‹ uvres complètes de Gilbert, publiées pour la première fois, avec les corrections de l'auteur et les variantes, accompagnées de notes littéraires et historiquesChapitre 2 sur 65 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

GILBERT

Nicolas- Joseph -Laurent Gilbert naquit en 1761, à Fontenoi-le-Château, village situé à six lieues de Remiremont. Ses parents, qui n étoient que de simples cultivateurs y prirent un tel soin de son éducation, quà douze ans il avoit achevé ses études au collège de- l'Arc, dans la ville de Dole. Cette sollicitude paternelle ne fut pas appréciée comme elle devoit l'être. Dans ses accès de misanthropie, Gilbert ne craignit pas de s'en plaindre le premier.

Malheur à ceux dont je suis né!

dit-il, dans une de ses pièces,

Père aveugle et barbare! impitoyable mère! Pauvres, vous falloit-il mettre au jour un enfant

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Qui n'héritât de vous qu'une affreuse indigence? Encor si Vous m'eussiez laissé votre ignorance ! J'aurois vécu paisible en cultivant mon champ: Mais vous avez nourri les feux de mon génie.

Et de nos jours, le croira-t-on, cette plainte est encore sans cesse renouvelée par les plus grands admirateurs de notre poète! Mais si, comme ils l'auroient désiré, on avoit fait de Gilbert un honnête ouvrier , où seroient ses deux satires et quelques strophes si remarquables de ses odes ? Il n'y avoit qu'un homme dans la bouche de qui ce vœu fût pardonnable : c'étoit le professeur qui lui avoit enseigné les règles de la versification francoise. Ce bon maître se flattoit d'avoir fait des poètes de tous ses élèves, un certain Gilbert excepté.

En quittant les bancs de l'école , le jeune Gilbert, qui se sentoit appelé par un penchant irrésistible à la culture des lettres, s'y adonna tout entier. L'épître d'Héloïse à Abailard lui avoit inspiré le goût des héroïdes; il s'y essaya. Le sombre chagrin qui suit la mauvaise fortune lui dicta aussi des vers. Il réunit

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ces débuts de sa muse, et les apporta à Paris, où il se flattoit de trouver des Mécènes1.

Mais ces premiers essais étoient trop foibles pour attirer quelque attention sur leur auteur, qui avoit d'ailleurs un extérieur farouche, et manquoit d'usage du monde. Les hommes de lettres qui étoient le plus en crédit, et dont il sollicita l'appui, en leur soumettant ces productions, purent dès-lors, sans injustice, se montrer indifférents envers lui. Cependant on seroit en droit de reprocher cette tiédeur à d' Alembert , si l'anecdote qui a couru sur son compte étoit vraie. On assure que ce philosophe, pour lequel Gilbert avoit deux lettres de recommandation , lui avoit promis le plus vif intérêt. Gilbert ayant appris qu'il étoit chargé de chercher un précepteur pour le fils d'un

1 Voyez son épître dédicatoire à madame de La Verpilière. C étoit la femme du prévôt des marchands de Lyon , femme aussi distinguée par son goût pour les arts que par ses attentions pour ceux qui les cultivoient. Il ne paroît pourtant pas que sa protection ait été fort utile à Gilbert.

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de ses amis, alla réclamer l'effet de ses promesses. Après avoir paru douter qu'on s'occupât déjà de l'éducation de cet enfant, d Alembert engagea sa parole au jeune poëte ; mais quelques jours après, un autre eut la place , sur la présentation du philosophe luimême. Si le fait est vrai, l'indignation du satirique contre ce froid d'Alembert, chancelier du Parnasse, seroit, il faut l'avouer, très légitime.

Si Gilbert fut rebuté par les hommes qui faisoient alors les réputations, et dispensoient les faveurs littéraires , il ne resta pourtant pas sans appui dans la république des lettres. Au nombre des littérateurs qui avoient quelque influence, et qui remployèrent en sa faveur , on doit compter particulièrement Baculard d'Arnaud, Fréron, et M. l'abbé Grosier, aujourd'hui conservateur de la bibliothèque de MONSIEUR. Ce dernier lui rendit même le service le plus signalé; car il assura son existence, en lui ménageant la protection du prélat bienfaisant qui tenoit alors le siège de Paris. En effet, M. de

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Beaumont ayant, sur la recommandation de M. Grosier, reçu notre malheureux poëte, lui fit d'abord compter vingt-cinq louis, et ensuite lui obtint, par M. de Vergennes, une pension dont il jouit jusqu'à sa mort.

C'est le seul avantage que Gilbert ait retiré de ses talents poétiques. Mais de combien d'amertume ils abreuvèrent sa courte carrière! Son profond chagrin d'être dédaigné par les philosophes ne lui inspira d'abord que des plaintes modérées ; et ce fut dans le sein d'un homme dont il avoit éprouvé la sensibilité, dans le sein de Baculard d'Arnaud, qu'il les déposa. Il chercha ensuite un nouvel appui en lui-même, en tentant la voie des concours académiques, et présenta à l'Académie françoise son épître sur le Poète malheureux : mais l'Académie n'ayant fait aucun cas de cette production, ce défaut de succès le révolta, et il commença à attaquer, d'une manière violente , tout ce qui tenoit alors le sceptre de la littérature1.

1 Voyez la préface du Poète malheureux.

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Gilbert ne désespéroit cependant pas encore de la justice de l'aréopage littéraire qu il outrageoit; car il reparut depuis dans L'arène académique, avec son ode sur le Jugement dernier. Il est probable qu'il se fit connoître pour Fauteur de cette pièce avant que l'Académie l'eût examinée, car elle fut rejetée du concours. Aigri de plus en plus par cette nouvelle disgrâce , Gilbert embrassa la satire : c'étoit le genre de poésie qui convenoit le plus à son talent. Son premier ouvrage , où il peignoit les vices du dixhuitième siècle en vers pleins d'énergie et de beautés mâles, le fit sortir de son obscurité. Plusieurs de ses vers furent appris par cœur, et devinrent proverbes. Son Apologie, qu'il publia trois ans après, ne démentit point le succès de sa première satire : on y reconnut la touche fière et audacieuse de Juvénal, et tous les yeux se fixèrent sur La Harpe tombant de chute en chute au trône académique.

Mais ces deux ouvrages lui attirèrent une foule d'ennemis : les uns essayèrent de lui

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répondre, et Ton vit paroître le Dix-huitième Siècle vengé , V Anti-Gilbertiné , productions très médiocres, et qui n'eurent qu'un moment d'existence \ d'autres attaquèrent tout ce qui partoit de sa plume, et ajoutèrent même l'injure à la critique. Le malheureux Gilbert ne put soutenir long-temps cette position ; elle troubla son esprit, et un accident déplorable vint bientôt lui enlever jusqu'à l'usage de la raison. En galopant un jour sur le boulevard du Mont-Parnasse avec deux jeunes Ànglois ses élèves, il fit une chute qui obligea de le trépaner. Cette opération acheva de déranger sa tête. La Harpe rapporte , dans sa Correspondance littéraire , que l'habitude du vin y contribua beaucoup aussi : c'est une erreur , car Gilbert n'en buvoit point. Ce n'est pas avec plus de vérité que ce correspondant attribue encore la folie de notre poëte à une réception peu flatteuse que M. de Beaumont lui auroit faite. La première marque d'aliénation d'esprit que Gilbert donna fut d'aller en chemise et en redingote demander les sacrements au

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curé de Charenton, dont il étoit le paroissien. Le curé l'ayant exhorté vainement à rentrer chez lui, il courut auprès de l'archevêque, qui étoit à sa maison de campagne. La plupart des gens de M. de Beaumont n'étant pas encore levés, il parvint jusqu'à la chambre du prélat , se roula par terre comme un possédé, en demandant les sacrements, et en criant qu'il alloit mourir et qu'on avoit gagné le curé pour les lui faire refuser. Ce fut alors que l'archevêque le fit porter à FHôtel-Dieu, où un chanoine, du choix du malheureux malade, alloit le voir deux fois par jour, pour rendre compte de son état à son protecteur. Mais sa folie n'alla qu'en augmentant : il faisoit sa confession à haute voix ; et comme un autre fou avoit la manie de crier les arrêts du parlement, il crioit, de son côté , que c'étoit lui qu'on alloit pendre.

Tout le monde sait qu'il hâta la fin de ses jours en avalant la clef de sa cassette, qui lui resta dans l'oesophage. On n'est pas d'accord sur le motif qui le porta à cette dernière extravagance. Suivant les uns, il croyoit que

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les philosophes vouloient lui enlever ses manuscrits renfermés sous cette clef; suivant d'autres, il craignoit que ces mêmes philosophes ne lui enlevassent une somme d'argent. On a dit aussi que, dans son délire, il s'étoit imaginé tenir la clef des portes de l'Académie, et que, n'espérant plus quelles s'ouvrissent pour lui, il avoit cru trouver le moyen de les fermer à tout le monde. Quoi qu'il en soit, il est certain que dans ses souffrancês il désignoit l'endroit où étoit la clef, en portant la main à son cou, mais qu'on ne fit aucune attention à ce geste. Il mourut dans les angoisses d'une longue et cruelle agonie, à l'âge de vingt-neuf ans et quelques mois, u Telle a été, dit La Harpe, la fin d'un « homme qui n'étoit pas né sans talent pour « la versification, quoiqu'il fût incapable de « faire un bon ouvrage. On trouve dans le « peu qu il a écrit des morceaux de verve et « des vers bien frappés; mais, en général, il « est dur et boursoufflé dans ses odes comme «dans ses satires, et tombe souvent dans le « style baroque et barbare. »

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Ce jugement, comme on la déjà remarqué, se ressent de l'humeur qu avoient donnée à La Harpe les traits satiriques décochés contre lui. Le début de notre poète ne fut pas, il est vrai, des plus heureux; cependant il annonçoit déjà des dispositions pour la poésie. Son épître du Poète malheureux, ouvrage d'un jeune homme de vingt-un ans, offrit des morceaux pleins de verve, et qui méritèrent d être applaudis par La Harpe lui-même. Et de quels vers cet essai fut immédiatement suivi? De l'ode sur le Jugement dernier, où, au milieu dune foule d'incorrections, l'on trouva des beautés du premier ordre , les inspirations d'un grand poëte.

C'est par la poésie d'images et de pensées que le poëte lyrique se fait d'abord connoître : la poésie du langage n'est pas seulement un don de la nature, c'est aussi le fruit du travail, et c'est le dernier degré de perfection du talent. Cinq ans après l'ode sur le Jugement dernier, parut celle sur le Combat d'Ouessant, où Gilbert se montra décidément l'émule des Malherbe, des Racine et des Rousseau,

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en joignant à la hardiesse de l'expression et au mouvement lyrique cette mélodie des sons qui cause à lame un transport et un ravissement admirable. Quelques taches qu'on peut encore remarquer dans cette ode n'autorisoient sans doute pas La Harpe à dire que l'auteur étoit dur et bout soufflé ', et qu'il tomboiî souvent dans le style baroque et barbare.

Mais ce ne furent pas là encore les derniers sons que Gilbert tira de sa lyre: qui ne connoît ces stances plaintives qu'il fît entendre avant de la déposer, huit jours avant d'exhaler son dernier soupir , sur un grabat de l'hôpital :

Au banquet de la vie, infortuné convive,

J'apparus un jour, et je meurs :

Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,

Nul ne viendra verser des pleurs.

«On peut douter, dit un biographe, que « La Harpe, si sévère à l'égard de notre poëte « eût jamais trouvé une inspiration aussi (( belle, des sentiments aussi touchants et ((aussi vrais, un style aussi pur, aussi élé- « gant, aussi antique. »

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Nous avons déjà dit que les satires de Gilbert rappelèrent le talent de Ju vénal. Il seroit difficile de trouver dans le siècle dernier un poëte qui ait manié avec plus de force que notre satirique le grand vers, le vers alexandrin, et qui ait mieux possédé la période poétique. Quant au fond de ses satires, on peut dire, en l'honneur de Fauteur, qu'il ne ménagea aucun parti, et qu'il s'éleva avec la même force contre les philosophes, les grands et le clergé, contre les hommes de tousses rangs et de tous les états, dont les principes ou la conduite lui paroissoient blâmables. Ce n'étoit pas, au reste, les personnes qu'il avoit en vue. Malgré sa noire misanthropie , il avoit le cœur droit et sensible, et n'eût jamais voulu offenser personne. Il le prouva à M. le duc de Fronsac, en répondant " à une lettre où ce seigneur

1 Voici la lettre que Gilbert écrivit à cette occasion à M. le duc de Fronsac.

« Monsieur le duc , « De toutes les persécutions que mes ennemis « pourront me susciter , ils ne sauroient m'en faire

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se plaignoit de ces fameux vers de son Apologie :

Cependant une vierge, aussi sage que belle, Un jour à ce sultan se montra plus rebelle.

Il est fâcheux que la carrière de Gilbert n'ait pas été plus longue et plus heureuse : les

« éprouver une qui me soit plus sensible que de me « noircir injustement dans votre esprit. Votre rang, «le respect que je dois à votre personne, mon nom « placé à la tête de mon ouvrage , suffiroient pour « rendre invraisemblables les sentiments qu'on me « prête si généreusement. Le diffamateur se cache « dans l'ombre : si mon dessein eût été de vous offen- « ser, aurois-je eu l'imbécillité de me nommer? ne me « serois-je pas mis à couvert de votre juste vengeance , « sousle voile de l'anonyme? aurois-je eu, en me nom- « mant, la ridicule bêtise de vouloir, moi, homme de « lettres , isolé , lutter de crédit avec un duc et pair, « un premier gentilhomme de la chambre? Vous avez « trop d'esprit, monsieur le duc, pour en croire mes « calomniateurs.... Jetez les yeux sur ma satire. Un « grand dérobe à des laquais une courtisane ; un « comte ou un marquis l'épouse; il en ravit plusieurs « encore qu'il jette à l'Opéra. Pouvoit-on rassembler « plus de traits, plus de caractères propres à repous- « ser loin de votre personne l'ombre du moindre « soupçon? Duc et pair, ayant épousé une demoiselle

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progrès qu'il avoit faits dans quelques années dune vie agitée permettent de croire qu'il fût un jour parvenu à se placer sur le Parnasse françois assez près du grand lyrique et du premier des satiriques modernes.

« d'une maison conforme à la vôtre, pouvez-vous vous « reconnoître dans ces vers, où je peins un personnage « si contraire à monsieur le duc?.... Mes détracteurs « profiteront de tout , inventeront tout pour couvrir « d'un grand nom leur vengeance. Mais vous êtes «juste et noble, et je me flatte que la persécution « qu'ils ont voulu me faire éprouver par votre moyen «tournera à leur confusion, et que vous imposerez «silence à leurs calomnies, en m'accordant une pro- « tection déclarée : cette conduite du moins eût été « celle d'un Richelieu. »

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