‹ Œuvres complètes de Gringore (volume 3)Chapitre 163 sur 208 · LE BLAZON DES HERETIQUES · texte numérisé non relu

LE BLAZON DES HERETIQUES

J endant longtemps cet ouvrage de Gring gore n'a été connu que par son titre.

'^L'abbé Goujet et Niceron le citent, ' mais seulement sur l'indication de Du Verdier ; c'est seulement au commencement de ce siècle que son existence a été bien constatée par Méon; il en avoit vu dans les mains de M. Chardin, libraire, un fragment composé des huit premiers feuillets, et il en a fait une description sommaire dans son volume de Blasons. Plus tard , M. Hérisson, de Chartres, a été assez heureux pour en rencontrer un exemplaire complet ; c'est un petit in-40 gothique de 14 feuillets, sous les signatures a-dy et c'est d'après cet exemplaire, resté jusqu'à présent unique, que M. Hérisson en a fait à Chartres, en 1832, chez Gamîer fils, une élégante réimpression, tirée à 66 exemplaires. On ne sauroit trop le louer d'avoir pris ce soin et d'avoir donné en tête umfac-simile de la figure de l'Hérétique, bien réellement faite pour le livre de Gringore, puisqu'on y voit la Cringore. I. 9

290 Gringore.

gibecière avec les rats rongeurs, les serpents qui s'élancent du pan de sa robe , et dans son giron un livre et des flammes dévorantes. Tout son costume est composé de contrastes; les chausses de ses jambes sont différentes : l^une est celle d'un manant, l'autre d'un seigneur; son bras gauche , qui est vêtu d'une manche , porte des mstruments aratoires, tandis que son oras droit, recouvert du brassard, du gardebras et du gantelet, tient une longue lance. Ce bois bizarre est, dans l'original, signé sur une tablette : G S. ; Vs est au centre du G, et celui-ci est surmonté de la fameuse croix de Lorraine. On l'explique aujourd'hui Geoffroy scdpsit, et M. Bernard n'a pas manqué de la cataloguer dans sa récente étude sur Geoffroy Tory. Sans vouloir en rien diminuer l'estime qu'on doit avoir pour un travail aussi nouveau, aussi consciencieux et aussi utile par les éléments nouveaux qu'il apporte à la discussion, je serai moins affirmatif que lui. M. Renouvier^ dans la Revue Universelle des Arts (Bruxelles, in-8«>, cinquième volume, n«> de septembre 1 8 57, p. 5 1 o- 1 9)^3 traité, mieux que Je ne saurois le faire, cette question de savoir s'il faut ne voir que Geoffroy Tory dans la croix de Lorraine et lui attribuer tout ce uî en est marqué, sans faire aucune distinction le goût ni d'école ; j'y renvoie pour cette question en général. Pour la figure de notre Blason, je dirai qu'elle est de celles qui restent en dehors; rien ne prouve qu'elle soit de Tory; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il n'est pas impossible qu'elle en soit; mais ce n'est pas à nos yeux une preuve suffisante.

Le BLAZON des HERETIQUES. 291

devenant à la pièce même de Gringore , il reste à compléter son histoire par un fait bibliographique assez curieux. On a vu que, jusqu'à Méon et jusqu'à M. Hérisson, on ne connoissoit que le titre du Blason des Hérétiaues. Une fois connu, M. Brunet, — il est je crois le premier qui ait fait cette observation (1,657), — a fait la remarque que, sans le savoir, on l'avoit toujours possédé, ce qui du reste étoit en son absence difficile à reconnoître, puisque son titre avoit été modifié et qu'on y avoit introduit des changemens qui en altéroient la date. Le coupable, — il est coutumier du fait, et, par ses pilleries organisées, digne du manque le plus absolu de confiance qu'on puisse accorder à un éditeur, — c'est Guillaume Nyverd , le libraire parisien , qui rajeunissoit ainsi les vieilles pièces pour les faire passer pour nouvelles ; et naturellement, comme on ne tient à aucune'propriété plus qu'à celle de ce que l'on prend , il ne manqua pas de se faire donner un privilège des plus étendus. Voici le titre de sa contrefaçon : « La Croniquedes Luthériens et outrecuidance d'iceux, depuis Simon Magus jusques à Calvin et ses complices et fauteurs Huguenotz, ennemis de la foy divine et humaine. — A Paris, par G. de Nyverd, imprimeur ordinaire du roy en langue françoyse, avec privilège dudit seigneur.» On lit à la suite VExtraict du privilège :

« Le Roy ha permis et permet à Guillaume de Nyverd d'imprimer et exposer en vente tous et chascun les livres ou cayers dont il recouvrira , tant les coppies nouvelles que par cy devant n'auroient esté imprimées , qu'autres qu'il fera

reveoir, corriger et emender ou translater d^uis quelque langue que ce soit en vulgaire firançois et de quelûue faculté qu'elles soient. Et faîct* ledit sieur innibitions et deffenses à tous autres de n'en imprimer, vendre, n'exposer en vente aucuns cayers, livres nouveauix et autres ainsi imprimez par ledit sieur de Nyverd , ny pocher, tailler ou contrefaire aucune de ses histoires ou autres sortes de caractères *, sous les peines contenues es lettres de privilège sur ce données. a Par le Roy, en son conseil, Robertet. j>

1. On appeloit autrefois les miniatures des histoires; hlstorier un manuscrit, c*étoit l'orner de sujet et des lettres peintes; dans ce privilège de Nyverd, histoires doit vouloir dire aussi bien les fleurons que les lettres ornées. Je suis plus embarassé pour donner le sens du mot pocher; aucune des acceptions cataloguées par les dictionnaires ne peut convenir ici. Nous devons cependant en rappeler une : pocher la queue d'une lettre , c'est faire au bout un arrondissement avec la plume (Dictionnaire de l'Académie, 1740, 11^ J64); mais dans l'impression les queues des lettres sont préasément droites et sans boucles- il faudroit , pour tirer quelque chose de ce sens, que Niverd eût employé des caractères de civilité , et alors il défendroit par là de les imiter. Je serois tenté d*y supposer un autre sens. Quoique le clichage soit une habitude toute moderne, il me paroît difficile d'admettre qu'on n'ait pas employé pour les lettres ornées et les fleurons quelques chose d'analogue. Dès la seconde moitié du XVI* siècle, certains encadremens de titres, formés de dessins courans et d'abord taillés sur bois, sont évidemment composés avec des morceaux; il n'est pas rare de trouver des lettres et des fleurons identiques , que leur présence sur le même côté d'une feuille prouve avoir été tirés en même temps ; il n'est pas rare non plus de trouver la même lettre identiquement, tantôt sans, tantôt avec une cassure; Tout cela suppose l'existence de plusieurs exemplaires reproduisant et multipliant un premier modèle. Cela étant, la défense de pocher, tailler ny contrefaire les hystoires et caractères de Nyverd ne seroit-elle pas celle de les reproduire

Le Blazon des Hérétiques. 29$

C'est un très-petit in-40, de 20 feuillets, sous les signatures A-E. Il est placé, bien entendu, sous le couvert d'un patron nouveau : ^

<cA Monseigneur, Monseigneur Simon de Fîzes, baron de Sauve et de Durfort », chevalier, conseiller du Roy, secrétaire d'Estat et des finances de Sa Majesté, G. de Nyverd donne salut. »

La spéculation réussit, puisque la réimpression fut elle-même contrefaite. M. Brunet indique une édition, Poitiers, Em. Mesnier, suivant la copie imprimée à Paris, 1 57;, 18 ff., où le nom de Nyverd est supprimé, et une autre de Paris, Christ. Royer, 1 505, de 20 ff. Nous ne les avons pas vues, mais elles nous étoient inutiles; elles ne doivent être que des copies de Nyverd. J'ai dit que celui-ci avoit fait de nombreux changemens. Ils ne se bornent pas à l'addition mise à la fin pour mener la série jusqu'à son temps, mais ils portent sur toutes les parties. Souvent ce sont des additions, qui développent ou complètent les vers de Gringore; dans quelques passages, ils les complètent si bien que sans elles le sens souffriroit; c'est dans ce cas seulement que je les ai introduites dans le texte, en indiquant leur

par empreintes, de les surmouler, aussi bien que de les copier et de les contrefaire par une taille et une gravure nouvelles?

I. Il mourut avant i$84, puisque le 18 octobre de cette année, Charlotte de Beaune, sa veuve, se remaria avec François de la Trémoille; elle mourut en 1617, et fut enterrée aux Célestins de Paris. Sauve est une seigneurie de Languedoc (Anselme, IV, 177, A).

Gringore.

ori^ne. Faut-il croire <jue Nyverd a eu emrê te mains une édition ancienne autre que celle de Philippe le Noir et qui lui auroit été supérieinre ? Le fait est possible^ mais le hasard seul en pour* roit apporter la preuve.

Page 1