LE IIII« LIVRE
Le Pape.
le tresxrestîeu Roy de France j'atends,
iCar c'est celuy, ainsi comme j'en-
I [tends
[Qui combatra obstinés infidelles; Les mandemens de Dieu clers et patens Il observe; plusieurs sont consentans A luy faire et brasser des cautelles; Mais je scay bien, puys qu'il a eu nouvelles Qu'à Clugny suis, .qu'ail viendra devers moy Pour discuter de la xrestienne foy.
Le Cardinal.
Il a souffert très griefve maladie Et a esté, puis qu'il fault que le die, Transsy de fait; j'en suys seur et records, Mais Dieu, qui est la bpnté infinie, N'a pas vouHu qu'il soit privé de vie; Restaurée a son âme dans son corps.
io6 Gringore. [2318
. Le Pape.
Il fiiyt noyses, argus, (febatz, discords, Voullant vivre en toute hunrillité, Plain de pitié et libéralité.
Le Cardinal.
En l'abbaye de Cluny Tatendez, Car à parier à luy vous prétendez Pour oultre mer renvoyer en voyage.
De brief viendra, puis que vous le mandez; Mais, père sainct, s'il vous plaist, commandez Qu'avecque luy voyse en pelerinaige.
Le Pape.
Je le vueil bien; puis que vostre couraige Est d'y aller, je ne contredis pas; Préparez-vous et santez vostre cas.
Le Roy Loys.
Nous aprochohs de Clugny, Dieu mercy.
Ou le Pappe est en saincte compagnie Et nous attend. • •
Chevallerie.
Je croy qu'il est ainsy; Très vouUentiers verrez sa seigneurie.
Le Roy.
Je l'aperçoy; sus, tost, Chevallerie, Rendre luy fault honneur, obédience.
Le Pape.
Vecy le Roy ; allons, je vous emprie, Par devers luy en humble révérence.
Le Roy.
Vostre saincteté et clémence lesus vueille en paix maintenir,
^359] Vie Ms S. Loys. 107
Père sainct !
Luy baise la main.
Le Pape.
La noble présence Du très ehrestien Roy ae France Vueille son plaisir obtenir.
Le Roy.
Devers vous suys voullu venir Pour auchune cause certaine.
Et ma Chevallerie admaine Pour nous transporter oultre nier.
Chevallerie.* Père sainct que devojis aymer, Cuer, corps, et biens nous femploirons Pour vous obbeir, et yrons Oultre mer, se le commandez.
Le Pape.
Puis qu'ainsy est que prétendez Faire à Dieu service agréable, Prince puissant et amyable, La croix sur vous je poseray.
Après aussy je croiseray Vostre Chevallerie.
Le Pape les croise.
Le Roy:.
Vray Dieu, Te plaise nous conduire en lieu Que sçay qui nous est nécessaire.
Les Prelatz.
Perd sainct, doulx et dfebonnaire.
Que de vos mains croisé je soye;
io8 Gringore. [2361
Voulentiers je prendray la voye Oultre mer.
Le Pape.
Les Prelatz Y doivent aller, c'est leur cas, Et y habandonner leur vie.
Le Roy.
En ceste saincte compagnie Et dévote voys de bon cueur.
Suppliant à nostre Seigneur Qu'A nous conduye en ce voiage.
Chevallerie.
Jamais jen'euz si bon courage Que j'ay âujourd'huy.
Le Roy.
Il est temps De partir, ainsy que j'entends.
Père sainct, nous prenons licence De vostre saincte révérence; Donnez-nous expedicîon.
Le Pape.
Je vous donne absolucion De tous les péchez qu'avez fais, En vous pardonnant voz meffais, A tous ceulx aussy qui yront Oultre mer et croisez seront Pour soustenir foy catolicque.
Le Cardinal.
De la puissance apostolique Sommes absoubz.
Les Prelatz.
Ainssy le croy.
2}82] Vie Ms S. Loys. 109
Et vueil mourir en ceste foy; Aussy la vérité est telle.
Le Pape.
La haulte puissance immortelle Vous conduye en ce sainct voyage, ^
Où y a maint divers passage, Tant de mer que de mons et vaulx.
Brandiffer, turc.
Les Tartarins ont fait assaulx En Turquie puys peu de temps; Donné nous ont de divers maulx ; A faire mal sont consentans.
Billonart.
Tant avons fait qu'ilz sont contens, Brandiffer.
Brandiffer.
Certes. Billonart; De noz biens ont Ta plus grant part Par les tribus que leur faisons.
Billonart.
En la ville de Coyne avons Grant revenu; car on y lesse Les crestiens.
Brandiffer.
Je le confesse; Hz sont parmy nous tous les jours.
Billonart.
Point ne nous font de laschez tours ; Leur Dieu servent gardant sa foy; Nos Dieux servons, selon la loy
iio Gringore. [2402
Des paien3> sans estre en ^oucy De leur Dieu.
Brandiffer.
Il est vray aussy, Hz ne se meslent f^oint de nous.
BiLLONART. •
Or passons oultre; vdulez-vous Venir à marché vous esbatre.
Brandiffer.
A cela je ne vueil débattre.
Toujours quelque novallité Y sourvîent.
BiLLONART.
Il est vérité ; C'est ung lieu où il fait bd estre.
Brandiffer.
Aucuns xrestiens y ont fait mettre Une croix.
BiLLONART.
Ce nous est tout ung; Car quoy? tout te peuple commun S'assient souvent autour d'icelle.
Brandiffer.
El est entretaillée et belle, Mais il n'en vient aulchuns prouffilz.
Hz y ont içis ufig cnixifix, Monstrant, comme j'ay entendu.
Que leur Dieu fust en croix pendu ; Mais cela ne toult ne ne donne.
BiLLONART.
Ung chascun de ses Dieux ordonne
242;] Vie Ms s. Loys. m
domme il luy plaist; n'en parions plus.
Le premier Xrestien.
Je vous prie, ne^ séjournons plus Ycy; compère, il fault aller Au marché ouyr reveller Quelque chose deliouveaulté.
Le II* Xrestien.
Je le vueil, par ma loyaulté; Allons passer temps jucquea là.
Le premier Xrestien.
J'ay ouy dire que par deçà Viendra de bref le Roy de France A grant ost et noble puissance Pour conquérir la terre saincte.
Le II® Xrestien.
Il doit venir, ce n'est pas fainte, Et dit on^ j'en suis adverti, Que de Paris est jà parti Pour aller en Jérusalem.
Le Premier.
J'ay espoi(, ains qu'il soit ung an, Qu'il fera auchùhe conqueste.
Le iV Xrestien. Puisque son armée est jà preste, Guère ne metra à venir.
Le premier Xrestien.
En ce. marché nous fauk tenir Pour ouyr ce que on dira.
Le Bateleur.
Cà, maistre, çà, çà, venez çà; Tournez-vous ung petit, tournez.
112 Gringore. [2455
Petis enfans, mouchez voz nez, Si verrez mon esbatement.
Ung petit sault pyeusement Pour l'amour de la cdmpaignie.
Vous verrez, je vous certime, Mon ours, que voyez cy, voler Ainsy comme ung oyseau en Ter, Présupposé qu'il n'a point d'elles, Et puys monstrera ceux et celles Qui dorment grasse matinée.
Se j'avoye cj Mal-assenée, Ma femme, je vous raonstreroye Comme c'est aue j'estouperoye A ung besoin le trou de Dise.
Or faictes ung tour d'apertise A cop, tost, sans dissimuler.
Ha, ha, vouUez-vous recuUer.
En vostre fait ne me congnois; Il veult aller près ceste croix; Entendre ne puys son affaire; Toutesfoys je le lerray faire Tout le sanglant pis qu'il pourra.
Le premier Xrbstien.
Regardons que cest ours fera; Vers ceste croix aller désire.
Le Bateleur.
Jamais je ne vis, pour vous dire.
Mon ours si* terrible qu'il est; J'ay veu qu'il estoit tousjours prest De faire quelque tour courtoys.
Le II® Xrestien.
Cest ours pisse contre la croix; Il me fait mal de veoir cela.
2479] ViE.Ms S. LOYS. II 5
Le premier Xrestien.
Il est aiiîsy, je le congnôys; Cest ours pisse contre la croix.
Le II® Xrestien.
La figure du Roy des Roys Y est pendue.
Le premier Xrestien.
Las, qu'esse là?
Cest ours pisse contre la croix, Il me fait mal de veoir cela.
Le Bateleur.
Tenez-vous droit; hoUa, hoUa, Vecy une chose nouvelle; ^
Quoy, mon ours trépine et chancelle Aussi comme s'il estoit yvre.
Se Jupiter ne le délivre, Il est mort; c'est chose diverse, Mort est tumbé à la renverse.
Tout aussy tost qu'il a pissé Contre la croix, et a gnssé Les dentz par ung terrible effort.
Hélas, mon povre ours, tu es mort ; Jamais si saige n'en auray ; Ne sçay de quoy je pigneray Ma vie doresnavant hélas.
Le premier Xrestien.
Velà pas ung merveilleux cas Qui est advenu en ce lieu ?
Le ii«.
C'est par pugnicion de Dieu, Lequel nous veult demonstrer signe Gringore 11. ^
114 Gringore. [2503
Que la croix est trèâ samcte et digne; A3orer la fauh; q'est droicture.
Brandifer.
Et c'est quelque. mai d'aventure Qui est venu à ceste beste.
Le premier Xrestien.
C'est miracle.
Le- II" Xrestien.
Dieu ammoneste Les incrédules en la foy De Jésus, et lesser la Loy, Et la saincte croix adorer.
Le premier Xrestien.* On ne séroit trop honorer La croix où Jesucrist pendit.
Çrandifer.
Jésus estoit homme maudit, Cherchant sa vie par les chemins, Menant ung grant tas de^coquins.
Qui abusoient les povcés gens; Povres, souffreteux, indigent Estoient^ ainsy comme leur maistre.
Et, pour vous donner à congnoistre Que cest ours n'est point mort à cause De ceste croix,* à peu de pause Je monstreray que estes aeçeuz.
En frappant de mon poing dessus, Despîtant vostre crucifix:
Le II® Xrestien. Se le fais, onc*tel mal ne fis.
En fin ne t'en prendra jà bien.
2$25] Vie Ms Se LOYS. 115
Brandiper.
Pour monstrer que je ne craint rien»
Vostre Dieu, en le despitant, Sur la .croix frappe, en m'esbatant, Ung cop de mon poinç bien assis.
Non pas une seul, mais cinq -ou six; Je ne m'en nisse point tenu.
Icy frappe du poing sur la f, et sa main demeure seiche.
Las, qu'esse qiie m'est advenu?
En frappant ceste croix fichée.
Hélas, las, ma main c'est sechée; J'aperçoy ma main toute seiche; Cecy terriblement m'empesche; C'est pour moy terrible accident.
Le premier Xrestïen.
Vécy ung miracle évident.
Le ii« 'Xrestïen.
C'est une chose bien exquise.
Le premier^ Je ne sçay comme on l'entend; Voècy ung miracle évident. .
Brandifer. -* Ne sçay que c'est, mais mal m'en prent; Ma mam toute seiche* j'advise.
Le II®.
Vécy ung miracle évident ; ^ ^ C'est une chose bien exquise.
BiLLONART.
Qu'i a-il? Qu'esse qu'on devise?
De quoy caquetez-vous ensemble?
Gringore. [2553
Vous estes esmuz, ce me semble; Dictes ce qu'avez sur le cueur.
Le ii« Xrestien.
Il est certain qu'ung enchanteur Jouoit d'ung ours en ceste place.
Affin gue le compte bref face.
Il a pissé, sans point de doubte, Dessus la croix; mais, somme toute, Tumbé est mort soudainement.
BillonarT.
Pour celle n'est pas mort. Comment? ^ Vous me la cuydez bailler belle.
Le premier Xrestien. ^
C'est bien ainsy qu'il la revelle; Ce qu'il dit, nous le soustenons.
Mesmes ung de voz compaignons A frappé plusieurs coups de poing Sur la croix, mais je suis certain Que sa main seiche est devenue.
BiLLONART.
La chose n'est pas bien congneue; Vous en avez menty trestous, ' Villains xrestiens, et cuydez-vous Ainssy les gens ensorceler.
Ha, ha, vous cuydez révéler Une tromperie magnifeste, Disant que Jésus mt prophette.
Et puis qu'il fut Dieu. Quel folye!
Despitant sa mère Marie, Et sa croix, et nom de Jésus, Maintenant pisseray dessus La croix, ainsy que l'ours a fait.
Cy pisse sur la croix et tumbe mort.
257?] Vie Ms S. Loys. 117
Le premier Xrestien.
Miracle, miracle!
Le II* Xrestien. , En effect Ce payen a l'esprit rendu.
Vous voyez qu'est mort estendu Pour ce qu'a despité la croix.
Le Bateleur.
Vostre Dieu rédempteur congnoys; Je congnoYS qu'il est sainct et digne Et qu'on aoit honorer le signe De la saincte croix, où pendit.
Brandifer.
Je n'y metz point de contredit, En Jésus croyons fermement, Qui souffrit mort cruellement En la croix, pour nous racheter.
Le premier Xrestien.
Ce miracle devon$ noter Et en racompter la substance Ay très illustre Roy de France, Qui sera par deçà de bref.
Le ii"^ Xrestien.
J'ay espoir qu'il viendra à chef De ses ennemys.
Le Roy Loys.
Louons Dieu, Qui nous a transmis en ce lieu Par sa divine Providence.
ii8 Gringore. [^599
Vous povez veoir en conséquence Damyette, forte cyté; Sy est bien de nécessité De reposer, sans faire bruit, Et soy recréer toute nuyt, Puys démain eh armes se mettre.
Les Prelatz.
Ainssy comme je puys congnoistre, Damyfette est très forte place.
Chevallerie.
J'ay espoir que tel assault face Qu^à jamais memoyrê en sera.
Le Cardinal.
Le Roy sy bien vous conduira Que vous ne sériez faillir.
Mais, devant que Turcs assaillir, Desployerfauldra en substance La noble bennière def France, Que porterez, Chevallerie, • Devant la noble seigneurie Du Roy, entendez Bien le cas.
Quant est au régart des.Prelatz .
En leur compaignye seray; Le fiist de la croix portèray Pour espanter noz ennemys.
OULTRAIGE
Je me suys en Turquie transrais Pour aider à la Loy païenne.
Jupiter veult que rentretienne Par ma fureur vindicative. -
i62i] Vie Ms S. Loys. 119
Ma pensée est prompte et active Pour nuyre à toutes gens de bien ; Je n'ay pitié, nom plus qu'ung chien, De respandre le sang humain.^
Le premier Capitaine de Damyette.
0, que mon cueur est de dueil plain!
Je forcené, je crève d'yre; Car.les xrestiens, il est certain, Sont dedens cest y sle prochain, Loy païenne, pour vous destruire.