LE JUGEMENT DERNIER
« Quels biens vous ont produits vos sauvages vertus? « Justes , vous avez dit : Dieu nous protège en père l ; « Et, par-tout opprimés, vous rampez abattus « Sous les pieds du méchant dont l'audace prospère.
* Cette ode fut présentée à l'Académie françoise pour le prix de poésie de 1773 ; mais l'Académie ne la jugea pas même digne d'une mention. Persuadé que l'aréopage littéraire avoit été injuste à son égard, notre poète appela de sa décision au public, en imprimant sa pièce dans la même année; mais le public ne lui fit pas un meilleur accueil. Cette double disgrâce ne découragea point Gilbert : il revit son ode avec un nouveau soin; et, après y avoir fait de nombreux changements, qui l'améliorèrent sensiblement, il la publia de nouveau en 1776. Elle présente encore, il est vrai, une foule de défectuosités ; mais il y a de très beaux vers , et quelques images éminemment lyriques.
1 Variante de la première édition :
« Des justes , disiez-vous , l'Éternel est le père , « L'Éternel nous protège. » Et le méchant prospère , Et sous le poids des maux vous rampez abattus ! Vantez ce père encor, demandez-lui vengeance. En faveur de ses fils qu'il est lent à s'armer ! Est-il aveugle et sourd? ou, pour vous opprimer, Avec le méchant même est-il d'intelligence?
Arrête, impie : il t'a donné la voix
Dont tu te sers pour braver sa puissance. Vil atome ! d'un Dieu tu censures les lois ! Il est trop vrai, long-temps il frappa l'innocence ;
.Mais ce soleil , qui voit couler nos pleurs ,
« Implorez ce Dieu défenseur; « En faveur de ses fils qu'il arn e sa vengeance : « Est-il aveugle et sourd? est-il d'intelligence
« Avec l'impie et l'oppresseur? »
« Méchants, suspendez vos blasphèmes.
« Est-ce pour le braver qu'il vous donna la voix? « Il nous frappe, il est vrai; mais, sans juger ses lois, « Soumis, nous attendons qu'il vous frappe vous-mêmes.
« Ce soleil , témoin de nos pleurs , « Amène à pas pressés le jour de sa justice.
« Dieu nous paiera de nos douleurs ; « Dieu viendra nous venger des triomphes du vice. »
« Qu'il vienne donc ce Dieu, s'il a jamais été!
« Depuis que du malheur les vertus sont sujettes ,
« L'infortuné l'appelle et n'est point écouté:
« Il dort au fond du ciel sur ses foudres muettes l .
« Et c'est là ce Dieu généreux !
« Et vous pouvez encore espérer qu'il s'éveille ! « Allez, imitez-nous; et, tandis qu'il sommeille,
« Soyez coupables, mais heureux2. »
Amène à pas hâtés le jour de sa justice.
Dieu nous paiera de nos longues douleurs; Dieu viendra nous venger des triomphes du vice.
Qu'ii vieune donc ce Dieu, si grand, si redouté ! Depuis que les humains ont paru sur la terre , L'infortuné l'appelle et n'est point écouté. Tranquille au fond du ciel , il dort sur son tonnerre.
1 Ce vers est une des corrections les plus heureuses de l'auteur.
2 « II y a du malheur , dit La Harpe , à prêter des sottises à ceux
Quel bruit s'est élevé? La trompette sonnante "
A retenti de tous côtés; Et, sur son char de feu, la foudre dévorante
Parcourt les airs épouvantés.
Ces astres teints de sang, et cette horrible guerre2
Des vents échappés de leurs fers, Hélas ! annoncent-ils aux enfants de la terre
Le dernier jour de l'univers?
L'Océan révolté3 loin de son lit s'élance, Et de ses flots séditieux, Court, en grondant, battre les cieux,
Tout prêts à le couvrir de leur ruine immense 4.
C'en est fait : l'Eternel, trop long-temps méprisé,
« qui vous en laissent tant à choisir. Y a-t-il l'ombre du sens com- « niun à supposer que les impies, à l'instant même où ils nient « qu'il existe un Dieu , disent aux hommes , soyez coupables, comme « si on pouvoit l'être en violant des lois qui n'existent pas? Jamais « ils n'ont tenu un pareil langage : ils ont dit tout le contraire, ra- « menant tout à leur axiome, que tout ce qui est dans la nature est « bon. »
L'arrivée du jugement universel, qui sert de réplique aux dis- -cours de l'impie, me paroît un trait de génie. (Fr.)
* Variante de la première édition :
Pourquoi ce sang et ces affreux nuages
Dont les astres roulent couverts?
Ce choc des éléments, ce combat des orages
Va-t-il sur les mortels renverser l'univers?
3 Variante de la première édition :
L'Océan déchaîné.
4 Les quatre premiers vers de cette strophe, où l'auteur semble
Sort de la nuit profonde Où, loin des yeux de l'homme, il s'étoit reposé: li a paru; c'est lui; son pied frappe le monde1,
Et le monde est brisé.
Tremblez, humains; voici de ce juge suprême2
Le redoutable tribunal.
Ici perdent leur prix For et le diadème ;
Ici l'homme à l'homme est égal ; Ici la vérité tient ce livre terrible
Où sont écrits vos attentats; Et la religion, mère autrefois sensible, S'arme d'un cœur d'airain3 contre ses fils ingrats.
Sortez de la nuit éternelle , Rassemblez-vous, âmes des morts; Et, reprenant vos mêmes corps 4, Paroissez devant Dieu, c'est Dieu qui vous appelle.
préluder à la destruction universelle, sont très remarquables: le dernier, sur-tout, offre une image imposante, et il a la véritable couleur du sujet.
1 Variante de la première édition :
Il a paru : son pied frappe le monde.
2 Variante de la première édition :
Voici de ce juge suprême.
D'un cœur de fer...
4 Variante de la première édition :
Et, reprenant un nouveau corps.
Arrachés de leur froid repos l, Les morts du sein de l'ombre avec terreur s'élancent, Et près de l'Éternel en désordre s'avancent, Pâles, et secouant la cendre des tombeaux.
O Sion ! ô combien ton enceinte immortelle 2 Renferme en ce moment de peuples éperdus ! Le musulman , le juif, le chrétien , l'infidèle , Devant le même Dieu s'assemblent confondus 3. Quel tumulte effrayant ! que de cris lamentables ! Ciel ! qui pourroit compter le nombre des coupables !
Ici, près de l'ingrat, Se cachent l'imposteur, l'avare, l'homicide,
Et ce guerrier perfide Qui vendit sa patrie en un jour de combat.
Ces juges trafiquoient du sang de l'innocence
Avec ses fiers persécuteurs.
Sous le vain nom de bienfaiteurs, Ces grands semoient ensemble et les dons et l'offense.
1 Variante de la première édition :
Ravis à leur morne repos , Les morts du sein de l'ombre impatients s'élancent, Et vers leur Dieu sans ordre à flots presse's s'avancent.
a Variante de la première édition :
O Sion! ô combien de mortels éperdus Remplissent aujourd'hui ton enceinte immortelle!
Devant ce même Dieu demeurent confondus.
Où fuir? où vous cacher? l'œil vengeur vous poursuit1, Vous, brigands, jadis rois, ici sans diadème; Les antres, les rochers, l'univers est détruit; Tout est plein de l'Etre suprême.
Coupables, approchez :
De la chaîne des ans les jours de la clémence
Sont enfin retranchés.
Insultez, insultez aux pleurs de l'innocence :
Son Dieu dort-il2? répondez-nous.
Vous pleurez! Vains regrets! ces pleurs font notre joie. A l'ange de la mort Dieu vous a promis tous; Et l'enfer demande sa proie.
Mais d'où vient que je nage en des flots de clarté?
Ciel! malgré moi, ségarant sur ma lyre, Mes doigts harmonieux peignent la volupté. Fuyez, pécheurs, respectez mon délire.
Je vois les élus du Seigneur Marcher d'un front riant au fond du sanctuaire. Des enfants doivent-ils connoître la terreur, Lorsqu'ils approchent de leur père?
Quoi! de tant de mortels qu'ont nourris tes bontés, Ce petit nombre, ô ciel! rangea ses volontés
1 Variante de la première édition :
Vous fuyez vainement, l'œil vengeur vous poursuit, Vous, traîtres, vous, flatteurs, vous, hypocrites même.
Variante de la première édition :
Est-il un Dieu?
Sous le joug de tes lois augustes !
Des vieillards! des enfants! quelques infortunés! A peine mon regard voit, entre mille justes %
S'élever deux fronts couronnés.
Que sont-ils devenus ces peuples de coupables
Dont Sion vit ses champs couverts?
Le Tout-Puissant parloit; ses accents redoutables
Les ont plongés dans les enfers.
Là tombent condamnés et la sœur et le frère, Le père avec le fils , la fille avec la mère; Les amis, les amants, et la femme et l'époux, Le roi près du flatteur, l'esclave avec le maître; Légions de méchants, honteux de se connaître, Et livrés pour jamais au céleste courroux.
Le juste enfin remporte la victoire , Et de ses longs combats, au sein de l'Éternel,
Il se repose, environné de gloire.
Ses plaisirs sont au comble, et n'ont rien de mortel;
Il voit, il sent, il connoît, il respire Le Dieu qu'il a servi, dont il aima l'empire;
Mon regard voit est, suivant Fréron , une expression vicieuse. A cela près, il trouve que ce morceau est un des plus parfaits clans son genre; que la mélodie, le mélange des vers, les sentiments, tout y est délicieux. Dans cette remarque de Fréron , nous ne pou^ vons adopter que la partie de l'éloge. L'expression critiquée est une hardiesse poétique empruntée à Racine :
Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.
Mithr. , act. V, se. dern.
Il en est plein , il chante ses bienfaits. L'Eternel a brisé son tonnerre inutile ; Et, dailes et de faux dépouillé désormais, Sur les mondes détruits le Temps dort immobile r.
1 « Ces images , dit La Harpe, sont grandes et originales. » Et c'est le seul éloge que cette ode lui arrache. Suivant ce critique, elle est, dans toutes les autres parties, d'une excessive foiblesse : le sujet n'y est pas même ébauché; il n'y a pas même ce qu'on appelle des strophes; ce n'est qu'un amas confus de vers de toute mesure, entassés pêle-mêle, sans le moindre sentiment du rhy thme. « Ainsi, ajoute-til, loin qu'il fût possible de couronner cette pièce, « il ne l'étoit pas même de l'honorer d'une mention. » Fréron et d'autres critiques l'ont jugée moins sévèrement. Us reconnoissent que cette ode a de grands défauts ; mais ils y trouvent aussi des traces brillantes du génie lyrique, et, tout considéré, il leur paroîr qu'elle méritoit d'être mentionnée par l'Académie. Plus d'un lecteur adoptera cette dernière opinion.
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