins ta nt — nous serons tous deux, loin de son père, Une nuit, au jardin, et tu t’apercevras,
Olivier, que sa main a tremblé sur ton bras.
Comme un enfant qui tient captives des mésanges, Tu lui prendras les mains. Le langage des anges, Pour lui parler d’amour, te sera révélé.
Et, marchant lentement sous le ciel étoilé,
Les doigts unis, tes yeux fixés sur ses prunelles,
Yous vous direz tout bas des choses éternelles,
Et ton premier baiser effleurera son front Sous les astres du ciel qui se réjouiront !
Sur ces pages, qui sont aujourd’hui déchirées,
Le poète passait de bien douces soirées;
— On le voit par ces vers écrits au jour le jour. — Il croyait, au foyer de son nouvel amour,
Avoir purifié sa coupable jeunesse.
La débauche, invoquant son triste droit d’aînesse, N’était pas une fois venue encor ternir Par un désir honteux, par un vil souvenir,
Cet amour qui naissait comme monte une aurore. Pas une seule fois, pas une fois encore,
Tl n’avait vu surgir, entre Suzanne et lui,
Le spectre d’un passé mauvais évanoui;
Lt, laissant s’écouler les jours et les semaines,
Il espérait.
— Hélas ! Illusions humaines!
OLIVIER
Olivier, pourquoi doue es-tu triste ce soir?
Près de la lampe, après être venu t’asseoir,
Pourquoi 11’est-elle pas encore commencée La page où chaque nuit tu fixes ta pensée,
Gomme on couche une fleur aux feuillets d’un herbier? Dans ce livre de loch que tu tiens, Olivier,
Gomme un navigateur qui va vers les surprises,
Tu n’as, jusqu’à présent, inscrit que bonnes brises, Mer tranquille et berceuse, astres clairs et ciel pur. Le voyage était doux, et tu te croyais sûr D’avoir bien mis le cap sur la terre inconnue D'ou, comme pour fêter déjà ta bienvenue,
Les beaux oiseaux depourpre et d’or des chauds climats Venaient en voltigeant se poser sur les mâts. Qu’est-ce donc qui t’attriste et qui te décourage?
Les cris des goélands ont-ils prédit l’orage?
Est-ce que l’horizon se couvre et s’assombrit?
Et quel pressentiment naît donc dans ton esprit Que l’orage s’émeut et que le vent se lève
Pour t’empêcher d’atteindre au pays de ton rêve?
... Les raisins étaient mûrs déjà sur le coteau,
Et les feuilles tombaient dans le parc du château. Par une après-midi pacifique et sereine,
Gomme le mois d’octobre en a pour la Touraine,
Ils avaient décidé de monter à cheval.
If automne déployait son beau ciel triomphal Et son dernier soleil aux chaleurs mensongères.
De grands vols tournoyants d’hirondelles légères Pour le prochain départ s’assemblaient dans l’azur Et les feuillages d’or montaient parmi l’air pur, Balancés par le vent aux haleines moins douces.
Qu’il fait bon de courir dans les bruyères rousses Au trot de chasse, avec du vent dans les cheveux, De sentir son cheval frapper, d’un pied nerveux, L’élastique terrain sous les hautes futaies,
De sauter les fossés et de franchir les haies,
Et puis, après un long galop aventureux,
De revenir, au pas, par quelque sentier creux, Laissant flotter la bride et respirer sa bête,
Qui souflle bruyamment en secouant la tête, Tandis qu’en lui flattant le col avec la main On laisse ses regards errer sur le chemin !
OLIVIER
Ce plaisir, Olivier l’avait plus que personne Car, près de lui, Suzanne, en sa noire amazone,
Ses cheveux blonds massés sous un feutre élégant, Maintenait, par la ferme étreinte de son gant,
Au trot doux et berceur, sa jument alezane.
— Loin, derrière eux, suivait le père de Suzanne.
Ils allaient donc, tout seuls, effarant les oiseaux;
Et leurs bêtes parfois, rapprochant leurs naseaux, Semblaient se confier des choses à l’oreille.
Ils s’enfonçaient ainsi dans la forêt vermeille Que le soleil au loin zébrait de bandes d’or,
Dévorant au galop la route; ou bien encor,
Leurs montures ayant de l’herbe jusqu’au ventre,
Ils fouillaient les taillis d’où partent, quand on entre, Vifs et la queue en l’air, les lapins gris et blancs. Leurs chevaux écrasaient les faînes et les glands,
Et les grands champignons dans les feuilles tombées. 11 leur fallait souvent passer, têtes courbées,
Sous un rameau trop bas qui voulait, familier, Décoiffer l’amazone ou bien le cavalier ;
Puis, quand était franchi ce pas très difficile,
Ils riaient, éveillant un vieil écho docile Oui riait, à son tour, sous les chênes, là-bas.
Vers le tomber du jour, ils revenaient au pas. Devant eux, encadré par le berceau des branches, Un somptueux soleil couchant, plein d’avalanches De rubis, s’écroulait sur des montagnes d’or.
Ils se taisaient, devant ce sublime décor Où le regard se perd et le rêve se noie,
Quand Suzanne poussa soudain un cri de joie.
Elle avait aperçu, sur le bord du sentier,
Là, tout près de sa main, un buisson d’églantier Qui, dupe d’un automne aux si belles journées,
Se couvrait de nouveau de ses fleurs étonnées. Ravie, elle poussa son cheval vers les fleurs Dont le couchant vermeil avivait les couleurs,
Et voulut les cueillir, en restant sur sa selle.
« Olivier, tenez-moi ma cravache, » dit-elle,
Et d’un geste rapide elle la lui tendit.
Quand ce geste fut fait et quand ce mot fut dit, Olivier frissonna jusqu’au fond de son âme;
OLIVIER
Car il crut devant lui revoir cette autre femme, Cette duchesse, auprès de laquelle autrefois Il avait chevauché de même, par les bois,
Juste en cette saison où naît le chrysanthème. Le geste était pareil, la voix était la même ;
Le soleil se couchait comme en ce moment-ci. L’autre amazone avait voulu cueillir aussi Une tardive fleur sur un églantier rose.
Sur sa selle elle avait pris cette même pose Pour tendre sa badine, et, d’un ton cavalier, Dit ces mots :
« Tenez-moi ma cravache, Olivier. »
Oh ! qui dira combien est prompte la pensée ? Dans la minute où fut la phrase prononcée Et le mouvement fait, dans ce rapide éclair, Olivier revécut quatre longs mois d’hiver,
Les premiers rendez-vous, l’orgueil de la conquête, Puis le tourment d’aimer une froide coquette Qui traite son amant comme on traite un laquais, Froisse les billets doux et jette les bouquets,
Et tour à tour prodigue à l’homme qu’elle enlace Le baiser qui le brûle et le mot qui le glace.
Il revit à la fois, mais dans un jour très net,
La noble rue avec le chemin qu’il prenait,
Le perron de 1 hôtel et 1 étroit boudoir mauve Où la duchesse, dans un demi-jour d’alcôve,
Fumait du tabac russe et relisait Faublas.
Il revécut les bals, les dîners, les galas,
Avec les noms fameux criés dans l’antichambre,
Puis la vie au château, les grands feux, en décembre, Dans le salon orné de bergers d’éventails,
La forêt et la chasse à courre. Cent détails Eurent en un moment le pouvoir d’apparaître,
Tout, jusqu’au fier blason qui timbrait chaque lettre, Cyniquement écrite en mots licencieux,
Et qu’on signait pourtant du grand nom des aïeux.
Ceci dura le temps que brûle une étincelle.
Il avait devant lui la jeune bile en selle,
Les yeux baissés, groupant son bouquet comme il sied, Tandis que sa jument grattait le sol du pied.
— Toutes les visions s’étaient évanouies.
Suzanne, souriant aux fleurs épanouies,
Lui dit, sans voir son front et ses yeux mécontents :
« Voyez donc, Olivier! C’est un second printemps,
OLIVIER
Puisqu’Octobre permet qu’un églantier renaisse. » Olivier répondit :
« On n’a qu’une jeunesse, Suzanne... Mais il faut rentrer; le jour finit. »
Le père de Suzanne alors les rejoignit,
Et les trois cavaliers regagnèrent la plaine.
Ils ne se parlaient plus. — La nature était pleine De l’immense regret du soleil disparu.
Du côté du couchant un nuage accouru A peine en conservait une lueur d opale.
Un grand frisson courut sur la verdure pale ,
Le funèbre horizon devint couleur de fer;
Et déjà l’on sentait au loin venir l’hiver, Commeunhomme attardé dont les pass accélèrent.
A gauche d’Olivier, des corbeaux s’envolèrent.
Et, pendant ce retour lent et silencieux,
Muet, il confondit, en promenant ses yeux Sur le mélancolique et sombre paysage,
Son mauvais souvenir et ce mauvais présage; Et, rythmés par les pas des chevaux sur le sol,
OLIVIER
Ces vers, dans son esprit, prirent aussi leur vol.
C’est donc vrai ! le passé maudit subsiste encore.
Le voilà! c’est bien lui !
Impitoyable, il souille, avec ce que j’abhorre,
Ce que j’aime aujourd’hui.
La débauche a donc mis dans mon âme de fange Un virus éternel,
Pour que j’ose évoquer en face de cet ange Ce souvenir charnel.
Comme lady Macbeth qui passe, pâle et lente,
Dans la nuit du remord,
Frottant, sans l’effacer, une trace sanglante Sur ses mains qu’elle tord ;
Comme un homme qui sent, jusque dans son vieil âge, Ses membres grelottants
D’une fièvre qu’il a prise dans un voyage Il y a bien longtemps ;
OLIVIER
Faudra-t-il que toujours, ô voluptés menteuses,
Où n’était pas mon cœur,
Je sente remonter à mes lèvres honteuses Votre ancienne rancœur?
Baisers de feu de qui j’ai senti la brûlure,
Chairs que toucha ma chair,
Garderai-je toujours votre froide souillure Et votre goût amer ?
— Pourtant j’ai cru mon cœur guéri de son ulcère; J’ai voulu rajeunir;
Et, n’étant plus naïf, j’ai fait l’effort sincère De le redevenir.
Oui, tout ce que l’amour peut mettre en la pensée De pur et d’ingénu,
Près de cette adorable et blanche fiancée Je l’ai pourtant connu.
Pendant ce doux printemps que j’ai passé près d’elle, Pendant ce doux été,
J’ai connu l’espérance innocente et fidèle,
Et m’en suis contenté.
OLIVIER
Et, je le jure ici, par l’âme de sa mère Oui d’en haut la défend,
Jamais un seul désir mauvais, même éphémère,
N’a touché cette enfant.
Du vieil homme il n’était plus en moi de vestige ;
Ni remords, ni regrets !
Un regard de Suzanne avait fait ce prodige,
Hélas ! et j’espérais.
Soudain, tu sors du gouffre où je dois redescendre Et tu me ressaisis,
O passé ! Ton simoun étouffe sous la cendre Cette exquise oasis.
C’est dit! Le vieil enfer me poursuit de sa haine Jusqu’en mon nouveau ciel;
Sa boue est sur ce lys. Cette gravure obscène Se cache en ce missel.
Cette candeur devient l’innocente complice De mon indignité.
— O mon Dieu ! qu’ai-je fait pour souffrir ce supplice, Et l’ai-je mérité?
OLIVIER
Mon Dieu, quelle rigueur implacable est la vôtre Pour les hommes mauvais !
Car ces désirs, auxquels j'ai cédé comme un autre, Vous me les avez faits.
J’étais jeune et voulais aimer. J’avais la fièvre Des sens impérieux.
Des femmes ont passé, le sourire à la lèvre Et l’amour dans les yeux.
Pouvais-je donc, alors qu’elles se sont données, Prévoir ce lendemain?
Et pourquoi semiez-vous de fleurs empoisonnées Le bord de mon chemin ?
— Vous ne défendrez point que l’homme qui s’égare Revienne sur ses pas,
Et q u’ ici-bas le mal accompli se répare.
Cela ne se peut pas !
Nont — Je redeviendrai maître de ma pensée Et de mon souvenir;
Et, lorsque enfin sera toute trace effacée.
Qui pourrait les ternir,
OLIVIER
A ses pieds, attendant que son regard y tombe,
Je mettrai, quelque jour,
Comme un pâtre à genoux présente une colombe, Mon pur et jeune amour.
L’hivervient à grands pas. C’est le soir; le vent souffle.
...Le vieux père lisait, en chauffant sa pantoufle Au foyer, rallumé pour la première fois.
Suzanne, au piano, laissait suivre à ses doigts Le caprice tournant d’une valse allemande,
Ou bien, lorsque Olivier en faisait la demande, S’interrompait afin de jouer un motif Où Chopin soupirait son ennui maladif.
Dehors on entendait la bise monotone
Gémir dans les rameaux dépouillés par l’automne;
Mais Olivier n’avait nulle tristesse au cœur :
Des mauvais souvenirs il se croyait vainqueur;
Il avait reconquis son calme de naguère.
Or un de ses amis, qui se trouvait au Caire
OLIVIER
Et lui voulait de loin donner un souvenir,
Dans l’exil d’Olivier avait fait parvenir Un présent, justement arrivé de la veille.
Le coffre égyptien, délicate merveille,
Exhalant doucement son parfum de sérail, Laissait voir des sequins, des perles, du corail, Grand ouvert sur la table; et l’ivresse physique One lui donnaient l’odeur exquise et la musique, Et l’éclat d’or joyeux des bijoux d’Orient, Enchantaient le poète heureux et souriant.
Il faisait ruisseler aux lueurs des bougies Les perles, regardait les vieilles effigies,
Maniait un collier, essavait un anneau,
Lorsqu’en apercevant Suzanne au piano,
Dans l’ombre qu’éclairait sa blonde chevelure, Olivier lui voulut donner cette parure.
Il vint près du vieillard.
« C’est bien peu m’acquitter; Mais Suzanne pourtant devrait bien accepter Ces choses du Levant, ou du moins quelques-unes. Ces bagatelles-ci sont faites pour les brunes ;
Mais tout lui sied si bien ! Laissez-moi le plaisir De la voir essayer elle-même et choisir. »
OLIVIER
Le bonhomme d’abord refusa,
« Non, j’insiste,
Dit Olivier. Ce sont des bibelots d’artiste,
Des objets sans valeur, à peine des bijoux.
J’ai passé, mon ami, quatre longs mois chez vous, Et c’est un peu mon droit d’ami de la famille De faire ce petit présent à votre fdle. »
C’était juste, et le père à la fin consentit En souriant.
Suzanne, elle, n’avait rien dit;
Mais son merci d’enfant et sa rougeur d’oreilles, Quand Olivier lui mit dans les mains ces merveilles, Dénoncèrent sa joie et son désir caché.
Dans un coin du salon était une Psyché.
Suzanne, rejetant sa mante de dentelle,
Vint, afin d’essayer les bijoux, devant elle;
Et dans la grande glace où l’enfant se mirait Olivier put la voir comme dans un portrait.
Quand elle eut mis, avec un sourire de joie,
Le petit fez mignon et la veste de soie Dont l’or du filigrane égayait le fond vert,
Chargé de bracelets ses deux bras, et couvert
OLIVIER
De colliers de sequins son front et son corsage,
L’œil brillant, un éclair d’orgueil sur le visage, Heureuse d’être ainsi plus belle et de le voir Et, sans se retourner, parlant dans le miroir,
Elle eut pour le jeune homme un regard de coquette Et, sans timidité, s’adressant au poète D’un ton libre et léger dont il fut tout saisi,
Elle lui dit :
ce Comment me trouvez-vous ainsi? »
Il frémit. — Sa mémoire, en son cruel caprice, Évoquait tout à coup devant lui cette actrice Dont il avait été jadis six mois l’amant.
Elle avait à peu près ce même ajustement Et devait se montrer dans un rôle d’almée,
Le soir où, dans sa loge étroite et parfumée,
Il fumait un cigare, assis dans un fauteuil.
C’était le même geste et le même coup d’œil,
C’était la même voix hardie et dégagée,
Quand la comédienne, après s’être arrangée Et sans cesser de faire au miroir les yeux doux,
Avait dit :
« Olivier, comment me trouvez-vous? »
Par un effort d’esprit aigu jusqu’au supplice,
OLIVIER
Olivier se revit dans l’étroite coulisse,
Sentant la cave humide et la poudre de riz,
Où les comédiens aux visages flétris,
Derrière le portant tout placardé d’affiches,
En attendant leur tour, rajustent leurs postiches. Il suivit les détours compliqués du couloir,
Il entra dans la loge où, devant le miroir,
Trament le pot de fard et la patte de lièvre ;
Et, sous le gaz qui siffle et qui donne la fièvre,
Il reconnut, debout dans le rayon blafard, L’actrice, les seins nus et belle sous son fard, Qu’ajuste d’une main empressée et que touche L’habilleuse avec des épingles dans la bouche.
Il eut comme un dégoût de ces jours anciens Où, chaque soir, assis près des musiciens,
Il écoutait jouer la même comédie.
Il revit en un mot cette folle étourdie Qui riait aux éclats et vivait sans soucis Dans le luxe indigent de ses meubles saisis,
Mêlait dans un tiroir les protêts et les rôles,
Au théâtre embrassait et tutoyait des drôles, Engageait pour souper quelque parure en or,
Et qui l’avait enfin quitté pour un ténor.
La vision s’enfuit ainsi qu’un éclair brille.
OLIVIER
Il n’avait sous les yeux que cette jeune fille, Rougissant de plaisir sous l’éclat des bijoux.
« Suzanne, gardez-les ! dit-il, ils sont à vous;
Et je suis trop content que ce cadeau vous plaise. »
Puis, brusquement, donnant pour prétexte un malaise, Il sortit en fermant les portes avec bruit,
Remonta dans sa chambre, et, tout seul dans la nuit, Il laissa, succombant de tristesse et de rage,
Éclater ses sanglots comme éclate un orage.
Ainsi, voilà le but où je suis arrivé :
L’hallucination, et demain la folie !
Déborde, ô pauvre cœur ! ô coupe trop remplie !
Et pleure jusqu’au sang ton beau rêve achevé !
Meurs, ô suprême espoir qui me restais dans l’àme! Meurs, ô dernier foyer de pur et chaste amour,
Qui dans moi pâlissais et brillais tour à tour Comme au vent se relève et se courbe une flamme !
■ICO
OLIVIER
Meurs ! pour les souvenirs il n’est pas de Léthé; Meurs ! car les vieux remords sont exacts et fidèles Ainsi que la marée et que les hirondelles,
Et tout baiser mauvais vibre une éternité!
Je ne veux plus la voir ! Oui, je veux fuir Suzanne. Mon regard lui devient un outrage odieux, Puisqu’il ose évoquer dans le ciel de ses yeux L’âme d’une adultère ou d’une courtisane.
Je ne veux plus la voir ! Et, d’amour éperdu,
De sa vue, hier encor, je faisais mon délice;
Ainsi qu’un condamné, le matin du supplice,
Je jette et trouve amer le pain où j’ai mordu.
— Mais l’aimais-je après tout? C’est l’erreur éternelle D’un cœur dont s’est toujours assouvi le désir.
Non ! mais l'illusion que je n’ai pu saisir,
Mais l’amour pur, voilà ce que j’aimais en elle.
Navré, mais sans regrets, je m’en vais donc d’ici.
Je ne la pleure pas, je pleure sur moi-même.
Je ne crois pas non plus que la simple enfant m’aime; Et peut-être, vraiment, tout est-il mieux ainsi!
Parce que plus d’un front de folle ou de coquette S’est caché dans mon sein d’un air tendre et honteux, M’eût-elle aimé? Pourquoi? Pour mes lauriers douteux? Pour ma gloire d’un jour? Pour ce nom de poète?
Qui sait? J’aurais été peut-être son martyr?
Peut-être se fût-elle à quelque autre donnée? Peut-être, un beau matin de sa vingtième année, L’aurais-je vue, au bras d’un jeune homme, partir?
Elle heureuse par lui, lui tout enivré d’elle,
Je les aurais vus fuir dans leur rêve enchanté,
Ainsi qu’un conquérant par un fleuve arrêté Voit deux libres oiseaux le franchir d’un coup d’aile!
— Elle, m’aimer ! Qui sait si même elle y songea?
Mon départ ne saurait troubler son âme blanche.
A peine voyons-nous tressaillir une branche Lorsque vient de tomber le nid qui s’y logea.
L’oubli suivra l’adieu. Du miroir de ses rêves Mon nom s’effacera sans rien laisser d’amer,
Tel que ces pas empreints des pêcheurs que la mer Efface chaque jour sur le sable des grèves.
Elle oublîra! Mais moi, l’oublîrai-je ? Hélas! non J’emporte en la quittant la douleur immortelle De n’être plus naïf, pur, jeune et digne d’elle;
Et ma voix tremblera quand je dirai son nom.
Rien ne fera pâlir, ni le temps ni l’absence,
Ce souvenir, pour moi si cruel désormais,
De l’enfant qui m’a mis au cœur, et pour jamais. L’affreux, le dévorant regret de l’innocence !
Il me suivra toujours! La femme que demain Jettera dans mes bras l’amère destinée,
En me parlant d’amour sera tout étonnée De me voir soudain fondre en larmes sur sa main
Et ses baisers viendront raviver mon envie,
Mon désespoir profond de ne connaître pas Le seul bonheur que l’homme ait peut-être ici-bas Avoir le même amour pendant toute sa vie!
Olivier doit partir le lendemain matin ;
Et, près des grands tilleuls dépouillés du jardin Sur qui, bleuâtre et froid, le clair de lune plane, Silencieux, il marche à côté de Suzanne,
Quand celle-ci, laissant son pas se ralentir, Longuement le regarde, et dit :
« Pourquoi partir? »
Il s’arrête à ce mot; et quand la jeune fdle,
Fixant sur lui des yeux où la tristesse brille,
Bien douloureusement a répété :
« Pourquoi? »
Il lui prend les deux mains et dit :
« Oubliez-moi!
Oubliez-moi, Suzanne, et pour toujours! Qu’importe Le vent capricieux qui passe et qui m’emporte?
Si je vous disais tout, je vous ferais pitié.
OLIVIER
Oubliez-moi! cela vaut mieux. Mon amitié
Ne peut pas dans votre âme, encor presque enfantine,
Avoir déjà poussé tellement sa racine
Que vous deviez beaucoup souffrir en l’arrachant
Comme une mauvaise herbe éclose dans un champ.
Faites-le, vous disant que cette herbe sauvage
Aurait dans votre cœur fait un mortel ravage.
Perdez tout sentiment pour moi, sans nul regret,
Et même maudissez celui qui l’inspirait.
Dites-vous que je suis un ingrat, un frivole,
Que je quitte ce toit comme l’oiseau s’envole De l’arbre où tout l’été s’est abrité son nid.
La raison qui bien loin de vos yeux me bannit, Suzanne, ne cherchez jamais à la comprendre.
Pour moi ne conservez rien de bon, rien de tendre; Et si mon souvenir persiste, oui, s’il le faut,
Pauvre enfant, que ce soit de la haine plutôt!
Car si j’avais troublé votre exquise innocence,
Si vous deviez souffrir demain de mon absence Et ne pas m’oublier comme on oublie un mort,
Ce serait dans ma vie un éternel remord.
Adieu! Je ne puis pas en dire davantage. ))
Un nuage
Il la. tenait toujours par la main.
Passa devant la lune, et tout devint obscur. Pourtant l’air était calme, et, dans le sombre azur, Où les sepi diamants épars de la Grande Ourse Vers le septentrion accomplissaient leur course, Régnait tant de silence et de sérénité Qu’on aurait pu se croire en une nuit d’été.
Mais tout à coup, ainsi qu’au début d’un orage,
Le poète sentit sur sa main sans courage Où Suzanne laissait la sienne, doux fardeau, Tomber une brûlante et lourde goutte d’eau.
Fuis, malheureux! Le temps est long, le monde est vaste. Fuis! Et pour oublier l’heure à jamais néfaste Où naquit dans ton sein le remords étouffant D’avoir troublé la paix de cette pure enfant,
Insensé, plonge-toi dans toutes les ivresses!
Pars! change de climat et change de maîtresses;
Le secret d’oublier que tous veulent en vain,
Cherche-le dans l’amour, dans le jeu, dans le vin; Tâche de t’étourdir enfin, et cours le monde.
Dans les flots des cheveux dénoués d’une blonde,
Tu pourras rafraîchir parfois ton front pâmé En respirant cet or fluide et parfumé;
Assis au tapis vert d’où la dame de pique Darde sur le joueur son œil microscopique,
IGG
Tu pourras t’absorber un instant dans 1 émoi De voir un monceau d’or s’élever devant toi;
Sur la table en désordre où coulent les bougies,
Tu pourras, t’accoudant à la fin des orgies,
Noyer dans les vins noirs tes souvenirs amers;
Tu pourras les bercer au roulis des steamers,
Et vers les cieux nouveaux où ton rêve s’égare Les dissiper avec la vapeur d’un cigare.
Mille chemins divers s’ouvrent devant tes pas;
Va, misérable fou! pars ! mais n’espère pas Que le remords te quitte, et que jamais s’efface — Quel que soit le destin que l’avenir te fasse Et jusqu’au dernier jour de ton voyage humain — Cette larme d’enfant qui tomba sur ta main !
XYI
Il partit, les yeux secs, mais plein de rage sourde. Aux vitres du coupé, la pluie épaisse et lourde Faisait, en se brisant, couler de longs ruisseaux. Les arbres noirs montaient dans le ciel sans oiseaux. Et le feuillage mort pourrissait dans les boues.
La diligence, avec un bruit grinçant de roues, Traversait, ruisselante et d’un trot cadencé,
OLIVIER
Ce pays que naguère il avait traversé En mai, quand le printemps splendide se déploie. Mais Olivier sentait comme une sombre joie Que l’automne lui fit cet horrible retour. Prométhée en raillant excite le vautour,
Lear appelle le vent qui tourmente sa tête,
Et les désespérés demandent la tempête !
Aussi quel éclair brille en ses regards flétris Quand il entend crier enfin ce mot : Paris!
Parla sonorité de la salle d’attente.
Comme il s’installe, avec une fureur contente Et des gestes nerveux, dans le wagon souillé Infectant le cigare et le vieux drap mouillé.
— En route ! siffle donc, sombre locomotive! Ébranle-toi, train noir! et toi, chauffeur, active Le foyer rouge avec le charbon du tender,
Car le bruit furieux du lourd galop de fer Et les cris déchirants de la machine en flamme Peuvent seuls dominer l’orage de cette âme.
A Paris! à Paris! Yole, monstre trop lent!
Dans la nuit des tunnels disparais en hurlant! Qu’importe que le vent gémisse et que l’eau pleuve? Va, cours! et pour franchir le vallon ou le fleuve, Fais des ponts de métal frémir le tablier,
OLIVIER
Car ce voyageur sombre a hâte d’oublier,
De s’étourdir... Va donc, infernale machine!
— Enfin, voici là-bas les tuyaux d’une usine,
Des remparts, et plus loin, dans la brume ébauchés, Des murs, des toits fumants, des dômes, des clochers, Sous la halle aux arceaux de fer le train fait halte; C’est Paris! Olivier a sauté sur l’asphalte,
Et, grisé de douleur, de fatigue et de bruit,
Il plonge dans la ville, au tomber de la nuit.
Là, sous le gaz blafard vainqueur du crépuscule,
De toutes parts, la foule effrayante circule.
C’est l’heure redoutable où tout ce peuple a faim.
Sur le seuil des traiteurs et des marchands de vin L’écaillère, en rubans joyeux, ouvre les huîtres;
Et chez les charcutiers, sous leurs remparts de vitres, Les poulardes du Mans gonflent leurs dos truffés. L’odeur d’absinthe sort des portes des cafés.
C’est l’heure où les heureux trop rares de la vie S’en vont jouir; c’est l’heure où la misère envie! L’homme qui rit se heurte à l’homme soucieux.
Le lourd omnibus passe en roulant ses gros yeux Sur l’épais macadam qu’en jurant on traverse.
Tous se hâtent, courant dans la boue et l’averse, Ceux-ci vers leur besoin, ceux-là vers leur plaisir;
OLIVIER
Partout on voit le flot de la foule grossir;
Et l’ivrogne trébuche, et la fille publique Assaille le passant de son regard oblique.
Le pauvre qui mendie avec nn œil haineux Vous frôle; et sous l’auvent des kiosques lumineux S’étalent les journaux, frais du dernier scandale.
En un mot, c’est la rue, effrayante et brutale!
Du luxe, des haillons, de la clarté, des cris Et de la fange. C’est le trottoir de Paris!
Il plongea dans Paris, comme on se jette au gouffre; Et, depuis lors, c’est là qu’il vit, c’est là qu il soulfre, Sous un air calme et doux cachant un cœur amer, Comme un beau fruit d’automne où s’est logé le ver. C’est là qu’Olivier vit, si l’on appelle vivre Se livrer au courant qui nous prend et le suivre,
Ainsi que nous voyons une plume d’oiseau Descendre avec lenteur la pente d un ruisseau. N’importe! Olivier vit, supportant comme un autre Son chagrin. Tous d’ailleurs n avons-nous pas le nôtre/ Jamais il ne se plaint et souvent il sourit. Toutcommeun autre, il saitrépondre aux mots d’esprit Lancés après souper comme au jeu des raquettes, Derrière l’éventail amuser les coquettes,
Voir le monde, lorgner les gens à l’Opéra,
OLIVIER
Aller au bal, au club, aux eaux, et cætera.
— Le sourire survit au bonheur! Qui peut dire Cet homme malheureux, puisqu’on le voit sourire? Savons-nous quand le soir, rêveurs, nous admirons Le zodiaque immense en marche sur nos fronts, Combien dans la nature, Isis au triple voile,
La lumière survit à la mort d’une étoile,
Et si cet astre d’or, dont le rayonnement À travers l’infini nous parvient seulement Et décore le ciel des nuits illuminées,
N’est pas éteint déjà depuis bien des années?
Donc, mort à toute joie et sans espérer mieux, Olivier vit et souffre, et peut devenir vieux. Indifférent à tout ce que le sort lui laisse,
Bon par occasion ou méchant par faiblesse,
Il est pour le vulgaire un sceptique élégant. Comme on donne sa main, mais sans ôter son gant, Même au plus cher ami qui de lui le réclame Il ne dit qu’à moitié le secret de son âme;
Il jette la réserve entre le monde et lui,
Et de son désespoir ne montre que l’ennui.
Né lier, il garde encor la pudeur de sa peine.
Si parfois dans ses vers il fait, comme Henri Ileine, En ces heures de crise où tous nous faiblissons,
OLIVIER
« De ses grandes douleurs de petites chansons », Il n’y dit pas jusqu’où va sa mélancolie.
Il porte vaillamment sa douleur, et s’il plie,
C’est ainsi qu’une épée à l’acier pur et clair Et pour se relever en lançant un éclair.
Mais lorsque, tisonnant son foyer plein de cendre, Jusqu’au fond de son âme il ose encor descendre Et qu’il en voit l’espoir envolé sans retour;
Quand du temps qui lui reste à vivre sans amour Son esprit accablé mesure l’étendue,
Songeant à la derrière illusion perdue Qui fit son triste cœur à jamais se fermer,
11 voudrait bien mourir, ne pouvant plus aimer.