‹ Œuvres complètes de Gringore; (volume 2)Chapitre 2 sur 207 · I . Les Folles Entreprises · texte numérisé non relu

I . Les Folles Entreprises

Il est peu de lecteur qui ne soit tenté de demander, avant toutes choses, de quelles folles entreprises Gringore veut ici parler, et je crains qu'il soit plus tenté encore de se poser cette question quand il aura lu le livre. Pour moi je n'ai pas la prétention de le renseigner d'une satisfaisante façon , et je n'ai d'autre résumé à lui offrir de ce traité que la Table des matières. Les Folles Entreprises, c'est le titre qui pourroit convenir à une Histoire universelle; c'est aussi le titre qu'on pourroit mettre en tête d'un des mille lambeaux de cette Histoire du monde ; encore la différence est-elle immense entre la Folle Entreprise des Conquêtes d'Alexandre et la Folle Entreprise de maistre Jehan Gippon, irrévérencieusement battu par dame Pernelle, sa femme. Gringore monte jusqu'à cette hauteur et descend jusqu'à cette trivialité; le tout à bâtons rompus,

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sans guère de transitions et sans grand souci d'accorder entre eux tous ces disparates. Il a un chapitre sur la Chute en enfer de Lucifer^ le Prince d'Orgueil , et un passage sur les Payeurs des Gens d'Armes , un chapitre qui résume toute l'histoire de l'Église, un autre sur les Gouliars^ qui restent trop longtemps au lit et qui voyagent les dimanches. Comment tout cela se tient-il , et quelle est la loi de ce pêle-mêle ? Les éditeurs n'ont pas la prétention d'en savoir plus que Fauteur, et l'auteur se contente de répondre : « Il y a là partout folle entreprise. »

Il est vrai que l'auteur commence son livre par ces paroles :

Or ainsi est que reposant de nuyt Ide fut advis que , etc.

C'est-à-dire que tout ce qu^il va raconter il l'a vu en rêve ; peut-être faut-il chercher dans ce vers l'explication de l'incohérence de son œuvre. Il paroitra assez bizarre aux lecteurs de ce tempsci qu'on puisse rencontrer dans un cauchemar trois mille vers de morale, de politique et de commérages ; mais notre poète ayoit par devers lui d'illustres exemples de cette bienveillance des rêves.

Depuis que le maussade et haïssable Roman de la Rose avoit vu ung songe, en son dormant,

Qui moult fut bel à adviser,

et qu'il devisa en 22,734 vers, — pour ne point citer les textes les plus copieux, — depuis lors il étoit à peine permis de composer un long poème autrement qu'en dormant. Les contemporains de Gringore les plus célèbres dans l'art de la poésie allégorique avoient rêvé les plus renommés de

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leurs ouvrages et les plus compliquées de leurs rimes équivoquées. C'est pendaat qu'il est en. sa coache pourpensant et sommeillant qu'Octavien de Saint-Gelais est visité par la déesse Justice y laqu'elle lui vient faire ces importantes révélations qui lui permettent de composer la Chasse d'Amours» C'est encore dans cette position favorite que dame Sensualité vient le surprendre et lui parler en termes assez vifs pour le décider à écrire le Séjour d'Honneur. André de la Vigne, lui» est, accumulé de liqueur vapeureuse, grave, pesant, assopy de sens, et offuiaué var soij dor-^ mitoyre qui lors coagulent le patat ae sa lingoni-

Sue résonance ^ lorsqu'il entreprend le Vergier 'Honneur. Biaise d'Auriol ne se trouve pas dans une situation aussi absolument critique; il est vrai qu'il veut enclausîrer en chartre de recordation éternelle des personnaiges parlant en toutes façons de rymes, et composer un ouvrage oà il y a de toutes les sciences du monde et de leurs acteurs, si du moins son style incomptial et son imbécille calleance veulent bien le lui permettre; il sent donc la nécessité d'être à demi éveillé, et se renferme dans son secret repa^ule, sur celluy point que oppacosité noctiale a terminé ses umhraiges.

Gringore, esprit curieux, hardi et réfléchi, présente ici encore cette lutte entr« des instincts divers qui caractérise toute l'activité de son esprit. Il respectoit les traditions littéraires de son temps, mais il ne les acceptoit pas servilement ; il cherchoit à les utiliser en leur faisant produire de nouveaux effets, en en tirant de nouvelles inspirations, en les dirigeant dans une voie plus féconde ou plus originale. Ici il se contenta de les employer à un fort minime résultat. Il com-

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prit que ces songes, servant, pour ainsi dire, de portique à tout poëme allégorique, avoient pour but d'expliquer logiquement ces allégories, de leur donner une raison d'être plus naturelle. Ils dévoient constater que ces filles de l'imagination étoient nées dans l'esprit à ce moment où la réalité n'existe plus, où l'imagination, déliée par le sommeil , a perdu tout devoir d'obéissance vis-à-vis du jugement. Mais il se dit aussi sans doute que, le rêve étant la loi de ce genre, l'œuvre devoit alors présenter, dans sa marche, l'incohérence du rêve. La réflexion , comme on voit , n'est pas profonde, et la découverte n'offre rien de fécond; Gringore y gagna seulement de pouvoir^ sans scrupule , négliger de mûrir son plan. Il trouva un prétexte pour se passer d'un cadre sévère et exigeant*

C'est bien là tout le défaut de ce livre , qui renferme, sous une enveloppe puérile, dans une charpente construite à la hâte, entre des lignes principales dessinées sans soin et sans autorité, des idées sages, des pensées graves, des vues d'un ordre élevé. C'est la touche hardie et sûre, le faire vigoureux, d'un maître travaillant sur une ébauche dessinée par un apprenti. Dans cet ouvrage, en effet, qui a le dé£aiut de renfermer tout à la fois un traité philosophique, un poème, un pamphlet et une ga* zette, nous rencontrons les mêmes beautés de détail ,Ies même qualités, que nous signalerons dans des œuvres plus travaillées de notre poète. Des phrases bien réussies, comme énergie et comme couleur, une singulière propriété de termes, une grande habileté à tirer du latin des tournures nouvelles, et à éviter en même

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temps ce pédàntisme extravagant qui distingue les plus renommés poètes du temps, des images hardies, d'une invention originale et inattendue, tout cela nous le retrouverons plus tard encore, et quelques-unes de ces qualités atteindront un plus haut degré de perfection. Mais nous pouvons les indiquer dès maintenant comme les éiémens de cette éloquence grave, vigoureuse et substantielle , de cette puissance de satire bourgeoise et pesamment indignée , de ces habitudes de réflexion tenace et creusant la pensée jusqu'au fond,, qui constituent un des côtés du talent de notre poëte.

Comment un penseur, un raisonneur, un travailleur Comme Gringore a-t-il pu se contenter d'un cadre aussi banal , d'une méthode aussi aventureuse que celle qui nous est offerte dans les Folles Entreprises ? Quelles nécessités de sa vie littéraire ou politique, quels ordres de ses protecteurs, l'ont pu forcer à se contenter d'une apparence de plan ? Nous en sommes réduits làdessus aux conjectures. Ce qui nous a semblé évident , c'est que l'œuvre n'est pas une; elle contient évidemment des morceaux qui ne sont pas nés d'une même inspiration. Une partie, la dernière, celle qui est plus particulièrement allégorique et qui attaque le Clergé , celle-là est mieux suivie et menée d'une façon plus logique. Elle ne tient au reste que par un fil imperceptible , elle offre un autre caractère, une autre manière, une autre série d'idées. (Voy. p. 63.) Nous supposerions volontiers que cette portion formpit un tout mûri plus à loisir. Gringore trouva peutêtre cette raillerie allégorique des Prélats trop mince comme volume, trop hardie comme dé-

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veloppement. Il sentît le besoin de la rattacher à un plan général de satire philosophique et politique qui lui permettroit d'attaquer quelques autres personnages , de diminuer, en généralisant, l'apparence agressive de son livre, qui lui permettroit surtout , en louant le Roi, la Reine, les Seigneurs, de mettre de son. parti le bras séculier, de se créer des protecteurs contre les ressentimens que le reste de l'œuvre pourroit soulever. Peut-être d'ailleurs avoit-il compté sur les qualités réelles de cette œuvre pour faire oubfier ce qu'il pouvoit y avoir d'incomptet dans son plan , de lâche et d'aventureux dans sa méthode. Mais je crois bien que celle de ces qualités dont il étoit le plus fier, est celle-là même qui nous parolt la plus malheureuse. Je veux parler de cette érudition qu'il déploie , de ces citations qu'il place constamment en vedette de ses vers, qu'il traduit tant bien que mal , plutôt mal que bien , dans le courant de son récit. Cette annonce qu'il se hâte de faire : «Je n'ay degré en quelque faculté » , ce n'est pas sûrement une humble excuse , une précaution oratoire ayant pour but de faire pardonner le trop de simplicité de l'œuvre. Il sait fort bien que son ouvrage n'est pas simple , et il se prépare à le bourrer d'une telle science , que les plus illustres pédans , parmi les poètes contemporains , n'y sauront trouver à reprendre les marques d'agreste, d'imbécille oxxincomj>tial languaige. C'est une annonce vaniteuse destinée à ravir le lecteur d'admiration et à le hkn persuader de la vigueur d'une intelligence qui n'a pas besoin de la moindre bachellerie pour égaler, en fait de citations, les plus célèbres escorcheurs de ce povre latin. Pour nous, cette

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érudition facile puisée dans les excerpta^ les flores ^ dans les recueils de maximes bibliques et de mots dorés enlevés à l'antiquité, cette érudition est puérile, grotesque et méprisable. En ce temps où la science avoit rejeté l'inspiration dans Pombre, où La poésie consistoit uniquement dans le travail, le pauvre poète eût été mal venu de composer une œuvre grave où le latin n'eût pas étouffé le poème sous le poids de sa protection. Gringore eut au moins un mérite que n'eurent pas les Alain Chartier, les Christine de Pisan , tes Chastellain, les Molinet, le Crestin, les Lemaire de Belges, les André de la Vigne, les Octavien de Saint-Gelais , les Jean Bouchet, les Biaise d'Auriol, tous le poètes savans enfin : il ne mit pas ce latin dans sa poésie , en s'effor-

Snt de le recouvrir d'une peau françoise ; il le ssa en marge de son livre, en manchettes, comme disent les imprimeurs de nos jours.

C'étoit , il faut le reconnoître , un déplorable système, moins dangereux sans doute pour l'avenir de la littérature que cette barbarie pédantesque dont je viens de parler ; mais c'est , je l'avoue, une des habitudes que je pardonne le plus difficilement à Gringore . et par laquelle il me paroit avoir sacrifié à l'Ecole des poètes de Cour la partie vive, originale, de son talent. Il réhabilitoit en effet par là la première méthode dont l'es savans s'étoient servi, pour mettre en quelque sorte la langue françoise sous la surveillance du latin , et pour introduire peu à peu, comme cela arriva à la fin du xive siècle, une nouvelle infusion de ce latin dans la langue pure, si indépendante, si vive et si nettement couple, du xiiie siècle. Ce système de citation

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en marge étoit emprunté aux traités de droit et de théologie. La littérature s'en empara, mais d'abord fort sérieusement. Dans // Consaus d'A-murSf par exemple (Mst. du xiiie siècle, 8i , fonds La Vallière), ces citations sont toujours traduites dans le texte, dont elles deviennent ainsi les preuves et les autorités. Plus tard , comme Gringore nous le prouve , elles ne furent plus qu'un prétexte choisi pour faire montre d^une éra^ dition inutile. On pourra facilement constater quelle torture d'esprit il faut souvent pour appliquer aux vers du poète françois les majimes tirées de Seneca, de Mantuanus ou de Platina. La plupart du temps elles les accompagnent d'une raçon fort maussade, et elles prouvent, du nneux qu'elles peuvent, qu'Ovidius n'a jamais songea intervenir dans un dialogue entre Papdardise et Devocion, et que Horatius faisoit une pauvre mine en présence des Hérèses qui blessent Foy. Il est probable cependant que cette apparence d'érudition contribua sineuhèronent au succès des Folles Entreprises. Eue attelant le but qu'elle s'étoit proposé, et qui étoit d|éblouir la petite bourgeoisie. Celle-ci pouvoit difficilement résister à oes théories escortées de fflaâmes qui prouvoient que tant de livres et tant d'illustres personnages étoient de l'avis de Va\rteur.

Cette méthode, pour le remarquer en passant, parut si bonne à ceux qui vouloient prêcher le peuple, que ce fiit elle qu'employèrent, vers U Ml les rédacteurs du fameux Manifeste en }i articles contenant la déclaration des paysans insurgés d'Allemagne. Nous reverrons dans d'autres ouvrages de Grmgorc ce système de cita-

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tions marginales ; et nous avons voulu remplir consciencieusement notre devoir d'éditeur, en montrant que // Consaus d'Amours rendoit cette méthode aussi vénérable que la Déclaration des Paysans lui donnoit d'illustration.

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