A M. FRÉRON
Ne prétends plus, Fréron, par tes savants efforts «, Détrôner le faux goût qui régne sur nos bords , Depuis que nous pleurons l'innocence exilée: Sous tes mâles écrits, vainement accablée, On voit renaître encor l'hydre des sots rimeurs, Et la chute des arts suit la perte des mœurs.
* Publiée pour la première fois en iy]5, réimprimée avec de nombreux changements en 1776, et de nouveau, avec des corrections très heureuses, en 1778. — Dès que cette satire parut, Fréron s'empressa d'en rendre compte. «Ce n'est point dit-il, parceque cette « satire m'est adressée que je me hâte d'en parler ; c'est parcequ'elle « m'a frappé par l'excellent ton de versification, par l'énergie des « pensées et des tableaux; en un mot, par le talent le plus décidé « pour la poésie qui se soit annoncé parmi nous depuis très long- « temps. J'avois déjà fait remarquer des étincelles de génie dans «les ouvrages de ce jeune auteur; cependant, excepté dans sa «belle ode sur le jugement dernier, toutes ses idées", en général, « m'avoient paru peu liées ; j'avois trouvé de grandes beautés dans « ses premiers essais , mais presque jamais vingt vers de suite. Ici, « il s'est élevé au-dessus de lui-même, et les beautés l'emportent « sur les défauts. »
1 Variante de la première édition :
C'est vainement, Fréron, qu'en tes sages e'crils Dévouant nos Cotins à de justes mépris ,
Un monstre dans Paris croît et se fortifie l, Qui, paré du manteau de la philosophie, Que dis-je? de son nom faussement revêtu, Étouffe les talents et détruit la vertu. L'univers , si Ton croit ce novateur moderne 2,
Tu prétends du bon goût retarder la ruine ; C'en est fait : sur ces bords où le vice domine , Plus puissante , renaît l'hydre des sots rimeurs.
Variante de la première édition :
Par l'erreur et l'orgueil nommé philosophie , Un monstre , chaque jour, croît et se fortifie , Qui , d'honneurs usurpés , parmi nous revêtu...
Variante de la seconde édition :
Un monstre dans nos murs croît et se fortifie...
1 Variante de la première édition :
C'est en nous dégradant qu'il brigue nos louanges.
Précipité par lui du ciel dépeuplé d'anges ,
Dieu n'est plus ; lame expire , et, roi des animaux...
Fréron ayant objecté à l'auteur que le second vers étoit trop recherché, il les changea tous trois ainsi que le quatrième qui a reparu depuis, et y substitua ceux ci:
Variante de la seconde édition :
Dangereux novateur, par son cruel système , Il veut du ciel désert chasser l'Etre suprême ; Et du corps expiré l'ame éprouvant le sort, L'homme arrive au néant par une double mort.
D'Olivet avoit reproché à Racine d'avoir dit dans sa Phèdre,
aete V, scène vi :
A ce mot , ce héros expiré
N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré.
Voltaire appelle , à la vérité , cette critique une misérable vétille de grammaire ; suivant lui, on doit pouvoir dire ce héros expiré , comme on dit il a expiré : il est expiré; mais, outre que Gilbert
SATIRE I. irj
Fils du hasard , n'a point de Dieu qui le gouverne ; La mort doit frapper lame , et , roi des animaux , L homme voit ses sujets devenir ses égaux. Ce monstre toutefois n'a point un air farouche ; Toujours l'humanité respire sur sa bouche *, D'abord, des nations réformateur discret2, Il semoit ses écrits à l'ombre du secret,
pouvoit n'être pas de l'avis de Voltaire, il sentit probablement que ce rapprochement, corps expiré, étoit inexact. Il changea encore ces quatre vers ; ou , pour mieux dire , il en fit trois nouveaux , et reprit le quatrième de sa première leçon.
1 Variante de la première édition :
Et le nom des vertus est toujours dans sa bouche.
« Ce sera, dit M. de Chateaubriand sur ce vers1, une chose bien « remarquable pour l'histoire , qu'on ait voulu introduire l'athéisme « chez un peuple au nom de la vertu. »
2 Variante de la première édition :
D'abord , foible pygrnée et novateur discret , Pour mieux braver les lois caché dans le secret, Il prêchoit, ignoré , ses maximes fatales : Bientôt géant nourri d'intrigues, de cabales, Il osa , du public affrontant les regards , Marcher sur l'Hélicon; juge et dieu de nos arts, Fermer à ses rivaux le temple de Mémoire , Ouvert aux seuls auteurs apôtres de sa gloire ; Humilier les rois , et , tyran des mortels , S'asseoir sur les débris du trône et des autels.
Jeune homme , il vous sied bien d'insulter la sagesse ! Attaquer ses enfanns ! quelle scélératesse ! Vous croyez donc en Dieu ? de quel siècle êtes-vous? Du moins , de votre honneur si vous êtes jaloux , Gardez-vous de le dire, et respectez vos maîtres.
Variante de la seconde édition :
D'abord , de l'univers réformateur discret. ,
j8 SATIRE I.
Errant, proscrit par-tout, mais souple en sa disgrâce;
Bientôt, le sceptre en main, gouvernant le Parnasse ,
Ce tyran des beaux-arts , nouveau dieu des mortels ,
De leurs dieux diffamés usurpa les autels ;
Et lorsque abandonnée à cette idolâtrie ,
La France qu'il corrompt touche à la barbarie ,
Flatteur d'un siècle impur, son parti suborneur l
Nous a fermé les yeux sur notre déshonneur.
« Quoi ! votre muse en monstre érige la sagesse! « Vous blâmez ses enfants, et leur crédit vous blesse! « Je soupçonne, entre nous , que vous croyez en Dieu s « N'allez point dans vos vers en consigner l'aveu; « Craignez le ridicule, et respectez vos maîtres. « Croire en Dieu fut un tort permis à nos ancêtres ; « Mais dans notre âge ! Allons , il faut vous corriger. « Éclairez-vous, jeune homme, au lieu de nous juger; « Pensez ; à votre Dieu laissez venger sa cause3 : « Si vous saviez penser, vous feriez quelque chose. « Sur-tout point de satire ; oh ! c'est un genre affreux ! « Eh! qui put vous apprendre, écolier ténébreux 4,
1 Variante de la seconde édition:
Fidèle à nous vanter son parti suborneur.
2 Variante de la seconde e'dition:
Vous, jeune homme ! au bon sens avez-vous dit adieu ? Je soupçonne, entre nous , que vous croyez en Dieu ; Gardez-vous de l'e'crire, et respectez vos maîtres.
Pensez : à vos progrès :e défaut seul s'oppo&e.
4 Variante de la première édition :
Qui vous a dit, parlez , Zoile ténébreux.
« Que des mœurs parmi nous la perte étoit certaine , « Que les beaux-arts couroient vers leur chute prochaine ? « Par-tout, même en Russie, on vante nos auteurs f. « Comme l'humanité régne dans tous les cœurs ! « Vous ne lisez donc pas le Mercure de France? « Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance. »
Ainsi Caritidès , ce poète penseur 2, De la philosophie obligeant défenseur, Conseille, par pitié, mon aveugle ignorance, De nos arts, de nos mœurs garantit l'excellence; Et, sans plus de raisons , si je réplique un mot3, Pour prouver que j'ai tort, il me déclare un sot.
Mais de ces sages vains confondons l'imposture, De leur régne fameux retraçons la peinture ; Et que mes vers, enfants d'une noble candeur 4,
1 Catherine II, qui régnoit alors en Russie, et qui étoit passionnée pour la gloire, flattoit tous les écrivains d'une grande réputation, et particulièrement les françois. Elle affectionnoit sur-tout Voltaire, d'Alembert, et Diderot , et les combloit de prévenances et d'attentions.
2 Variante de la première édition :
De la philosophie illustre défenseur,
Ainsi, plaignant mon sort, Damis , profond penseur,
Eclaire humainement mon aveugle ignorance.
Variante de la seconde édition :
Ainsi le grand Pathos, ce poète penseur.
3 Variante de la seconde édition :
Et, de son plein savoir, si je réplique un mot. Cette correction ne satisfît point l'auteur, et il revint à sa première leçon.
4 Variante de la première édition :
Et dussé-je mourir dans mon obscurité,
Éclairent les Français sur leur fausse grandeur.
Eh ! quel temps fut jamais en vices plus fertile *? Quel siècle d'ignorance en beaux faits plus stérile 2, Que cet âge nommé siècle de la raison? Toute une populace, en style de sermon3, De longs écrits moraux nous ennuie avec zèle; Et ion prêche les mœurs jusque dans la Pucelle^.
Du puits, sans m'effrayer, tirons la Vérité.
Boileau , dans son Discours au roi, dit des esprits de son lerpps :
Ils tremblent qu'un censeur que sa verve encourage Ne vienne en ses écrits démasquer leur visage , Et , fouillant dans leurs maux en toute liberté , "N'aille du fond du puits tirer la Vérité.
Cette idée, que la Vérité s'est réfugiée au fond d'un puits, appartient, dit-on, à Démocrite : elle a donné lieu à ces vers charmants de Rulhière :
Autrefois la Justice et la Vérité nues Chez les premiers humains furent long-temps connues ; Elles régnoient en sœurs : mais on sait que depuis , L'une a fui dans le ciel, et l'autre dans un puits.
Disc, sur les Disputes.
' Racine a dit ( Athalie , acte I , scène 1 ) :
« Et quel temps fut jamais si fertile en miracles ? »
2 Variante de la première édition :
En vertus plus stérile.
3 Variante de la première édition:
L'écrit le plus impie est un fort beau sermon; Sur l'amour du prochain l'auteur crie avec zélé.
Variante de la seconde édition :
Tout un monde sophiste , en style de sermon.
'* Allusion au commencement du cinquième chant de la Pucelle :
0 mes amis, vivons en bons chrétiens,
Je le sais ; mais, ami, nos modestes aïeux Partaient moins des vertus et les cultivoient mieux. Quels demi-dieux enfin nos jours ont-ils vus naître? Ces Français si vantés , peux-tu les reconnaître 1 ?
C'est le parti , croyez moi , qu'il faut prendre; A son devoir il faut enfin se rendre.
On lit dans les OEuvres dn maréchal prince de Ligne, qu'un cure' qui, au prône, avoit de'fendu délire la Pucelle, fut bien étonne de ces vers , qu'un de ses paroissiens lui récita. « Messieurs , leur « dit-il en chaire, voyez comme on trompe un bon pasteur. Je vous « recommande la lecture de cet ouvrage. O mes amis, ajouta-t-il, « vivons en bons chrétiens ; c'est ce qu'on y trouve : apprenez la suite « par cœur, je vous prie. ->
1 Gilbert avoit, dans son Début poétique, adopté l'orthographe de Voltaire, ou du moins celle que Voltaire a mise à la mode : car l'idée en appartient à un nommé Bérain, avocat au parlement de Rouen, qui proposa sans succès cette réforme en 1675.
Soit que notre auteur ait ensuite cru devoir se soumettre à l'Académie, qui alors rejetoit cette innovation, soit que, dans sa mauvaise humeur contre les philosophes, il se soit indigné d'appartenir de quelque manière à l'école de leur patriarche, il renonça bientôt à la nouvelle orthographe, pour ne plus faire usage que de l'ancienne ; mais ce fut sous deux exceptions :
l° Il continua d'écrire, dans tous les cas, par ai, français et