XVI
menaçant que prirent les traits de son père. Gardez-vous-ea bieo, vous avez reçu rextrême-onction, et je ne me consolerais pas de vous voir mourir en état de péché.
— Veux-tu m' écouter! s'écria le mourant» dont la bouche grinça. Don Juan se tut. Un horrible silence régna. A travers les siflDe-
ments sourds de la neige, les accords de la viole et la voix délicieuse arrivèrent encore, faibles comme un jour naissant. Le moribond sourit.
— Je te remercie d'avoir invité des cantatrices, d'avoir amené de la musique ! Une fête, des femmes jeunes et belles, blanches, à cheveux noirs! tous les plaisirs de la vie... Failles rester, je vais renaître...
— Le délire est à son comble, se dit don Juan.
— J'ai découvert un moyen de ressusciter. Tiens, cherche dans le tiroir de la table, tu l'ouvriras en pressant un ressort caché par le griffon.
— J'y suis, mon père.
— Là, bien, prends un petit flacon de cristal de roche.
— Le voici.
— J'ai employé vingt ans à...
En ce moment, le vieillard sentit approcher sa un, et rassembla toute son énergie pour dire :
— Aussitôt que j'aurai rendu le dernier soupir, tu me frotteras tout entier de cette eau, je renaîtrai.
— Il y en a bien peu, répliqua le jeune homme.
Si Bartholoméo ne pouvait plus parler, il avait encore la faculté d'entenlre et de voir ; sur ce mot, sa tête se tourna vers doa Juan par un mouvement d'une effrayante brusquerie , son cou resta tordu comme celui d'une statue de marbre que la pensée du sculpteur a condamnée à regarder de côté, ses yeux agrandis coniractèrent une hideuse immobilité. Il était mort, mort en perdant s'^ seule, sa dernière illusion. En cherchant un asile dans le cœur dtr son fils, il y trouvait une tombe plus creuse que les hommes oe la font d'habitude à leurs morts. Aussi, ses cheveux furent-ils éparpillés par l'horreur, et son regard convulsé parlait-il encore. ' C'était un père se levant avec rage de son sépulcre pour demander vengeance à Dieu !
— Tiens, le bonhomme est fini I s* écria don Juan.
Empressé de présenter le mystérieux cristal à la lueur de la lampe, comme un buveur consulte sa bouteille à la fin d'un repas, il n'avait pas vu blanchir rœil de son père. Le chien béant contemplait alternativement son maître mort et l'élixir, de môme que don Juan regardait tour à tour son père et la fiole. La lampe jetait des flammes ondoyantes. Le silence était profond, la viole muette. Belvidéro tressaillit en croyant voir son père se remuer. Intimidé par l'expression raide de ses yeux accusateurs, il les ferma, comme il aurait poussé une persienne battue par le vent pendant une nuit d'automne. Il se tint debout, immobile, perdu dans un monde de pensées. Tout à coup un bruit aigre, semblable au cri d'un ressort rouillé, rompit ce silence. Don Juan, surpris, faillit laisser tomber le flacon. Une sueur plus froide que ne l'est Tacier d'un poignard sortit de ses pores. Un coq de bois peint surgit au-dessus d'une horloge etchanta trois fois. C'était une de ces ingénieuses machines à l'aide desquelles les savants de cette époque se faisaient éveiller à l'heure fixée pour leurs travaux. L'aube rougissait déjà les croisées. Don Juan avait passé dix heures à réfléchir. La vieille horloge était plus fidèle à son service qu'il ne Tétait dans l'accomplissement de ses devoirs envers Bartholoméo. Ce mécanisme se composait de bois, de poulies, de cordes, de rouages, tandis que lui avait ce mécanisme particulier à l'homme, et nommé un cœur. Pour ne plus s'exposer à perdre la mystérieuse liqueur, le sceptique don Juan la replaça dans le tiroir de la petite table gothique. En ce moment solennel, il entendit dans les galeries un tumulte sourd : c'était des voix confuses, des rires étouffés, des pas légers, les froissements de la soie, enfin le bruit d'une troupe joyeuse qui tâche de se recueillir. La porte s'ouvrit, et le prince, les amis de don Juan, les sept courtisanes, les cantatrices apparurent dans le désordre bizarre où se trouvent des danseuses surprises par les lueurs du matin, quand le soleil lutte avec les feux pâlissants des bougies. Ils arrivaient tous pour donner au jeune héritier les consolations d'usage.
— Oh! ohl le pauvre don Juan aurait-il donc pris cette mort au sérieux? dit le prince à l'oreille de la Brambilla.
— Mais son père était un bien bon homme, répondit-elle.
Cependant, les méditations nocturnes de don Juan avaient imprimé à ses traits une expression si frappante, qu'elle imposa silence à ce groupe. Les hommes restèrent immobiles. Les femmes dont les lèvres étaient séchées par le vin, dont les joues avaient été marbrées par des baisers, s'agenouillèrent et se mirent à prier. Don Juan ne put s'empêcher de tressaillir en voyant les splendeurs, les joies, les rires, les chants, la jeunesse, la beauté, le pouvoir, toute la vie personnifiée se prosternant ainsi devant la mort. Mais. dans cette adorable Italie, la débauche et la religion s'accouplaient alors si bien, que la religion y était une débauche et la débauch une religion I Le prince serra affectueusement la main de don Juan; puis, toutes les figures ayant formulé simultanément une même grimace mi-partie de tristesse et d'indifférence, cette fantasmagorie disparut, laissant la salle vide. C'était bien une image de la vie! En descendant les degrés, le prince dit à la Rivabarella :
— Hein! qui aurait cru don Juan un fanfaron d'impiété? Il aime son père !
— Avez-vous remarqué le chien noir? demanda la Brambilla.
— Le voilà immensément riche, repartit en soupirant la Biaoca Cavatolino.
— Que m'importe! s'écria la fîère Véronèse, celle qui avait brisé le drageoir.
— Comment, que t'importe? s'écria le duc. Avec ses écus, il est aussi prince que moi !
D'abord don Juan, balancé par mille pensées, flotta entre plusieurs partis. Après avoir pris conseil du trésor amassé par son père, il revint, sur le soir, dans la chambre mortuaire, l'âme grosse d'un effroyable égoîsme. Il trouva dans l'appartement tous les gens de sa maison occupés à rassembler les ornements du lit de parade sur lequel feu monseigneur allait être exposé le lendemain, au milieu d'une superbe chambre ardente, curieux spectacle que tout Ferrare devait venir admirer. Don Juan fît un signe, et ses gens s'arrêtèrent tous, interdits, tremblants.
— Laissez-moi seul ici, dit-il d'une voix altérée; vous n'y rentrerez qu'au moment où j'en sortirai.
Quand les pas du vieux serviteur qui s'en allait le dernier nv
retentirent plus que faiblement sur les dalles, don Juan ferma précipitamment la porte, et, sûr d'être seul, il s'écria :
— Essayons I
Le corps de Bartholoméo était couché sur une longue table. Pour dérober à tous les yeux le hideux spectacle d'un cadavre qu'une extrême décrépitude et la maigreur rendaient semblable à un squelette, les embaumeurs avkient posé sur le corps un drap qui l'enveloppait, moins la tête. Cette espèce de momie gisait au milieu de la chambre; et le drap, naturellement souple, en dessinait vaguement les formes, mais aiguës, raides et grêles. Le visage était déjà marqué de larges taches violettes qui indiquaient la nécessité d'achever l'embaumement. Malgré le scepticisme dont il était armé, don Juan trembla en débouchant la magique fiole de cristal. Quand il arriva près de la tête, il fut même contraint d'attendre UQ moment, tant il frissonnait. Mais ce jeune homme avait été, de bonne heure, savamment corrompu par les mœurs d'une cour dissolue; une réflexion digne du duc d'Urbin vint donc lui donner un courage qu'aiguillonnait un vif sentiment de curiosité, il semblait même que le démon lui eût soufflé ces mots qui résonnèrent dans son cœur : Imbibe un œil! 11 prit un linge, et, après l'avoir parcimonieusement mouillé. dans la précieuse liqueur, il le passa légèrement sur la paupière droite du cadavre. L'œil s'ouvrit...
— Ahl ah! dit don Juan en pressant le flacon dans sa main comme nous serrons, en rêvant, la branche à laquelle nous sommes suspendus au-dessus d'un précipice.
H voyait un œil plein de vie, un œil d'enfant dans une tête de mort, la lumière y tremblait au milieu d'un jeune fluide; et, pro-* tégée par de beaux cils noirs, elle scintillait pareille à ces lueurs uniques que le voyageur aperçoit dans une campagne déserte, par les soirs d'hiver. Cet œil flamboyant paraissait vouloir s'élancer sur don Juan, et il pensait, accusait, condamnait, menaçait, jugeait, pariait; il criait, il mordait. Toutes les passions humaines s'y agitaient. C'était les supplications les plus tendres: une colère de roi, puis l'amour d'une jeune fille demandant grâce à ses bourreaux; enfin le regard profond que jette un homme sur les hommes en gravissant la dernière maiche de l'échafaud. Il éclatait tant de vie
dans ce fragment de vie, que don Juan épouvanté recula; il se promena par la chambre, sans oser regarder cet. œil, qu'il revoyait sur les planchers, sur les tapisseries. La chambre était parsemée de pointes pleines de feu, de vie, d'intelligence. Partout brillaient des yeux qui aboyaient après lui !
— Il aurait bien revécu cent ans, s'écria-t-il involontairement au moment où, ramené devant son père par une influence diabolique, il contemplait cette étincelle lumineuse.
Tout à coup, la paupière intelligente se ferma et se rouvrit brusquement, comme celle d'une femme qui consent. Une voix eût crié : « Ouil » don Juan n'aurait pas été plus effrayé.
— Que faire? pensa-t-il.
Il eut le courage d'essayer de clore cette paupière blanche. Ses efforts furent inutiles.
— Le crever? Ce sera peut-être un parricide? se demanda-t-il.
— Oui, dit l'œil par un clignotement d'une étonnante ironie.
— Ah! ah! s'écria don Juan, il y a de la sorcellerie là dedans. Et il s'approcha de l'œil j)Our l'écraser. Une grosse larme roula
sur les joues creuses du cadavre et tomba sur la main de Belvidéro.
— Elle est brûlante! s'écria-t-il en s' asseyant.
Cette lutte l'avait fatigué comme s'il eût combattu, à l'exemple de Jacob, contre un ange.
Enfin, il se leva en se disant :
— Pourvu qu'il n'y ait pas de sang
Puis, rassemblant tout ce qu'il faut de courage pour être lâche, il écrasa l'œil en le foulant avec un linge, mais sans le regarder. Un gémissement inattendu, mais terrible, se fit entendre. Le pau\Te barbet -expirait en hurlant.
— Serait-il dans le secret? se demanda don Juan en regardant le fidèle animal.
Don Juan Belvidéro passa pour un fils pieux. Il éleva un monument de marbre blanc sur la tombe de son père, et en confia l'exécution des figures aux plus célèbres artistes du temps. Il ne fut parfaitement tranquille que le jour où la statue paternelle, agenouillée devant la Religion, imposa son poids énorme sur cette fosse, au fond de laquelle il enterra le seul remords qui ait effleuré son cœur dans les moments de lassitude physique. En inventoriant
les immenses richesses amassées par le vieil orientaliste, don Juan devint avare : n'avait-il pas deux vies humaines à pourvoir d'argent? Son regard, profondément scrutateur, pénétra dans le principe de la vie sociale et embrassa d'autant mieux le monde qu'il le voyait à travers un tombeau. Il analysa les hommes et les choses pour en finir d'une seule fois avec le passé, représenté par l'histoire; avec le présent, configuré par la loi; avec l'avenir, dévoilé par les religions. Il prit l'âme et la matière, les jeta dans un creuset, n'y trouva rien, et dès lors il devint don Juan!
Maître des illusions de la vie, il s'élança, jeune et beau, dans la vie, méprisant le monde, mais s'emparant du monde. Son bonheur ne pouvait pas être cette félicité bourgeoise qui se repaît d'un bouilli périodique, d'une douce bassinoire en hiver, d'une lampe pour la nuit et de pantoufles neuves à chaque trimestre. Non, il se saisit de l'existence comme un singe qui attrape une noix, et, sans s'amuser longtemps, il dépouilla savamment les vulgaires enveloppes du fruit pour en discuter la pulpe savoureuse. La poésie et les sublimes transports de la passion humaine ne lui allèrent plus au cou-de-pied. 11 ne commit point la faute de ces hommes puissants qui, s'imaginant parfois que les petites âmes croient aux grandes, s'avisent d'échanger les hautes pensées de l'avenir contre la petite monnaie de nos idées viagères. 11 pouvait bien, comme eux, marcher les pieds sur la terre et la tête dans les cieux; mais il aimait mieux s'asseoir et sécher sous ses baisers plus d'une lèvre de femme tendre, fraîche et parfumée; car, semblable à la Mort, là où il passait, il dévorait tout sans pudeur, voulant un amoiir de possession, un amour oriental, aux plaisirs longs et faciles. N'aimant que la femme dans les femmes, il se fit de l'ironie une allure naturelle à son âme. Quand ses maîtresses se servaient d'un lit pour monter aux cieux où elles allaient se perdre au sein d'une extase enivrante, don Juan les y suivait, grave, expansif, sincère autant que sait l'être un étudiant allemand. Mais il disait je, quand sa maîtresse, folle, éperdue, disait nousI II savait admirablement bien se laisser entraîner par une femme. Il était toujours assez fort pour lui faire croire qu'il tremblait comme un jeune lycéen qui dit à sa première danseuse, dans un bal : « Vous aimez la danse? » Mais il savait aussi rugir à propos, tirer son épée puissante et bri-
ser les commandeurs. Il y avait de la raillerie dans sa simplicité et du rire dans ses larmes, car il sut toujours pleurer autant qu'une femme, quand elle dit à son mari : « Donne-moi un équipage, ou je meurs de la poitrine. » Pour les négociants, le monde est ud ballot ou une masse de billets en circulation; pour la plupart des jeunes gens, c'est une femme; pour quelques femmes, c'est un homme ; pour certains esprits, c'est un salon, une coterie, un quartier, une ville; pour don Juan, Tunivers était lui! Modèle de grâce et de noblesse, d'un esprit séduisant, il attacha sa barque à tous les rivages; mais, en se faisant conduire, il n'allait que jusqu'où il voulait être mené. Plus il vit, plus il douta. En examinant les hommes, il devina souvent que le courage était de la témérité; la prudence, une poltronnerie; la générosité, de la finesse;. la justice, un crime; la délicatesse, une niaiserie; la probité, une organisation: et, par une singulière fatalité, il s'aperçut que les gens vraiment probes, délicats, justes, généreux, prudents et courageux n'obtenaient aucune considération parmi les hommes.
— Quelle froide plaisanterie! se dit-il. Elle ne vient pas d'un Dieu.
Et alors, renonçant à un monde meilleur, il ne se découvrit jamais en entendant prononcer un nom, et considéra les saints d<» pierre dans les églises comme des œuvres d'art. Aussi, comprenant le mécanisme des sociétés humaines, ne heurtait-il jamais trop les préjugés, parce qu'il n'était pas. aussi puissant que le bourreau; mais il tournait les lois sociales avec cette grâce et cet esprit si bien rendus dans sa scène avec M. Dimanche. Il fut en effet letypt? du Don Juan de Molière, du Faust de Cœthe, du Manfred de Byron et du Melmolh de Maturin. Grandes images tracées par les plus grands génies de l'Europe, et auxquelles les accords de Mozart ne manqueront pas plus que la lyre de Rossini peut-être! Images terribles que le principe du mal, existant chez l'homme, éternise, ei dont quelques copies se retrouvent de siècle en siècle : soit que ce type entre en pourparler avec les hommes en s'incarnant dans Mirabeau; soit qu'il se contente d'agir en silence, comme Bonaparte; ou de presser l'univers dans une ironie, comme le divin Rabelais; ou bien encore qu'il se rie des êtres, au lieu d'insulter aux choses, comme le maréchal de Richelieu ; et mieux peut-être, soii
qu'il se moque à la fois des hommes et des choses, comme le plus célèbre de dqs ambas3adeurs. Mais le génie profond de don Juan Belvidéro résuma, par avance, tous ces génies. 11 se joua de tout. Sa vie était une moquerie qui embrassait hommes, choses, institutions, idées. Quant à Féternité, il avait causé familièrement une demi-heure avec le pape Jules II, et, à la fm de la conversation, il lui dit en riant :
— S'il faut absolument choisir, j'aime mieux croire en Dieu qu'au diable; la puissance unie à la bonté offre toujours plus de ressource que n'en a le génie du mal.
— Oui, mais Dieu veut qu'on fasse pénitence dans ce monde...
— Vous pensez donc toujours à vos indulgences? répondit Belvidéro. Eh bien, j'ai, pour me repentir des fautes de ma première vie, toute une existence en réserve.
— Ah! si tu comprends ainsi la vieillesse, s'écria le pape, tu risques d'être canonisé...
— Après votre élévation à la papauté, l'on peut tout croire.
Et ils allèrent voir les ouvriers occupés à bâtir l'immense basilique consacrée à saint Pierre.
— Saint Pierre est l'homme de génie qui nous a constitué notre double pouvoir, dit le pape à don Juan, il mérite ce monument. Mais parfois, la nuit, je pense qu'un déluge passera l'éponge sur rela, et ce sera à recommencer...
Don Juan et le pape se prirent à rire, ils s'étaient entendus. Un sot serait allé, le lendemain, s'amuser avec Jules II chez Raphaël ou dans la délicieuse villa Madama; mais Belvidéro alla le voir officier pontificalement, afin de se convaincre de ses doutes. Dans une débauche, la Rovère aurait pu se démentir et commenter V Apocalypse,
Toutefois, cette légende n'est pas entreprise pour fournir des matériaux à ceux qui voudront écrire des mémoires sur la vie de don Juan, elle est destinée à prouver aux honnêtes gens que Belvidéro n'est pas mort dans son duel avec une pierre, comme veulent le faire croire quelques lithographes. Lorsque don Juan Belvidéro atteignit Tàge de soixante ans, il vint se fixer en Espagne. Là, sur ses vieux jours, il épousa une jeune et ravissante Andalouse. Mais, par calcul, il ne fut ni bon père ni bon époux. Il avait observé
que nous ne sommes jamais si tendrement aimés que par le> femmes auxquelles nous ne songeons guère. Dona Elvire, saintement élevée par une vieille tante au fond de l'Andalousie, dans un château, à quelques lieues de San-Lucar, était tout dévouement ei tout grâce. Don Juan devina que cette jeune fille serait femme à longtemps combattre une passion avant d*y céder, il espéra donc pouvoir la conserver vertueuse jusqu'à sa mort. Ce fut une plaisanterie sérieuse, une partie d'échecs qu'il voulut se réserver déjouer pendant ses vieux jours. Fort de toutes les fautes commises par Sf.>D père Bartholoméo, don Juan résolut de faire servir les moindre^ actions de sa vieillesse à la réussite du drame qui devait s'accomplir sur son lit de mort. Ainsi la plus grande partie de ses richesses resta enfouie dans les caves de son palais, à Ferrare, où il allait rarement. Quant à l'autre moitié de sa fortune, elle fut placée en viager, afin d'intéresser à la durée de sa vie et sa femme et ses enfants, espèce de rouerie que son père aurait dû pratiquer; mais cette spéculation de machiavélisme . ne lui fut pas très-nécessaire. Le jeune Philippe Belvidéro, son fils, devint un Espagnol aussi consciencieusement religieux que son père était impie, en vertu peut-éire du proverbe : A père avare, enfant prodigue. L'abbé de San-Lucar fut choisi par don Juan pour diriger les consciences de la duchess»? de Belvidéro et de Philippe. Cet ecclésiastique était un saint homme, de belle taille, admirablement bien proportionné, ayant de beaux yeux noirs, une tête à la Tibère, fatiguée par les jeûnes, blanche de macérations, et journellement tenté comme le sont tous les st>litaires. Le vieux seigneur espérait peut-être pouvoir encore tuer un moine avant de finir son premier bail de vie. Mais, soit que l'abbé fût I aussi fort que don Juan pouvait l'être lui-même, soit que dam Elvire eût plus de prudence ou de vertu que l'Espagne n'en accorde aux5 femmes, don Juan fut contraint de passer ses derniers jours comme un vieux curé de campagne, sans scandale, chez lui. Parfois, il prenait plaisir à trouver son fils ou sa femme en faute sur leur> devoirs de religion, et voulait impérieusement qu'ils exécutassent toutes les obligations imposées aux fidèles par la cour de Rome. Enfin il n'était jamais si heureux qu'en entendant le galant abbede San-Lucar, dona Elvire et Philippe occupés à discuter un cas de conscience. Cependant, malgré les soins prodigieux que le sei^eur
don Juan Belvidéro donnait à sa personne, les jours de la décrépitude arrivèrent; avec cet âge de douleur vinrent les cris de l'impuissance, cris d'autant plus déchirants, que plus riches étaient les souvenirs de sa bouillante jeunesse et de sa voluptueuse maturité. Cet homme, en qui le dernier degré de la raillerie était d'engager les autres à croire aux lois et aux principes dont il se moquait, s'endormait le soir sur un peut-itre! Ce modèle du bon ton, ce duc, vigoureux dans une orgie, superbe dans'les cours, gracieux auprès des femmes dont les cœurs avaient été tordus par lui comme un paysan tord un lien d'osier, cet homme de génie avait une pituite opiniâtre, une sciatique importune, une goutte brutale. Il voyait ses dents le quittant comme, à la fin d'une soirée, les dames les plus blanches, les mieux parées s'en vont, une à une, laissant le salon désert et démeubié. Enfin ses mains hardies tremblèrent, ses jambes sveltes chancelèrent, et, un soir, Tapoplexie lui pressa le cou de SCS mains crochues et glaciales. Depuis ce jour fatal, il devint moro.îe et dur. Il accusait le dévouement de son fils et de sa femme, en prétendant parfois que leurs soins touchants et délicats ne lui étaient si tendrement prodigués que parce qu'il avait placé toute sa fortune en rente viagère. Elvire et| Philippe versaient alors des larmes améres et redoublaient de caresses auprès du malicieux vieillard , dont la voix cassée devenait affectueuse pour leur dire :
— Mes amis, ma chère femme, vous me pardonnez, n'est-ce pas? Je vous tourmente un peu. Hélas! grand Dieul comment te sers-tu de moi pour éprouver ces deux célestes créatures? Moi qui devrais être leur oie, je suis leur fléau...
Ce fut ainsi qu'il les enchaîna au chevet de son lit, leur faisant oublier des mois entiers d'impatience et de cruauté par une heure où, pour eux, il déployait les trésors toujours nouveaux de sa grâce et d'une fausse tendresse. Système paternel qui lui réussit infiniment mieux que celui dont avait usé jadis son père envers lui. Enfin, il parvint à un tel degré de maladie, que, pour le mettre au lit, il fallait le manœuvrer comme une felouque entrant dans un chenal dangereux. Puis le jour de la mort arriva. Ce brillant et sceptique personnage, dont l'entendement survivait seul à la plus affreuse de toutes les destructions, se vit entre un médecin et un confesseur.
300 ÉTUDES PHrLOSOPHIQUES.
3e.s deux antipathies. Mais il fut jovial avec eux. N'y avait-il pa5. pour lui, une lumière scintillante derrière le voile de Taveijir? Si: cette toile, de plomb pour les autres et diaphane pour lui, le^ légères, les ravissantes délices de la jeunesse se jouaient comm»' des ombres.
Ce fut par une belle soirée d'été que don Juan sentit les a|>proches de la mort. Le ciel de l'Espagne était d'une admirable pureté, les orangers parfumaient Tair, les étoiles distillaient de viv-et fraîches lumières, la nature semblait lui donner des gages certains de sa résurrection , un fils pieux et obéissant le contempi li' avec amour et respect. Vers onze heures, il voulut rester seul a\Ln cet être candide.
— Philippe, lui dit-il d'une voix si tendre et si affectueuse q i*le jeune homme tressaillit et pleura de bonheur; jamais ce p»>r». inflexible n'avait prononcé ainsi Philippe! Écoute-moi, mco fils, reprit le moribond. Je suis un grand pécheur. Aussi ai-je pen-»-. pendant toute ma vie, à ma mort. Jadis, je fus l'ami du grand pape Jules II. Cet illustre pontife craignit que l'excessive irritation d^ mes sens ne me fît commettre quelque péché mortel entre le m'> ment où j'expirerais et celui où j'aurais reçu les saintes huiles : il me fit présent d'une fiole dans laquelle existe Teau sainte jaillie autrefois des rochers, dans le désert. J'ai gardé le secret sur cetTe dilapidation du trésor de l'Église, mais je suis autorisé à révéler ce mystère à mon fils, in articula mbrtis. Vous trouverez cette fiol-.* dùns le tiroir de cette table gothique qui n'a jamais quitté le clievet de mon lit... Le précieux cristal pourra vous ser\ir encore, mon bien-aimé Philippe. Jurez-moi, par votre salut éternel, d'ex'> cuter ponctuellement mes ordres?
Philippe regarda son père. Don Juan se connaissait trop à l'ev pression des sentiments humains pour ne pas mourir en paix sur la foi d'un tel regard, comme son père était mort au désespoir sur la foi du sien.
— Tu méritais un autre père, reprit don Juan. J'ose t' avouer, mon enfant, qu'au moment où le respectable abbé de San-Locar m'administrait le viatique, je pensais à l'incompatibilité de deui puissances aussi étendues que celle du diable et de Dieu...
— Ohl mon père!
— Et je me disais que, quand Satan fera sa paix, il devra, sous peine d'être un grand misérable , stipuler le pardon de ses adhérents. Cette pensée me poursuit. J'irais donc en enfer, mon fils, si tu n'accomplissais pas mes volontés.
— Oh ! dites-les-moi promptement, mon père !
— Aussitôt que j'aurai fermé les yeux, reprit don Juin, dans quelqueî minutes p3ut-étre, tu prendras mon corps, tout chaud même, et tu retendras sur une table au milieu de cette chambre. Puis tu éleiniras cette lampe ; la lueur des étoiles doit te suffire. Tu me dépouilleras de mes vêtements; et, pondant que tu réciteras des Pater et des Ave en élevant ton âme à Dieu, tu auras soin d'humecter avec cette eau sainte mes yeux, mes lèvres, toute la tête d'abord, puis successivement les membres et le corps; mais, mon ch3r fils, la puissance de Dieu est si grande, qu'il ne faudra t'étonner de rien !
Ici, don Juan* qui sentit la mort venir, ajouta d'une voix terrible :
— Tiens bien le flacon I
Puis il expira doucement dans les bras«d'un fils dont les larmes aboniantes coulèrent sur sa face ironique et blême.
Il était environ minuit quand don Philippe Bclvidéro plaça le cadavre de son père sur la table. Après en avoir baisé le front menaçant et les cheveux gris, il éteignit la lampe. La lueur douce, produite par la clarté de la lune, dont les reflets bizarres illuminaient la campagne, permit au pieux Philippe d'entrevoir indistinctement le corps de son père, comme quelque chose de blanc au milieu de Tombre. Le jeune homme imbiba un linge dans la liqueur, et, plongé dans la prière, il oignit fidèlement cette tête Sicrée au milieu d'un profond silence. Il entendait bien des frémissements indescriptibles, mais il les attribuait aux jeux de la brise dans les cimes des arbres. Quand il eut mouillé le bras droit, il se sentit fortement étreindre le cou par un bras jeune et vigoureux, le bras de son père ! 11 jeta un cri déchirant, et laissa tomber la fiole, qui se cassa. La liqueur s'évapora. Le5 geas du château accoururent, armés de flambeaux. Ce cri les avait épouvantés et surpris comme si la trompette du jugement dernier eût ébranlé l'univers. En un moment, la chambre fut pleine de monde. La foule trem-
blante aperçut don Philippe évanoui, mais retenu par le bras puissant de son père, qui lui serrait le cou. Puis, chose surnaturelle, Tassistance vit la tête de don Juan, aussi jeune, aussi belle qne celle de T Antinous; une tête aux cheveux noirs, aux yeux brillants, à la bouche vermeille , et qui s'agitait effroyablement sans pouvoir remuer le squelette auquel elle appartenait. Un vieux serviteur cria :
— Miracle I
Et tous ces Espagnols répétèrent :
— Miracle I
Trop pieuse pour admettre les mystères de la magie, dona Elvire envoya chercher l'abbé de San-Lucar. Lorsque le prieur contempla de ses yeux le miracle, il résolut d'en profiter en homme d'esprii et en abbé qui ne demandait pas mieux que d'augmenter ses reve^ nus. Déclarant aussitôt que le seigneur don Juan serait infailliblement canonisé, il indiqua la cérémonie de l'apothéose dans son couvent, qui désormais s'appellerait, dit-il, San-Juan de Lucar, A ces mots, la tête fit une grimace assez facétieuse.
Le goût des Espagnols pour ces sortes de solennités est si connu, qu'il ne doit pas être difficile de croire aux féeries religieuses par lesquelles l'abbaye de San-Lucar célébra la translation du bienfmrtux don Juan Belvidèro dans son église. Quelques jours après h mort de cet illustre seigneur, le miracle de son imparfaite résurrection s'était si drument conté de village en village, dans un rayon de plus de cinquante lieues autour de San-Lucar, que ce fui d»^jà une comédie que de voir les curieux par les chemins ; ils vinreni de tous côtés, affriandés par un Te Deum chanté aux flambeaui. L'antique mosquée du couvent de San-Lucar, merveilleux édifie*' bâti par les Maures, et dont les voûtes entendaient depuis trui^ siècles le nom de Jésus-Christ substitué à celui d'Allah, ne put contenir la foule accourue pour voir la cérémonie. Pressés comme des fourmis, des hidalgos en manteau de velours, et armés ào leurs bonnes épées, se tenaient debout autour des piliers, sin> trouver de place pour plier leurs genoux, qui ne se pliaient que là. De ravissantes paysannes, dont les basquines dessinaient les fornie< amoureuses, donnaient le bras à des vieillards à cheveux blaocs. Des jeunes gens aux yeux de feu se trouvaient à côté de \ieillo
femmes parées. Puis c'était des couples frémissant d'aise, des fiancées curieuses amenées par leurs bien-aimés; des mariés de la veille ; des enfants se tenant craintifs par la main. Ce monde était là« riche de couleurs, brillant de contrastes, chargé de fleurs, émaiilé, faisant un doux tumulte dans le silence de la nuit. Les larges portes de l'église s'ouvrirent. Ceux qui, venus trop tard, restèrent en dehors, voyaient de loin, par les trois portails ouverts, une scène dont les décorations vaporeuses de nos opéras modernes ne sauraient donner une faible idée. Des dévotes et des pécheurs, pressés de gagner les bonnes grâces d'un nouveau saint, allumlreut en son honneur des milliers de cierges dans cette vaste église, lueurs intéressées qui donnèrent de magiques aspects au monument. Les noires arcades, les colonnes et leurs chapiteaux, les chapelles profondes et brillantes d'or et^d'argent, les galeries, les découpures sarrasines, les traits les plus délicats de cette sculpture délicate se dessinaient dans cette lumière surabondante, comme des figures capricieuses qui se forment dans un brasier rouge. C'était un océan de feux, dominé, au fond de l'église, par le chœur doré où s'élevait le maître-autel, dont la gloire eût rivalisé avec celle d'un soleil levant. £n effet, la splendeur des lampes d'or, des candélabres d'argent, des bannières, des glands, des saints et des ex-voto pâlissait devant la châsse où se trouvait don Juan. Le corps de rimpie étincelait de pierreries, de fleurs, de cristaux, de diamants, d*or, de pluhies aussi blanches que les ailes d'un séraphin, et remplaçait sur l'autel un tableau du Christ. Autour de lui brillaient des cierges nombreux qui élançaient dans les airs de flamboyantes ondes. Le bon abbé de San-Lucar, paré des habits pontificaux, ayant sa mitre enrichie de pierres précieuses, son rochet, sa crosse d'or, siégeait, roi du chœur, sur un fauteuil d'un luxe impérial , au milieu de tout son clergé, composé d'impassibles vieillards à cheveux argentés, revêtus d'aubes fines, et qui l'entouraient, semblables aux saints confesseurs que les peintres groupent autour de l'Éternel. Le grand chantre et les dignitaires du chapitre, décorés des brillants insignes de leurs vanités ecclésiastiques, allaient et venaient au sein des nuages formés par l'encens, paireils aux astres qui roulent sur Je .firmament.. Quand l'heure du triomphe fut venue, les cloches réveillèrent les échos
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de la campagne, et cette immense assemblée jeta vers Dieu le premier cri de louanges par lequel commence le Te Oeum. Cri sublime! C'était des voix pures et légères, des voix de femmes en extase, mêlées aux voix graves et fortes des hommes, des milliers de voix si puissantes, que l'orgue n'en domina pas l'ensemble, malgré le mugissement de ses tuyaux. Seulement, les notes perçantes de la jeune voix des enfants de chœur et les larges accents û^ quelques basses- tailles suscitèrent des idées gracieuses, peignirent Tenfance et la force, dans ce ravissant concert de voix humaines confondues en un sentiment d'amour.
— Te Deum laudamus !
Du sein de cette cathédrale noire de femmes et d'hommes agenouillés, ce chant partit semblable à une lumière qui scintille tour à coup dans la nuit, et le silence fut rompu comme par un coup de tonnerre. Les voix montèrent avec les nuages d'encens qui jetaient alors des voiles diaphanes et bleuâtres sur les fantastiques merveilles de l'architecture. Tout était richesse, parfum, lumière et mélodie. Au moment où cette musique d'amour et de reconnaissance s'élança vers l'autel, don Juan, trop poli pour ne pas remercier, trop spirituel pour ne pas entendre raillerie, répondit par un rire effrayant, et se prélassa dans sa châsse. Mais le diable l'ayant fait penser à la chance qu'il courait d'être pris pour un homme ordinaire, pour un saint, un Boniface, un Pantaléon, il troubla cette mélodie d'amour par un hurlement auquel se joig>iirent les mille voix de l'enfer. La terre bénissait, le ciel maudissait. L'église en trembla sur ses fondemenis antiques.
— Te Deum laudamus! disait l'assemblée.
— Allez à tous les diables, bêtes brutes que vous êtes ! Dieu. Dieu! Carajos demonios ! animaux, ôtes-vous stupides avec voire Dieu-vieillard !
Et un torrent d'imprécations se déroula comme un ruisseau df laves brûlantes par une irruption du Vésuve.
— Deus sabaoth!... Sabaolh! crièrent les chrétiens.
— Vous insultez à la majesté de l'enfer! répondit don Juan, dooi la bouche grinçait des dents.
Bientôt le bras vivant put passer par-dessus la châsse, et]Dienaça l'assemblée par des gestes empreints de désespoir et d'ironie.
— Le saint nous bénit! dirent les vieilles femmes, les enfants et les fiancés, gens crédules.
Voilà comment nous sommes souvent trompés dans nos adorations. L'homme supérieur se moque de ceux qui le complimentent, et complimente quelquefois ceux dont il se moque au fond du cœur.
Au moment où l'abbé, prosterné devant l'autel, chantait : Sancte Johannes, ora pro nobis! il entendit assez distinctement : 0 coglione !
— Que se passe-t-il donc là-haut? s'écria le sous-prieur en voyant la châsse remuer.
— Le saint fait le diable, répondit l'abbé.
Alors, cette tête vivante se détacha violemment du corps qui ne vivait plus et tomba sur le crâne jaune de l'officiant.
— Souviens-toi de dona Elvire I cria la tête en dévorant celle de l'abbé.
Ce dernier jeta un cri affreux qui troubla la cérémonie. Tous les prêtres accoururent et entourèrent leur souverain.
— Imbécile, dis donc qu'il y a un Dieu I cria la voix au moment où l'abbé, mordu dans sa cervelle, allait expirer.
Paris, octobre 1830.