‹ uvres complètes de Gilbert, publiées pour la première fois, avec les corrections de l'auteur et les variantes, accompagnées de notes littéraires et historiquesChapitre 8 sur 65 · ANGLAIS · texte numérisé non relu

ANGLAIS

2° Il écrivit également par ai, connaître, paraître, et leurs dérivés; mais seulement à la fin des vers, et pour rimer aux yeux

avec NAÎTRE, MAÎTRE, etc.

Un usage général justifie suffisamment la première exception. La seconde ne peut être justifiée que comme une licence poétique dont les meilleurs auteurs offrent des exemples. Ainsi, quoique Racine écrivît par 01 tous les imparfaits et les conditionnels des verbes, on lit dans la première édition de son Andromaaue :

Lassé de ses trompeurs attraits , Au lieu de l'enlever, seigneur, je la fuirais.

Jadis peuple-héros , peuple-femme en nos jours ,

La vertu qu'ils avoient n'est plus qu'en leurs discours.

Suis les pas de nos grands : énervés de mollesse, Ils se traînent à peine, en leur vieille jeunesse1, Courbés avant le temps , consumés de langueur, Enfants efféminés de pères sans vigueur; Et cependant, nourris des leçons de nos sages , Vous les voyez encore , amoureux et volages , Chercher, la bourse en main, de beautés en beautés, La mort qui les attend au sein des voluptés ; De leurs biens , prodigués pour d'infâmes caprices , Enrichir nos Phrinés2, dont ils gagent les vices; Tandis que l'honnête homme, à leur porte oublié, N'en peut même obtenir une avare pitié.

1 Racine a dit, dans Brltannicus , acte I, scène II,

« Dans une longue enfance ils Fauroient fait vieillir. »

2 Variante de la première édition :

Enrichir nos Lais. . . .

Lais et Phriné, deux courtisanes, l'une de Corinthe , l'autre d'Athènes. La première mettoit un si haut prix à ses faveurs, qu'elle donna lieu au proverbe : « Ne va pas qui veut à Corinthe. » La seconde fit une telle fortune à ce métier, qu'elle offrit de rebâtir à ses frais la ville de Thèbes, ruinée par Alexandre; mais elle exigeoit qu'une inscription fastueuse consacrât cet événement. Sa demande fut refusée. Une autre Phriné se distingua par sa beauté, et eut un succès d'un autre genre. Elle avoit été accusée d'impiété, et alloit être condamnée à mort pour ce crime. Le fameux Hypéride, son défenseur, s'avise tout-à-coup d'entrouvrir la robe de la belle accusée, et elle est acquittée à l'unanimité. Les noms de Phriné et de Laïs sont devenus ceux de toutes les courtisanes:

Aux temps les plus féconds en Phrinés , en Laïs.

Boil.

Demi-dieux avortés , qui, par droit de naissance1 , Dans les camps, à la cour, régnent en espérance, Que d'exploits leurs talents2 semblent nous présagei Ceux-ci font avec art 3 courir ce char léger Que roule un seul coursier sur une double roue ; Ceux-là 4, sur un théâtre où leur mémoire échoue, Savent, non sans honneur, se jouer dans ces vers 5 Où Molière prophète exprima leurs travers ; Par d'autres, avec gloire6, une paume lancée Va, revient, tour-à-tour poussée et repoussée : Sans doute c'est ainsi que Turenne et Villars S'instruisoient dans la paix aux triomphes de Mars.

La plupart, indigents au milieu des richesses, Achètent l'abondance 7 à force de bassesses.

1 Variante de la première édition :

Destinés en naissant aux combats, aux alarmes, Forme's dans un sérail au dur métier des armes , Qu'ils promettent d'exploits tous ces héros futurs ! L'un sait , armé du fouet , conduire dans nos murs Son char promp t et léger qu'un seul coursier promène ; L'autre , noble histrion , délirer sur la scène : Sans doute c'est ainsi

* Variantes de la seconde édition :

Quels succès leurs talents

3 Ceux-là font de leurs mains

4 Ceux-ci

En bouffons apprentis défigurent ces vers. »...

6 Par d'autres, avec art

7 Variante de la première édition :

Dégradent leur naissance

Souvent à pleines mains d'Orval sème l'argent; Parfois , faute de fonds , monseigneur est marchand r Que dirai-je d'Arcas, quand sa tête blanchie, En tremblant, sur son sein se penche appesantie; Quand son corps, vainement de parfums inondé, Trahit les maux secrets dont il est obsédé? Scandalisant Paris de ses vieilles tendresses2, Arcas, sultan goutteux , veut avoir vingt maîtresses; Mais, en fripon titré, pour payer leurs appas, Arcas vend au public le crédit qu'il n'a pas. Digne fils d'un tel père, Iphis, chargé de dettes3, Met ses jeunes amours aux gages des coquettes :

1 Après ce vers, on lisoit dans la première édition les quatre suivants :

Et l'élégant Médor, pour éteindre ses dettes, Met sa jeune tendresse aux gages des coquettes; D'Orimond , pour suffire aux frais de son amour, Adjuge au plus offrant les faveurs de la cour.

L'auteur, en retranchant ces vers , en a employé les idées dans les portraits suivants d' Arcas et d'Iphis.

2 Variante de la première édition:

Sultan goutteux , Àrcas a , dit-on , vingt maîtresses ; C'est l'usage : et pour prix de leurs fausses caresses, Cent louis qu'il emprunte, à chaque Iris portés, Chez elle tous les mois arrivent bien comptés : Mais tout ce peuple , ami, de créanciers antiques Qui, le long du chemin répétant leurs suppliques, Vont toujours voir Arcas, qui n'est jamais chez lui,... Arcas , pour s'acquitter, leur promet son appui.

Plus de foi, plus d'honneur. L'hymen n'est qu'une mode.

3 Variante de la seconde édition :

Alford, chargé de dettes.

Plus philosophe encor, Lisiniond ruiné l Épouse un riche opprobre en épousant Phriné.

Qui blâmeroit ces nœuds? L'hymen n'est qu'une mode Un lien de fortune , un veuvage commode , Où chaque époux, brûlé d'adultères désirs2, Vit, sous le même nom, libre dans ses plaisirs.

Vois-tu parmi ces grands leurs compagnes hardies Imiter leurs excès , par eux-même applaudies , Dans un corps délicat porter un cœur d'airain , Opposer au mépris un front toujours serein; Et de l'homme en public affectant l'assurance3, Sous leur casque de plume étaler l'impudence?

Assise dans ce cirque où viennent tous les rangs 4 Souvent bâiller en loge , à des prix différents , Cloris n'est que parée, et Gloris se croit belle.

1 Variante de la seconde édition :

Lisimond ruiné

Épouse un équipage...

2 Variante de la première édition :

De contraires désirs.

Variante de la seconde édition :

De coupables désirs.

3 Variante de la première édition :

Mêlant l'orgueil au vice , au faste l'impudence , Des plus viles Phrinés emprunter la licence.

Variante de la seconde édition :

Et du vice endurci témoignant l'impudence , Sous leur casque de plume étouffer la décence?

4 Assise dans ce cirque, est un peu dur, à cause du rapprochement de plusieurs syllabes sifflantes. Mais comme tous les détails

En vêtements légers l'or s'est changé pour elle : Son front luit, étoile de mille diamants ; Et mille autres encore, effrontés ornements *, Serpentent sur son sein , pendent à ses oreilles : Les arts , pour l'embellir, ont uni leurs merveilles : Vingt familles enfin couleroient d'heureux jours , Riches des seuls trésors perdus pour ses atours. Malgré cet appareil d'un luxe héréditaire2, Gloris, on le prétend, se montre populaire; Oui , déposant l'orgueil de ses douze quartiers, Madame en ses amours déroge volontiers : Indulgente beauté , Zélis la justifie 3 ; Zélis qui , par bon ton , à la philosophie Joint tous les goûts divers , tous les amusements ; Rit avec nos penseurs, pense avec ses amants; Enfant sophiste, au fond coquette pédagogue; Qui gouverne la mode ; à son gré met en vogue

de ces différents portraits sont finis '. comme tous ces vers sont pleins, soignés et naturels en même temps! Quoi de plus achevé que la description des diamants de Cloris? quoi de plus agréable et de plus plaisant que ces petits vers lâchés par gros in-octavo? (Fb.)

1 Boileau a dit dans sa dixième satire:

T'accommodes-tu mieux de ces douces Ménades ,

Qui, dans leurs vains chagrins, sans mal toujours malades ,

Se font des mois entiers , sur un lit effronté,

Traiter d'une visible et parfaite santé?

* Var. Malgré ce luxe affreux et sa fierté sévère.

3 Variante de la première édition.

Sapho la justifie ;

Sapho qui...

Nos petits vers lâchés par gros in-octavo , Ou ces drames pleureurs qu'on joue incognito; Protège l'univers , et, rompue aux affaires, Fournit vingt financiers d'importants secrétaires ; Lit tout, et même sait par nos auteur^moraux Qu'il n'est certainement un Dieu que pour les sots.

Parlerai-je d'Iris? chacun la prône et l'aime l ; C'est un cœur, mais un cœur... c'est l'humanité même. Si d'un pied étourdi quelque jeune éventé Frappe, en courant, son chien qui jappe épouvanté, La voilà qui se meurt de tendresse et d'alarmes; Un papillon souffrant lui fait verser des larmes : Il est vrai; mais aussi qu'à la mort condamné2, Lalli soit en spectacle à l'échafaud traîné ,

1 Ce portrait est encore supérieur à ceux que le poète vient de tracer. Tous les vers en sont d'une beauté rare , et le dernier est admirable : il feroit honneur à nos grands maîtres. (Fr.)

2 Le lieutenant-général comte de Lalli, gouverneur de Pondichéri , après la capitulation de cette place, fut accusé d'avoir trahi les intérêts du roi dans son commandement, et en 1766 le parlement de Paris le condamna à être décapité. Le supplice de ce vieux général (car il avoit alors 68 ans ), et les rigueurs dont il fut accompagné, excitèrent l'indignation du peuple , qui trouvoit cette condamnation injuste. Lorsque Gilbert publia cette satire, M. de Lalli-Tolendal, le fils du général.; sollicitoit déjà depuis deux ans la cassation de l'arrêt du parlement, et la réhabilitation de la mémoire de son père. L'arrêt fut cassé par le conseil, le 25 mai 1778, et le fond de l'affaire renvoyé au parlement de Dijon. Mais ce parlement confirma, le 23 août 1783, l'arrêt de celui de Paris. La mémoire du général de Lalli n'en est pas moins réhabilitée : elle l'a été par l'opinion publique, qui est au-dessus de tous les tribunaux, de tous les pouvoirs , et, comme l'a si bien dit un Italien, la regina del mondo.

Elle ira la première à cette horrible fête

Acheter le plaisir de voir tomber sa tête.

Tu frémis à l'aspect de ce dernier tableau J ; Moi-même avec horreur je reprends le pinceau.

Dois-je endèr te montrer nos duchesses fameuses, Tantôt d'un histrion amantes scandaleuses, Fières de ses soupirs obtenus à grand prix , Elles-même aux railleurs dénonçant leurs maris , Tantôt, pour égayer leurs courses solitaires, Imitant noblement ces grâces mercenaires Qui, par couples nombreux, sur le déclin du jour, Vont aux lieux fréquentés colporter leur amour ; Contents d'un héritier, comme eux frêle et sans force Les époux, très amis , vivant dans le divorce ; Vainqueurs des préjugés, les pères bienfaisants Du sérail de leurs fils eunuques complaisants ;

1 Variante de la première édition :

Enfin, dans les hauts rangs je cherche des vertus; J'y cherche un cœur honnête, et je n'en trouve plus. J'aurois pu te montrer...

Variante de la seconde édition :

Dira-t-on qu'en des vers à mordre dispose's , Ma muse prête aux grands des vices supposés? J'aurois pu te montrer. . .

Fréron le fils remontra à Gilbert que cette nouvelle transition sentoit le rhéteur, et que l'ancienne leçon avoit plus de force. Notre poète reconnut la justesse de cette critique, mais il préféra avec raison à sa première leçon les nouveaux vers que sa bonne fortune lui adressa.

2 Variante de la première édition :

Contents d'un he'ritier, dans les jours de leur force.

De nouvelles Saphos , clans le crime affermies », Maris de nos beautés . sous le titre d'amies , Et de galants marquis, philosophes parfaits, En petite Gomorrhe érigeant leur palais?

Mais la corruption, à son IPbmble portée, Dans ces riches hôtels ne s'est point arrêtée2; Le peuple imitateur suit l'exemple des grands, Et les mêmes travers diffament tous les rangs.

Vois ce marchand flétri, philosophe en boutique, Qui, déclarant trois fois sa ruine authentique, Trois fois s'est enrichi d'un heureux déshonneur, Trancher du financier, jouer le grand seigneur. Monsieur, pour ses amis, entretient une actrice; Madame, des beaux-arts bourgeoise protectrice, En couvent d'esprits forts transforme sa maison, Et fait de son comptoir un bureau de raison. Par-tout s'offre l'orgueil , et le luxe , et l'audace. Orgon, à prix d'argent, veut anoblir sa race : Devenu magistrat de mince roturier, Pour être un jour baron , il se fait usurier.

1 Variante de la première édition :

Quelques marquis , d'ailleurs doués de mœurs austères , Polygames galants et vieux célibataires; Plusieurs encor, vraiment philosophes parfaits.

Variante de la seconde édition :

Épousant nos beautés , sous le titre d'amies.

Var. Dans le cercle des grands ne s'est point arrêtée: Elle infecte l'empire , et les mêmes travers Régnent également dans tous les rangs divers. Il faut voir ce marchand...

3o SATIRE I.

Jadis son clerc Mondor envioit son partage ; Tout-à-coup, des bureaux secouant l'esclavage, Il loge sa mollesse en un riche palais, Et derrière un char d'or promenant trois valets , Sous six chevaux pardMs ébranle au loin la rue '. Mais sa fortune, ami, comment l'a-t-il accrue? Il a vendu sa femme; et ce couple abhorré, Enveloppé d'opprobre, est pourtant honoré,

Eh ! quel frein contiendroit un vulgaire indocile Qui sait, grâce aux docteurs du moderne évangile, Qu'en vain le pauvre espère en un Dieu qui n'est pas, Que l'homme tout entier est promis au trépas? Chacun veut de la vie embellir le passage ; L'homme le plus heureux est aussi le plus sage; Et, depuis le vieillard qui touche à son tombeau, Jusqu'au jeune homme à peine échappé du berceau, A la ville, à la cour, au sein de l'opulence , Sous les affreux lambeaux de l'obscure indigence , La Débauche, au teint pâle, aux regards effrontés, Enflamme tous les cœurs vers le crime emportés. C'est en vain que, fidèle à sa vertu première, Louis instruit aux mœurs la monarchie entière : La monarchie entière est en proie aux Lais; Leurs vices sont les dieux qu'adore mon pays 2;

1 Ne semble-t-il pas qu'on entend de loin ce bruyant équipage? Ce sont là de ces vers dont Boileau s'applaudissoit. (Fr. )

2 Variante de la première édition :

Idoles d'un moment, qui perdent leur pays. Variante de la seconde édition :

Leurs vices sont les dieux qu'encense mon pays.

Et la religion , mère désespérée ,

Par ses propres enfants sans cesse déchirée ,

Dans ses temples déserts pleurant leurs attentats,

Le pardon sur la bouche, en vain leur tend les bras ;

Son culte est avili, ses lois sont profanées.

Dans un cercle brillant de nymphes fortunées ,

Entends ce jeune abbé : sophiste bel esprit,

Monsieur fait le procès au Dieu qui le nourrit;

Monsieur trouve plaisants les feux du purgatoire,

Et, pour mieux amuser son galant auditoire,

Mêle aux tendres propos ses blasphèmes charmants ,

Lui prêche de l'amour les doux égarements ,

Traite la piété d' aveugle fanatisme ,

Et donne , en se jouant, des leçons d'athéisme * .

Voilà donc, cher ami, cet âge si vanté, Ce siècle heureux des mœurs et de l'humanité : A peine des vertus l'apparence nous reste. Mais, détournant les yeux d'un tableau si funeste, Éclairés par le goût, envisageons les arts. Quel désordre nouveau se montre à nos regards ! De nos pères fameux les ombres insultées; Comme un joug importun, les régies rejetées ; Les genres opposés bizarrement unis ; La nature , le vrai , de nos livres bannis ;

Variante des éditions postérieures à la mort de l'auteur:

qu'encense leur pays.

Quelle noblesse dans ce tableau de la religion! et l'éloge du roi, comme il est simple, vrai, et d'autant plus flatteur qu'il est moins direct, et qu'il est, pour ainsi dire, nécessité par le sujet! (Fr.)

Un désir forcené d'inventer et d'instruire; D'ignorants écrivains, jamais las de produire; Des brigues , des partis l'un à l'autre odieux; Le Parnasse idolâtre adorant de faux dieux : Tout me dit que des arts la splendeur est ternie. Fille de la Peinture, et sœur de l'Harmonie ', Jadis la Poésie, en ses pompeux accords, Osant même au néant prêter une ame , un corps , Égayoit la raison de riantes images ; Gachoit de la vertu les préceptes sauvages Sous le voile enchanteur d'aimables fictions ; Audacieuse et sage en ses expressions, Pour cadencer un vers qui dans l'âme s'imprime* Sans appauvrir l'idée , enrichissoit la rime ; S'ouvroit par notre oreille un chemin vers nos cœurs, Et nous divertissoit, pour nous rendre meilleurs. Maudit soit à jamais le pointilleux sophiste Qui le premier nous dit en prose d'algébriste : Vains rimeurs, écoutez mes ordres absolus2; Pour plaire à ma raison, pensez, ne peignez plus. Dès-lors la poésie a vu sa décadence ; Infidèle à la rime , au sens , à la cadence , Le compas à la main, elle va dissertant3;

1 Variante de la première édition :

Pareille à la peinture...

a Variante de la première édition :

De par Voltaire et moi, vains rimeurs , montrez-vous , Non peintres, mais penseurs utiles comme nous.

3 Variante de la première édition :

En prose compassée elle va clabaudant.

Apollon sans pinceaux n'est plus qu'un lourd pédant. C'étoit peu que, changée en bizarre furie, Melpoméne étalât sur la scène flétrie Des romans fort touchants, car à peine l'auteur Pour emporter les morts laisse vivre un acteur; Que, soigneux d'évoquer des revenants affables, Prodigue de combats , de marches admirables, Tout poète moderne, avec pompe assommant, Fît d'une tragédie un opéra charmant:

La muse de Sophocle, en robe doctorale, Sur des tréteaux sanglants professe la morale. Là, souvent un sauvage, orateur apprêté, Aussi bien qu'Arouet, parle d'humanité ; Là, des Turcs amoureux, soupirant des maximes. Débitent galamment Sénéque mis en rimes ; Alzire au désespoir, mais pleine de raison l, En invoquant la mort, commente le Phédon;

1 Allusion au monologue d' Alzire :

Quoi ! ce dieu que je sers me laisse sans secours ! Il défend à mes mains d'atlenter sur mes jours ! Ah ! j'ai quitté des dieux dont la bonté fat île Me permettoil la mort , la mort mon seul asile. Et quel crime est-ce donc devant ce dieu jaloux De hâter un moment qu'il nous prépare à tous? Quoi ! du calice amer d'un amour si durable Faut-il boire à longs traits la lie insupportable ? Ce corps vil et mortel est-il donc si sacré , Que l'esprit qui le meut ne le quitte à son gré ?

Alzire, acte V, scène in.

Ce monologue , tire' du Phédon , ou Dialogue de Platon sur l'immortalité de lame, est vraiment déplacé dans la situation d'Alzire. Une amante au désespoir, près de voir son amant conduit au sup-

Pour expirer en forme, un roi, par bienséance, Doit exhaler son ame avec une sentence ; Et chaque personnage au théâtre produit, Héros toujours soufflé par l'auteur qui le suit, Fût-il Scythe ou Chinois , dans un traité sans titre , Interroge par signe, ou répond par chapitre l.

Thalie a de sa sœur partagé les revers : Peindre les mœurs du temps est l'objet de ses vers: Mais, lasse d'un emploi que le goût lui confie, Apôtre larmoyant de la philosophie, Elle fuit la gaieté qui doit suivre ses pas, Et d'un masque tragique enlaidit ses appas. Tantôt c'est un rimeur, dont la muse étourdie. Dans un conte ennobli du nom de comédie, Passe, en dépit du goût, du touchant au bouffon, Et marie une farce avec un long sermon; Tantôt un possédé 2, dont le démon terrible Pleure éternellement dans un drame risible. Que dis-je? oser blâmer un drame, un drame enfin! La comédie est belle , et le drame est divin. Pour moi , j'y goûte fort , car j'aime la nature ,

plice, ne sauroit faire de la métaphysique sur le suicide. « C'est un « des endroits , dit La Harpe , où Voltaire a mérite' le reproche de h philosopher mal à propos. »

Converse éloquemment par geste , ou par chapitre. Variante de la seconde édition :

Par signe interrogé, vous répond par chapitre. 2 Variante de la première édition ; Tantôt c'est un grimaud...

Ces héros villageois , beaux esprits sous la bure ; Et j'approuve l'auteur de ces drames diserts, Qui ne s'abaisse point jusqu'à parler en vers : Un vers coûte à polir, et le travail nous pèse; Mais en prose du moins on est sot à son aise x. Par-tout le même ton; chaque muse en ses chants, Aux dépens du vrai goût, fait la guerre aux méchants: Le plus lourd chansonnier de l'Opéra-Comique Prête à son Apollon un air philosophique, Et des vers sont charmants , pourvu qu'ils soient moraux.

Mais , de la poésie usurpant les pinceaux, L'éloquence aujourd'hui , prodigue en métaphores2, Avec un air penseur enfle des riens sonores. Que d'orateurs guindés, dans un discours savant, Se tourmentent sans fin pour enfanter du vent! Dans un livre où Thomas rêve, comme en extase3, Je cherche un peu de sens et vois beaucoup d'emphase. Un plaisant, des dévots Zoïle envenimé, Qui nous vend par essais le mensonge imprimé 4,

' Ce fut Diderot qui le premier proposa le drame en prose. Vinrent ensuite Beaumarchais et Mercier le dramaturge, qui en élevèrent les avantages au-dessus de la tragédie et de la comédie. Tous les trois ont fourni, à coté de leurs préceptes, des exemples généralement malheureux.

a Var. Et du nom des vertus sanctifiant sa prose,

Par la pompe des mots l'éloquence en impose. Que d'orateurs guindés, qui se disent profonds, Se tourmentent sans fin pour enfanter des sons !

3 Nous croyons qu'ici Gilbert fait allusion k Y Essai su* le caractère y les mœurs, et l'esprit des femmes, qui parut en 1772.

4 L' Essai sur les mœurs des nations, par Voltaire.

Des oppresseurs fameux développant les trames,

Met , pour mieux l'ennoblir, l'histoire en épigrammes.

Chaque genre varie au gré des écrivains,

Et ne connoît de lois que leurs caprices vains.

Sans doute le respect des antiques modèles Eût au vrai ramené les muses infidèles ; Eux seuls de la nature imitateurs constants, Toujours lus avec fruit , sont beaux dans tous les temps ; Heureux qui jeune encore a senti leur mérite! Même en les surpassant, il faut qu'on les imite : Mais les sages du jour, ou de fiers novateurs *, De leur goût dépravé 2 partisans corrupteurs , Ne pouvant les atteindre, ont dégradé leurs maîtres 3; Et flatteurs des pédants flétris par nos ancêtres, O de la sympathie inévitable effet!

Ils vengent les Gotins des affronts du sifflet.

Voltaire en soit loué! chacun sait au Parnasse 4 Que Malherbe est un sot, et Quinaut un Horace.

1 Variante de la première édition :

. . . . . Ou d'heureux novaleurs.

2 Var. De leur goût corrompu...

3 Au lieu de ces quatre vers, on lisoit dans la première édition les deux suivants :

Pour s'asseoir sur le Pinde au rang de nos ancêtres , Ne pouvant les atteindre , ont dégradé leurs maîtres.

Ce fut pour la seconde édition que Gilbert fit les quatre vers tels que nous les lisons aujourd'hui, excepté le second qu'il commença d'abord ainsi :

Et protecteurs des sots...

4 Les douze premiers vers de cette tirade étoient tout autrement

Dans un long commentaire il prouve longuement Que Corneille parfois pourroit plaire un moment. J'ai vu l'enfant gâté de nos penseurs sublimes, La Harpe , dans Rousseau trouver de belles rimes l . Si l'on en croit Mercier, Racine a de l'esprit 2 ;

disposés dans la première édition ; et il y en avoit encore six de plus. Voici comment Gilbert s'exprimoit :

Boileau, dit Marmontel, tourne assez bien un vers.

Ce chantre gazetier, Pindare des déserts ,

La Harpe , enfant gâté de nos penseurs sublimes ,

Quelquefois dans Rousseau trouve de belles rimes.

Si l'on en croit Mercier, Racine a de l'esprit;

Mais Perrault plus profond, Diderot nous l'apprit,

Perrault, tout plat qu'il est, pétille de génie :

Il eût pu travailler à l'Encyclopédie.

Périsse Bossuet! quoi! ton pinceau flatteur

Souilla de son éloge un papier imposteur?

Etoit-il philosophe? aveugles que nous sommes !

Combien l'erreur publique a fait de faux grands hommes!

Enfin la raison luit; leurs talents sont jugés;

Des affronts du sifflet les Cotins sont vengés.

Voltaire en soit loué ! chacun sait au Parnasse

Que Malherbe est un sot , et Quinaut un Horace ;

Dans wn long commentaire il prouve longuement

Que Corneille parfois pourroit plaire vin moment;

Et tous ces demi-dieu.., etc.

1 Le célèbre critique , après avoir mis J. B. Rousseau au rang de nos grands poètes, observe qu'il est resté fort au-dessous d'Horace , dont il n'a ni l'esprit, ni les grâces, ni la variété, ni le goût,Pni la sensibilité, ni la philosophie; qu'il manque sur-tout de cet intérêt de style qui vient de l'ame, et qui se communique à celle des lecteurs; et qu'enfin ses beaux vers ne sont souvent que des vers.

2 Mercier, dans son Nouvel essai sur l'art dramatique, après avoir loué Racine pour l'barrnonie des vers, l'enchantement du langage , et le fini de l'élocution, lui reproche de manquer de profondeur, de force et de majesté. «Lorsqu'il est sublime, ajoute-t-il, dans

Mais Perrault, plus profond, Diderot nous l'apprit»,

Perrault, tout plat qu'il est, pétille de génie :

Il eût pu travailler à l'Encyclopédie.

Boileau, correct auteur de libelles amers 2,

Boileau, dit Marmontel, tourne assez bien un vers.

Et tous ces demi-dieux que l'Europe en délire

A depuis cent hivers l'indulgence de lire,

Vont dans un juste oubli retomber désormais,

Comme de vains auteurs qui ne pensent jamais.

Quelques vengeurs pourtant, armés d'un noble zélé, Ont de ces morts fameux épousé la querelle :

« Phèdre, dans Britannicus , clans Athalie, c'est à l'aide d'Euripide, « de Tacite , ou de l'écriture sainte. Ses tragédies sont une espèce « de mosaïque. Un homme qui mettoit tant d'esprit à déguiser ses «heureux larcins a rarement volé de ses propres ailes. » Ailleurs le dramaturge appelle ce grand poète un froid petit esprit.

1 Diderot prétendoit que si l'on en exceptoit Perrault, dont le versificateur Boileau n'étoit pas en état d'apprécier le mérite, et quelques aulres tels que Lamotte, Terrasson, Boindin, Fontenelle, sous lesquels la raison et l'esprit philosophique avoient fait de grands progrès, il n'y avoit peut-être pas un homme dansle siècle de Louis XIV qui eût écrit une page de V Encyclopédie qu'on daignât lire dans le siècle suivant.

2 Mais ce Boileau . juge passionne' , N'en esl pas moins législateur habile.

Aux lents efforts d'un travail obstiné Il fait céder la nature indocile ; Dans un terrain sauvage . abandonné, A pas tardifs trare un sillon fertile ;

Et son vers froid , nais poli , bien tourné. A force d'art rendu simple et facile , Ressemble au trait c'un or pur et ductile , Par la filière en glissant façonné.

Marmontel, les Charmes de l'étude.

De là, sur mélicon deux partis opposés Régnent, et, l'un par l'autre à l'envi déprisés, Tour-à-tour s'adressant des volumes d'injures , Pour ]e trône des arts combattent par brochures. Mais , plus forts par le nombre et vantés en tous lieux , Les corrupteurs du goût en paroissent les dieux : Si Clément les proscrit r, La Harpe les protège2 : Eux seuls peuvent prétendre au rare privilège D'aller au Louvre, en corps , commenter l'alphabet ; Grammairiens-jurés, immortels par brevet:

Honneurs, richesse, emplois , ils ont tout en partage, Hors la saine raison, que leur bonheur outrage; Et le public esclave obéit à leurs lois. Mille cercles savants s'assemblent à leur voix : C'est dans ces tribunaux galants et domestiques , Que parmi vingt beautés, bourgeoises empiriques, Distribuant la gloire et pesant les écrits, Ces fiers inquisiteurs jugent les beaux esprits. O malheureux l'auteur dont la plume élégante Se montre encor du goût sage et fidèle amante;

r Variante de la première édition :

Aussi dans son journal La Harpe les protège.

a Clément de Dijon et La Harpe vécurent long-temps en ennemis déclarés : l'un faisant avec Fréron et quelques autres critiques une guerre implacable au parti philosophique; l'autre combattant dans les rangs plus nombreux des philosophes. Les vives disputes qui éclatèrent entre eux sont presque oubliées aujourd'hui; et nous dirons seulement que La Harpe ayant changé de principes et de langage sur la fin de sa carrière, les deux antagonistes finirent par s'embrasser publiquement.

4o SATIRE I.

Qui, rempli d'une noble et constante fierté,

Dédaigne un nom fameux par l'intrigue acheté,

Et, n'ayant pour preneurs que ses muets ouvrages,

Veut par ses talents seuls enlever les suffrages!

La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré I ;

S'il n'eût été qu'un sot, il auroit prospéré /

Trop fortuné celui qui peut avec adresse

Flatter tous les partis que gagne sa souplesse ;

De peur d'être blâmé, ne blâme jamais rien;

Dit Voltaire un Virgile, et même un peu chrétien;

Et toujours en l'honneur des tyrans du Parnasse

De madrigaux en prose alonge une préface !

Mais trois fois plus heureux le jeune homme prudent

Qui, de ces novateurs enthousiaste ardent,

Abjure la raison, pour eux la sacrifie;

Soldat sous les drapeaux de la philosophie!

D'abord, comme un prodige, on le prône par-tout :

Il nous vante! en effet c'est un homme de goût :

Son chef-d'œuvre est toujours l'écrit qui doit éclore ;

On récite déjà les vers qu'il fait encore2.

Qu'il est beau de le voir, de dînes en dînes,

1 Ce poète termina sa carrière à l'âge de trente-quatre ans, pendant qu'il étoit occupé à faire imprimer son poème de Narcisse. Il s'étoit fait connoître de bonne heure par quelques odes , particulièrement par celle du Soleil fixe au milieu des planètes, à l'occasion de laquelle Marmontel lui présagea les plus beaux succès littéraires. Il n'est donc pas vrai qu'il soit mort ignoré ; mais il est vrai qu'un enchaînement de malheurs hâta sa fin , et qu'il mourut obéré.

2 Voilà un de ces vers que leur bonne fortune destine à rester ro verbes.

Officieux lecteur de ses vers nouveau-nés , Promener chez les grands sa muse bien nourrie! Paroît-il, on l'embrasse; il parle, on se récrie: Fût-il un Durosoy, tout Paris l'applaudit1 ; C'est un auteur divin, car nos dames l'ont dit. La marquise, le duc. pour lui tout est libraire; De riches pensions on l'accable; et Voltaire Du titre de génie a soin de l'honorer Par lettres , qu'au Mercure il fait enregistrer. Ainsi , de nos tyrans la ligue protectrice

' Barnabe Farmain de Rozoy, auteur aussi fe'cond que de mauvais goût. Il composa, entre autres pièces de the'àtre, deux drames lyriques dont Henri IV est le héros. Le premier, qui portoit pour second titre la Bataille dlvry, fut représenté en 1774 •> et eut quelque succès, parceque la pièce est parsemée de bons mots et de sentences de Henri IV. Mais toutes les fois que l'auteur y a mis son esprit à la place de celui du bon roi, il fait figurer ce monarque d'une manière si ridicule , que Louis XVI , lorsque ce drame fut joué devant lui, déclara qu'il le feroit arrêter si les représentations n'en étoient pas aussi avancées. Le second de ces drames a pour titre le Siège de Paris: Henri IV n'y est pas mieux traité , et l'auteur ne parvint à faire mettre sa pièce à l'étude, en 1775, qu'en employant tous ses protecteurs. De Rozoy avoit auparavant mis au jour deux poèmes, dont l'un est intitulé le Génie, le Goût, et l'Esprit, et ne présente la moindre trace de ces qualités : le seecvid , les Sens, feroit croire que l'auteur n'avoit pas même le sens commun. Il avoit aussi fait paroitre, dès 1769, deux volumes d' œuvres mêlées, contenant des fables, des contes, des épîtres, et des chansons; et en 1771, les Annales de la ville de Toulouse: il n'y a pas dans tout cela une page à lire. Mais le même homme qui fut un si pauvre auteur déploya , au commencement de la révolution , un noble caractère , et fut content de mourir sur l'échafaud , pour son roi et pour sa religion, comme il l'a dit lui-même, le jour de la Saint- Louis de 1792.

D'une gloire précoce enfle un rimeur novice :

L'auteur le plus fécond, sans leur appui vanté,

Travaille dans l'oubli pour la postérité ;

Mais par eux, sans rien faire, un pédant nous impose T ;

Turpin n'est que Turpin, Suard est quelque chose2. O combien d'écrivains languiroient inconnus,

Qui , du Pinde français illustres parvenus ,

En servant ce parti , conquirent nos hommages !

L'encens de tout un peuple enfume leurs images :

Eux-même, avec candeur se disant immortels,

De leurs mains tour-à-tour se dressent des autels.

Sous peine d'être un sot, nul plaisant téméraire

Ne rit de nos amis, et sur-tout de Voltaire.

On auroit beau montrer ses vers tournés sans art3,

D'une moitié de rime habillés au hasard,

Seuls, et jetés par ligne exactement pareille,

De leur chute uniforme importunant l'oreille,

Ou, bouffis de grands mots qui se choquent entre eux,

L'un sur l'autre appuyés , se traînant deux à deux ;

Et sa prose frivole , en pointes aiguisée ,

Pour braver l'harmonie , incessamment brisée :

1 Var Un fat nous en impose.

2 Variante de la première édition :

Arnaud est quelque chose.

O combien d'écrivains , philosophes titrés ,

Sur le Pinde français parvenus illustrés ,

Ont, par cet art puissant, usurpé nos hommages !

Tous ses vers faits sans art.

Sa prose, sans mentir, et ses vers sont parfaits l ; Le Mercure trente ans l'a juré par extraits : Qui pourroit en douter? Moi. Cependant j'a voue Que d'un rare savoir à bon droit on le loue ; Que ses chefs-d'œuvre faux , trompeuses nouveautés , Étonnent quelquefois par d'antiques beautés; Que par ses défauts même il sait encor séduire : Talent qui peut absoudre un siècle qui l'admire. Mais qu'on m'ose prôner des sophistes pesants, Apostats effrontés du goût et du bon sens : Saint-Lambert, noble auteur dont la muse pédante Fait des vers fort vantés par Voltaire qu'il vante 2;

1 Variante de la première édition :

Parfaite on croit sa prose , et parfaits ses accords; Lui seul a de l'esprit comme quarante en corps : Qui pourroit le nier? Moi peut-être. J'avoue.

Fréron trouvoit que cette phrase manquoit de logique. Au moins manquoit-elle de clarté'; mais on ne sauroit faire le même reproche à la nouvelle leçon.

2 Dans son poëme des Saisons le marquis de Saint -Lambert proclama Voltaire

Vainqueur des deux rivaux qui régnoient sur la scène.

Ce vers alluma une querelle aussi vive qu'opiniâtre entre Clément d'une part , Voltaire et Saint-Lambert de l'autre. Clément y voyoit un outrage fait à la mémoire de Corneille et de Racine, et s'emporta tout à-la-fois contre l'auteur de l'éloge et contre celui qui en étoit l'objet. Voltaire lui répondit, et donna à son censeur le surnom d'inclément. Saint-Lambert alla plus loin: il le fit mettre au Fort-1'Évêque. Cet événement devint bientôt le sujet de toutes les conversations. J. J. Rousseau, se trouvant chez une femme du haut rang, parla avec force en faveur de l'écrivain qu'on avoit mis aux fers pour avoir dit que des vers étoient mauvais , et Clément fut rendu à la liberté après trois jours de détention.

Qui du nom de poème ornant de plats sermons r,

En quatre points mortels a rimé les saisons 2 ;

Et ce vain Beaumarchais qui, trois fois avec gloire3,

Mit le mémoire en drame et le drame en mémoire;

Et ce lourd Diderot, docteur en style dur 4,

Qui passe pour sublime, à force d'être obscur;

Et ce froid d'Alembert, chancelier du Parnasse 5,

Qui se croit un grand homme et fit une préface;

1 Variante de la première édition :

Qui, prêchant les pervers pour ennuyer les bons.

2 Satire injuste de l'heureuse alliance qu'offre ce poëme, des meilleures leçons philosophiques avec les plus charmants détails de la nature pittoresque.

3 On sait qu'en 1773 et 1774 Beaumarchais publia dans son procès conti'e le conseiller de Goè'zmann, non pas trois, mais quatre mémoires , qui sont tout à-la-fois une plaidoirie forte de raisonnement, une satire très fine, une comédie pleine d'intérêt, et qui eurent un tel succès que Voltaire en conçut de la jalousie. Quelques années auparavant, Beaumarchais s' étoit essayé dans le drame sérieux , sur les traces de Diderot , et n'y avoit point réussi. Eugénie n'avoit produit aucun effet , et les Deux Amis n'en avoient point fait à l'auteur. Son Barbier de Séville, qui ne fut représenté qu'après la publication des mémoires, ne soutint pas non plus la réputation qu'ils avoient fondée. Au reste, qu'on ne s'étonne pas si Gilbert s'est permis des plaisanteries sur ces mémoires si estimés : notre satirique étoit le protégé de Baculard d'Arnaud, l'un des adversaires de Beaumarchais dans cette affaire, et qui fit même paroître à cette occasion une défense marquée par l'excès du ridicule.

4 Exagération. Sans doute , on est quelquefois en droit de reprocher à Diderot de l'obscurité et de l'emphase ; mais on ne sauroit disconvenir qu'il n'ait des pages admirables.

5 Secrétaire perpétuel de l'académie française. « Un satirique de « nos jours, dit La Harpe dans sa Philosophie du 18e siècle, qui

Et tant d'autres encor dont le public épris Connoit beaucoup les noms et fort peu les écrits ; Alors , certes , alors ma colère s'allume, Et la vérité court se placer sous ma plume.

Ah ! du moins , par pitié , s'ils cessoient d'imprimer, Dans le secret, contents de proser, de rimer; Mais, de l'humanité maudits missionnaires, Pour leurs tristes lecteurs ces prêcheurs n'en ont guères, La Harpe est-il bien mort? Tremblons ; de son tombeau J On dit qu'il sort , armé d'un Gustave nouveau : Thomas est en travail d'un gros poëme épique 2 ;

« se piquoit d'audace et non pas de justice , a cru mettre tout d'A- « lembert dans ce vers :

11 se croit un grand homme , et fit une pre'face.

« Mais la préface de V Encyclopédie est un ouvrage et un bel ou- « vrage: où est le sens du vers?»

1 Variante de la première édition :

La Harpe mille fois jura sur Pharamon

De bien nous ennuyer pour se faire un beau nom

En adoptant la nouvelle leçon , l'auteur commença d'abord ainsi le second vers :

La Harpe sort,..

Ces tragédies de Pharamond et de Gustave furent jouées en 1765 et r 766 : c'étoient , de l'aveu de leur auteur, des conceptions foibles et même vicieuses ; elles ne réussirent point à la représentation, eî depuis l'auteur jeta au feu la première, et ne conserva que quelques fragments de la seconde.

2 La Pétréide, poëme épique en l'honneur de Pierre-le-Grand. L'auteur mourut en 1785, avec le regret d'avoir seulement ébauché ce poème. Les nombreux fragments qui en ont été publiés montrent l'art d'une versification savante, mais le travail s'y fait trop sentir.

Marmontel enjolive un roman poétique ' ; Et même Durosoy., fameux par des chansons 2, Met l'Histoire de France en opéra-bouffons : Tant d'écrits sont forgés par ces auteurs manœuvres 3, Qu'aucun n'est riche assez pour acheter ses œuvres. Pour moi, qui, démasquant nos sages dangereux, Peignis de leurs erreurs les effets désastreux , L'athéisme en crédit , la licence honorée , Et le lévite enfin brisant l'arche sacrée ; Qui retraçai des arts les malheurs éclatants, Les brigues, le pouvoir des novateurs du temps ? Et leur fureur d'écrire et leur honteuse gloire , Et de mon siècle entier la déplorable histoire ; Sans rien craindre, je parle avec sincérité 4; Je chéris mon repos moins que la vérité. Oh ! si ces foibles vers , satire de notre âge ,

1 Le roman des Incas.

1 Voyez la note i de la page £i.

3 Var. Tout compose , et déjà de tant d'auteurs manœuvres, Aucun n'est riche assez...

* Var. J'ai vu les maux promis à ma sincérité,

Et , devant craindre tout , j'ai dit la vérité.

La première édition finit à ce dernier vers. Dans la seconde , l'auteur y ajouta les vers suivants :

Oh! si ces vers vengeurs de la cause publique, Qu'approuva de Beaumont la pieté stoique , Portés par son suffrage , auprès du trône admis , Obtiennent de mon roi quelques regards amis ; S'il prête à ma foiblesse un bras qui la soutienne ; On verra de nouveau ma muse citoyenne Flétrir ces novateurs que poursuivront mes cris<> Us ne dormiront plus qu'en lisant leurs écrits.

Que Beaumonl de malice absout par son suffrage *, Obtiennent de mon roi les regards protecteurs , Sa vertu cessera de haïr les flatteurs Avant que par l'effroi ma muse désarmée Pardonne aux novateurs leur folle renommée -. Que leurs noms soient placés parmi les noms flétris : Je veux qu'on les méprise autant que leurs écrits.

1 Christophe de Beaumont, archevêque de Paris.

Page 1