HISTORIQUE. M
il cassa, d'un coup de poing, le verre entre ses dents. Il protestoit toujours qu'elle étoit folle, et il insistoit pour qu'on se retirât jusqu'à ce qu'elle fût remise, promettant d'en avoir soin. La marquise elle-même ne désespérant pas encore de fléchir son bourreau, demandoit à rester seule avec lui. Tout le monde s'éloigne; mais vainement elle verse des larmes amères; vainement prosternée aux pieds de son beau-frère, elle embrasse ses genoux, le suppliant de lui conserver la vie; vainement, pour prix de ce bienfait , elle offre de se soumettre désormais à ses volontés ; ce monstre n'avoit point encore assouvi sa ragé, il tire de nouveau son épée, et lui perce deux fois la poitrine: elle se relève, et crie au isecours en fuyant vers la porte; il la poursuit, lui plonge encore cinq fois l'épée dans le corps, et lui en laisse le tronçon dans l'épaule. Il croit alors lui avoir porté le coup mortel, et va joindre l'abbé en lui disant -.Retirons -nous, abbé, l'affaire est faite.
Les femmes, qui avoient eu l'imprudence de s'éloigner, arrivent aux cris de la marquise : s' apercevant qu'elle peut encore être secourue, elles se précipitent à la fenê-^ tre, et appellent le secours d'un chirurgien. On le croira à peine : l'abbé , qui se retiroit avec son frère , revient sur ses pas, rentre dans la chambre, traverse la foule, le pistolet à la main , et va l'appuyer sur le sein de la marquise. Une femme a la hardiesse de saisir l'assassin par le bras, et change la direction du pistolet. L'assassin irrité de cette audace lui assène un violent coup de poing sur la tête; il retourne ensuite son arme pour s'en servir comme d'une massue, et assommer la marquise ; mais de toutes parts on se jette sur lui avec violence, et on le reconduit jusqu'à la porte de la rue en l'accablant de coups. Il profite alors des ténèbres pour s'évader avec son frère.
Cependant de nouveaux secours sont administrés à la
i66 PRÉCIS
marquise. Tout ce qu'il y a de plus considérable dans le village et dans les environs vient la visiter. La justice est à la poursuite de ses assassins. Le marquis de Gange, qui avoit appris à Avignon l'assassinat de sa femme, revient enfin auprès d'elle. En recevant cette nouvelle , il avoit semblé perdre l'usage de ses sens; mais il resta à Avignon jusqu'au lendemain, et ne parla pas même de ce funeste accident aux amis qu'il visita avant son départ: il avoit aussi éclaté en imprécations contre ses frères, il avoit juré qu'ils n'auroient jamais d'autre bourreau que lui; mais il ne fit ensuite contre eux aucune démarche. Arrivé auprès de sa femme mourante , il en fut reçu avec toutes les démonstrations de tendresse que peut altendre le meilleur des maris; mais que lui dit-il à son tour? il lui demanda de rétracter ïa protestation qui avoit suivi son testament d'Avignon, lui faisant observer que le vicelégat avoit, à cause de cette protestation, refusé d'enregistrer son testament fait à Gange. Une telle conduite ne put que fortifier les soupçons qui n'étoient déjà que trop véhéments contre lui.
La marquise de Roussans , mère de madame de Gange , en avoit sur-tout conçu de très violents. Au bruit de l'assassinat, elle accourut auprès de sa fille. Le marquis de Gange venoit d'arriver. Elle fut toute surprise de la voir entre ses mains, et bien plus étonnée encore de la prière que sa fille lui fit d'embrasser le marquis. Elle put à peine soutenir deux ou trois jours la présence de cet homme , que, dans son esprit, elle plaçoit à la tête de l'horrible attentat qui lui alloit enlever à jamais sa fille unique, et la meilleure des filles. Elle retourna chez elle, sans que ma-* da<me de Gange, dans l'état déplorable où elle étoit, pût réussir à la retenir.
Plus indulgente et imitant déjà la Divinité, dans le sein de laquelle elle devoit bientôt reposer , madame de Gange
prioit dans le même temps pour ses assassins, et recommandoit à son fils, qu'elle tenoit auprès d'elle, de ne jamais exercer contre eux aucune vengeance, mais de leur pardonner comme elle le faisoit. Elle ne put toutefois se défendre d'une pénible émotion, lorsque ayant demandé les sacrements de l'église, ce fut l'infâme Perrette qui se présenta , le viatique à la main. Elle crut qu'il venoit pour l'empoisonner, et demanda qu'il partageât l'hostie avec elle. Perrette consentit à la satisfaire, et reçut tranquillement son Dieu en face de son crime.
Après dix-neuf jours de cruelles souffrances, le mal de la marquise empiroit de plus en plus : elle passa la nuit du 4 juin dans les plus affreuses douleurs , et le lendemain 5 elle expira.
Madame de Roussans se porta sur-le-champ accusatrice des assassins de sa fille. Le parlement de Toulouse avoit déjà ordonné d'office des poursuites contre eux : le i\ août 1667, il rendit un arrêt qui condamna l'abbé et le chevalier de GangJBfcêtre rompus vifs; le prêtre Perrette aux galères perpétuelles, et le marquis de Gange au bannissement à perpétuité. La sentence fut moins sévère à l'égard de ce dernier , parceque la preuve de sa culpabilité ne fut pas trouvée assez complète.
Le chevalier et l'abbé de Gange parvinrent à se soustraire à l'exécution de l'arrêt. Le premier entra au service militaire de la république de Venise, et fut tué au siège de Candie. Le second passa , sous le nom de La Martellière, à Viane en Hollande, où il étoit réservé à de nouvelles aventures. Un gentilhomme l'ayant présenté au comte de La Lippe, souverain du pays, comme un François réfugié d'un mérite distingué, le comte se l'attacha en qualité de gouverneur de son fils. Il acquit en peu de temps, dans ce poste, un tel crédit, qu'il crut pouvoir demander la main d'une demoiselle alliée de la com-
i68 PRÉCIS HISTORIQUE.
tesse de La Lippe, et dont il avoit su gagner le cœur. Mais le nom de La Martellière n'annonçant pas en lui une haute naissance, il éprouva un refus qui le détermina à faire connoître son vrai nom à la comtesse. II ne l'eut pas plus tôt prononcé que la comtesse, en reculant d'horreur, s'écria : «Quoi! vous êtes cet exécrable abbé «de Gange, dont le nom seul fait frémir? » Et sur-lechamp on lui intima l'ordre de sortir du territoire de Viane. Il se retira à Amsterdam, où il se fit professeur de langues. La jeune personne qu'il avoit séduite le suivit et l'épousa. Il tint dès ce moment une bonne conduite, et termina sa vie honorablement.
Le prêtre Perrette ne survécut pas long-temps à son crime : il fut attaché à la chaîne, et mourut en chemin. Le marquis, à peine sorti du royaume, y fut rappelé par la piété de son fils. Il rentra au château de Gange , et put même y vivre ouvertement , ayant su se rendre agréable à l'intendant de la province par son zèle contre les religionnaires. Mais dans ce lieu êù les plaies encore saignantes de la mère rele voient tant la générosité du fils, il osa la payer d'un nouveau crime, en cherchant à séduire sa belle-fille. Le jeune marquis frémit à la vue des dangers auxquels cette passion exposoit son épouse; et sur sa demande , M. de Gange fut de nouveau éloigné du royaume. Il se réfugia dans une petite ville du comtat Venaissin, où il mourut à l'âge de cent ans^