LE PRINTEMPS
La fleur même en nos prés penche amoureusement,
Sur sa voisine obéissante, Sa tête dor, d'azur et de pourpre éclatante, Et la baise cent fois par un doux mouvement.
Le ris de la nature est sur toutes les lèvres :
Voyez-vous ces brebis, ces génisses, ces chèvres,
Bondir sur la campagne, et, pleines de désirs,
Appeler leur époux aux amoureux plaisirs,
Tandis que sous un arbre, auprès de son amante,
Le berger les lui montre, et lui dit en pleurant :
« Toi seule es insensible au feu qui me tourmente. »
La bergère rougit, et baisse en soupirant
Ses yeux chargés de pleurs où se peint sa défaite.
Jouis, heureux berger, tes vœux sont couronnés;
Vainqueur de ta bergère, allons, sur ta musette
Célèbre les plaisirs que l'amour t'a donnés;
Accompagne ma voix... Hélas! ses sons expirent;
Je fais pour m'abuser des efforts superflus ;
Et l'aspect du bonheur que les autres respirent
Pour les infortunés est un tourment de plus.
Déployez-vous pour eux vos frais et verts ombrages,
Bois, long-temps attristés de vous voir sans feuillages?
Ces monts d'azur épars sous la voûte du ciel ,
Ces tapis de gazons étendus sur les plaines,
Ces arbres odorants, ces limpides fontaines,
Tous ces riants objets dissipent-ils le fiel
Qui fait de leurs longs jours un hiver éternel?
Mais quels chants! loin de moi, fuis, pensée odieuse;
2i8 LE PRINTEMPS.
Sur de plus beaux sujets promenons mes regards;
Vois-je pas de buveurs une troupe joyeuse?
Que de flacons remplis sur ces gazons épars !
Le souris sur la bouche , auprès de sa Glycère,
Chacun s'arme du sien; le bouchon saute en l'air,
Le vin brille, le verre entre-choque le verre.
De tous les dons du ciel le vin est le plus cher,
Disent-ils, et soudain ils entonnent ensemble
Des hymnes en l'honneur du dieu qui les rassemble :
Et tous levés en chœur, ils ont en même temps
Par trois libations salué le Printemps.
Mais un autre tableau devant moi se découvre :
Dans ces vastes jardins où s'élève le Louvre,
Enorgueilli d'avoir des rois pour habitants,
Où le marbre animé retrace à notre vue
Des héros fabuleux les exploits éclatants,
Que borde d'arbres verts une forêt touffue,
Théâtre où nos beautés vont disputer les cœurs,
Quel concours a paru! la ville est délaissée :
Ces lieux, long-temps déserts, sont un autre Elysée ;
Et des ajustements les diverses couleurs,
Réfléchissant l'éclat dont brille la verdure,
Charment les yeux surpris de ces riants tableaux.
La Seine, à cet aspect, semble arrêter ses flots,
Et soudain, de plaisir suspendant son murmure,
Se dresse sur son urne, et dit : C'est le Printemps;
Et c'est aussi ce dieu qu'ont célébré mes chants.