‹ uvres complètes de Gilbert, publiées pour la première fois, avec les corrections de l'auteur et les variantes, accompagnées de notes littéraires et historiquesChapitre 10 sur 65 · MON APOLOGIE · texte numérisé non relu

MON APOLOGIE

psaphon, à part.

Le voilà! c'est ce monstre! Oui, son œil le décèle1. Sans doute en ce bosquet il médite un libelle. J'en ai pitié.

GILBERT, à part.

Je bâille , et je ne sais pourquoi :

Quelque mauvais auteur seroit-il près de moi?

* Elle parut au mois d'avril de 1778, et eut dans l'espace de six semaines jusqu'à quatre éditions. Les trois premières diffèrent très peu entre elles; mais la dernière se distingue par des corrections précieuses. — Dans cette seconde satire, Gilbert s'attache à justifier ce genre de poésie en général , et son premier essai en particulier; ce qui amène de nouveaux tableaux des vices du siècle, et de nouveaux traits satiriques contre les auteurs contemporains. On sait que Boileau a traité ce sujet admirablement daus la satire à son esprit. Gilbert en a suivi le plan, avec cette différence que le premier, après avoir défendu ses satires, consent à s'en dédire pour calmer ses ennemis, et fait en très beaux vers une rétractation ironique : notre poète maintient au contraire, avec fierté, d'un bout à l'autre de sa pièce, ce qu'il a dit auparavant des hommes et des choses de son temps. Quant à l'exécution, Gilbert rappelle rarement la touche fine du maître, ma*s il a plusieurs morceaux brûlants d'énergie.

1 Variantes des trois premières éditions :

PSAPHON

C'est ce monstre !

5o SATIRE IL

psaphon, à part.

Parlons -lui...

GILBERT, à part.

C'est Psaphon ! c'est lui-même ! il s'avance L'ennui qui m'environne annonçoit sa présence. Où fuir? de ses discours comment me garantir?

PSAPHON

Jeune homme! écoutez-moi ; je veux vous convertir.

GILBERT

S'il faut vous écouter, j aime encor mieux vous lire. Vous me calomniez , et blâmez la satire? Vous êtes philosophe?

PSAPHON

Oui, j'en fais vanité ', Et mes écrits moraux prouvent ma probité. Fameux par ses talents que la Russie honore , Psaphon par ses vertus est plus célèbre encore ;

GILBERT

Qu'entends-je ?

PSAPHON

Ouij son œil le décèle , C'est lui-même : sans doute d médite un libelle.

GILBERT

C'est un mauvais auteur, hâtons-nous de sortir *.

' Dans cette harangue plaisante, que Psaphon adresse au censeur, chaque vers fait allusion à quelque anecdote. (Fr. le fils.)

La troisième édition porte , et je crois le sentir. L'auteur fit cette correction sur l'observation de Fréron le fils, que l'hémistiche hâtons-nous de sortir n'étoit point assez piquant. ÎNIais il ne tarda pas à s'apercevoir que sa correction n'étoit pas heureuse non plus , et il finit par changer tout le commencement de la satire.

SATIRE IL 5i

Je ne me flatte point : mais vous, dont les clameurs * D'un nouvel âge d'or osent noircir les mœurs , Et qui, des vrais talents déchirant la couronne, Diffamez des auteurs qui n'offensent personne 2 ; De la religion soldat déshonoré, Vous qui croyez en Dieu dans un siècle éclairé, Gilbert, de votre cœur savez- vous ce qu'on pense3? Hypocrite, jaloux, cuirassé d'impudence4,

1 Variante des trois premières éditions :

Mais vous dont l'insolence , en des vers imposteurs, De cet âge innocent osa noircir les mœurs.

Cette expression, âge innocent, a été critiquée par La Harpe. « M. Gilbert, dit-il, a trouvé commode de se mettre en tête un « adversaire maladroit et même imbécile, qui lui reproche d'avoir « noirci les mœurs de cet âge innocent. Un philosophe peut croire « le dix-huitième siècle meilleur qu'un autre, mais il y a quelque « simplicité à le croire innocent. » C'est peut-être cette critique qui a déterminé l'auteur à changer ces deux vers ; mais sa nouvelle leçon laisse encore à désirer. Je ne me flatte point n'est qu'une cheville.

2 Variante des trois premières éditions.

Offensez des auteurs qui n'offensent personne.

3 Boileau a dit dans sa neuvième satire :

Mais savez-vous aussi comme on parle de vous?

4 « Ce dialogue, dit La Harpe, n'est pas dans les convenances « ordinaires ; et à moins que M. Gilbert ne tious assure qu'on lui a « dit en face et publiquement qu'il étoit hypocrite , jaloux , cuirassé «d'impudence, et déshonore', on trouvera la vraisemblance poé- « tique un peu blessée. Il faut absolument que la vérité vienne ici « au secours de la fiction; et, dans tous les cas, l'on aura toujours peine à comprendre qu'un homme avoue au public qu'il se « méprise assez lui-même pour supposer qu'on lui tienne ce ïan-

C'est ainsi qu'on vous peint ■ ; votre méchanceté

Donna seule à vos vers quelque célébrité,

Et l'oubli cacheroit votre muse hardie 2

Si vous n'aviez médit de l'Encyclopédie.

Encor si , démasquant les prêtres , les dévots ,

Vous lanciez contre Dieu quelqu'un de nos bons mots 3,

Peut-être on vous pourroit pardonner la satire :

u gage , ou qu'on le méprise assez pour le lui tenir en effet. Ce n'est « pas ainsi que parle Boileau dans sa neuvième satire. On y voit un « honnête homme qui se respecte assez lui même , qui avoue qu'on « peut lui reprocher son penchant à la médisance, mais qui sent « qu'on ne peut lui imputer des motifs bas, ni attaquer son ca- « ractère et ses mœurs. »

Cette remarque se ressent de l'humeur de La Harpe contre Gilbert. Il faut d'abord considérer que Psaphon ne parle pas ici en son nom, que c'est l'opinion d'autrui qu'il expose. D'ailleurs ce philosophe ne pouvoit-il pas se flatter ou d'effrayer Gilbert, ou même de s'insinuer dans sa confiance, en l'avertissant des reproches injustes que lui attiroit son humeur satirique? Tout ce que La Harpe eût pu dire, c'est que des inculpations aussi fortes n'étoient propres qu'à aigrir le satirique, et à faire rompre brusquement l'entretien. Au reste , la noble confiance avec laquelle Gilbert a publié les injures dont ses adversaires le gratifioient prouve qu'il les méprisoit souverainement.

' Variante des trois premières éditions :

Vous ne l'ignorez pas, votre méchanceté...

2 M. de Sai ;t-Pavin, ayant à se plaindre de Boileau, qui l'avoit cité peu honorablement dans une de ses satires, fit contre lui une pièce de vers, où se trouvoient ceux-ci :

S'il n'eût mal parlé de personne , On n'eût jamais parlé de lui.

3 Variante des trois premières éditions :

Vous diffamiez leur Dieu par d'utiles bons mots.

Lorsqu'on médit de Dieu, sans crime on peut médire. Mais toujours critiquer en vers pieux et froids, Sans daigner seulement endoctriner les rois, Sans qu'une fois au moins votre muse en extase Du mot de tolérance attendrisse une phrase; Blasphémer la vertu des sages de Paris ; De la chute des mœurs accuser leurs écrits ; Tant de fiel corrompt-il un cœur si jeune encore! Infortuné censeur, qu'un peu d'esprit décore *, Que vous a donc produit votre goût si tranchant? Vous payez cher l'honneur de passer pour méchant. A-t-on vu votre muse, à la cour présentée, Pour décrier les rois , du roi même rentée? Peut-on citer un duc qui soit de vos amis? Parmi vos protecteurs comptez-vous un commis? Vend-on votre portrait? Quel corps académique2

' « Décore (c'est de nouveau La Harpe qui parle) rime bien riche- « ment à encore; mais quand on a vu et lu Gilbert, on trouve « assez plaisant de le voir décoré d'un peu desprit. Il y a de quoi « rire de cette décoration qu'il se donne à lui-même. Peut-être « est-ce une faute d'impression, et faut-il lire, que peu d'esprit « décore. Ge qui pourroit le faire croire, c'est qu'un moment au- « paravant on lui dit que l'oubli cacheroit sa muse s'il n'avoit « pas médit de l'Encyclopédie. Or un homme décoré d'un peu d'esté prit pourroit se passer de cette grande ressource. » Mais où est le bon sens de La Harpe ? Assurément Gilbert pouvoit, sans trop d' amour-propre , se croire un peu d'esprit; et, tout en lui rendant justice à cet égard, son interlocuteur a pu oser lui dire ce que Saint -Pavin n'avoit pas craint de dire de Boileau. Est-ce que la célébrité est acquise à tout homme d'esprit?

2 « Je suis obligé en conscience, dit encore La Harpe, de « prendre pour moi ce vers emprunté de la vieille prose de la dé-

Vous a pensionné dun prix périodique?

Des quarante immortels journaliste adoptif , Etes-vous du fauteuil héritier présomptif1 ? Quelle bourgeoise enfin, quelle actrice opulente2, De la cour des neuf sœurs tapissière obligeante, De ses présents discrets meubla votre Hélicon, Et vint avec respect visiter votre nom ?

« funtc Année littéraire , et l'une des plus fortes plaisanteries de « feu M. Fréron, l'un des plus forts plaisants de France. Je vois « qu'il y a communauté de biens entre les auxiliaires du même «parti. Je conçois encore que M. Gilbert, qui a concouru trois « fois pour le prix de poe'sie, n'ait pas été pensionné. Mais les « pièces sont sous les yeux du public, ou du moins dans la bou- « tique du libraire, et l'on peut voir si l'académie est blâmable de « n'avoir pas pensionné M. Gilbert. »

1 Après ce vers, on lit, dans les trois premières éditions, les quatre suivants :

Aux cris religieux d'un parterre idolâtre,

En face de vous-même , au m. lieu du théâtre ,

Jamais en effigie, assis sur un autel,

Vous a-t-on couronné d'un laurier solennel?

Ces vers faisoient allusion au couronnement de Voltaire, qui eut lieu à la Comédie françoise, le 3o mars 1778, à l'occasion de la sixième représentation d'Irène. La Harpe voulut y voir quelque prétention de la part de Gilbert aux mêmes honneurs, et là-dessus il fit entendre à l'auteur qu'il étoit difficile de le satisfaire. Ce fut probablement pour oter tout prétexte à de telles suppositions, que notre poète retrancha ces vers de cette tirade dans sa quatrième édition; mais il les employa plus loin, avec quelques changements fort heureux.

a Variante des trois premières éditions :

. . . discrète , Plaignant la nudité de votre humble retraite, De ses dons clandestins meubla votre Apollon.

Tout le monde vous fuit; votre ami, dans la rue , N'osant vous reconnoître, à peine vous salue. Jamais à vous chanter un poète empressé De petits vers flatteurs ne vous a caressé; Et jamais, comme nous, en bonne compagnie, On ne voit chez les grands souper votre génie 1 . Dans nos doctes cafés par hasard entrez-vous2 , L'un vous montre du doigt, l'autre sort en courroux; Chacun, vous dénonçant à la haine publique3, Se dit : Fuyez cet homme , il mord, c'est un critique. Mais, de tant de mépris méchamment consolé, Vous sifflez l'univers dont vous êtes sifflé. Croyez-moi: laissez-nous vivre et penser tranquilles ;

Quelle aisance, quelle harmonie dans le morceau qu'on vient de lire ! quelle variété de coupes! attendrisse une phrase; pensionné d'un prix; héritier présomptif du fauteuil ; caressé de petits vers; on ne peut nier que ces expressions ne soient heureusement trouvées, et n'appartiennent à Gilbert. (Fr. le fils. )

Les cafés Procope et de la Régence étoient alors le rendezvous des hommes de lettres.

3 Variante des deux premières éditions :

Le voilà, dit l'auteur, et l'auteur lui réplique : Gardez-vous de cet homme; il mord, c'est un critique.

Variante de la troisième édition :

Chacun vous insultant d'un œil philosophique.

Régnier a dit , satire xn ,

« Fuyez ce médisant ; « Fâcheuse est son humeur, son parler est cuisant. »

Et Roileau, satire ix,

« Gardez-vous, dira l'un, de cet esprit critique; * On ne sait bien souvent quelle mouche le pique. »

Sur d'utiles sujets rimez des vers utiles ,

Chantez les douze mois l, prêchez sur les saisons2;

Égayez la morale en opéra-bouffons 3 ;

Que vos nobles talents 4 s'élèvent jusqu'aux drames 5,

Et sur l'agriculture attendrissent nos dames6.

Votre jeune Apollon, qui n'a point réussi 7,

Dans la satire encor ne peut être endurci;

Un jour vous pleurerez d'avoir trop osé rire :

Cessez de critiquer...8

1 Allusion au poème des Mois, par Roucher.

2 Allusion au poëme des Saisons, dont il est déjà question dans la satire du dix-huitième siècle: voyez page 43-

3 Allusion aux comédies mêlées de chant, ou opéra -comiques de Marmontel, dont le principal attribut est une morale pure, jointe à une agréable versification.

4 Variante des deux premières éditions :

Élevez désormais vos talents jusqu'aux drames , Et sur l'agriculture attendrissez nos dames.

5 «La comédie est belle , et le drame est divin , » dit Gilbert , dans la satire précédente. Voyez la note i de la page 35.

6 Allusion au poëme de l'Agriculture, par Rosset.

7 La Harpe observe que c'est raisonner étrangement que d'accorder à un homme quelque célébrité, et de lui dire ensuite qu'il n'a point réussi ; mais il est à remarquer que , suivant Psaphon , la célébrité de l'auteur n'est due qu'à sa méchanceté; et l'on peut, au reste, devenir célèbre sans avoir réussi. (Fit. le fils. )

8 RoileauN, dans sa satire ix:

Eu ce hardi métier La peur plus d'une fois fit repentir Régnier. Quittez ces vains plaisirs dont l'appât vous abuse ; A de plus doux emplois occupez- votre muse.

Et auparavant dans la satire vu :

Et tel mot , pour avoir réjoui son lecteur, A coûté bien souvent des larmes à l'auteur.

GILBERT

Eh î cessez donc d'écrire.

Tant qu'une légion de pédants novateurs Imprimera l'ennui , pour le vendre aux lecteurs , Et par in-octavo publiera l'athéisme, Fanatiques criant contre le fanatisme; Dussent tous les commis, à vos muses si chers, De leur protection déshériter mes vers ; Quand même des catins la colère unanime M'ôteroit à jamais l l'honneur de leur estime , Et qu'enfin mon courage auroit plus de censeurs Que les sages du temps n'ont de sots défenseurs; Appelez-moi jaloux , froid rimeur, hypocrite ; Donnez-moi tous les noms qu'un sophiste mérite ; Je veux, de vos pareils ennemi sans retour, Fouetter d'un vers sangla nt ces grands hommes d'un jour 2 . Philosophe, excusez ma candeur insolente3; Je crois, plus je vous lis , la satire innocente. Quoiqu'on blâme le vice , on peut avoir des mœurs ,

Variante des trois premières éditions :

Sans pitié m'ôteroit...

2 Fouetter d'u?i vers est, selon La Harpe, un intolérable abus de figures. Il devoit dire plutôt que c'est un de ces traits qui séparent le poète du troupeau des rimeurs.

3 « C'est la première fois, dit La Harpe, qu'on a si bizarrement « accouplé deux mots dont l'un exprime ce qu'il y a de plus ai- « mable, et l'autre ce qu'il y a de plus odieux. » Ce rapprochement ne nous paroît pas si vicieux. Ici Gilbert s'exprime ironiquement ; il dit au philosophe Psaphon : Excusez cette candeur que vous et vos amis appellent de l'insolence.

Et Ton n'est point méchant pour berner des auteurs Auriez-vous seuls le droit de critiquer sans crime? Vous vantez l'écrivain dont l'audace anonyme , Interrogeant les rois, sur leur trône insultés, Leur dit obscurément de lâches vérités ; Et vous osez noircir celui dont la franchise D'un parti de pédants démasque la sottise 2, Qui d'un style d'airain flétrit ces corrupteurs, Et signe hardiment ses vers accusateurs I Eh! quel autre intérêt peut dicter ses censures , Qu'un généreux désir de voir les mœurs plus pures Refleurir sur nos bords de vertus dépeuplés, Et nos froids écrivains, au bon goût rappelés, Orner d'un style heureux une saine morale, De leurs partis rivaux étouffer le scandale , Et, l'un de l'autre amis, noblement s'occuper De mériter la gloire , et non de l'usurper? Parlez ; au bien public s'immolant par malice, Vengeroit-il le goût, proscriroit-il le vice, Pour l'étrange plaisir de perdre son repos, D'être gratifié de la haine des sots , Doté sur vos journaux d'une rente d'injures, Ou clandestinement diffamé par brochures? Non ; s'il fait dans ses vers parler la vérité , C'est qu'au fond de son cœur sa franche probité

1 Boileau a dit, satire ix :

Quoi ! pour un maigre auteur que je glose en passant , Est ce un crime , après tout, et si noir et si grand?

2 Variante des trois premières éditions :

Fait aux pédants du siècle une guerre permise.

Ne sait point retenir la haine vertueuse Que porte au vice heureux l'équité courageuse , Et cette impatience et ce loyal mépris Que tout mauvais auteur inspire aux bons esprits. A la satire enfin quel poète fidèle, Vengeur de la vertu , n'en fut pas le modèle? Perse, qui vécut chaste, en mérita le nom. Rappelez-vous ' Gondé, Colbert, et Lamoignon, Et toute cette cour de héros ou de sages Que Boileau pour amis obtint par ses ouvrages : Interrogez leur cendre; et, du fond des tombeaux, Leur cendre véridique, honorant Despréaux, Justifiera son art que vous osez proscrire, Et ses mœurs, de son siècle éternelle satire. Disciple , jeune encor, de ces maîtres fameux, Sans gloire, et cependant calomnié comme eux, Je pourrois au mensonge opposer pour défense L'estime de Crillon2, ma vie, et le silence; Mais je veux vous confondre, et voici mes forfaits: Ma muse, je l'avoue, amante des hauts faits, Pour rappeler mon siècle au culte de la gloire, De sa honte effrontée osa tracer l'histoire. O douleur, ai-je dit, ô siècle malheureux!

1 Variante des trois premières éditions : Là reposent...

a M. l'abbé de Crillon, frère de M. le duc de Crillon- Mabon, et connu dans la république des lettres par des ouvrages où la diction la plus élégante s'allie aux profondeurs de la plus saine philosophie. Ce fut lui dont le suffrage et les bienfaits île cessèrent d'encourager le talent poétique de Gilbert. ( Note de l'édition de 1 788.)

D'une morale impie ô régne désastreux ! Le crime est sans pudeur, l'équité sans courage, Et c'est de la vertu qu'on rougit dans notre âge. Visitons nos cités ' : hélas ! que voyons-nous Qui de l'homme de bien n'allume le courroux? L'athéisme, en déserts convertissant nos temples; Des forfaits dont l'histoire ignoroit les exemples ; De célèbres procès , où vaincus et vainqueurs Prouvent également la honte de leurs mœurs; Tous les rangs confondus et disputant de vices; Le silence des lois, du scandale complices '2. Peindrai-je ces vauxhalls , dans Paris protégés , Ces marchés de débauche, en spectacles érigés, Où des beautés du jour la nation galante, Des sottises des grands à l'envi rayonnante, Promenant ses appas , par la vogue enchéris, Vient, en corps, afficher des crimes à tout prix ; Où parmi nos sultans la mère va 3 répandre Sa fille vierge encor, qu'elle instruit à se vendre , Jeune espoir des plaisirs d'un riche suborneur, Qui cultive à grands frais son futur déshonneur? Par-tout scandalisée 4 et par-tout méconnue ,

1 Voyez avec quel art l'auieur lie à son sujet l'énumération rapide des vices du siècle. ( Fr. le fils. )

2 Ce vers offre une pensée forte , exprimée avec vigueur et précision. (Fr. le fils.)

3 Variante des deux premières éditions :

. . . court...

4 Variante des trois premières éditions :

Mais par-tout affligée... .

SATIRE II. 6t

La pudeur ne sait plus où reposer sa vue;

Et l'opprobre , et le vice , et leur prospérité ,

Blessent de toutes parts sa chaste pauvreté.

La fille d'un valet, dont l'honnête misère l

Fut séduite aux appas du crime qu'on tolère ,

Par un grand dérobée aux soupirs des laquais ,

Long- temps obscurs fermiers de ses obscurs attraits.

Possède ces hôtels dont la pompe arrogante

Reproche à la vertu sa retraite indigente :

Bientôt, par la fortune échappant au mépris2,

On verra sa beauté, fameuse dans Paris,

Au sein de Paris même , encor plein de sa honte,

Épouser les aïeux d'un marquis ou d'un comte,

Armorier son char de glaives , de drapeaux ,

Et se masquer d'un nom porté par des héros.

Et n'imaginez pas que sa richesse immense

Ait de son fol amant dévoré l'opulence ;

Qu'il soit , pour expier sa prodigalité ,

Réduit à devenir dévot par pauvreté :

Variante des trois premières éditions :

La fille d'un valet qu'entraîna dans le crime Le Spectacle public des respects qu'il imprime.

« On ne sait, disoit le Journal de Paris , du 24 avril 1778 , si c'est « le valet ou îe crime qui inspire du respect. » C'est probablement d'après cette observation que l'auteur a changé ces deux vers.

2 Variante des deux premières éditions :

Bientôt de sa beauté , fameuse dans Paris, Vous verrez la fortune échappée au mépris.

Le même Journal de Paris et Y Année littéraire trouvèrent ces deux vers embarrassés et obscurs, et engagèrent l'auteur à les chauffer.

L'état volé paya ses amours printanières , L'état jusqu'à sa mort paiera ses adultères. Tous les jours daus Paris , en habit du matin , Monsieur » promène à pied son ennui libertin. Sous ce modeste habit déguisant sa naissance, Penthiévre quelquefois visite l'indigence, Et, de trésors pieux dépouillant son palais, Porte à la veuve en pleurs de pudiques bienfaits 2 : Mais ce voluptueux, à ses vices fidèle, Cherche pour chaque jour une amante nouvelle. La fille d'un bourgeois a frappé sa grandeur ; Il jette le mouchoir à sa jeune pudeur : Volez, et que cet or, de mes feux interprète , Coure avec ces bijoux marchander sa défaite; Qu'on la séduise. Il dit: ses eunuques discrets, Philosophes abbés , philosophes valets ,

1 Variante de la première édition :

Un fat promène..,

8 L'emploi de cette épithète n'est pas du goût de La Harpe. « On dit bien (ce sont ses paroles) qu'il y a une sorte de pudeur « dans la bienfaisance, parceque le mot de pudeur, dans notre « langue, ne se borne pas à la chasteté : mais pudique est tout « différent; il n'est point le synonyme de modeste , il ne se dit ja- « mais que dans le sens de chaste. » Fréron le fils répond que c'est auss: dans le sens de chaste que ce mot est employé ici. « Gilbert, « dit-il, oppose au portrait du marquis voluptueux, qui va, l'or « à la main , chercher chaque jour des amantes nouvelles , la « peinture d'un prince vertueux , qui visite en secret la veuve in- «digente, mais dont les bienfaits ne sont souillés par aucune « vue criminelle : contraste touchant et digne du pinceau d'un « peintre ! »

Intriguent, sèment For, trompent les yeux d'un père; Elle cède , on l'enlève : en vain gémit sa mère ; Échue à TOpéra par un rapt solennel , Sa honte la dérobe au pouvoir paternel K Cependant une vierge aussi sage que belle Un jour à ce sultan se montra plus rebelle ; Tout Fart des corrupteurs auprès d'elle assidus Avoit, pour le servir, fait des crimes perdus. Pour son plaisir d'un soir, que tout Paris périsse! Voilà que dans la nuit, de ses fureurs complice, Tandis que la beauté victime de son choix Goûte un chaste sommeil sous la garde des lois , Il arme d'un flambeau ses mains incendiaires ; Il court, il livre au feu les toits héréditaires Qui la voyoient braver son amour oppresseur, Et l'emporte, mourante, en son char ravisseur 2.

1 Par un abus né de la corruption des mœurs de la capitale, lorsqu'une femme vouloit se soustraire à l'empire de son mari, une fille à l'autorité de son père ou de sa mère, elle se faisoit inscrire sur la liste des fdles de l'Opéra; et, sans avoir aucun talent ni aucune disposition pour le théâtre , elle devenoit libre de vivre dans le désordre , sans que la police pût avoir inspection chez elle à cet égard, et la faire retourner sous la puissance de ceux de qui elle dépendoit. Louis XVI, instruit de cet abus , et voulant rétablir, autant qu'il est possible dans une grande ville, le bon ordre et l'honnêteté des mœurs, abolit ce règlement détestable.

« A l'Opéra par un rapt, dit La Harpe , dérobe au pouvoir pa- « ternel: en deux vers voilà-t-il assez dV? Et ces quatre rimes en el « et en elle, solennel, paternel, belle, rebelle, sont-elles faites pour « flatter l'oreille ? Faire des crimes perdus, est de la prose plate : « perdre ses crimes auroit été poétique et élégant. Que tout Paris «périsse: cet hémistiche déchire l'oreille. Voila que dans la nuit,

Obscur, on l'eût flétri d'une mort légitime: Il est puissant, les lois ont ignoré son crime.

Mais de quels attentats, nés d'infâmes amours, N'avons-nous pas souillé l'histoire de nos jours? Quel siècle doit rougir de plus de parricides? Plus d'empoisonnements , de fameux homicides , Ont-ils jamais lassé le glaive des bourreaux? Dans toutes nos cités j'entends les tribunaux Sans cesse retentir de rapts et d'adultères; Je ne vois plus qu'époux rendus célibataires ; Le suicide enfin, raisonnant ses fureurs, Atteste par le sang le désordre des mœurs.

Tels furent mes discours ; mais lorsque mon courage A de ces vérités importuné notre âge , Je n'étois que l'écho des hommes vertueux; Si j'ai blâmé nos mœurs, j'en ai parlé comme eux; Et , démenti par vous , leur voix me justifie. Mais plus d'un grand se plaint que , divulguant sa vie, L'audace de mon vers, des lecteurs retenu, A flétri ses amours d'un portrait reconnu : De quel droit se plaint-il? Ce tableau trop fidèle, Lai-je déshonoré du nom de son modèle?

Quand de traits différents , recueillis au hasard , Pour corriger les mœurs je compose avec art Un portrait fabuleux et pourtant véritable, Si du public devin la malice équitable S'écrie, Ah ! c'est un tel, ce marquis diffamé;

«tournure triviale et déplacée. Incendiaires, héréditaires, oppres- « seur, ravisseur; cette accumulation d'épithètes est dans le goût « de Brébeuf. »

Qu'il s'en accuse seul; ses vices Font nommé. Suis-je donc si méchant, si coupable?

PSAPHON

Oui , vous l'êtes :

Non parceque vos vers , du public interprètes , Noircissent quelques grands que nous n'estinions pas : Immolez au mépris ces nobles scélérats ; Moi-même , ami des grands , parfois je les déprime : Vous nommez les auteurs, et c'est là votre crime 1.

GILBERT

Ah! si d'un doux encens je les eusse fêtés,

Vous me pardonneriez de les avoir cités.

Quoi donc! un écrivain veut que son nom partage

Le tribut de louange offert à son ouvrage,

Et sans crime on ne peut2, s'il blesse la raison,

La venger par un vers égayé de son nom !

Comptable de l'ennui dont sa muse m'assomme,

Pourquoi s'est-il nommé, s'il ne veut qu'on le nomme?

Je prétends soulever les lecteurs détrompés

Contre un auteur bouffi de succès usurpés;

Sous une périphrase étouffant ma franchise ,

Au lieu de d'Alembert, faut-il donc que je dise :

C'est ce joli pédant, géomètre orateur,

De l'Encyclopédie ange conservateur,

Dans l'histoire chargé d'inhumer ses confrères ,

Il a tort , dira l'un , pourquoi faut-il qu'il nomme ? Boil. , sat. ix.

* Variante des deux premières éditions , Et m'impute à forfait...

De la venger d'un vers...

66 SATIRE IJL

Grand homme , car il fait leurs extraits mortuaires , ? Si j'évoque jamais du fond de son journal 2 Des sophistes du temps l'adulateur banal; Lorsque son nom suffit pour exciter le rire , Dois-je, au lieu de La Harpe, obscurément écrire : C'est ce petit rimeur de tant de prix enflé , Oui , sifflé pour ses vers , pour sa prose sifflé , Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique , Tomba de chute en chute au trône académique 3?

1 Allusion aux éloges des académiciens décédés, que d'Alembert lisoit, depuis 1 774? dans les séances publiques de l'Académie.

a Le Mercure.

3 Après la première représentation du Gustave de La Harpe ( 1766), Piron composa cette épigramme :

L'esprit en écharpe,

Et le nez au vent,

Va , cher de La Harpe ,

Et marche en avant ;

Encore deux chutes,

Quatre ou cinq culbutes ,

Sont un passeport

Aux lieux ou tu buttes.

Malheur à qui dort !

Renonçant au drame .

Laisse-là la rame ,

Revire de bord;

Lourd, froid, sec et rogue .

D'écolier peu fort

Deviens pe'dagogue;

A travers , à tort ,

Fais l'art poétique ;

Il aura le sort

D'un garde-boutique ;

Double affront : d'accord .

Mais pique et repique .

Pousse ta bourrique

Ces détours sont d'un lâche et malin détracteur : Je ne veux point offrir d'énigmes au lecteur. Sitôt que Fauteur signe un écrit qui transpire », Son nom doit partager l'éloge et la satire. De citer un pédant pourroit-on me blâmer, Quand lui-même il se fait l'affront de se nommer? Aux mépris du public c'est lui seul qui se livre ; Lui seul a dû rougir d'avouer un sot livre. Mais qui sont ces auteurs dont les noms offensés Se virent par ma plume au sifflet dénoncés?

PSAPHON

Qui sont-ils? des savants renommés par leurs grâces; Des poètes loués dans toutes les préfaces ;

Et sans autre effort , Titre ni rubrique , Te voilà d'abord Membre académique.

C'est probablement à cette épigramme de Piron que nous sommes redevables du vers à jamais célèbre de Gilbert; mais un inconnu y contribua encore d'une autre manière. La tradition nous apprend que Gilbert, avant de publier cette satire, en fit la lecture dans quelques sociétés, et qu'il lisoit ainsi ce vers :

Tomba de chute en chute au lit académique.

Ce fut dans une de ces assemblées que quelqu'un lui proposa de substituer trône à lit: idée très heureuse, et qu'il s'empressa d'adopter.

1 Variante des deux premières éditions :

Sitôt que l'auteur signe un écrit qu'il proclame, Son nom doit partager et l'éloge et le blâme: C'est un garant public du plaisir qu'il me vend. S'il fut dans mes bous mots cité pour mon argent , Mon crime fut celui de l'orgueil qui l'enivre...

Des hommages du Nord dans Paris assiégés , Craints peut-être à la cour, et pourtant protégés : Que la Sorbonne vante et même excommunie , Et dont les pensions attestent le génie; Qui , recherchés des grands , des belles désirés , Des bourgeois amateurs sont encore admirés l, Et qu'en face deux-même on vit en plein théâtre2, Aux cris religieux d'un parterre idolâtre, Portés en effigie et placés sur l'autel , Nouveaux dieux, couronnés d'un laurier solennel.

GILBERT

Et ce sont ces honneurs qui portent ma colère

A revêtir leurs noms d'un opprobre exemplaire :

Un critique jaloux de plaire aux bons esprits

Toujours du bien public occupe ses écrits.

Eh! quelle utilité peut suivre la satire

Lâchement dégradée et perdue à médire

D'un troupeau d'écrivains au mépris condamnés ,

Morts avant que de naître, ou qui ne sont pas nés?

Dois-je exhumer Saint-Ange3, et mettre au jour Murville^l

' Variante des trois premières éditions :

Quoiqu'ils soient lus enfin, sont encore admirés.

2 Voyez , à la page 54 , la note i .

3 Fariot de Saint-Ange, né à Blois en 1752, mourut à Paris en 18 10. Il ne porta d'abord que le premier de ces noms; mais le trouvant ensuite trop ignoble, il le quitta pour le second. Lorsque Gilbert rangeoit Saint-Ange dans la classe des écrivains morts avant que de naître, cet auteur n'étoit encore connu que par une Epîtrea Daphné, où l'on avoit remarqué quelques beaux vers, par des traductions assez médiocres, et par des pièces fugitives ou des articles littéraires peu importants. Sa traduction des Métamor-

Dois-je ordonner le deuil de Gudin *, de Fréville 2? Des cendres de Gaillard3 dois-je troubler la paix? Leurs écrits publiés ne parurent jamais : Quel mal ont-ils produit? D'une affreuse morale

phoses d'Ovide ne commença à paroître qu'en 1778, c'est-à-dire en même temps que la satire de Gilbert; mais notre satirique l'auroit connue qu'il n'eût probablement pars retiré de cet endroit le nom de Saint-Ange. Cette traduction, qui avoit le bonheur de plaire à La Harpe, n'étoit qu'un détestable ouvrage aux yeux des Fréron.

4 Murville (P.-N. André) naquit en 1754, et débuta dans le monde littéraire sous le nom d'André , qui étoit celui de sa famille. Il l'abandonna ensuite, comme Fariot, pour en prendre un moins commun , et qu'il espéroit illustrer. Ayant partagé , en 1776, un prix de l'Académie avec un élève de Delille , enivré de son triomphe, il s'écria : Si je ne suis pas de l'Académie à trente ans, je me brûle la cervelle. — Taisez-vous, cerveau brûlé, lui répondit la célèbre mademoiselle Arnould , qui fut depuis sa belle-mère. Murville est mort eu i8i4,ne laissant que des ouvrages d'un bien foible intérêt.

La manie que Murville et Saint-Ange avoient eue de changer de nom servit dans le temps de prétexte aux Fréron pour publier les vers suivants :

Petits auteurs bernés , quelle est cette manie ! Voyez-vous que Murville en ait plus de génie? Saint-Ange est-il moins plat que n'étoit Fariot? Quelque nom qu'il se donne , un sot est toujours sot. D^ La Harpe imitez la sage retenue :

C'est au moins sous son nom que tout Paris le hue.

1 Gudin de La Brenellerie (Paul-Philippe), né en 1738, et mort en 181 2. Il étoit, comme Beaumarchais, fils d'un horloger de Paris; il dédaigna, comme lui, la profession de son père, pour cultiver les arts de l'esprit , et l'amitié la plus étroite les lia tous deux jusqu'à la fin de leur carrière. A l'époque où Gilbert traitoit Gudin comme un auteur dont on pouvoit ordonner le deuil, ce littéra-

7o SATIRE IL

Leur plume a-t-elle fait prospérer le scandale? Prêché par eux, le vice eût perdu ses appas : Corrompent- ils le goût des lecteurs qu'ils n'ont pas?

teur verîoit de faire jouer une tragédie intitulée Coriolan, et qui n'avoit point réussi. Mais ce n'étoit pas là son seul titre littéraire; on avoit d°'ja de lui trois autres tragédies : la première, Clytemnestre, ou la mort d'Agamemnon , ouvrage de sa première jeunesse, et qui n'avoit été privé des honneurs de la représentation que par îa difficulté de trouver des actrices pour les principaux rôles; la seconde, Hugues le Grand, qui eut le même sort, et qui offroit, dit-on, des beautés du premier ordre; la troisième, Lothaire et Valra.de, ou le royaume mis en interdit, qui ne fut pas non plus représentée, mais qui fut publiée à Genève en 1767, et brûlée à Rome en 1768. Le même auteur avoit fait paroître à Deux-Ponts, en 1776, un ouvrage ayant pour titre : Aux mânes de Louis XV et des grands hommes qui ont vécu sous son règne; mais la police en défendit l'introduction en France. Gudin fat moins malheureux depuis 1778 : car il réussit à se faire connoître par un recueil de contes, d'une versification facile, par quelques essais historiques, et par deux poèmes, l'un sur la conquête de Naples , l'autre sur l'astronomie.

a Le seul littérateur de ce nom que nous connoissions, c'est le traducteur de X Arithmétique poétique d'Young, à qui l'on doit aussi de Nouveaux éléments d'agriculture, ou le Parfait Fermier, Y Histoire des nouvelles découvertes dans la mer du Sud, et un Supplément au voyage de Bougainville , traduit de Banks et Solander : tous ouvrages qui parurent de 1772 à 1776. Mais notre satirique auroit-il voulu parler d'un traducteur de Virgile, M. Fontaines de Saint- Fréville, dont le début brillant fit tomber, suivant Ri varol, la plume des mains de Delille ? La traduction de M. Fontaines commençoit

ainsi :

Vis-à-vis les canaux où le Tibre, à son but, Dans le sein de Thétis épanche son tribut;.

3 Et c'est en 1778 que Gilbert tenoit ce langage! c'est-à-dire quelques années après la publication de Y Histoire de François Ier,

SATIRE IL 7i

Mais ceux qu'au moins décore un masque de génie, Qui d'ailleurs par l'intrigue , avec art réunie A l'obscène licence, au blasphème orgueilleux , Soutiennent leur crédit sur des succès honteux; Dont le nom parvenu sollicite à les lire , Et donne à leur morale un dangereux empire : Voilà les écrivains que le goût et les mœurs Ordonnent d'étouffer sous les sifflets vengeurs l.

PSAPHON

Eh! que pourroient vos cris contre leur vaste gloire? Soixante ans de succès défendent leur mémoire. On se rit, croyez-moi, d'un jeune audacieux Qui du Pinde français pense avilir les dieux.

GILBERT

On juge, croyez-moi , les vers , et non point l'âge. Si je suis jeune, enfin, j'en ai plus de courage.

et lorsqu'on venoit à peine d'achever l'impression àe Y Histoire de la rivalité' de la France et de l'Angleterre. Est-ce que Gilbert, laissant de côté des ouvrages aussi remarquables , n'anroit considéré ici Gaillard que comme poète, que comme l'auteur de ces pièces de vers que l'Académie honoroit pourtant ou d'un prix ou d'une riiention? Les torts du satirique seroient alors moins grands ; mais il seroit toujours à plaindre de n'avoir pas aimé un homme qui mérita toute l'amitié de Malesherbes.

Quelle gaieté dans ces vers ! quel naturel ! quel heureux choix de mots ! Dois-je exhumer Saint-Ange , et mettre au jour Mur ville? D'un seul vers l'auteur dissout deux pygmées. Leurs écrits publiés ne parurent jamais , est un vers fait pour devenir proverbe. Opprobre exemplaire , perdue a médire, prospérer le scandale; cette alliance nouvelle d'expressions, quoique familière à l'auteur, étonne toujours. Toute cette tirade est aussi bien raisonnée qu'elle est piquante. (Fit. le fils.)

Qu'ils tremblent ces faux dieux dans leur temple insolent ;

Je lai juré, je veux vieillir en les sifflant.

D'ennuyer nos neveux vainement ils se flattent :

Si soixante ans de gloire en leur faveur combattent.

Je suis contre leur gloire armé de leurs écrits.

Je ne m'aveugle point; cfun sot orgueil épris,

Mon crédule Apollon sur son foible génie

N'a point fondé l'espoir de leur ignominie,

Mais sur l'autorité de ces morts immortels x,

Des peuples différents flambeaux universels ;

Grands hommes éprouvés, dont les vivants ouvrages

Sont autant de censeurs des livres de nos sages;

Qui, parlant par mes vers, du goût humbles soutiens,

Couvrent de leurs talents l'impuissance des miens;

Aux regards du public que ma voix désabuse

De leur antiquité semblent vieillir ma muse 2,

Et devant mes écrits , de leur nom appuyés ,

Font taire soixante ans de succès mendiés3.

Peut-être ma jeunesse, objet de vos injures,

Donne encor plus de poids à mes justes censures.

On connoît ces vieillards sur le Pinde honorés ;

La Harpe observe que ces morts immortels est pris des odes de Rousseau, et qu'on ne sauroit prendre de telles expressions sans être plagiaire. Le vers suivant, ajoute-t-il , est platement chevillé.

2 La Harpe trouve ce vers obscur et recherché. Vieillir de leur antiquité est, suivant lui, une tournure baroque qui approche de la barbarie.

3 « Voltaire seul, ajoute La Harpe, peut se vanter de soixante « ans de gloire. Voilà ce que Gilbert appelle soixante ans de succès « mendiés ! »

Politiques adroits , charlatans illustrés :

Les uns *, pour assurer leur gloire viagère,

Dévouant au faux goût leur Apollon vulgaire,

De la philosophie arborent les drapeaux ;

D'autres 2, pour ménager leur illustre repos,

Flattant tous les partis de caresses égales,

Ont juré de mentir aux deux ligues rivales ;

Et tous, par intérêt taisant la vérité,

Vendent le bien public à leur célébrité.

Le jeune homme, ignoré des partis qu'il ignore,

De leurs présentions n'est point esclave encore.

Rempli des morts fameux , ses premiers précepteurs ,

(Test par leurs yeux qu'il voit, qu'il juge les auteurs;

Son goût est aussi vrai que sa franchise est pure ;

Comme il sort de ses mains , il sent mieux la nature;

Son libre jugement est désintéressé ,

Et son vers dit toujours tout ce qu'il a pensé.

De votre honte , enfin, vos cris viennent m'instruire :

Pourquoi vous plaignez-vous , si je n'ai pu vous nuire?

PSAPHON

C'est toi seul que je plains , intraitable rimeur ; Ta mère te conçut dans un accès d'humeur; Depuis cherchant à nuire , et nuisant à toi-même , Tu devins satirique et méchant par système.

GILBERT

Ne me prêchez donc plus.

Variante des trois premières éditions :

Ceux-ci...

2 Var. Ceux-là...

PSAPHON

Hélas ! l'humanité », Mon frère , à vous prêcher excite ma bonté : Voyez dans l'avenir quels regrets vous dévorent ; Vous n'aurez point d'amis.

GILBERT

Les ennemis honorent.

PSAPHON

Point de prôneurs.

GILBERT

J'aurai mes écrits p<tur prôneurs.

PSAPHON

Quels seront vos appuis?

GILBERT

Tous les amis des mœurs:

Tous ceux qui du faux goût ont rejeté l'empire ; Un roi qu'on peut louer, même dans la satire.

PSAPHON

Qu'importe? aux pensions nous serons seuls admis 2;

1 « Passe-t-on aussi promptement, dit La Harpe, de cette vio-

« lence grossière à cette douceur de Tartufe?— Oui, répond l'Année

« littéraire : ce contraste est dans la nature, et nous en avons pour

« garant Virgile , qui met dans la bouche de Didon les plus violentes

« imprécations contre Enée , et qui , dans le moment même , la fait

« descendre aux prières et aux larmes. Racine nous montre aussi

« Roxane livrée aux plus vifs emportements, et lui fait dire en-

« suite :

« Écoutez , Bajazet, je sens que je vous aime. »

2 Boileau prévoit aussi son exclusion des pensions : il termine sa neuvième satire par le dialogue suivant entre lui et son esprit:

Mais quOi! re'pondrez-vous, Cotin, nous peut-il nuire, Et par ses cris enfin que sauroit-il produire?

x\yez pour vous le roi, nous aurons les commis.

GILBERT

Sous un roi qui voit tout ils suivent la justice. Mais soit : n'écrivez plus , et qu'on vous enrichisse : Vous aimez la fortune, et moi la vérité : Trop heureuse à mes yeux la douce pauvreté D'un poète anobli de mœurs et de courage , Qui peut dire : Jamais de mon avare hommage Je n'ai flatté le vice, en mes vers combattu; J'ai perdu ma fortune à venger la vertu. Si je vois mes travaux payés d'un peu d'estime. Ce peu de gloire au moins est noble et légitime; Tous mes écrits, enfants d'une chaste candeur, N'ont jamais fait rougir le front de la pudeur; Ils plaisent sans blasphème et vivent sans cabales; Mes modestes succès ne sont point des scandales ; Et si du temps jaloux mon nom est respecté '., Mon nom ira sans tache à la postérité.

Interdire à mes vers , dont peut-être il fait cas ,

L'entrée aux pensions où je ne prétends pas?

Non, pour louer un roi que tout l'univers loue ,

Ma langue n'attend point que l'argent la dénoue ;

Et, sans espérer rien de mes foibles écrits,

L'honneur de le louer m'est un trop digne prix.

On me verra toujours, sage dans mes caprices,

De ce même pinceau dont j'ai noirci les vices ,

Et peint du nom d'auteur tant de sots revêtus,

Lui marquer mon respect, et tracer ses vertus.

J« vous crois ; mais pourtant on crie , on vous menace.

Je crains peu, direz-vous, les braves du Parnasse.

Eh mon dieu! craignez tout d'un auteur en courroux,

Qui peut... — Quoi? — Je m'entends. — Mais encor? — Taisez^vous.

' Var. Ma muse est vierge encore, et mon nom respecté,

PSAPHON

On vous calomniera.

GILBERT

Qui daigneroit vous croire?

PSAPHON

Vous serez opprimé.

GILBERT

J'en aurai plus de gloire; Adieu....

PSAPHON, poursuivant le satirique.

Vous craindrez même un tragique trépas; Vous ne dormirez plus.

GILBERT

Vous n'écrirez donc pas l .

Sans tache ira peut-être à la poste'rité.

«Observez, disoit La Harpe sur ces deux vers, que le même « homme qui se fait dire qu'il est déshonoré , jaloux , hypocrite , cui- « rassé d'impudence, etc., finit par dire que son nom est respecté, « sans tache, que 5a muse est vierge. Un homme qui auroit été sûr « de mériter le respect d' autrui, en se respectant lui-même, n'eût «jamais rien écrit de semblable. Il sauroit qu'il ne convient ni de « s'injurier ni de se louer ainsi. Et qu'est-ce qu'une muse vierge? « et qu'a fait M. Gilbert pour que son nom soit respecté? Le nom « de M. Gilbert ! A t-il pris cette morgue pour de la dignité?» Cette critique, dont les termes sont si peu mesurés, étoit juste au fond : Gilbert le sentit, et il remplaça ces vers par deux autres, qui auroient terminé assez bien son Apologie, s'il en étoit resté là. Mais dans sa quatrième édition, le désir d'améliorer encore cette pièce le mena trop loin , et , en y ajoutant quatre vers , il la finit comme il l'avoit commencée, par une idée assez triviale. Combien Boileau fut plus heureux !

1 « Cette satire, disoit Fréron le fils sur les premières éditions, '■ est fort supérieure à tout ce qu'on nous a donné dans ce genre

« depuis bien des années. Ce qui la caractérise sur-tout, c'est une « logique excellente, un style original et soutenu, un ton de no- « blesse et de modestie qui fait aimer l'auteur. Le style de Gilbert « est plein, animé; il enrichit la langue poétique par des expres- « sions qui avant lui étoient inconnues. Peut-être pourroit-on «lui reprocher de répéter quelquefois les mêmes figures, et, si «j'ose parler ainsi, de tourmenter les mots qui paroissent dispa- « rates pour les rapprocher; mais de tous les poètes modernes au- « cun n'est plus audacieux , et ne prépare avec plus de goût ses har- « diesses , aucun ne donne à ses vers une forme plus périodique et «plus harmonieuse. Ses rimes sont riches, sans affectation; et, « quoiqu'il tire de son propre fonds tous les détails de ses satires, « il ne paroît jamais vide d'idées. Certainement il n'y a pas trente « vers à changer dans cette pièce, qui en contient près de quatre « cents. » Si les premières éditions méritoient cet éloge, que doiton dire de cette satire après le dernier travail de l'auteur, qui en a fait disparoître presque toutes les fautes que la critique y avoit signalées?

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