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lier, vinrent, sur ces entrefaites, demeurer avec lui. Sous les dehors de la vertu la plus pure et la plus douce l'abbé de Gange caclioit un fonds de libertinage et de férocité. Le chevalier étoit un de ces hommes que l'on gouverne à son gré : tout en croyant agir de son propre mouvement, c'étoit toujours l'impulsion de son frère qu'il suivoit. L'abbé n'eut pas plus tôt vu sa belle-sœur, qu'il conçut pour elle une ardente passion; il chercha depuis tous les moyens de la satisfaire. Il insinua d'abord au marquis de Gange qu'il étoit propre à soutenir par ses conseils l'éclat de sa maison; et bientôt le marquis n'eut plus du maître que le nom : l'abbé en exerça tous les droits. Après s'être emparé de l'autorité, il songea à plaire. Il parla si avantageusement de la marquise à son mari , qu'il calma sa jalousie, et fit rendre à une belle et vertueuse épouse la confiance et la tendresse qu'elle n'eût jamais dû perdre. Il jugea ensuite utile à l'accomplissement de ses vues de faire connoître à sa belle-sœur qu'il étoit le seul auteur de ce changement. Il lui ouvrit en même temps son cœur, lui déclarant la passion qu'elle lui avoit inspirée. Elle reçut cette déclaration avec froideur.
Le chevalier n'étoit pas moins épris de la marquise, et, sans en être écouté, il étoit, grâce à la douceur de son caractère, un peu mieux accueilli. L'abbé s'en aperçut, et persuadé que son ascendant sur son frère échoueroit contre l'amour, il cacha son dépit, et prit le parti de la ruse. « Nous aimons tous les deux, dit-il un jour au cheu valier, la femme de notre frère: ne nous traversons pas, « je suis le maître de ma passion, et je veux vous la sacri- « fier ; mais si , après avoir essayé de vous rendre heureux , « vous n'y pouvez réussir, retirez-vous, et j'essaierai à « mon tour : mais ne nous brouillons pas pour une (( femme. » Ils s'embrassèrent , et l'accord fut fait.
Le chevalier redoubla alors de soins auprès de sa belle-
soeur ; mais , à l'indifférence avec laquelle ces soins étoient reçus, il ne tarda pas à reconnoître qu'il ne parviendrait jamais à toucher le cœur de la marquise; et l'amour dédaigné se convertit en haine. L'abbé reprit alors son projet: il n'avoit pu se faire aimer de la marquise en la réconciliant avec son mari ; il essaya de vaincre sa résistance par une conduite opposée. Les assiduités d'un jeune homme auprès de madame de Gange lui servirent de prétexte pour inspirer au marquis de nouveaux soupçons sur la vertu de sa femme, et le porter contre elle à des excès. Il se vanta ensuite auprès de sa belle-sœur de ses nouvelles manœuvres, comme il l'avoit fait de ses anciens services; lui déclara encore qu'il étoit l'arbitre de son sort , et la pressa de céder à sa passion. La marquise pour toute réponse lui tourna le dos. Furieux d'un mépris aussi piquant, l'abbé jura dès-lors la perte de madame de Gange. Peu de temps après , il lui fit servir une crème où l'on avoit mis de l'arsenic. La dose du poison n'étoit pas assez forte pour que la marquise courût des dangers; mais elle en fut fort incommodée, et encore plus affectée, en se rappelant un horoscope qui l'avoit menacée de mort violente par la main de ses proches.
Vers le même temps, M. de Nochères, son aïeul paternel, mourut; il lui laissa, comme il l'avoit promis, tous ses biens, avec la faculté d'en disposer à son gré. Cette riche succession changea aussitôt les dispositions de son mari et de'ses beaux-frères envers elle. Elle devint J'objet de toutes sortes d'attentions et de prévenances; mais elle ne s'y trompa point, et se tint toujours à leur égard dans la même réserve. Elle fit même un testament, où elle institua sa mère son héritière, à la charge de rer mettre sa succession à l'un de ses enfants : elle protesta ensuite devant le vice-légat d'Avignon contre tout autre testament qu'elle pourrait faire plus tard.
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Ce fut dans cette position que la marquise, deux ans après, entreprit le voyage de Gange, lieu où elle devoit périr de la main de ses deux beaux-frères. On dit qu'au moment de quitter Avignon pour se rendre dans cette terre, elle fit à ses amis des adieux si touchants, qu'ils regardèrent cette séparation comme éternelle. Son mari l'avoit précédée : ses beaux-frères l'accompagnèrent ou la suivirent; et tous lui prodiguèrent encore, dans ce nouveau séjour, les soins les plus empressés. Mais le marquis ne tarda pas à se séparer de sa femme pour retourner à Avignon , où quelques affaires réelles ou imaginaires l'sppeloient; et elle resta alors seule avec ses beaux-frères.
L'abbé usa d'abord de toute son adresse pour engager la marquise à révoquer le testament d'Avignon , et à faire un nouveau testament en faveur de son mari. Elle y consentit. Il ne restoit plus qu'à assurer au marquis une jouissance prompte et certaine des biens de sa femme. Ici commence la terrible catastrophe de madame de Gange.
Le 17 mai 1667,1a marquise, étant indisposée demande une potion purgative. On lui apporte une médecine préparée suivant l'ordonnance d'un médecin du lieu; mais ce breuvage est si noir et si épais quelle ne peut se décider à le prendre ; elle préfère des pillules usuelles qu'elle a dans sa cassette. L'abbé et le chevalier forment alors la résolution de consommer leur crime à quelque prix que ce soit^ Quelques dames du lieu étant venues visiter la marquise, que son indisposition retient au lit, les deux frères assistent à cette réunion : l'abbé accompagne ensuite ces dames à leur sortie , laissant son frère seul avec la marquise; mais il rentre bientôt, la fureur dans les yeux, tous ses traits altérés, tenant d'une main un pistolet, et de l'autre un verre de poison. Il s'approche dans cette posture du lit de sa belle-sœur, et s'arrête quelque temps en lançant sur elle des regards terribles. Le chevalier s'a-
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vance, l'épée à la main. Malheureuse ! elle se flatta un instant que son bras étoit armé pour la défendre. L'abbé la tire de son erreur en prononçant ces mots : Madame, il faut mourir; choisissez le feu, le fer, ou le poison. — Moi mourir! s'écrie la marquise: de quel grand crime suis-je donc coupable ? Ayez pitié de moi ,je vous en conjure. — Cen est fait, madame, répond le chevalier, prenez votre parti; si vous ne le prenez pas, nous le prenons sur-le-champ pour vous. Alors, levant les yeux au ciel , comme pour le prendre à témoin de cette horrible perfidie, la marquise tend la main au verre de poison que l'abbé lui remet, en même temps qu'il tient le pistolet sur sa gorge, et tandis que le chevalier lui présente la pointe de l'épée. Elle avale cette liqueur, la sueur sur le front, mais avec fermeté. Il en tombe quelques gouttes sur son sein; et sur ce beau sein, comme sur ses lèvres, des taches noires attestent la violence du poison. Cependant le chevalier s'aperçoit qu'elle laisse au iond du verre le plus épais de ce breuvage; il ramasse ce résidu, le place au bord du verre, et le présente à la marquise. Elle le prend , mais le retient dans sa bouche, et, se laissant aller sur son chevet, le rend dans ses draps. Elle demande ensuite à ses assassins le secours d'un confesseur pour mourir en chrétienne. Les barbares sortent tous les deux de sa chambre, ferment la porte à la clef, et vont donner ordre au vicaire du lieu , qui habitait dans le château depuis vingt -cinq ans, d'aller se tenir près d'elle , et de la voir mourir.
L'infortunée marquise avoit conservé toute la liberté de son esprit: pendant leur absence, elle se couvre à la hâte d'une jupe de taffetas, et monte sur une fenêtre élevée d'environ vingt-deux pieds du sol, et qui donnoit sur la cour du château : elle alloit se précipiter, la tête la pre^mière , lorsque Perrette ( c'est le nom du prêtre ) arriva, Il se jette vivement sur elle, et la saisit par sa robe : elle
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avoit déjà pris son élan : elle tombe , laissant un lambeau de son vêtement dans la main de Perrette; mais l'effort de celui-ci pour la retenir, en changeant la direction du corps, la fait tomber sur ses pieds, et cet accident lui sauve pour un moment la vie. L'infâme Perrette , dévoué à l'abbé et au chevalier, lance alors sur elle une grosse cruche pleine d'eau ; mais le vase vient se briser à ses cotés, et elle a le temps de faire entrer le bout de la tresse de ses cheveux dans son gosier, et de provoquer un vomissement qui la soulage un instant : elle cherche ensuite à s'évader. La basse-cour étoit fermée de toutes parts; mais un palefrenier lui ouvre une issue par les écuries, et la dépose entre les mains des premières femmes qu'il rencontre dans le chemin.
Cependant Perrette qui a observé sa fuite est allé en informer l'abbé et le chevalier. Ceux-ci, tandis qu'elle court à l'aventure pour chercher un asile , la poursuivent en criant qu'elle est folle : et qui ne l'auroit cru en la voyant courir les rues, pieds nuds, n'ayant pour tout vêtement qu'un jupon de taffetas en lambeaux, l'air égaré, les cheveux épars, et criant au secours? Enfin, le chevalier Fatteint près de la maison d'un habitant nommé Des Prats, l'entraîne dans cette maison, et s'y enferme avec elle, pendant que l'abbé , placé sur le seuil de la porte , et tenant un pistolet à la main, menace de tuer quiconque oseroit en approcher. Il ne veut pas, dit-il, que sa belle-sœur, dans sa folie, se donne en spectacle à tout le monde; mais son véritable dessein est de la priver des secours qu'on auroit pu lui donner contre les ravages du poison. Cependant il n'auroit pu empêcher qu'elle en reçût de quelques femmes qui se trouvoient dans l'intérieur de la maison de Des Prats, et qui étoient accourues auprès d'elle. Le chevalier s'en chargea ; et telle fut la cruauté de ce monstre, que voyant sa belle-sœur avaler un verre d'eau ,