‹ Œuvres complètes de Gringore; (volume 2)Chapitre 1 sur 207 · AU XVI* SIÈCLE · texte numérisé non relu

AU XVI* SIÈCLE

es documens que la Littérature pr<K cure à l'Histoire doivent être accueillis avec précaution y pres(;^ue J avec défiance, nous le reconnois- S? sons. Nous n'ignorons pas d'Mlleurs que les œuvres littéraires contiennent rarement des faits nouveaux, et quand, par hasard, ii en est ainsi , nous savons que ces faits n'ont presque jamais une importance primordiale. De telles œuvres sont donc inutiles à l'historien pour établir les grandes lignes, pour donner des fondémens sûrs à un système large et nouveau. Elles n'ont pas la puissance d'attaquer de haute lutte les opmions reçues, et de triompher à la manière des éits, c'est-à-dire par leur apparition. On peut dire à la rigueur Qu'elles n'offrent rien de général, presque rien ae positif, et, à première vue, elles ne montrent que des lueurs indécises.

Mais si elles ne sont point une synthèse, du

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moins mettent-elles la philosophie historique sur la voie des plus fins et des plus minutieux enseignemens; si elles n'existent pas par elles-mêmes — sur la scène de l'histoire , cela s'entend , — du moins parfois indiquent-elles quelque point minime et important tout à la fois , telle petite circonstance maperçue jusque-là et qui remplit cependant le rôle de cette pierre mince, de ce morceau de ciment sans lesquels le monument ne sauroit être en équilibre. Elles apportent ainsi cette nuance du portrait sans laquelle l'homme est monstrueux , ce léger hasard, non mentionné par d'autres documens, qui seul néanmoins peut nous empêcher de trouver l'événement absurde ; et elles sont quelquefois le dernier recours de l'historien qui veut lutter contre des préjugés dont un jugement droit et impartial lui a démontré la sottise ou l'injustice.

Un labeur tout particulier est nécessaire sans doute pour rendre de celte façon les ouvrages d'imagination utiles à l'Histoire; il faut pour ainsi dire en extraire l'essence, les soumettre à un travail d'analyse , puis de généralisation, beaucoup plus long et minutieux que celui c[ui nous €St imposé pour tirer parti des Mémoires. Mais là où ces derniers font défaut, c'est, comme nous l'indiquions plus haut, le seul moyen qui reste à la postérité pour ôter aux faits ce vague mythologique que l'éloignement leur donne toujours, pour rendre aux soldats et aux capitaines de la civilisation la part d'activité et de gloire que les généraux ont usurpée, pour faire, enfin, d'un personnage un homme, et de l'Histoire l'Humanité.

ET LA Politique bourgeoise. ix.

Au commencement du XVIe siècle, les Mémoires, si communs au siècle précédent, man-» quent presque complètement. Diverses circonstances politiques, l'état de la société, la position de la Bourgeoisie, l'activité particulière de la France à cette époque, expliquent cette singularité, qu'il nous importe ici ae constater seulement. A aucune date pourtant ce genre de document n'eût été plus utile. Quand nous pensons qu'à cet instant même la Réforme se préparoit, aue la Renaissance sortoit de son chaos et que le monde moderne entroit définitivement en scène, nous avons le droit de regretter tout particulièrement la lumière précise, les minutieux détails, la réalité nuancée, le méticuleux développement du cœur humain, le jugement contemporain, la couleur vulgaire, le dessin naïf, enfin tout ce que les Mémoires ont l'habitude de rechercher et de montrer à la postérité.

Cette époque importante est donc restée pour nous parsemée de mystères , difficile à comprendre, aifficile à expliquer. Il faut reconnoître aussi que les historiens modernes, par une méthode peu sensée, par des préjugés d'école, et une sorte de mépris pour l'impartialité , ont été amenés à nous rendre la vérité moins aisée encore à rencontrer, moins aisée surtout à démontrer. Ils ont pris depuis un siècle leurs espérances, leurs fantaisies , leur fanatisme doctrinal pour le seul critérium de vérité historique ; et comme depuis ce temps l'histoire est abandonnée aux écrivains des écoles soi-disant philosophiques et libérales, toute théorie contraire aux préjugés de ces écoles a été bafouée , tout renseignement , tout fait in-

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conciliablesavec ces préjugés, ont été considérés comme non avenus. On n'a voulu consulter que les documens écrits sous l'influence d'inspirations analogues à celles (jui dirigeoient les écrivains de ce parti. Les Railleurs et les Protestans sont ainsi devenus les maîtres de l'histoire ; l'esprit qui les animoit domine visiblement les opinions actuelles, et c'est de ces deux sources que découle toute la philosophie historique de notre temps.

Nous avouons que ces railleurs et ces protestans sont ceux qui ont parlé le plus haut et le plus souvent dans le xvi« siècle , et nous reconnoissons aussi que pour le vulgaire cela est une grave considération. Ils ont encore eu la bonne fortune de se servir de certains mots qui sont en honneur aujourd'hui ; ils représentent l'esprit d'opposition , qui est depuis un siècle notre seule théorie gouvernementale ; ils ont été les ennemis d'une royauté à cette heure éclipsée, d'une religion maintenant attaauée, de toute une série d'idées actuellement calomniées. Les esprits étroits et fanatiques de ce temps-ci peuvent trouver là, sans doute, de grandes probabilités de sens commun, de sincérité et de vertu ^ mais nous ne pouvons comprendre que les intelligences droites et sensées s'y soient laissé tromper.

Il y a, en effet, dans l'effort nécessaire à l'exercice de la raillerie , un mouvement qui la porte invinciblement à côté de la vérité. Le railleur, obligé comme il l'est de rétrécir la portée de sa vue, afin d'augmenter, pour ainsi dire, l'acuité de son regard, ne peut voir qu'un point trèsparticulier, presque toujours exceptionnel dans

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un homme ou dans un événement. Encore parlons-nous ici des railleurs de génie , des railleurs de bonne foi , et ils sont rares à côté de ceux qui spéculent sur le mensonge et le scandale , cjui raillent par amour de la méchanceté, et subissent les entraînemens d'un esprit hargneux , envieux ou borné.

Vis-à-vis de la vérité , la position des écrivains protestans est moins bonne encore. Leur qualité de rebelles , leur état d'agresseurs contre tout ce qui étoit alors vénérable et sacré , leurs attaques contre la patrie , contre la religion maternelle , contre le gouvernement dans lequel leurs pères avoient trouvé leur honneur et leur gloire, ces effroyables guerres civiles dont ils étoient les instigateurs, tout les oblieeoit, pour éviter Pinfamie, d'exagérer les défauts de ce qu'ils attaûuoient, d'en inventer au besoin , de changer les défauts en crimes, et les vices en monstruosités. C'étoit là une nécessité pour les meilleurs d'entre eux , pour ceux qui n'étoient ni fanatiques outrés ni dirigés par le libertinage, la politique, l'ambition ou l'amour insensé de la nouveauté. C^uant à ces derniers., nous savons qu'ils calomnioient de parti pris et par habileté diplomatique. La dictature de Calvin , le traité de Bèze ( de Hdreticis à civili maglsîraiu puniendis^y les lettres de Luther, sa conduite vis-à-vis des paysans vaincus, la tyrannie à la fois pateline et implacable des prédicans dans les villes françoises tombées en leur pouvoir, la vie de Hutten et de Henri VIII , enfin les actes ou les théories de presque tous les chefs, nous montrent ce ou'ils entendoient par ces mots de tolérance, ae li-

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berté, de charité, de vertu, dont ils ont leurré les historiens de ce temps-ci.

Il est donc nécessaire de ne pas accepter aveuglément des idées puisées à de pareilles sources, et de se tenir en garde contre une philosophie historique qui se distingue par un sens critique aussi complaisant ou aussi naïf.

Ce sont de telles considérations , nous voulons dire la défiance que nous inspirent les historiens de notre époque et la pénurie de Mémoires au XVI* siècle , qui nous ont amené à accorder la plus minutieuse attention aux œuvres politiques de Gringore. Notre poëte, d'ailleurs, tout obscur qu'il est resté , a joué un rôle important et exercé une notable influence au milieu de la société irançoise pendant les vingt premières années de ce xvi* siècle. Il peut être regardé comme un représentant intelligent de la bourgeoisie moyenne et libérale de Paris àcette époque, comme un écho de ses pensées, comme un des directeurs de ses idées politic^ues. Cette influence est restée inaperçue jusqu'ici ; cette bourgeoisie elle-même ne prit une part bien active aux événemens qu'à la fin du siècle, sous la Ligue. Chacun sait comment elle vint hardiment en aide au Catholicisme et à la Royauté, comment elle resta un instant maîtresse des destinées de la France , et il nous a semblé curieux de constater avec auels préjugés, quels instincts, quelles idées, elle ailoit se trouver en face de la Réforme , qu'elle devoit plus tard si courageusement combattre. Ces notions sur l'état des opinions dans la société bourgeoise d'alors, les œuvres politiques de Pierre Gringore nous les fournissent en grande partie.

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Nous avons pensé encore c^ue la meilleure méthode pour connottre ces opinions étoit l'étude des opinions de l'homme même qui représente et qm a dirigé cette bourgeoisie. Il sera ainsi facile de retrouver les disciples dans l'écrivain directeur. Et comme tout mouvement d'influence entre le public et l'écrivain est double , comme tous deux reçoivent en même temps qu'ik donnent, nous apprendrons encore à connoître l'opinion publique par les doctrines Qu'elle a imposées au poète , par les préjugés qu'elle a applaudis en lui, aussi bien que par les conseils qu'il lui a donnés et les tendances qu'il a développées en die.

Nous nous hâterons donc de donner quelques notions sommaires sur la biographie générale et le talent littéraire de Gringore, puis nous entrerons dans l'étude de ces pamphlets, oui nous donneront connoissance tout à la fois aes idées politiques ou religieuses de notre poète , et des opinions de la bourgeoisie de son temps.

Gringore est, après Villon, le plus grand poète de la fin du Moyen Age. C'est un esprit d'une autre trempe, à coup sûr, et peut-être d'une nature supérieure, plus vaste et plus profond, plus varié , plus réfléchi surtout , mais moins limpide, moms personnel, moins énergique. Villon écrivoit comme il eût fait un bon tour de friponnerie, finement, dextrement et joyeusement. Parfois, sans doute, viennent des remords que lui apportent le souvenir de sa mère, la vue de la jeu-

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nesse et de la beauté aboutissant à une tète de mort dans le charnier des Innocens, parfois aussi viennent des rem-ets que lui inspire l'aspect du bonheur régulier et paisible de la vie domestique; mais il court toujours droit à son idée , et sa littérature n'est qu'une satisfaction de son activité naturelle : c'est une repue franchi en rimes ^ un loisir d'une espèce particulière ; et toute sa vie, du reste, n'a été qu'un loisir, une indocilité constante contre les mœurs reçues et la littérature reçue, contre la morale et*contre la société. Il écrit donc pour lui seul , pour satisfaire ces voix gentilles qui s'élevoient de son esprit aux momens de repos, avec une harmonie que ne contentoient pas les hurlemens de ses amis les tirelaines,

Gringore écrit pour les autres : il veut prouver et instruire ; il a l'ambition de la gloire et le désir de plaire ; il travaille , se soumet souvent à l'opinion publique, et s'en préoccupe toujours. S'il ne fût pas venu à une époque de transition, où la simplicité du Moyen Age n'étoit plus, et où la régularité de la Renaissance n'étoit pas encore, il eût été un de nos plus grands poètes; mais, attiré par les deux instincts de son génie, la fantaisie et la réflexion , vers deux écoles contraires, il oscille vers l'école savante, qui alléchoit la cavité de sa pensée, et presoue toujours il obéit à l'école des trouvères, où rentraînoienl les plus puissantes de ses facultés, l'amour de la réalité^ la finesse d'observation, sa verve et sa vivacité, li a ainsi produit un grand nombre d'ouvrages , comme s'il espéroit trouver enfin , en travaillant, le genre qui devoit résumer toutes ses qualités,

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et n'a rien laissé de complet. Il indique des facultés supérieures, et, chose curieuse, hostiles les unes aux autres. C'est un homme de génie qui n'a pu se concentrer, un assemblage de plusieurs hommes de talent distincts, qui, en chemin de se résumer en un seul, n'ont pu y parvenir; et ses qualités éparses, chantant tour à tour d'une façon brillante , dépérissent et s'entretuent par le contact réciproque. C'est enfin , nous ne pouvons mieux nous faire comprendre , l'incarnation du disjecti membra poeU. Amsi , tantôt admirablement concis , ailleurs richement abondant , Gringore devroit , en mélangeant ces deux qualités rares chez un seul poëte, rencontrer ytn style souverainement puissant et entraînant: eçsaie-t-il ce mélange , il n'est ni concis ni abondait ; il n'est que diffus. Ici vif et plein de verve, là grave et réfléchisseur: met-il ces qualités en contact > il devroit être un philosophe lumineux ; il n'est plus qu'un pédant. Là il analyse finement, plus loin il résume largement : il devroit produire des idées d'un bon sens irrésistible , ti'une profondeur infinie, et il s'endort dans des maxim^es vulgaires, dans des proverbes d'une monotonie invincible. Toujours il en est ainsi : tantôt sa verve et son activité de style s'emportent , faute d'être retentips par sa gravité naturelle, jusqu'à une concision presque inintelligible ; tantôt cette gravité, faute d'été fouettée par sa verve, sommeille en un style plein de lourdeur»

Je ne sais si je fais bien comprendre cette rare personnalité littéraire , ce poëte qui réunit en lui toutes les qualités supérieures des diverses natures poétiques , et qui se sent frappé d'impuis-

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sance quand il veut faire un tout de ces qualités. Oringore a la fantaisie de l'artiste et la raisdn d'un grand philosophe; il possède l'invention du poète et la patience du savant; il emploie ainsi pendant Quarante ans les plus parfaits instrumens de l'intelligence , et il meurt tout entier.

Son malheur vient de son époque. Cette lutte entre deux écoles, dans chacune desquelles il trouvoit une parcelle de vérité, cet état de trouble et de doute de leur idée où les derniers poètes du Moyen-Age dévoient tomber bien souvent, tout cela lui enleva la confiance en soi-même, qui produit la concentration des forces , et lui 6ta le tact de la vérité littéraire , qui donne la fécondité au travail.

Néanmoins, tenons compte de cette position dans l'histoire , et nous trouverons que c'est un grand écrivain. Rarement jusq^^u'à lui la langue étoit arrivée à cette ampleur same et robuste en même temps qu'à cette vivacité persistante. Sa concision sort de la claire vue de sa pensée, sa verve résulte de l'énergie de son idée : toutes ^es qualités sont de haute race intellectuelle. Bien des paces de sa prose ne seroient pas indignes de Balzac. C'est à lui que nous devons les chefs-d'œuvre des genres Farce et Sottie, Il y a dans les Contredits de Songe-Creux^MuQ richesse d'observations, une variété de ton', une perfection et une simplicité de formes, qui la rendent à mes yeux un des plus originaux ouvrages de la littérature françoise. C'est là aussi que j'ai trouvé des pages empreintes d'un réalisme brutal et bourgeois à la manière de Rabelais , une sorte <]e philosophie pleine de bonhomie, appuyée.

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moitié gravement, moitié finement, sur les détails ks plus vrais de la vie vulgaire, et Rabelais, sous ce rapport , n'est pas supérieur à son devancier.

Gringore est un type rare et excellent de la poésie bourgeoise. Il étoit né , selon toute apparence, à Caen, vers le milieu du règne de Louis XI ; c'étoit Tépoque où l'esprit bourgeois, en Normandie surtout, se développoit et s'enorgueiUissoit , tout fier de l'appui qu'il avoit prêté à la royauté pour combattre la féodalité, et Gringore est, dans l'histoire générale de la littérature, le représentant de ce développement et de cette influence. Il étoit né de la politique de Louis XI ; c'est l'écho de ce temps , et c'est en lui qu'il faut étudier ce que vaut la bourgeoisie dans la littérature. Pleine de bonhomie, joviale et malicieuse, religieuse et morale au sein de la famille, naïvement brutale et sarcastique , abondante en proverbes et conteuse au coin du feu, grave et aiscuteuse au dehors, étroite d'idées en politique, active, habile en administration, et luttant âprement contre les chances contraires, telle avoit été jusque-là la bourgeoisie françoise, et c'est elle que Gringore représente simplement, mais grandement, dans sa vie et dans sa littérature. Il avoit quitté de bonne heure la maison paternelle, où il étoit nourri de ces éternels proverbes qui étoient alors la sagesse et la méthode d'éducation; mais jamais il n'en oublia la gravité

n'strale et la tyrannie invincible : des pertes «une peut-être l'avoient jeté hors du métier paternel, et lui avoient permis cette vie d'aventures qui alléchoit tant sa fantaisie et sa curiosité

Gringore. I. ^

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naturelle. Cette, jeunesse aventureuse fiit un bonheur pour lui : la gravité de soq çsprit et sa tendance à philosopher l'eussent entraîné vers Pécole savante des Chartier, des Chastellain,des Crestin et des Molinet. Il courut^ parpit-il , jusqu'en Italie , à la suite des armées françoises. De retour à Paris, il entra dans la Société des Enfans sans souci, où il occupa l'illustre position de Mère-Sotte. C'est sous ce titre qu'il composa divers drames, où il joua lui-même, et il développa en cette joyeuse compagnie le côté original et hardi de son talent, la fantaisie, la verve, l'observation extérieure. Louis XII, enchanté de cette verve, pour les raisons que nous allons bientôt développer, employa ce talent saiyricjue dans sa lutte contre Jules II. Gringore écrivit plusieurs satires, ^t, devenu illustre, il fat appelé à la cour de Lorraine par le duc Antoine , qui le nomma héraut d'armes sous le titre de Vaudemont. Il prit part en cette qualité à la guerre des Rustauds , sorte de dernière croisade que le Duc entreprit pour chasser de ses frontières cent mille paysans allemands fanatisés. Ceux-ci s'en venoient , criant Lu/Zi^r/ Luther! envahir et partager la France ; et si nous en croyons les historiens contemporains, ils ne demandoient rien moins que la communauté des biens et des femmes. Gringore , débutant martialement dans son office de héraut d'armes , fut arquebuse par eux un jour qu'il alloit leur porter des articles de capitulation. Son trompette seul fat tué ; mais cette aventure honorable le dégoûta de la guerre. Il revint à la littérature , partagea son temps entre Paris et la Lorraine , où il mourut en 1 5 }8

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oa 39. Il étoit dans sa destinée que tous les acddens de sa vie dussent travailler à établir une balance égale entre les deux diverses tendances de son génie , fantaisie et réflexion : nous avons vo que les aventures de sa jeunesse développèrent cette première qualité; son séjour â la cour de Lorraine développa la seconde. Le duc Antoine étoit un prince débonnaire , sage et courageux à la façon de Louis XII , fort affiîandé de proverbes' et grand amateur de maximes; Gringore développa près de lui le côté penseur de sa nature, et dans ses derniers ouvrages on retrouve encore ce même parallélisme entre l'imagination et la raison que nous avons si^alé comme le point original de sa vie littéraire.

Nous nous bornerons , quant à présent , à ces notions sommaires sur notre poète; en tète du dernier volume, auand toutes ses œuvres auront été mises sous les yeux des lecteurs, nous donnerons sur lui une étude bio^aphique éten* due. Nous avons voulu ici esquisser seulement les principaux traits de sa vie et de son talent, afin de donner, pour ainsi dire, un corps à l'analyse de la partie historique, religieuse et politique de son œuvre.

Au moment où Gringore entra sérieusement

ans le cercle des idées politiques, vers 1 504, il

trouvoit presqu'à la tète de la corporation des

tz. H en étoit, sous le nom de mère Sotte, le

second personnage quant aux honneurs, le pre-

XX Gringore

mier quant à l'administration. Il se voyoit tout particulièrement chargé de la direction des représentations théâtrales, qui se présentent à nous comme la plus importante, sinon l'unique affaire de la communauté des Sots. Il devoit sans doute ce poste im{)ortant au talent, à l'activité, à l'originalité qu'il avoit déployés, depuis plusieurs années déjà, dans l'organisation des jeux et mystères représentés à Paris lors de l'entrée de divers personnages illustres. Il occupoit, en tout cas, une de ces positions sociales ambiguës où la personne est tout, où le métier ne protège pas l'homme ; une de ces positions un peu compromettantes qui vous laissent facilement tomber dans le mépris des honnêtes gens, tout en vous réservant cependant une part d'activité qu'on peut développer dans un sens honorable, et à t'aide de laquelle, après maints efforts, ilestpos-' sible d'arriver à exercer une notable influence. Il nous est difficile, à cause de la différence des mœurs et des préjugés, de trouver dans la société moderne un état analogue; nous le comparerions volontiers pourtant à celui d'un impressario italien, mais a'un impressarîo d'une espèce particulière, ayant droit de cité, privilège de bourgeoisie, pignon sur rue, en un mot une place marquée dans un certain degré de la vie municipale. Un tel homme est facilement compromis, sans doute, par la bande qu'il a à conduire; mais aussi, au milieu d'une époque qui a la vénération de la hiérarchie, il devient respectable par cela seul qu'il est, pour ainsi dire, catalogué , dûment, légitimement enregistré dans une position marquée et depuis longtemps existante.

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Dans les instincts de la bourgeoisie du Moyen Age, l'idée de classification sociale étoit puissante, l'idée de corporation, protectrice; tout état qui avoit sa loi, la loi devoit le défendre contre toute atteinte ; tout état qui avoit son rang dans les habitudes et les usages de la société, les habitudes et les usages sociaux dévoient écarter de lui le dédain qu'il pouvoit mériter par l'humilité ou la bassesse de ses occupations. La position de Mère Sotte étoit donc une position oscillante, un état équivoque, mais qui du moins laissoit entière la personnalité de Gringore, et qui lui permettoit, ou de descendre, en s'abandonnant aux tentations de la Sottie, ou de monter, en s'appuyant tout particulièrement sur sa qualité d'administrateur d'une corporation.

Notre poète connoissoit bien sans doute les difficultés d'un tel poste. Dans cette annonce qu'il met en tête des Folles Entreprises, dans cette invitation à venir chercher son livre si^ns deshonneur et sans diffame y on est tenté de voir une arrière-pensée de crainte, une précaution prudente destinée à montrer tout d'abord que le livre vaut mieux que ce qu'on eût dû attendre d'une Mère Sotte ordinaire. Il parolt avoir voulu montrer que, malgré l'ensei^e un peu discréditée de la boutique où se vendoit l'ouvrage , ce n'étoit ni une œuvre légère, ni une œuvre de scandale. Plus tard, à coup sûr, le poëte n'eut plus besoin dételles précautions. Il garda longtemps ce nom de Mère Sotte, le mit au titre de ses livres comme une qualification qu'il avoit su rendre d'abord sérieuse, puis honorable, enfin illustre. Nous verrons, en effet, que, quel que fût le point

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de départ de sa carrière politique » il put, avec raison, s'enorgueillir de la fortune qu'il y fit.

Ces considérations, tout en nous aidant à découvrir le rang social de Gringore, peuvent, en outre, nous servir à faire comprendre de.queUes classes de la bourgeoisie il doit être regardé comme l'écho, quelle portée purent avoir ses idées, quel genre d'influence il exerça. Ilpouvoit aller de pair avec les dignitaires des associations des petits métiers; il étoit au moins l'égal des maîtres de confréries, des huissiers du roi en la Cour des généraux, des sergens à verge du Chàtelet, enfui de tous les notables de la moyenne bourgeoisie. On entrevoit facilement qu'il étoit^en relation constante avec les plus libertins, les plu» aventureux, les plus excentric^es d'entre leis écoliers; d'autre part, il frayoit avec la pljiis intelligente partie de la Bazocne. lUaisse parfaite* ment deviner quelles sont les deux classes qu'il représente etc^u'il continuera de représenter, avec des nuances diverses à coup sûr et en généralisant son influence, mais sans jamais perdre de vue ceux à qui il dut ses premiers applaudissements. Dès la composition des Folles Entreprises nous voyons, en effet, apparoltre cet esprit à la fois réfléchi et malicieux, ^ui répondoit si bien au double déve^ loppement intellectuel de la société fi'équentée par Mère Sotte, et qui étoit si bien fait pour mettre à profit tout ce qu'on entendoit dans une telle société. Les railleries, la malice, l'esprit d'opposition qui distinguoient les Sotz, alimentoîent les tendances satiriques du poète, et à leur tour re^ cevoient de lui une plus vive impulsion. D*autre part, la bourgeoisie sérieuse des Universités, les

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travailleurs d'entre les clercs, les jeunes procureurs, les moines-écoliers, les petits officiers de la magistrature, tous ceux-là le conservoient dans un milieu de gravité; il prenoit d'eux et leur rendoit à son tour, dans les réunions et les causeries, des maximes utiles, des considérations sur les réformes nécessaires, des réflexions sentencieuses, des aspirations plus ou moins sensées, mais certainement fort sérieuses. A ce moment, on peut constater que les idées de Gringore ne sont encore ni bien nettes, ni bien arrêtées, ni bien généralisées. Il a la volonté de Tattaque, mais il n'est pas encore arrivé à l'unité m au système; c'est un besoin d'opposition qui n'a pas )usque4à rencontré une voie féconde. La nuance escolier, si je puis dire, l'emporte encore, et l'auteur révèle sunout ses relations avec la partie aventureuse de la corporation des Sotz, tout en tendant néanmoins à monter jusqu'à cette portion plus mûre, plus prudente, plus âpre en même temps, de la Bazoche et de la Bourgeoisie.

Les œuvres purement littéraires qu'il avoit déjà publiées sont à mes yeux bien supérieures aux Folles Entreprises ; mais il y avoit là les marques d'un style souvent énergique, parfois chaleureux, ^annonce d'une intelligence large et bourgeoise en même temps, c'est-à-dire d'un esprit généralisateur travaillant sur des idéets un peu étroites, donnant ainsi aux préjugés vulgaires une tournure nouvelle, une sorte de lustre, et cette tipparente profondeur oui exerce une séduction irrésistible sur les esclaves ordinaires de ces préjugés. Le succès de cet ouvrage semi-politique fut donc grand. Cette portion de la «o-

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ciété que j'ai signalée comprit qu'elle avoît là son écrivain, son poète. Bien des instincts de l'époque étoient résumés dans ce livre, bien des inimitiés y étoient satisfaites, bien des plaintes, des sentiments, des opinions encore vagues, y étoient formulés et mis en beau langage. Les éloges, sans doute, arrivèrent de toute part. C'étoit le plus clair de la monnoie que Gringore pouvoit s'attendre à récolter parmi ses camarades habituels. Mais il avoit adroitement mis son œuvre sous le patronage de Monseigneur de Ferrières, un des plus puissans nobles de France; il avoit caressé quelques-unes des rancunes de la féodalité ; pris^ quoique avec prudence, le parti de messieurs du Chapitre de Nostre-Dame contre les administrateurs de l'Hostel-Dieu ; un grand nombre de ses observations plaisoient à la naute bourgeoisie ; il avoit ainsi veillé à la fortune effective de son livre. Il se vendit en même temps qu'il fot loué, et les conseillers de Louis XII comprirent qu'il y avoit quelque intérêt à éloigner un tel homme de cette pente qui l'entraînoit vers l'opposition. Ils songèrent à utiliser un tel esprit, destiné à exercer une forte influence sur la partie la plus active, la plus brouillonne, la plus intelligente de l'Université et de la Bazoche.

Il nous a été impossible de retrouver, dans ceux des comptes du règne de Louis XII que nous avons pu consulter, l'espèce d'argumens dont ces conseillers se servirent vis-à-vis de Gringore. Peut-être la sagesse, le patriotisme, une conviction autrement éclairée , furent-ils ses seuls mobiles ; à vrai dire, nous ne le croyons guère. Le ton particulier, le nombre des pièces poîi-

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tiques qui suivirent, leur opportunité, leur conformité exacte avec les aspirations du gouvernement de Louis XII, quelques circonstances postérieures de la vie du poète, nous font supposer que, si la ligne qu'il suivit lui étoit rendue possible par l'état général des esprits de la bourgeoisie, s'il put comprendre aue par là il prendroit une bonne position dans l'opinion publique , il dut aussi, pour se faire exclusivement le poète de la politique guerrière des ministres de la France, être poussé par des considérations probable^ ment intéressées. Il passa donc de l'état d'opposant et de critique au métier de conservateur. Il laissa momentanément dans l'ombre cette IKutie de ses idées, se fit sourd à cette portion de la société qui lui conseilloient de faire la leçon aux princes, et de s'enthousiasmer pour les réformes. Il devint patriote forcené, François à outrance ; il lui fut impossible de comprendre dorénavant le manque d'enthousiasme avec lequel les princes Italiens acceptoient la domination iirançoise. S'il s'imagina qu'un tel amour de la patne méritoit de trouver sa récompense parmi les biens de ce monde, reconnoissons que le patriotisme , même poussé à l'absurde , reste toujours respectable, et que se vendre à son pays, c'est encore la plus excusable façon de se vendre. Quoi qu'il en soit de nos hypothèses , nous vojTons Gringore publier, jusqu'à l'an 1 5 1 1 , une série de pièces de diverses sortes, mais surtout plitiques et satiriques, contre les puissances Italiennes, contre le Pape, contre les Vénitiens, et représenter ainsi la voix de la bourgeoisie et de l'opinion publique encourageant nos soldats

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par de là les monts. Il seroit curieux de cornparer cette poésie guerrière, politique, pédantesque et bourgeoise, avec la poésie guerrière , chevaleresque et inspirée des frères de Taillefer, les premiers trouvères. Nous laissons pour plus tard ces considérations, plus exclusivement littéraires. Toute lourde et si peu enthousiaste que fût d'ailleurs cette poésie , elle joua un fort grand r61e pendant les premières années du XVI* siècle; elle jette aussi la plus curieuse lumière sur la politique des conseillers du Roi , qui lui avoient sans doute tracé sa marche , et qui comptoient singulièrement sur l'influence qu'elle alloit exercer.

Cette poésie devoit emprunter les divers élémens de patriotisme hardi et bavard j[ui se rencontrôlent dans la moyenne bourgeoisie, la bourgeoisie libérale , les grouper en les exagérant, et en former un tout qui seroit censé représenter l'opinion publique ; puis faire en sorte que cette opmion publique , ainsi un peu fictive dans le principe, devint une vérité à force d'être répétée et affirmée. On arrivoit de cette façon à pousser plus loin qu'ils ne l'eussent voulu tout d V bord les personnalités diverses qui avoient contribué, chacune pour une foible pai^, à constituer cette opinion, et à leur persuader que c'étoit bien cela qu'ils avoient toujours pensé et désiré. Cette influence, ainsi formée, formulée et devenue un corps , étoit destinée à réagir à son tour sur le Roi. Il s'agissoit en effet de vaincre définitivement les quatre principaux obstacles qui s'opposoient à la guerre d'Italie, à la guerre contre le Pape : d'abord certains instincts d'une

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portion de la haute bourgeoisie , hostiles à une

rare qui, évidemment onéreuse,— ^ ainsi que constate la Sotte Commune dans le Jeu du Prince des Sotz , — pouvoit de plus amener un développement menaçant de la féodalité; puis la religion de la reine Anne de Bretagne, et les derniers scrupules du Roi, qui, tous deux, ne s'engageoient pas sans remords dans une guerre contre le chef spirituel du catholicisme. Il fal* loit enfin bien persuader à Jules II c|u'il n^avoit à compter ni sur ces remords, ni sur cet scrupules ; le convaincre que la France n'hési* termt pas à attaquer un pape, et que l'opinion de la masse étoit bien décidément tournée contre lui. Pour cela, il étoit important de distinguer soigneusement l'homme du chef spirituel, et de séparer Jules La Rovère de la papauté ; il étoit nécessaire qu'on ne vît plus en lui ou'un prince italieo, un -ennemi, un gendarme hostile à la France. Là, encore , il falloit étouffer le dernier cri du bon sens public et empêcher la masse de voir qu'après tout les Italiens étoient dans le droit en défendant leur nationalité ; que Jules II, souverain temporel, avoit raison en repoussant toute attaque , toute domination d'une puissance étrangère, et qu'il avoit exprimé une grande pensée en annonçant hautement qu'il ne vouloit pas d'étrangers en Italie.

Ce fut Gringore qu'on chargea de remplir presque tous les personnages de cette illustre ^comédie, depuis celui de Père noble jusqu'à celui de Gracioso. Il y déploya une grande hardiesse, une rare persévérance, et il se montra aussi habile que spirituel et convaincu. Il

xxviij Gringore

sut adroîtement prendre et mettre en lumière les préjugés , les instincts, qu'il trouva développés dans sa société, dans ce cercle habituel dont nous avons indiqué les contours extrêmes, et l'on voit que nous n'avons exagéré ni l'importance du rôle qu'il joua dans l'histoire de cette époque , ni l'utilité qu'il y a à étudier dans ses œuvres les échos des conversations, des théories, des idées de la bourgeoisie d'alors. La prompte succession de ses ouvrages et leurs diverses éditions, le développement de sa vie honorée et de sa réputation , laissent aisément deviner que ses contemporains comprirent toute la portée de l'activité qu'il déploya alors, et nous persuadent que son influence , pour être restée jusqu'ici inconnue à l'histoire , ne fut en son temps ni mise en question, ni improductive. Louis XII, qui, dès le début de son règne, avoit si sévèrement réprimé les tentatives de révolte de l'Université, n'avoit pas tardé à laisser le plus libre essor aux tendances des plus jeunes et des plus hardis d'entre les clercs. Les Moralités, les Traités, les petits Pamphlets, les Farces, apparurent sans guère d'entraves, et l'on est porté à supposer qu'il y avoit alors dans l'Université une agitation frondeuse, une activité intellectuelle, à peu près aussi fiévreuse, quoique moins extérieure, au'aux époques les plus troublées. Étoit-ce par oonhomie , par foiblesse , par politique, que le Roi permettoit une telle licence ? Étoit-il sincère quand il annonçoit qu'une telle ^ liberté lui plaisoit parce qu'elle' devoit lui apprendre les désirs et les besoins de son peuple ? Se défioit-il de ses conseillers? Se trouvoit-^il

ET LA Politique bourgeoise, xxix

impuissant à lutter contre les premiers germes de cet esprit d'opposition qui devoit ensanglanter la seconae moitié du siècle P Voyoit-il là un mouvement plus utile en résumé que nuisible à ses vues politiques ? Il est diffice de le deviner. J'avoue seulement que je n'ai jamais pu rencontrer dans Louis XII autant de bonhomie et de naïveté que l'histoire a bien voulu lui en prêter. Ce qui est certain, c'est (|ue l'opinion publi(^ue acquit alors plus, d'autorité qu'elle n'en avoit encore eu en dehors des époques révolutionnaires; que Gringore servit singulièrement au développement de cette autonté, qu'il en profita, et que Louis XII aima mieux compter avec elle que de chercher à la combattre. Sa prétendue bonhomie lui servit autant, sinon plus, que l'eût pu faire la rigueur de Louis XI. Il en a toujours été ainsi du reste , et c'est pour cela que je n'ai pas une confiance entière en cette réputation de naïveté que l'on a faite au bon roi. Il sut parfaitement maintenir et apprivoiser cette nouvelle puissance, l'adoucir par des concessions, la

S rendre par. des flatteries, la tromper par les onnes paroles qu'il faisoit courir dans la bourgeoisie, l'acheter dans la personne de ses guides, afin de la lancer ensuite selon les besoins de sa diplomatie contre les principes ouïes hommes qui lui étoient hostiles.

François 1er, lui, se crut assez fort pour n'avoir pas besoin de préparer ainsi une opinion pubUque ou de l'acheter toute faite. Son prédécesseur se délectoit aux jeux de l'esprit populaire; lui aimoit les jeux d'armes, les joutes, les tournois , les guerres. Ce fut plus tard, dans

XXX Gringore

son âge mûr, que se développa en lui l'amour de Part ou de la littérature , et encore d'un art poli, d'une littérature délicate et maniérée, qui ne ressembloit en rien à ces rudes et hardis essais du génie national , encore honorés au commencement du siècle. Aussi, quand les Farces et les Sotties, continuant le genre de raillerie enseigné par le Moyen Age, permis par Louis XII , attaquèrent le pouvoir et l'avidité de madame de Savoie ; quand elles blâmèrent ces fantaisies coûteuses, cet amour du luxe, des fêtes somptueuses et des mascarades, que la bourgeoisie murmuroit de voir dans le jeune roi , le jeune roi fit prendre , fustiger, emprisonner les plus puissans acteurs , les nvaux , disciples , successeurs de Gringore. Au mois de décembre 1516, par exemple, on arrêta et mena prisonniersi à Amboise, devant le Roi, trois joueurs de farces , Jacques le Bazochien , Jehan Seroc , Inaistre Jehan du Pontalez, qui dans une de leurs pièces de théâtre avoient raillé les seigneurs et insulté la mère du Roi, en la représentant sous le nom de Mère Sotte, gouvernant et pillant tout. Ils en furent quittes pour quelques mois de prison; mais le Parlement continua l'œuvre que le Roi avoit commencée : il surveilla dès-lors attentivement la Bazoche et les associations théâtrales, ses filles ou ses rivales.

Gringore put comprendre qu'une nouvelle puissance entroit dans le monde, et que la bourgeoisie alloit disparoitre pour un moment devant les courtisans. Il s'en alla à la cour de Lorraine. Le séjour qu'il y fit contribua , ainsi que nous le montrerons plus tard , à un nou-

ET LA Politique bourgeoise, xxxj

veau revirement dans ses opinions. C'est à cette autre série d'idées que nous devons le Blazon des Hérétiques.

Toute sa vie, toutes ses doctrines politi(]ues, se trouvent renfermées entre ces deux points extrêmes, les Folles Entreprises, qui sont à peu près ses débuts dans la littérature politico-reli* gieuse, et le Blazon des Hérétiques, qui y est son dernier mot.

Dans le chemin que notre poète a parcouru entre ces deux li^es extrêmes de sa carrière, ce qu'il nous enseigne pour lui-même , il noua l'enseigne aussi comme l'histoire d'un g^and nombre des écrivains , des esprits hardis , rail« leurs, philosophes, si l'on veut, qui précèdent ou suivent de près la Réforme ; il nous l'enseigne surtout comme l'histoire de la bourgeoisie au XVI* siècle. Il nous est donc important d'étudier minutieusement ces idées qu'il partageoit avec une portion si nombreuse de la classe intelligente, à ce moment critique et intéressant, obscur, et si utile pourtant à éclairer.

Nous sommes donc au commencement de ce XYi« siècle, siècle brillant pour un grand nombre des penseurs de ce temps-ci, siècle plein de crimes aux yeux de queloues autres, mais pour tous siècle bruyant, siècle actif, époque puissante et vigoureuse, qui détruit tout un monde et inaugure une nouvelle société. Les hommes qui parlent de politique et de religion entre les années f 504 et \^\i sont les pères de ceux qui réfléchiront et dogmatiseront vers l'année 1 540, les aïeuls de ceux qui se battront en 1 560 ; que vont-ils enseigner à leurs fils et leurs petits-nls,

xxxij Gringore

et aue leur lègueront-ils de ces instincts, de ces traaitions , aue les faits , les événemens , l'expérience , ne détruiront jamais complètement ? A cette date, j'entends vers 1 5 o 5 , les vieilles mœurs ont un peu perdu de leur vigueur, les choses jusque-là respectées ont été dépouillées de quelques-unes de leurs qualités vénérables, la hiérarchie antique est battue en brèche par les misères du siècle précédent , et l'unité ae l'ancienne organisation est afFoiblie. Depuis longtemps tout pousse à la ruine de l'ancien monde ; mais^ni les anciennes habitudes, ni la foi déjà vieille de quin7.e siècles , n'ont encore été attaquées à fond ; la destruction du passé n'a pas été menée jusqu'au point de débarrasser tout individu des liens traditionnels, et de permettre à chacun de choisir sur la table rase la pente qui convient le mieux à ses instincts naturels et à ses intérêts.

Un coup a été porté cependant, un coup énergique, habile et retentissant; c'est le Paganisme qui l'a porté. L'étude de l'antiquité vient de montrer clairement pour la première fois une société toute différente de la société chrétienne, une société glorieusement républicaine à opposer à la société glorieusement monarchique, une société où l'individualité étoit tout , où l'orgueil étoit honoré, où la raison existoit seule, et qui se pose au nom de la liberté et de la nature en face d^une société où Dieu est tout , où l'ordre passe pour le premier devoir constitutiohnel, où la foi est plus vénérable que la raison, la masse plus respectable que l'individu , la société plus protégée que Porgueil individuel; où l'hu-

ET LA Politique bourgeoise. xxxSj mifité, l'abnégation, la charité, sont les moteurs de l'organisation sociale. La lutte s'est engagée sourdement au fond des cœurs, elle a agité les instincts des penseurs, et avant l'année 1505 plusieurs écrivains brillans et spirituels^ plusieurs des prédécesseurs et des compagnons d'Érasme, ont indiqué aux savans, aux intelligences orgueilleuses , les richesses d'orgueil , de science et de vanité qui sont contenues dans le sein de ce Pa-

gnisme. Ils l'ont fait à l'aide des couleurs brilites, de la puissance artistique, de la beauté matérielle dont ce Paganisme étoit fier, et par quoi il avoit si merveilleusement brillé. Les sa* vans ont été saisis au cœur; mais les masses ne comprenoient guère ces splendeurs d'un autre climat, d'une autre poésie, et d'une philosophie étrangère. Dans quelques années seulement viendront les organisateurs de cette révolution , ceux qui choisiront le suc de ces doctrines païennes, et qui en feront une nourriture à l'usage de la bourgeoisî6"et du peuple. Comment trouvèrentils le terrain préparé î Quels instincts rencontrèrent-ils dans cette bourgeoisie pour s'en servir comme d'un point de départ dans leur lutte contre la Monarchie et le Catholidsme? Viendrontils résumer les aspirations de tous, exploiteront-ils adroitement et hypocritement quelques légères tendances , en les éloignant de leur vrai sens, en les envenimant , en les tournant ensuite contre les victimes de leur orgueil et de leur ambition ? L'analyse des œuvres de notre poète nous aide à résoudre ces questions.

Vis-à-vis de la royauté et du gouvernement, nous voyons Gringore dirigé par ces instincts souvent respectueux en fait, plus souvent sceptiques

Criagore, I. c .

xxxiv Gringore

en argumens, qui avoient presque constamment animé i'Uniyersité , du moins la partie batailleuse de cette Université. Il a hérité en outre de cette tendance vers la critique, tantôt craintive et prudente, tantôt hardie et hargneuse, qui distingue là bourgeoisie depuis qu'elle a pris une place importante dans le monde politique. Il a développé cependant cette tendance dans le sens qui est propre à son temps : il ne touche pas aux principes constitutifs de la société comme l'ont fait les politiques , les universitaires , les prédicateurs, la bourgeoisie libérale, au commencement du siècle précédent ; la royauté , le roi, sont parfaitement respectés» pb^is, et l'idée de Tinsoumission ne paroit pas encore. Mais les ministres, les administrateurs de tous ordres, les applications diverses du système gouvernemental, les différentes influences sociales et la pratique de ces influences, tout cela est attaqué avec une liberté complète. Il étoit d'ailleurs , comme tout ce qui touchoit au Parlement et à l'Université , l'ennçmi naturel du cardinal . d'Amboise, et il ne lui épargne, à lui et à ses employés , ni les leçons indirectes , ni les âpres observations, ni. les conseils amers. Mais presque toujours il généralise , il fait la leçon aux directeurs de la société, il leur recommande la pitié , l'amour, le respect pour le pauvre peuple. Toute cette partie de son œuvre nous fournit un curieux exemple de l'indépendance qui résnoit alors. Ces conseils qu'il donne ont une franchise , une confiance en eux-mêmes, un laisser-aller d'une part, une gravité de l'autre, qui peuvent nous paroître cnose rare et merveilleuse; elles n'ont rien d'étrange cependant, et

ET LA Politique bourgeoise, xxxv

ce petit bourgeois reprenant, censurant, conseillant, prêchant, voulant diriger les plus hauts personnages dans l'ordre politique, n'est ni un loa, ni une exception. Il représente la presse du temps. Il a le respect protond , mais non servile, du roi ; il possède Tamour du bien et de la patrie ; mais à. côté de cela il montre la plus grande liberté vis-à-vis des personnes, des abus, des erreurs, vis-à-vis de ce que nous appelons l'administration. F4us tard, quand l'humanité aura été délivrée des liens de la barbarie, lorsque le progrès se sera développé et* aue la liberté aura été conquise , là plupart des aous et Fadministration tout entière deviendront inviolables. A la fin du Moyen Age , Gringore ne craint pas de dire nettement à la petite bourgeoisie quels sont les devoirs de ceux qui la gouvernent, jusqu'où ils doivent aller et à quelle limite doit s'arrêter leur autorité.

Nous ne nous occu{)erons pas plus longtemps de cet esprit d'opposition , de cntique et de satyre, qui se développe dans l'ordre des idées pobtiques. Il étoit utile à constater, car il sert à expliquer une partie de ces tendances républicaines qui apparoitront surtout à la fin du siècle; mais l'amour de la nouveauté et le désir du changement dans le gouvernement temporel ne sont que des passions secondairesà cette époque. Ce sont des idées politiques, sans doute, qui permirent aux novateurs religieux d'arriver à constituer un parti, à groiiper les individualités , à donner à leurs projets un but pratique , saisissable pour les esprits positifs et réflécnis, à trouver enfin des aiaes utiles et illustres parmi les nobles, les puissans, les ambitieux, mais les

xxxvj Gringore

esprits généreux et exaltés , et aussi la masse , le troupeau, le servum pecus , virent uniquement dans les efforts de ces novateurs l'apparence religieuse. C'est au nom de toutes les idées de cet ordre que le peuple se laissa séduire , mettre en mouvement et diriger; c'est donc surtout ce côté de l'œuvre de Gringore que nous engageons le lecteur à étudier. Outre les notions au'on y trouvera sur l'état des esprits au début au Protestantisme, et sur l'aide que les révolutionnaires religieux rencontroient naturellement dans une société ainsi troublée , on pourra deviner quelques uns des fils de cette politique habile que les premiers réformateurs déployèrent pour exagérer cette disposition des esprits à la révolte, et pour donner à leurs théories un appui sans lequel ils n'eussent jamais rassemblé un nombre de soldats suffisant pour la guerre civile.

Ils organisèrent en effet le côté moral de leur parti avec des moyens analogues à ceux qui leur servirent à constituer leur armée; ils employèrent toujours la même diplomatie, et, nous devons le dire, une diplomatie merveilleusement adroite. Leur pliis grande habileté fut, sans aucun doute , cette sorte d'éclectisme qu'ils mirent en pratique avec une extrême finesse , avec une étude assez persévérante pour qu'on soit tenté de suspecter la bonne foi de ceux même qui n'ont pas laissé d'aveux là-dessus. Ils cherchèrent des appuis et des adhérens de tous côtés, dans des instincts, dans des tendances naturellement hostiles à eux, dans des passions contraires à leur but avoué, dans des ambitions qu'ils dévoient mépriser. Ils empruntèrent des lambeaux de religion dans les opinions les plus

ET LA Politique bourgeoise, xxxvij

opposées aux leurs, dans des traditions dont les ongines et le développement reposoient sur des moeurs au nom desquelles a voient été anathématisés leurs prédécesseurs, dans des livres, des pamphlets, des satyres, quipartoientde points de vue complètement difFérens des leurs. Ils travaillèrent à choisir là partout la nuance la moins hostile à leurs idées et ils en firent un appui pour leurs opinions^ la nuance la moins conlorme aux enseignemens de leurs ennemis, et ils y trouvèrent une prophétie de leur existence. Ils attirèrent à eux tout ce qui n'étoit pas complètement dévoué à l'Église catholique. Peu leur importoit que la séparation ne fût que momentanée , que Véloignement ne fût qu'extérieur, oue la querelle ne fût pas sérieuse et que le dissentiment ne portât que sur des points accessoires , indifférens on de nulle importance ; ils n'en trouvoient pas moins là une de ces tendances qui , adroitement circonvenue, faussée ou exagérée, parfois achetée ou débauchée , «ttiroit à eux quelques individualités, quelquefois une classe entière, et qm mettoit au service de leur parti une habitude socialeinvétérée,unetraditionsouvent corrompue de sa source primitive, enfin un de ces bas instincts de l'àme, comme la convoitise, l'envie, l'amour du changement , la joie de la raillerie , qui s'enrôlent si volontiers au service d*une doctrine révolutionnaire. C'est ainsi que, de pièces et de morceaux , selon l'expression vulgaire, quelques-uns des premiers réformateurs constituèrent leur parti, et, pour ainsi dire, l'âme de leur parti. Il faut reconnoître aussi que , si leur pohtique fut habile , les circonstances les servirent singuïèrement. Au xvie siècle , bien des opinions ,

xxxviij Gringore

bien des écrivains, s^étoient mis par légèreté, sottise ou orgueil , sur la pente ae la trahison contre le Catholicisme, et faisoient ainsi la part belle à cette diplomatie des premiers réformateurs. Parmi les plus funestes de ces circonstances, nous pouvons citer les moyens qu'employèrent les conseillers de Louis XII pour irriter le sentiment public contre le Pape, et parmi les plus imprudens de ces écrivains nous devons nommer Gringore. Sa position, quelque sévèrement que nous soyons porté à la juger, peut du moins servir encore à faire comprendre la situation exacte de la plupart de ces écrivains satyriques et aventureux dans lesquels les historiens modernes ont vu trop légèrement des amis plus ou moins francs du Protestantisme. Nul plus que notre poëte ne jeta dans la bourgeoisie des mots et des idées apparemment' hostiles au Catholicisme, nul ne fut plus hardi contre les chefis de l'Eglise et ne les accabla davantage de critiques grossières et de tailleries violentes, nul , en un mot, ne lança dans la société un plus grand nombre de pensées analogues à celles des novateurs, d'insinuations utiles à la Réforme. Certes aucun écrivain ne peut, autant que lui, être accusé d'avoir formé une opinion publique favorable à la nouvelle secte , aucun penseur n'eut plus de droit à être considéré comme un de ses précurseurs, comme un de ses futurs adeptes; cependant, non-seulement ses derniers écrits nous montrent la haine du Luthéranisme , mais ses premières œuvres , les plus hardies , les plus anti-papistes et anti-romaines, indiquent bien Qu'il n'y avoit en lui qu'une apparence de tenaance vers l'hérésie.

ET LA Politique bourgeoise, xxxix

Cette histoire de Gringore est à peu près Phistoire de la plupart des écrivains de ce siècle , qui, comme Rabelais, par exemple, comme Erasme, indiquèrent d'une façon grotesque des taches légères , se moquèrent des préjugés , et blâmèrent des désordres que le Catholicisme travailloit à effacer avec une constance patiente et féconde , inconnue aux sectaires. Ces écrivains, de même que Gringore, se trouvèrent entraînés à la raiUerie par la tendance de l'époque, et chacun d'eux , comme notre poëte encore , trouva pour l'y pousser, des circonstances, des traditions qui ne concluoient point à là séparation d'avec l'Église. L'habileté politique des chefe des réformés donna à ces railleries une intention qu'elles n'eurent jamais*; elle montra qu'elles ressembloient en certains points à leurs propres attaques ; elle encouragea cette révolte du rire, accabla ces grotesques de ses louanges, et flatta la vanité de tous les opposans. C'est par ces éloges et cette légère analogie qu'elle les compromit aux yeux de leurs contemporains, ainsi qu'aux yeiix de l'histoire.

^ Il faut dire cependant, — nous l'avons déjà in- S(j\ié et nous y reviendrons , car c'est là un des points importans et mal éclairés jusqu'ici de l'histoire aux vie siècle, — il faut dire que ces railleries ne différoient guère de celles qui harcelèrent le clergé pendant tout le Moyen Age, à l'époque où sa domination étoît le moins contestée. Nous ajouterons même que les trouvères de tous les temps, et les docteurs gallicans de l'Université du xve siècle, bons catholiques à coup sûr, sont autrement hardis que les railtes du xvie. Les esprits vifs et libertins , con-

xl Gringore

temporains des débuts de la Réforme, profitoient du trouble pour prendre au milieu du combat une position joyeuse. Ils n'étoient pas des penseurs, et les intérêts de l'avenir ne les préoccupoient guère j ils étoient heureux de recevoir du Protestantisme ces louanges et ces caresses au'il avoit si grand soin de distribuer aux gens d'esprit; ils vouloient bien ridiculiser le clergé, quand l'intérêt humain et littéraire les y poussoit, mais ils ne songeoient pas à abandonner le Catholicisme. Leur conduite étoit, en outre, la conséquence de cette tendance à l'opposition qui met tant de verve à la disposition de toute opinion venant attaquer des iaées depuis longtemps régnantes. Beroalde de Verville, l'un d'entre eux, •nous indique clairement que c'est au nom de telles considérations qu'il faut juger la plupart des philosophes satyriques de son temps. ^ Beaucoup parmi eux, d'ailleurs, obéissoient simplement au développement d'une double tradition , l'une joviale et licencieuse , qui avoit poussé les ménétriers contre les moines , l'autre nargneuse et haineuse souvent, toujours subtile et pédantesque, qui explique une partie de l'hostilité des docteurs gallicans et des parlementaires contre la cour romaine. Les railleurs ne voyoient pas aue leurs écrits avoient une autre portée que celle qu'ils vouloient bien leur donner et qu'ils eussent eue au temps passé. Ils ne pouvoient deviner çiue le Protestantisme s'armeroit de ces inventions bouffonnes , et cjue les commentateurs huguenots, les Henri Estienne, les Le Duchat, et plusieurs autres, chercheroient là-dedans surtout l'histoire du Moyen Age et du xvie siècle. De plus, les masses, autrement

ET LA Politique bourgeoise. xlj

^posées qu'au Moyen Age, attribuèrent pour la première fois à ces pampnlets un côté sérieux . En somme » les élémens d^indépendance que les querelles du Grand Schisme et les guerres civiles avoient développées au xve siècle à l'égard des pouvoirs spirituels et temporels, la corruption qui s'étoit répandue à cette époque dans la société, la puissance du clergé, qui n'étoit plus toujours rendue vénérable par la gravité et la sainteté des mœurs, l'amour exalté de l'étude, la déification de la science et la glorification des idées payennes , tout cela enfin , qui avoit déchaîné l'orgueil , avoit affoibli en même temps la vigueur de la foi, avoit exposé au dédain les habitudes de la vie chrétienne, et rendu moins dociles, moins généreux , moins ardents, les instincts que le Catholicisme avoit formés dans les classes mtelligentes. Le scepticisme, l'opposition contre les objets habituels de vénération, s'en étoient suivis, la raillerie contre l'humilité s'étoit fait jour, et la révolte del'égoïsme contre l'abnégation, de la vie matérielle et sensuelle contre l'abstinence, étoit parvenue à s'ériger franchement en doctrine et en vertu. Les traditions des jongleurs et des universitaires , dont nous parlions plus haut, quoique fort éloignées de l'hérésie, et développées encore dans un esprit analogue à celui qui les avoit produites au Moyen Age, étoient devenues un peu moins prudentes, un peu plus acres, et surtout infiniment plus dangereuses. C'est alors, comme nous J'avons indiqué, qu'elles fournirent un grand secours aux Huguenots; elles leur prêtèrent des textes anciens et respectables par Vancienjieté des railleries habituées à soulever le rire

xlij Gringore

contre le clergé , des caricatures grotesques et des lambeaux de satjrres audacieuses. Elles donnèrent aussi des facilités d'hjrpocrisie dogmatique aux ambitieux, aux libertms et aux tyrans qui se cachèrent sous Pétendard de la Réforme. Elles contribuèrent à hébèter la conscience morale des peuples, jusqu'à faire sérieusement considérer comme les défenseurs des droits de l'humanité et des intérêts de Dieu, des personnages comme Ulric de Hutten ou Franck de Sickingen en Allemagne, comme Bèze ou le baron des Adrets en France. Par elles encore et par l'habileté avec laquelle on les exploita, les poètes, les paysans, les hommes vraiment pieux qui embrassèrent tout d'abord les idées nouvelles, furent rendus consciencieux dans la révolte , sincères dans leurs efforts contre la patrie , et elles donnèrent des séides et des martyrs aune religion inventée ou prêchée par un Luther, un Jean de Leyde et un Henri VIII. Elles aidèrent enfin à cacher sous le drapeau de la religion un parti composé de lettrés débauchés et de nobles ambitieux, qui au nom de la science orgueilleuse, au nom de la féodalité humiliée, essayant de livrer un dernier combat à la royauté et à l'unité de la nation, firent du xvie siècle une époque de débauche intellectuelle , de guerres implacables et de froide cruauté.

Gringore, plus que tous les écrivains auxquels nous venons de faire allusion, étoit presqu'invinciblement poussé par les circonstances à se faire le promoteur de ces idées dont les novateurs surent si bien profiter. Bon nombre de causes , les unes futiles, d'autres importantes, dévoient l'amener là.

ET LA Politique bourgeoise. xliij

Il vîvoît au mîlieu des Clercs, des Bazochiens; les sympathies et les antipathies habituelles aux hommes du Parlement comme à ceux de PUniyersité dévoient nécessairement devenir siennes ; il étoit entraîné à épouser la querelle des gens dérobe contre les gens d'église, dans cette lutte commencée depuis si longtemps sur le terrain des juridictions spirituelles et temporelles; îldevoit prendre parti pour les jeunes clercs contre les ^os bénéficiers, pour les haines et les subtilité gallicanes contre la cour romaine. Ces E' unes religieux, ces clercs de l'Université,. ceuxsurtout qui s'indignoient contre la réforme des vieux abus dont ils profitoient, imposèrent à la partie vive de son esprit leurs théories subtiles et leurs tendances à V-opposîtiMi.

Chef d'une corporation de pauvres poètes et d'acteurs populaires, il étoit exposé plus que tout autre à adopter les antipathies causées par la vieille querelle des trouvères, des ménétriers, des jongleurs, contre le clergé, qui leur avoit fait toujours la guerre et souvent concurrence, qui leur enlevoit parfois leur public et attiroît à soi par ses fêtes et ses sermons, par les hardiesses et les bizarreries des prédications populaires, Patten* tion des bourgeois et du menu peuple. Ces Bazochiens, clercs du Châtelet, suppôts de l'Empire de Galilée, Sotz, Enfanssans souci, n'étoient point faits pour lui imposer des idées larges et impartiales. Troupe fort légère, à c^uî la vie de famille n'avoit presque jamais enseigné les nécessités de l'organisation politique et de la soumission, cens dévoyés , parfois débauchés, souvent vagabonds, habitués par leurs traditions à se tenir fréquemment en dehors de la société sévère-

xliv Gringore

ment constituée du Moyen Age, ils formoient cette portion de l'esprit public représentée à peu près de nos jours par les étudians, les bohèmes littéraires, les habitués d'estaminet. Peu respectueux, volontiers frondeurs, observateurs malicieux, maîtres Jacques de la pensée, insolens et irréfléchis, ils méprisoient cet esprit de vénération pour les usages anciens et l'expérience qui avoit toujours distingué le temps passé. Dans les momens où rintcUigence l'emportoit en eux sur l'esprit, les plus graves d'entre eux, dans les tavernes, entre le oenoit piot et la petite fille de la belle Heaulmière, jetoient au vent de leur conversation les germes de cette raillerie insensée et de cette philosophie agressive qui dévoient jouer un si aéplorable rôle quelques années plus tard.

Nous ne pensons pas que ce fût dans les plus discréditées de ces tavernes que Gringore, à cette époque de sa vie., allât chercher les inspirations de ces joyeux clercs, mais elles lui arrivoient certainement. Comme eux il aime à appeler hypocrites les gens qui vivent de privations, et il oublie la grandeur de l'abnégation et la sainteté du sacrifice ; comme eux il se plait à exagérer les désordres du clergé; comme eux encore il est léger, impudent et cynique dans ses railleries.

On croiroit, en outre, qu'il eut dès le principe une raison indirecte d'attaquer la papauté dans la personne du cardinal d'Amboise, légat du pape. Celui-ci venoit de réformer les clercs, amis de Gringore ; il avoit porté une rude atteinte aux excessifs privilèges des universitaires, amis de Gringore, et il menoit une guerre sourde à la féodalité, où Gringore comptoit des protecteurs.

ET LA Politique bourgeoise. xlv

Plus tard , quand notre poëte quitta l'opposiûon pour devenir pamphlétaire royal, il trouva, nous allons le voir, de plus hautes raisons pour attaquer le Pape.

Le Mojren Age obéissoit, dans ses appréciations politiques et sociales , à des tendances absolument différentes de celles qu'on prêche à Tâge moderne. Pour lui la famille étoit presque tout; les voisins venoient ensuite, puis fa communauté. La patrie n'étoit pas aussi intéressante que la province ; les idées de nationalité générale ne présentoient pas à son esprit une pensée très-puissante, et il ne se croyoit pas obligé de surveiller -les intérêts politiques tie l'humanité. Les hommes de ce temps ne pouvoient donc bien comprendre tout ce qu'il y avoit de respectable dans le patriotisme du pape Jules II voulant éloigner les étrangers de l'Italie, tout ce qu'il y avoit d'élevé et de logique dans ces paroles que la Moralité de Gringore lui prête : « Je feray les François retourner en France , ou je inourray de tresaspre mort. »

Bien des explications et des considérations peuventfaîrecomprendre et excuser dans le Moyen \ge ce manque ae respect pour les nationalités ; nous n'avons pas à entrer dans cet ordre d'idées. Notre temps n'est pas d'ailleurs exempt de cet égoïsme illogique et étroit : les généraux de la République et de l'Empire, dans leurs mémoires, appellent encore traîtres les Italiens qui se défendoient contre les bienfaits de la Terreur, et fanatiques les Espagnols qui n'admiroient point suffisamment la dictature du grand Napoléon et les pillages de ses maréchaux. C'est la longue habmidedes batailles, et sa conséquence ordi-

xivj Gringore

naire, le respect de la force, qui donnent à ces soldats de telles théories, et le Moyen Age, lui surtout, avoit pour la force une sorte de vénération instinctive. A ses yeux la conquête constituoit un droit légitime, et il nommoit très-sincèrement trahison la révolte des provinces conquises. Or notre poète, qui voyoit dans son temps ridée de nationalité assez affoiblie, qui trouvoit au contraire Tidée de famille et les droits qui en découlent placés au-dessus de tout, notre poète, qui avoit, outre cela, appris à respecter les conséquences de la conquête, ne pouvoit admettre que le Milanois se révoltât contre un roi de France. Louis XII ne Pavoit-il pas conquis? Ne la possédoit-il pas d'ailleurs à titre d'héritage, du chef de Valentine de Milan , son aïeule ? Et que

Eouvoit être le Pape, sinon un prince ennemi, mteur de révokes et boutefeu de trahisons !

On peut conclure encore de tout cela, et pour Pexcuse de Gringore; que Jules II étoit en avance sur son époque. Il suivoit sans aucun doute un système politique dont on pouvoit montrer les origines dans la lutte du Sacerdoce et de l'Em-

{)ire; mais il prenoit, pour défendre la nationaité italienne, une allure guerrière qui pouvoit blesser la nationalité catholique * il montroit une subtilité de diplomatie qui irritoit les bonnes gens du nord de la Chrétienté ; il déployoit surtout une énergie, une hardiesse, que les grands génies de la papauté , les saints et les illustres, les Grégoire VII et les Innocent III , n'avoient mises en avant que dans des circonstances autrement périlleuses, et là où la tête du christianisme étoit directement menacée. Jules II voyoit peutêtre dans les tâtonnemens de la politique fran-

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çoise le renouvellement de ces tentatives d'intimidation, de ces abus du pouvoir temporel, de ce désastreux protectorat qui avoit abouti au grand schisme d'Occident. Cette sorte de pseudocondle établi par Louis XII, ces menaces d'expulsion dont nous retrouvons les échos dans les bruits populaires recueillis par Gringore , pouvoient faire craindre au Pape le retour de ce temps de troubles et d'angoisses qui avoit désolé toutes les consciences chrétiennes jusqu'à la fm du concile de Bâle. Il est vraisemblable , en dFet, que tel étoit le dernier mot de. la politique parlementaire et universitaire au commencement du XVI* siècle; mais la moyenne bourgeoisie, et Gringore, son représentant, ne pouvoient admettre de tels résultats, ni apprécier de telles craintes. Il leur étoit possible ae voir sincèrement dans Jules de la Rovère un prince ambitieux et dangereux pour la France.

Gringore sans doute eût pu se rappeler sa vieille hostilité contre le cardinal d'Amooise ; il eût trouvé alors dans la politique de ce ministre les inspirations d'une ambition déçue , quelque souvenir de son échec dans le sacré Collège, l'arrière-pensée de venger le cardinal qui avoit espéré devenir pape en attaquant celui qui l'étoit devenu. Mais Georges d'Amboise s'étoit montré depuis assez longtemps un grand et actif ministre pour que les haines soulevées au commencement contre lui se ftissent apaisées; notre poète avoit suivi le courant de l'opinion publique.

Il attaqua donc le Pape sans chercher dans SCS sentimens catholiques le respect de la papauté, m dans sa conscience une explication désratéressée de la conduite de Jules II. Il mit dans.

xlviij Gringore

ses dernières satires une verve, une malice, une adresse et une âpreté qui ne ménageoîent plus que le nom de l'Ëglise. Il oublia tous les élémens de destruction, de haine contre le clergé, et de convoitise vis-à-vis des biens de ce clergé, qu'il avoît découverts et déplorés dans ses premières œuvres politiques. Il se fit sourd à tous ces bruits avant-coureurs de révolution religieuse qui l'avoîent frappé tout d'abord ; il ne songea

Elus à regarder autour de lui comme il l'avoit lit à son début ; il ne vit plus ces germes d'opposition insensée, cet amour de changement, ce développement de la vanité et de l'orgueil, qu'il avoit constatés jusque dans l'esprit de ces femmes bibliennes^ comme il disoit, si anxieuses de contrôler la conduite de Dieu en ce monde.

Toutes ces causes de décomposition sociale et

religieuse ne tardèrent pas à porter leurs fruits.

Gringore, à la suite de circonstances que

nous développerons dans un autre temps , avoit

auîtté Paris, et s'étoit retiré, comme nous l'avons it, en Lorraine, auprès du duc Antoine. Là, dans un milieu plus calme , au sein d'une cour où régnoient la gravité des mœurs et des idées, à côté d'un prince pieux, réfléchi et intelligent, il put mieux comprendre la portée des actes de sa jeunesse. Il étoit éloigné ae ce cercle d'esprits légers et libertins qui lui avoient dicté ses pamphlets , et qu'il avoit à son tour poussé sur la pente dangereuse où les entraînoient l'amour de l'indépendance folie et les conseils d'un patriotisme inintelligent. Il étoit séparé surtout de ces influences des parlementaires et des universitaires qui revoient le retour d'une époque analogue au XV' siècle, où ils étoient de fait mdépendans de

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toute puissance supérieure , où les circonstances les avoient faits les arbitres des pouvoirs spirituels et temporels. Gringore dut pressentir qu'il avoit sacrifié les intérêts les plus grands de la patrie aux fantaisies, aux rancunes, à l'ambition de tels personnages. L'âge d'ailleurs avoit élargi le cercle de ses idées, développé son bon sens, sa tendance à la réflexion calme et profonde, et rendu moins puissans les entraînemens de l'esprit ; rien n'empêchoit plus qu'il vît apparoître dans tout son jour la pauvreté des griefs qu'il avoit fait valoir contre la papauté, et les dangers de cette hostilité qu'il avoit entretenue contre le clergé. Il étoit, du reste, bien placé pour apprendre à connoitre les passions au profit desquelles il avoit involontairement travaillé , et pour apprécier les suites des théories dont il avoit bégayé les premiers mots.

La Réforme venoit de paroître en Allemagne; elle avoit fait immédiatement alliance avec la révolution politique et sociale, et ses premiers efforts avoient été accompagnés d'autant de troubles, de crimes et d'horreurs, qu'on en avoit vu aux époques les plus troublées de l'invasion des barbares. La Chevalerie de l'Empire profitoit de ce commencement d'agitation pour donner un libre essor à sa vieille jalousie contre les Princes ; elle s'appuyoit, d'une part, sur les prédications de Luther, de l'autre, sur le néopaganisme des rhéteurs comme Hutten, Erasme, Melancthon et tant d'autres; elle profitoit de tous les élémens de troubles et d'anarchie pour détruire le respect de la vieille constitution allemande, et pour essayer de faire refleurir dans l'Empire les jours les plus sombres des guerres féodales. Le but

Gringore. 1. ^

1 Gringore

suprême de son ambition étoit l'organisation d'un millier de dictatures militaires, la rupture de tous les Uens de hiérarchie et de vassalité qui protégeoient alors le peuple contre le despotisme des chefs de guerre. Malgré l'appui, assez peu franc d'ailleurs , de Luther, et le machiavélisme de Hutten, malgré sa propre habileté et sa bravoure, Franck de Sickingen, le chef de la chevalerie, fut vaincu. Mais les germes de guerre civile que le docteur de Wittemberg avoit semés continuèrent à prospérer. Les paysans se soulevèrent à leur tour, et toute l'Allemagne fut en feu. Ils commencèrent par s'organiser; ils prirent pour base de leur politique l'égalité la plus absolue et là plus naïvement absurde qu'on puisse imaginer. Le socialisme de nos jours n'a pas dépassé dans ses vœux les théories, les chartes, les constitutions, qu'établissoient ces paysans. Ils se mirent en mouvement, dirigés par des prédicans fanatiques ou comédiens d'enthousiasme, par des nobles renégats ou poltrons, par des bourgeois rusés, par des ouvriers énergiques, intelligents, exaltés jusqu'à la folie. Ils ne laissèrent sur leur

{)assage que des ruines; l'incendie, le pillage, es plus effroyables cruautés, la destruction des châteaux et des monastères , tout cela légitimé, réglementé, sanctifié par leurs théories religieuses, tels furent les moyens d'action qu'ils mirent au service de la Réforme. Il faut dire que la Réforme, Luther donnant l'exemple, les abandonna quand ils eurent été vaincus par l'héroïque Georges Truchsess.

La cour de Lorraine étoit pleine du récit des événemens d'Allemagne. Ceux d'entre nous qui se sont familiarisés avec les pensées du Moyen

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Age comprendront facilement Tétonnement et l'horreur qu'inspiroient toutes ces conséquences des nouvelles doctrines, dans ce cercle grave et pieux dirigé encore par l'influence des vertus de Philippe de Gueldres, la mère sainte et vénérée du duc Antoine. Tandis que les politiques s'effrayoient de voir l'antique constitution germanique lacérée , les hommes réfléchis se demandoient ce qu'il adviendroit de ces attaques, tantôt hypocrites, tantôt brutales, lancées contre la religion paternelle , et la masse du peuple s'indignoit ae ces bouffonneries, de ces grossières insultes dirigées contre les personnages les phis respectés , contre les idées les plus sacrées. Les paysans révoltés depuis la Souabe jusqu'à la frontière lorraine, le communisme établi en loi, les prêtres et les nobles pendus, étranglés ou traînés dans la boue, ks éghses et les châteaux assiégés et brûlés, les monastères pillés, les- abbayes violées, les moines et les religieuses torturés, la trahison partout, dans les villes, dans les châteaux , jusque dans le conseil de l'Empire, enfin la guerre civile implacable et générale, c'étoit là le résumé de toutes les nouvelles. C'étoît bien, aux yeux du grand nombre, la conséquence nécessaire de la religion nouvelle , c'étoit surtout un exemple et une menace adressés à tous.

Pour Gringore, c'étoit presqu'un remords que l'exposition de ces théories, qui venoient permettre de fausser toute foi, de détruire toute organisation sociale, de bafouer toute chose sainte. Le trou We dans toutes les consciences, la sanctikation de tout crime , au nom de la rébellion, ce bouleversement de tout un monde, cela, pour lai encore, devoit être un sombre cadre aux

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gaîtés de ses Sotties. Tout cela, en effet, se faisoit au nom de Luther, et Luther avoit commencé par n'être guère plus violent que Gringore l'avoit été. Il put se dire alors que son livre n'indiquoit pas la plus folle de toutes ces Folles entreprises qu'il avoit si complaisamment énumérées ; celle-là , l'Allemagne l'achevoit, mais il y avoit bien travaillé en attaquant ce cerf des cerfs y cet homme obstiné, ce gendarme j cette papauté, pour l'anéantissement de laquelle se commettoient alors toutes ces horreurs.

La révolution sociale se rapprocha bientôt de la Lorraine. Les paysans allemands se jetèrent jur l'Alsace en annonçant qu'ils venoient conquérir la France aux dfoctrines de Luther et détruire toute l'ancienne société. Ils étoientplus de cent mille. Le bon duc se mit à la tête de ses chevaliers, et rejeta dans le Rhin ce flot de barbares qui menaçoient de nouveau toute la Gaule. Cette guerre des Rustauds porta le dernier coup à notre poète.

Il fit alors une profession de foi catholique sincère et complète. Il composa le Blazon des hèretiques. On peut voir là une sorte de rétractation de ses violences contre le pape , un aveu de la nécessité de cette hiérarchie catholique qui seule pouvoit faire éviter à la France les crimes qui venoient d'ensanglanter l'Allemagne. Comme il en arrive souvent, la rétractation fut insuffisante, la pénitence n'égala point la faute, — je parle au pomt de vue de Fart, — et l'ennui, la monotonie, la lourdeur du Blazon, ne compensèrent pas, dans l'esprit des anciens disciples et partisans de notre poêle, le mal que ses pamphlets avoient fait. .

Les événemens se chargèrent de compléter la

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leçon. Ils inspirèrent à la bourgeoisie françoise les sentimens que la dernière œuvre reliçeuse de Gringore avoit été incapable de produire ; et, chose curieuse, ils lui firent suivre dans son existence d'un siècle les erremens par lesquels son poète avoit passé. C'étoit elle qu'il avoit représentée, nous l'avons dit, dans son esprit d'opposition, dans ses railleries, dans ses attaques contre le clergé, au commencement du siècle ; au milieu et à la fin du siècle , elle montra une conduite analogue à celle que Gringore avoit menée au milieu et à la fin de sa vie. Les circonstances apportèrent à la bourgeoisie une instruction plus lente sans doute, mais elles lui donnèrent les mêmes leçons qu'elles avoient infligées au poète bourgeois.

Cette invasion des Rustauds avoit constitué au profit de cette bourgeoisie l'état de légitime défense. C'est une idée que les historiens du xvi« siècle ont laissée jusqu'ici dans l'ombre; mais il est évident que ces hordes de paysans réformateurs qui s'en venoient conquérir la France au Protestantisme avoient dû logiquement la mettre en garde contre la Réforme. La conduite des huguenots en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, ne parvint pas à lui inspirer un fol enthousiasme pour la République, l'Oligarchie ou la Monarchie constituées d'après les idées nouvelles. Le communisme anabaptiste de Munster, la royauté de Henry VIII, le gouvernement bourgeois de Calvin , ne lui semblèrent point préférables aux vieilles institutions de la Datrie. Le traité de Bèze, et son commentateur, le sombre tyran de Genève, apprirent aux classes libérales comment ils entendoient la liberté et la tolérance dans les endroits où ils

liv Gringore

étoient les maîtres , ces rebelles qui se soûlevoient au nom de la liberté et de la tolérance dans les pays où ils étoient les plus foibles. Leur tyrannie dans les villes françoises dont ils s'étoient emparés, la Constitution qu'ils avoient imposée au Béam , enseignèrent aux gens des métiers comment ils respectoient l'organisation, les vieilles coutumes , les droits acquis des corporations et l'indépendance des personnes. Le menu peuple se sentit opprimé par les guerres civiles qu'ils émurent, par les soldats étrangers qu'ils amenèrent au cœur du pays. Toutes les classes de la bourgeoisie comprirent donc que c'étoient elles, en résumé, qui dévoient être les victimes de cette religion nouvelle. Les intérêts du ciel leur parurent médiocrement représentés; et si elles ne virent pas tout d'abord qu'il y avoit là surtout la révolte de l'orcueil et du tempérament des races septentrionales contre le christianisme , du moins se persuadèrent-elles que c'étoîent la monarchie, l'avenir et l'unité de la patrie qui étoient attaqués en même temps au'elles-mêmes par des tendances tantôt féoaales , tantôt républicaines. Les souffrances réveillèrent la foi en elles, et l'intérêt de leur conservation les amena à comprendre ce que valoient cette fièvre d'indépendance, de réforme, • d'opposition, cette rage de railleries, qu'elles avoient encouragées. La vérité, en même temps aue la sagesse du catholicisme , leur apparurent dans leur vrai jour, et elles se dirent que les imperfections de l'ancienne société étoient peu de chose à côté des crimes et des misères qui escortoient les novateurs.

Alors la bourgeoisie se leva, et elle fit, elle

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aussi, sa profession de foi, mais comme le peuple sait en Eure, d'une façon ici sanglante, là héroïque, par la Saint-Bafthélemy et par la défense de Paris. Nous n'avons pas à étudier à fond ces deox faits, et nous n'avons pas besoin de dire qnenoas détestons ces exécutions sans jugement, ces massacres sans bataille , ces surprises où la femme, le vieillard et l'enfant sont tués à côté de l'homme fort, qui ne peut les défendre. Nous ferons remarquer cependant , pour l'intelligence, non pour l'excuse de la Saint-Barthélémy, qu'elle est une oeuvre non du catholicisme, mais du xvi« siècle : elle est la conséquence presque nécessaire de l'état d'exaspération causé par la guerre civile; les protestans l'eussent faite s'ils eussent été les plus forts; les catholiques les ont devancés de quelques années, de quelques mois peut-être. Les huguenots n'en étoient pas à leur coup d'essai , et ils avoient pratiqué la Sant- Barthélémy en détail; il n'a manqué à la date de leurs cruautés qu'un nom de samt pour les faire détester par les historiens de ce tempsci ; il a manqué surtout aux catholiques la science ou la volonté d'exploiter leurs martyrs. Le baron ûes Xdrets vaut Montluc, avec cette différence cependant que le premier se faisoit Huguenot pour ^tisfaire sa vengeance ou ses intérêts, et que Jautre savoit qu'il punissoit des rebelles. Leurs «froyables cruautés d'ailleurs ne sont d'aucune ï^%otv; elles sont uniquement, répétons-nous, la conséquence de l'état d'anarchie , de troubles et de guerres civiles. Mais il est juste de faire remonter wnc part de ces crimes jusqu'à ceux qui étoient venus déchaîner ces guerres. Il est certain en- ^tt que quand les milices bourgeoises de Paris

Ivj Gringore

s'en allèrent traquer les religionnaires assemblés en conciliabule dans le Pré aux Clercs et commencèrent la Saint-Barthélémy, bien des faits dans Phistoire des provinces et des nations voisines pouvoient leur persuader (qu'elles dévoient se nâter si elles ne vouloient voir à quelque temps de là leur ville incendiée et leurs chefs égorgés. — Quant à la défense de Paris , elle fut, prise en soi , grande et héroïque. Elle eut le tort, je le sais, d'avoir lieu contre le prince légitime, contre le Roi ; mais elle eut la fortune d'aider au catholicisme , de nous garder l'unité de la France et de nous valoir le siècle de Louis XIV.

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