A MONSIEUR LE COMTE GEORGES MNISZECH
Quelque Jaloux pourrait croire, en voyant briller k cotte page un dos plus vieux et plus illustres noms sarmates, que j*essaye, comme en orfèvrerie, dp rehausser un récent travail par un bijou ancien, fantaisie k la mode ai^ourd'hui; mais vous, et quelques autres aussi, mon cher comte, sauront que Je tAche d'acquitter ici ma dette au talent, au souvenir et k Tamitié.
En U79, le jour de la Toussaint, au moment .où cette histoire commença, les vêpres finissaient à la cathédrale de Tours. L'archevêque Hélie de Bourdeilles se levait de son siège pour donûer luimême la bénédiction aux fidèles. Le sermon avait duré longtemps, la nuit était venue pendant Toffice, et l'obscurité la plus profonde régnait dans certaines parties de cette belle église, dont les deux tours n'étaient pas encore achevées. Cependant, bon nombre de cierges brûlaient en l'honneur des saints sur les porte-cire triangulaires destinés à recevoir ces pieuses offrandes. dont le mérite et la signification n'ont jamais été suffisamment expliqués. Les luminaires de chaque autel et tous les candélabres du chœur étaient allumés. Inégalement semées à travers la forêt de piliers et d'arcades qui soutiennent les trois nefs de la cathédrale, ces masses de lumière éclairaient à peine l'immense vaisseau, car, en projetant les fortes ombres des colonnes à travers les galeries de l'édifice, elles y produisaient mille fantaisies que rehaussaient encore les ténèbres dans lesquelles étaient ensevelis les cintres, les voussures et les chapelles latérales, déjà si sombres en plein jour. La foule offrait des effets non moins pittoresques. Certaines figures se des-
sinaient si vaguement dans le clair-obscur, qu'on pouvait les prendre pour des fantômes ; tandis que plusieurs autres, frappées par des lueurs éparses, attiraient l'attention comme les têtes principales d'un tableau. Les statues semblaient animées et les hommes paraissaient pétrifiés. Çà et là, des yeux brillaient dans le creui des piliers, la pierre jetait des regards, les marbres parlaient, les voûtes répétaient des soupirs, l'édifice entier était doué de vie. L'existence des peuples n'a pas de scènes plus solennelles ni de moments plus majestueux. Â l'homme en masso, il faut toujours un mouvement pour faire œuvre de poésie; mais, à ces heures de religieuses pensées, où les richesses humaines se marient aux grandeurs célestes, il se rencontre d'incroyables sublimités dans î»» silence ; il y a de la terreur dans les genoux plies et de l'esp^Mr dans les mains jointes. Le concert de sentiments par lequel toutes les âmes s'élancent au ciel produit alors un inexplicable phénomène de spiritualité. La mystique exaltation des fidèles assemblt^s réagit sur chacun d'eux, le plus faible est sans doute porté sur le< flots de cet océan d'amour et de foi. Puissance tout électrique, la prière arrache ainsi notre nature à elle-même. Cette involontairo union de toutes les volontés, également prosternées à terre, égal^ ment élevées aux cieux, contient sans doute le secret des magiques influences que possèdent le chant des prêtres et les mélodies de l'orgue, les parfums et les pompes de l'autel, les voLx de la foule et ses contemplations silencieuses. Aussi ne devon&^ous pas être étonnés de voir, au moyen âge, tant d'amours commencées à régli*^ après de longues extases, amours souvent dénouées peu saintement, mais desquelles les femmes finissaient, comme toujours, par faire pénitence. Le sentiment religieux avait alors certainement quelques aflinités avec l'amour, il en était ou le principe ou la fin. L'amour était encore une religion, il avait encore son beau fanatisme, ses superstitions naïves, ses dévouements sublimes qui sympathisaient avec ceux du christianisme. Les mœurs de l'époque expliquent assez bien, d'ailleurs, l'alliance de la religion et de l'amour. D'abord, la société ne se trouvait guère en présence que devant les autels. Seigneurs et vassaux, hommes et femmes n'étaient égaux que là. Là seulement, les amants pouvaient se voir et correspondre. £nfin|, les fêtes ecclésiastiques composaient le spec-
tacle du temps; l'àme d'une femme était alors plus vivement remuée au milieu des cathédrales qu'elle ne Test aujourd'hui dans un bal ou à FOpéra. Les fortes émotions ne ramènent-elles pas toutes les femmes à l'amour? A force de se mêler à la vie et de la saisir dans tous ses actes, la religion s'était donc rendue également complice et des vertus et des vices. La religion avait passé dans la science, dans la politique, dans l'éloquence, dans les crimes, sur les trônes, dans la peau du malade et du pauvre ; elle était tout. Ces observations demi-savantes justifieront peut-être la vérité de cette Étude, dont certains détails pourraient effaroucher la morale perfectionnée de notre siècle, un peu trop collet monté, comme chacun sait.
Au moment où le chant des prêtres cessa, quand les dernières notes de Torgue se mêlèrent aux vibrations de VAmen! sorti de la forte poitrine des chantres, pendant qu'un léger murmure retentissait encore sous les voûtes lointaines, au moment où l'assemblée recueillie attendait la bienfaisante parole du prélat, un bourgeois, pressé de rentrer en son» logis, ou craignant pour si bourse le tumulte de la sortie, se retira doucement, au risque d'être réputé mauvais catholique. Un gentilhomme, tapi contre l'un des énormes piliers qui environnent le chœur, et où il était resté comme perdu dans l'ombre, s'empressa de venir prendre la place abandonnée par le prudent Toirangeau. En y arrivant, il se cachi prompteraent le visage dans les plumes qui ornaient son haut bonnet gris, et s'agenouilla sur la chaise avec un air de contrition auquel un inquisiteur aurait pu croire. Après avoir assez attentivement regardé ce garçon, ses voisins parurent le reconnaître, et se remirent à prier en laissant échapper certain geste par lequel ils exprimèrent une même pensée, pensée caustique, railleuse, une médisance muette. Deux vieilles femmes hochèrent la tête en se jetant un mutuel coup d'œil qui fogillait l'avenir. La chaise dont s'était emparé le jeune homme se trouvait près d'une chapelle pratiquée entre deux piliers, et fermée par une grille de fer. Le chapitre louait alors, moyennant d'assez fortes redevances, à certaines familles seigneuriales ou même à de riches bourgeois, le droit d'assister aux offices, exclusivement, eux et leurs gens, dans les chapelles latérales situées le long des deux petites nefs qui tournent autour de la cathédrale.
Cette simonie se pratique encore aujourd'hui. Une femme avait sa chapelle à l'église, comme de nos jours elle prend une loge aux Italiens. Les locataires de ces places privilégiées avaient, en outre, la charge d'entretenir l'autel qui leur était concédé. Chacun mettait donc son amour-propre à décorer somptueusement le sien, vanité dont s'accommodait assez bien l'église. Dans cette chapelle et près de la grille, une jeune dame était agenouillée sur un beau carreau de velours rouge à glands d'or, précisément auprès de la place précédemment occupée par le bourgeois. Une lampe d'argent vermeil suspendue à la voûte de la chapelle, devant un autel magniûquement orné, jetait sa pâle lumière sur le livre d'heures que tenait la dame. Ce livre trembla violemment dans ses mains quand le jeune homme vint près d'elle :
— Amen!
A ce répons, chanté d'une voix douce, mais cruellement agitée, et qui heureusement se confondit dans la clameur générale, elle ajouta vivement et à voix basse :
— Vous me perdez !
Cette parole fut dite avec un accent d'innocence auquel devait obéir un homme délicat, elle allait au cœur et le perçait; mais l'inconnu, sans doute emporté par un de ces paroxysmes de passioa qui étouffent la conscience, resta sur sa chaise et releva légèrement la tête pour jeter un coup d'œil dans la chapelle.
— Il dort! répondit-il d'une voix si bien assourdie, que cette réponse dut être entendue par la jeune femme comme un son par l'écho.
La dame pâlit, son regard furtif quitta pour un moment le vélin du livre et se dirigea sur un vieillard que le jeune homme avait regardé. Quelle terrible complicité ne se trouvait-il pas dans cette œillade l' Lorsque la jeune femme eut examiné ce vieillard, elle respira fortement et leva son beau front orné d'une pierre précieuse vers un tableau où la Vierge était peinte; ce simple mouvement, cette attitude, le regard mouillé disaient toute sa vie avec une imprudente naïveté; perverse, elle eût été dissimulée. Le personnage qui faisait tant de peur aux deux amants était un petit vieillard bossu, presque chauve, de physionomie farouche, ayant une large barbe d'un blanc sale et taillée en éventail; la croix de Saint-
Michel brillait sur sa poitrine; ses mains rudes, fortes, sillonnées de poils gris, et que d'abord il avait sans doute jointes, s'étaient légèrement désunies pendant le sommeil auquel il se laissait si imprudemment aller. Sa main droite semblait près de tomber sur sa dague, dont la garde formait une espèce de grosse coquille en fer sculpté; par la manière dont il avait rangé son arme, le pommeau se trouvait sous sa main : si, par malheur, elle venait à toucher le fer, nul doute qu'il ne s'éveillât aussitôt et ne jetât un regard sur sa femme. Ses lèvres sardoniques, son, menton pointu, capricieusement relevé, présentaient les signes caractéristiques d'un malicieux esprit, d'une sagacité froidement cruelle qui devait lui permettre de tout deviner, parce qu'il savait tout supposer. Son front jaune était plissé comme celui des hommes habitués à ne rien croire, à tout peser, et qui, semblables aux avares faisant trébucher leurs pièces d'or, cherchent le sens et la valeur exacte des actions humaines. Il avait une charpente osseuse et solide, paraissait être nerveux, partant irritable; bref, vous eussiez dit un ogre manqué. Donc, au réveil de ce terrible seigneur, un inévitable danger attendait la jeune dame. Ce mari jaloux ne manquerait pas de reconnaître la différence qui existait entre le vieux bourgeois duquel il n'avait pris aucun ombrage, et le nouveau venu, courtisan jeune, svelte, élégant.
— Libéra nos a malo! dit-elle en essayant de faire comprendre ses craintes au cruel jeune homme.
Gelui-d leva la tête vers elle et la regarda. Il avait dès pleufs dans les yeux, pleurs d'amour ou de désespoir. A cette vue, la dame tressaillit, elle se perdit. Tous deux résistaient sans doute depuis longtemps et ne pouvaient peut-être plus résister à un amour grandi de jour en jour par d'invincibles obstacles, couvé par la terreur, fortifié par la jeunesse. Cette femme était médiocrement belle, mais son teint pâle accusait de secrètes souffrances qui la rendaient intéressante. Elle avait, d'ailleurs, les formes distinguées et les plus beaux cheveux du monde. Gardée par un tigre, elle risquait peut-être sa vie en disant un mot, en se laissant presser la main, en accueillant un regard. Si jamais amour n'avait été plus profondément enseveli dans deux cœurs, plus délicieusement savoure, jamais aussi passion ne devait être plus périlleuse. Il était
facile de deviner que, pour ces deux êtres, Pair, lesxsons, le bruit des pas sur les dalles, les choses les plus indiiïérentes aux autres hommes offraient des qualités sensibles, des propriétés particulières qu'ils devinaient. Peut-être Pamourleur faisait-il trouver des truchements fidèles jusque dans les mains glacées du vieux prêtre auquel ils allaient dire leurs péchés, ou desquelles ils recevaient une hostie en approchant delà sainte table. Amour profond, amour entaillé dans Pâme comme dans le corps une cicatrice qu'il faut garder durant toute la vie. Quand ces deux jeunes gens se regardèrent, la femme sembla dire à son amant : « Périssons, mais aimons-nous ! » et le cavalier parut lui répondre : « Nous nous aimerons, et ne périrons pas. » Alors, par un mouvement de tète plein de mélancolie, elle lui montra une vieille duègne et deux pages. La duègne dormait. Les deux pages étaient jeunes, et paraissaient assez insouciants de ce qui pouvait arriver de bien ou de mal à leur maître.
i— Ne vous effrayez pas à la sortie, et laissez-vous faire.
A peine le gentilhomme eut-il dit ces paroles à voix basse, que la main du vieux seigneur coula sur le pommeau de son épée. En sentant la froideur du fer, le vieillard s'éveilla soudain; ses yeux jaunes se fixèrent aussitôt sur sa femme. Par un privilège assez rarement accordé même aux hommes de génie, il retrouva son intelligence aussi nette et ses idées aussi claires que sMl n'avait pas sommeillé. C'était un jaloux. Si le jeune cavalier donnait un œil à sa maîtresse, de Tautre il guignait le mari; il se leva lestement et s'effaça derrière le pilier au moment où la main du vieillard voulut se mouvoir; puis il disparut, léger comme un oiseau. La dame baissa promptement les yeux, feignit de lire et tâcha de paraître calme ; mais elle ne pouvait empêcher ni son visage de rougir, ni son cœur de battre avec une violence inusitée. Le vieux seigneur entendit le bruit des pulsations profondes qui retentisrsaient dans la chapelle, et remarqua Pincarnat extraordinaire répandu sur les joues, sur le front, sur les paupières de sa femme; il regarda prudemment autour de lui ; mais, ne voyant personne dont il dût se défier :
— A quoi pensez-vous donc, ma mie? lui dit-il.
— L'odeur de Pencens me fait mal, répondit-elle.
— Il est donc mauvais d'aujourd'hui? répliqua le seigneur. Malgré cette observation, le rusé vieillard parut croire à cette
défaite; mais il soupçonna quelque trahison secrète et résolut de veiller encore plus attentivement sur son trésor. La bénédiction était donnée. Sans attendre la un du Secula seculoram, la foule se précipitait comme un torrent vers les portes de l'église. Suivant son habitude, le seigneur attendit prudemment que l'empressement général fût calmé, puis il sortit en faisant marcher devant lui la duègne et le plus jeune page, qui portait un falot; il donna le bras à sa femme, et se fit suivre par l'autre page. Au moment où le vieux seigneur allait atteindre la porte latérale ouverte dans la partie orientale du cloître, et par laquelle il avait coutume de sortir, un flot de monde se détacha de la foule qui obstruait le grand portail, reflua vers la petite nef où il se trouvait avec son monde, et cette masse compacte l'empêcha de retourner sur ses pas. Le seigneur et sa femme furent alors poussés au dehors par la puissante pression de cette multitude. Le mari tâcha de passer le premier en tirant fortement la dame par le bras ; mais, en ce moment, il fut entraîné vigoureusement dans la rue, et sa femme lui fut arrachée par un étranger. Le terrible bossu comprit soudain qu'il était tombé dans une embûche préparée de longue main. Se repentant d'avoir dormi si longtemps, il rassembla toute sa force, d'une main ressaisit sa femme par la manche de sa robe, et de Tautre essaya de se cramponner à la porte. Mais l'ardeur de l'amour l'emporta sur la rage de la jalousie. Le jeune gentilhomme prit sa maîtresse par la taille, l'enleva si rapidement et avec une telle force de désespoir, que Tétofi'e de soie et d'or, le brocart et les baleines se déchirèrent bruyamment. La manche resta seule au miri. Un rugissement de lion couvrit aussitôt les cris poussée par la multitude, et Ton entendit bientôt une voix terrible hurlant ces mots : ^
— A moi, Poitiers I... Au portail, les gens du comte de Saint- Vallier !.,, Au secours I ici I .
Et le comte Aymar de Poitiers, sire de Saint-Vallier, tenta de tirer son épée et de se faire faire place ; mais il se vit environné, pressé par trente ou quarante gentilshommes qu'il était dangereux de blesser. Plusieurs d'entre eux, qui étaient du plus haut rang,
lui répondirent par des quolibets en l'entraînant dans le passag^e du cloître. Avec la rapidité de l'éclair, le ravisseur avait emmené la comtesse dans une chapelle ouverte où il Tassit, derrière un confessionnal, sur un banc de bois. Â la lueur des cierges qui brûlaient devant Timage du saint auquel cette chapelle était dédiée, ils se regardèrent un moment en silence, en se pressant les mains, étonnés l'un et l'autre de leur audace. La comtesse n'eut pas le cruecourage de reprocher au jeune homme la hardiesse à laquelle ils devaient ce périlleux, ce premier instant de bonheur.
— Voulez-vous fuir avec moi dans les États voisins? lui dit vivement le gentilhomme. J'ai près d'ici deux genêts d'Angleterre capables de faire trente lieues d'une seule traite.
— Eh I s'écria-t-elle doucement, en quel lieu du monde trouverez-vous un asile pour une fille du roi Louis XI?
— C'est vrai, répondit le jeune homme, stupéfait de n'avoir pas prévu cette difficulté.
— Pourquoi donc m'avez-vous arrachée à mon mari? demandât-elle avec une sorte de terreur.
— Hélas I répondit le cavalier, je n'ai pas compté sur le trouble où je suis en me trouvant près de vous, en vous entendant m^ parler. J'ai conçu deux ou trois plans, et maintenant tout me semb!<^ accompli, puisque je vous vois.
— Mais je suis perdue! dit la comtesse.
— Nous sommes sauvés, répliqua le gentilhomme avec l'aveugi*? enthousiasme de T amour. Écoutez-moi bien...
— Ceci' me coûtera la vie, reprit-elle en laissant couler les larmes qui roulaient dans ses yeux. Le comte me tuera ce soir, peut-éiiv : Mais allez chez le roi, racontez-lui les tourments que, depuis cinq ans, sa ûlle a endurés. Il m'aimait bien quand j* étais petite, et m'appelait en riant : « Marie-pleine-de-gràce, » parce que j'étiLlaide. Ah I s'il savait à quel homme il m'a donnée, il se mettrait dans une terrible colère! Je n'ai pas osé me plaindre, par pitié p<^»ir lecomte. D'ailleurs; comment ma voix parviendrait-elle au roi? Mon confesseur lui-même est un espion de Saint-Vallier. Aussi me siii>je prêtée à ce coupable enlèvement dans l'espoir de conquérir un défenseur. Mais puis-je me fier à...? — Oh! dit-elle en pâlissant et s'interrompant, voici le page!...
La pauvre comtesse se fit comme un voile avec ses mains pour se cacher la figuire.
— Ne craignez rien, dit le jeune seigneur, il est gagné I Vous pouvez vous servir de lui en toute assurance, il m'appartient. Quand le comte viendra vous chercher, il nous préviendra de son arrivée. — Dans ce confessionnal, ajouta-t-il à voix basse, est un chanoine de mes amis, qui sera censé vous avoir retirée de la bagarre, et mise sous sa protection dans cette chapelle. Ainsi, tout est prévu pour tromper Saint-Vallier.
A ces mots, les larmes de la comtesse se séchèrent, mais une expression de tristesse vint rembrunir son front.
— On ne le trompe pas I dit-elle. Ce soir, il saura tout. Prévenez ses coups I Allez au Plessis, voyez le roi, dites-lui que...
Elle hésita. Mais, quelque souvenir lui ayant donné le courage d'avouer les secrets du mariage :
— Eh bien, oui, reprit-elle, dites-lui que, pour se rendre maître de moi, le comte me fait saigner aux deux bras, et m'épuise... Dites qu'il m'a traînée par les cheveux...; dites que je suis prisonnière; dites que...
Son cœur se gonfla, les sanglots expirèrent dans son gosier, quelques larmes tombèrent de ses yeux; et, dans son agitation, elle se laissa baiser les mains par le jeune homme, auquel il échappait des mots sans suite.
— Personne ne peut parler au roi, pauvre petite 1 J'ai beau être le neveu du grand maître des arbalétriers, je n'entrerai pas ce soir au Plessis. Ma chère dame, ma belle souveraine!,.. Mon Dieu, a-t-elle souffert!... Marie, laissez-moi vous dire deux mots, ou nous sommes perdus 1
— Que devenir? fit-elle.
La comtesse aperçut à la noire muraille un tableau de la Vierge, sur lequel tombait la lueur de la lampe, et s'écria :
— Sainte mère de Dieu, conseillez-nous I
— Ce soir, reprit le jeune seigneur, je serai chez vous.
— Et comment? demanda-t-elle naïvement.
Ils étaient dans un si grand péril, que leurs plus douces paroles semblaient dénuées d'amour.
— Ce soir, répondit le gentilhomme, je vais aller m'offrir en
qualité d'apprenti à mdtre Cornélius, l'argentier du roi. Tai su me procurer une lettre de recommandation qui me fera recevoir. Sod logis est voisin du vôtre. Une fois sous le toit de ce vieux ladre, à l'aide d'une échelle de soie, je saurai trouver le chemin de votre appartement.
— Oh 1 dit-elle pétrifiée d'horreur, si vous m'aimez, n'allez pas chez maître Cornélius !
— Ah ! s'écria-t-il en la serrant contre son cœur avec toute la force que Ton se sent à son âge, vous m'aimez donc!
— Oui, dit-elle. N'étes-vous pas mon espérance? Vous êtes gentilhomme, je vous confie mon honneur! — D^ailleurs, reprit-elien le regardant avec dignité, je suis trop malheureuse pour qutf vous trahissiez ma foi. Mais à quoi bon tout ceci? Allez, laissezmoi mourir plutôt que d'entrer chez Cornélius! Ne savez-vous pas que tous ses apprentis...?
— Ont été pendus, interrompit en riant le gentilhomme. Croyezvous que ses trésors me tentent?
— Oh! n'y allez pas! vous y seriez victime de quelque sorcellerie...
— Je ne saurais trop payer le bonheur de vous servir, réponditil en lui lançant un regard de feu qui lui fit baisser les yeux.
— Et mon mari? dit-elle.
— Voici qui l'endormira, répliqua le jeune homme en tirant a^ sa ceinture un petit flacon.
— Pas pour toujours? demanda la comtesse en tremblant. Pour toute réponse, le gentilhomme fît un geste d'horreur.
— Je l'aurais déjà défié en combat singulier, s il n'était pas si vieux, ajouta-t-il. Dieu me garde jamais de vous en défaire en Itii donnant le boucon I
— Pardon, dit la comtesse en rougissant ; je suis cruelleniem punie de mes péchés. Dans un moment de désespoir, j'ai vou.a tuer le comte : je craignais que vous n'eussiez eu le même dé?ir. Ma douleur est grande, dfe n'avoir point encore pu me confesser d?" cette mauvaise pensée ; mais j'ai eu peur que mon idée ne lui fûi
découverte, qu'il ne s'en vengeât. — Je vous fais honte? repritoffensée du silence que gardait le jeune homme; j'ai mérité ce blâme.
MAITRB CORNÉLIUS. 317
Elle brisa le flacon en le jetant à terre avec violence.
— Ne venez pas, s'écria-t-elle , le comte a le sommeil léger. Mon devoir est d'attendre secours du ciel. Ainsi ferai-jel
Elle voulut sortir.
— Ahl s'écria le gentilhomme, ordonnez, je le tuerai, madame! Vous me verrez ce soir.
— J'ai été sage de dissiper cette drogue, répliqua-t-elle d'une voix éteinte par le plaisir de se voir si ardemment aimée. La peur de réveiller mon mari nous sauvera de nous-mêmes.
— Je vous fiance ma vie, dit le jeune homme en lui serrant la main.
— Si le roi veut, le pape saura casser mon mariage. Nous serions unis, alors, reprit-elle en lui lançant un regard plein de délicieuses espérances.
— Voici monseigneur ! s'écria le page en accourant.
Aussitôt le gentilhomme, étonné du peu de temps pendant lequel il était resté près de sa maîtresse, et surpris de la célérité du comte, prit un baiser que sa maîtresse ne sut pas refuser.
— A ce soir! lui dit-il en s'esquivant de la chapelle.
A la faveur de l'obscurité, l'amoureux gagna le grand portail en s'évadant, de pilier en pilier, dans la bngue trace d'ombre que chaque grosse colonne projetait à travers l'église. Un vieux chanoine sortit tout à coup du confessionnal, vint se mettre auprès de la comtesse, et ferma doucement la grille, devant laquelle le page se promena gravement avec une assurance de meurtrier. De vives clartés annoncèrent le comte. Accompagné de quelques amis et de gens qui portaient des torches, il tenait à la main son épée nue. Ses yeux sombres semblaient percer les ténèbres profondes et visiter les coins les plus obscurs de la cathédrale.
— Monseigneur, madame est là, lui dit le page en allant audevant de lui.
Le sire de Saint-Vallier trouva sa femme agenouillée au pied de l'autel, et le chanoine debout, disant son bréviaire. A ce spectacle, il secoua vivement la grille, comme pour donner pâture à sa rage.
— Que voulez-vous, une épée nue à la main dans l'église ? demanda le chanoine.
— Mon père, monsieur est mon mari, répondit la comtesse. Le prêtre tira la clef de sa manche, et ouvrit la chapelle. Le
comte jeta presque malgré lui des regards autour du confessionnal, y entra ; puis il se mit à écouter le silence de la cathédrale.
— Monsieur, lui dit sa femme, vous devez des remerclments à ce vénérable chanoine qui m'a retirée ici.
Le sire de Saint-Vallier pâlit de colère, n'osa regarder ses ami\ venus là plus pour rire de lui que pour l'assister, et repartit bri^ vement :
— Merci Dieu , mon père ; je trouverai moyen de vous récompenser !
Il prit sa femme par le bras, et, sans la laisser achever sa révérence au chanoine, il fit un signe à ses gens, et sortit de l'é^li*^ sans dire un mot à ceux qui l'avaient accompagné. Son silecc* avait quelque chose de farouche. Impatient d'être au logis, pré«<cupé des moyens de découvrir la vérité, il se mit en marche à travers les rues tortueuses qui séparaient alors la^ cathédrale du portail de la Chancellerie où s'élevait le bel hôtel, alors récemment bâti par le chancelier Juvénal des Ursins, sur l'emplacement d'une ancienne fortification que Charles VII avait donnée à ce fidèle serviteur en récompense de -ses glorieux labeurs. Là commençait uce rue nommée depuis lors de la Scéellerie, en mémoire des scea^ qui y furent longtemps. Elle joignait le vieux Tours au bourg dtr Châteauneuf, où se trouvait la célèbre abbaye de Saint-Martin, dos: tant de rois furent simples chanoines. Depuis cent ans, et après dr longues discussions, ce bourg avait été réuni à la ville. Beaucoup de rues adjacentes à celle de la Scéellerie, et qui forment aujourd'hui le centre du Tours moderne, étaient déjà construites; mai> les plus beaux hôtels, et notamment celui du trésorier Xanooings maison qui subsiste encore dans la rue du Commerce, étaient situt)^ dans la commune de Châteauneuf. Ce fut par là que les porte-flash beaux du sire de Saint-Vallier le guidèrent vers la partie du bourg qui avoisinait la Loire ; il suivait machinalement ses gens en lançant de temps en temps un coup d'œil sombre à sa femme et au page, pour surprendre entre eux un regard d'intelligence qui jetât quelque lumière sur cette rencontre désespérante. Enfin, le comte arriva dans la rue du Mûrier, où son logis était situé. Lorsque son cortéze
fut entré, que la lourde porte fut fermée^un profond silence régna dans cette rue étroite où logeaient alors quelques seigneurs, car ce nouveau quartier de la ville avoîsînait le Plessis» séjour habituel du roi, chez qui les courtisans pouvaient aller en un moment. La dernière maison de cette rue était aussi la dernière de la ville, et appartenait à maître Cornélius Hoogworst, vieux négociant brabançon à qui le roi Louis XI accordait sa confiance dans les transactions financières que sa politique astucieuse Tobligeait à faire au dehors du royaume. Par des raisons favorables à la tyrannie qu'il exerçait} sur sa femme, le comte de Saint-Vallier s'était jadis établi dans un hôtel contigu au logis de ce maître Cornélius. La topographie des lieux expliquera les bénéfices que cette situation pouvait offrir à un jaloux. La maison du comte, nommée Vhôtel de Poitiers, avait un jardin bordé au nord par le mur et le fossé qui servaient d'enceinte à l'ancien bourg de Châteauneuf, et le long desquels passait la levée récemment construite par Louis XI, entre Tours et le Plessis. De ce côté, des chiens défendaient l'accès du logis qu'une grande cour séparait à l'est des maisons voisines, et qui à l'ouest se trouvait adossé au logis de maître Cornélius. La façade de la rue avait l'exposition du midi. Isolé de trois côtés, l'hôtel du défiant et rusé seigneur ne pouvait donc être envahi que par les habitants de la maison brabançonne, dont les combles et les chéneaux de pierre se mariaient à ceux de l'hôtel de Poitiers. Sur la rue, les fenêtres, étroites et découpées dans la pierre, étaient garnies de barreaux en fer; puis la porte, basse et voûtée comme le guichet de nos plus vieilles prisons, avait une solidité à toute épreuve. Un banc de pierre, qui servait de montoir, se trouvait près du porche. En voyant le profil des logis occupés par maître Cornélius et par le comte de Poitiers, il était facile de croire que les deux maisons avaient été bâties par le même architecte, e( destinées à des tyrans. Toutes deux, d'aspect sinistre, ressemblaient à de petites forteresses, et pouvaient être longtemps défendues avec avantage contre une populace furieuse. Leurs angles étaient protégés par des tourelles semblables à celles que les amateurs d'antiquités remarquent dans certaines villes où le marteau des démolisseurs n'a pas encore pénétré. Les baies, qui avaient peu de largeur, permettaient de donner une force de résistance prodigieuse aux volets ferrés et aux portes.
Les émeutes et les guerres civiles, si fréquentes en œs temps de discorde, justifiaient amplement toutes ces précautions. • Lorsque six heures sonnèrent au clocher dé l'abbaye Saint-Martin, l'amoureux de la comtesse passa devant l'hôtel de Poitiers, 5\ arrêta pendant un moment et entendit dans la salle basse le bniit que faisaient les gens du comte en soupant. Après avoir jeté un regard sur la chambre où il présumait que devait être sa dame, il alla vers la porte du logis voisin. Partout, sur son chemin, le jeune seigneur avait entendu les joyeux accents des repas faits dans 1-^ maisons de la ville en l'honneur de la fête. Toutes les fenêtres, mal jointes, laissaient passer des rayons de lumière ; les cheminées fumaient, et la bonne odeur des rôtisseries égayait les rues. L'office achevé, la ville entière se rigolait et poussait des murmures que l'imagination comprend mieux que la parole ne les peint. Mais en cet endroit régnait un profond silence, car dans ces deux loçis vivaient deux passions qui ne se réjouissent jamais. Au delà, 1»^ campagnes se taisaient; puis, là, sous l'ombre des clochers de Tabbaye Saint-Martin, ces deux maisons muettes aussi, séparées des autres et situées dans le bout le plus tortueux de la rue, ressemblaient à une léproserie. Le logis qui leur faisait face, appartenant à des criminels d'État, était sous le séquestre. Un jeune homn^ devait être facilement impressionné par ce subit contraste. Ausm. sur le point de se lancer dans une entreprise horriblement hasardeuse, le gentilhomme resta -t- il pensif devant la maison du lombard en se rappelant tous les contes que fournissait la vie de maître Cornélius et qui avaient causé le singulier effroi de la comtesse. A cette époque; un homme de guerre, et même un amoureux, tout tremblait au mot de magie. Il se rencontrait alors peu d'imaginations incrédules pour les faits bizarres, ou froides aux rédts merveilleux. L'amant de la comtesse de Saint-Vallier, une des filles que Louis XI avait eues de madame de Sassenage, en Dauphiné, quelque hardi qu'il pût être, devait y regarder à deux fois au moment d'entrer dans une maison ensorcelée.
L'histoire de maître Cornélius Hoogworst expliquera complètement la sécurité que le lombard avait inspirée au sire de Saint- Vallier, la terreur manifestée par la comtesse et l'hésitation qui arrêtait l'amant. Mais, pour faire comprendre entièrement à des
lecteurs du xix* siècle comment des événements a^ez vulgaires en apparence étaient devenus surnaturels, et pour leur faire partager les frayeurs du vieux temps, il est nécessaire d'interrompre cette histoire pour jeter un rapide coup d'oeil sur les aventures de maître Cornélius.
Cornélius Hoogworst, l'un des plus riches commerçants de GanJ, s étant attiré l'inimitié de Charles, duc de Bourgogne, avait trouvé asile et protection à la cour de Lo .ûs XI. Le roi sentit les avantages qu'il pouvait tirer d'un homme lié avec les principales maisons de Flandre, de Venise et du Levant; il anoblit, naturalisa, flatta maître Cornélius, C3 qui arrivait rarement à Louis XI. Le monarque plaisait d'ailleurs au Flamand autant que le Flamand plaisait au monarque. Rusés, défiant), avares; également politiques, également instruits; supérieurs tous deux à leur époque, tous deux se comprenaient à merveille; ils quittaient et reprenaient avec un3 même facilité, l'un sa conscience, l'autre sa dévotion ; ils aimaient la même vierge, l'un par conviction, l'autre par flatterie; enfin, s'il fallait en croire les propos jaloux d'Olivier le Daim et de Tristan, le roi allait se divertir dans la maison du lombard , comm3 se divertissait Louis XL L'histoire a pris soin de nous transm3ttre les goûts licencieux de ce monarque, auquel la débauche ne déplaisait pas. Le \ieux Brabançon trouvait sans doute joie et profit à se prêter aux capricieux plaisirs de son royal client. Cornélius habitait la ville de Tours depuis neuf ans. Pendant ces neuf années, il s'était passé chez lui des événements extraordinaires qui l'avaient rendu l'objet (le l'exécration générale. En arrivant, il dépensa dans sa maison des sommes assez con>îdérables afin de mettre ses trésors en sûreté. Les inventions que les serruriers de la ville exécutèrent secrètement pour. lui, les précautions bizarres qu'il avait prises pour les amener dans son logis de manière à s'assurer forcément de leur discrétion, furent pendant longtemps le sujet de mille contes merveilleux qui charmèrent les veillées de la Touraine. Les singuliers artifices du vieillard le faisaient supp03er possess3ur de richesses dentales. Aussi les naTateurs de ce pays, la patrie du conte en France, bâtissaient-ils des chambres d'or et de pierreries chez le Flamand, sans manquer d'attribuer à des pactes magiques la source de cette immense fortune. Maître Cornélius avait amené jadis avec
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lui deux valets flamands, une vieille femme, plus un jeune apprenti défigure douce et prévenante; ce jeune homme lui servait de secrétaire, de caissier, de factotum et de courrier. Dans la première année de son établissement à Tours, un vol considérable eut lieu chez lui. Les enquêtes judiciaires prouvèrent que le crime avait été commis par un habitant de la maison. Le vieil avare fît mettre en prison ses deux valets et soti commis. Le jeune homme était faible, il périt dans les souffrances de la question, tout en protestant de son innocence. Les deux valets avouèrent le crime pour éviter les tortures; mais, quand le juge leur demanda où se trouvaient les sommes volées, ils gardèrent le silence, furent réappliqués à h question, jugés, condamnés et pendus. En allant à Téchafaud, ih persistèrent à se dire innocents, suivant l'habitude de tous les pendus. La ville de Tours s'entretint longtemps de cette singulière affaire. Les criminels étaient des Flamands, l'intérêt que ces malheureux et que le jeune commis avaient excité s'évanouit donc promptement. En ce temps-là, les guerres et les séditions fournissaient des émotions perpétuelles, et Je drame du jour faisait pâlir celui de la veille. Plus chagrin de la perte énorme qu'il avait éprouvée que de la mort de ses trois domestiques, maître Comt*lius resta seul avec la vieille Flamande, qui était sa sœur. Il obtint du roi la faveur de se servir des courriers de l'État pour ses affaires particulières, mit ses mules chez un muletier du voisinage, ei véait, dès ce moment, dans la plus profonde solitude, ne vo\ant guère que le roi, faisant son commerce par le canal des juif>, habiles calculateurs, qui le servaient fidèlement afin d'obtenir sa toute-puissante protection.
Quelque temps après cette aventure, le roi procura lui-même à son vieux torçonnur un jeune orphelin, auquel il portât beaua)up d'intérêt. Louis XI appelait familièrement maître Cornélius de envieux nom, qui, sous le règne de saint Louis, signifiait un usurier, un collecteur d'impôts, un homme qui pressurait le monde par dt^ moyens violents. L'épithète tof'lioimaire, restée au Palais, expliq» ♦assez bien le mot torçonnier, qui se trouve souvent écrit tortiouneur. Le pauvre enfant s'adonna soigneusement aux affaires diî lombard, sut lui plaire, et gagna ses bonnes grâces. Pendant ont nuit d'hiver, les diamants déposés entre les mains de Cornélius
par le roi d'Angleterre pour sûreté d'une somme de cent mille écus furent volés, et les soupçons tombèrent sur l'orphelin; Louis XI se montra d'autant plus sévère pour lui, qu'il avait ré^ pondu de sa fidélité. Aussi le malheureux fut-il pendu, après un interrogatoire assez sommairement fait par le grand prévôt. Personne n'osait aller apprendre l'art de la banque et le change chez maître CornéUus. Cependant, deux jeunes gens de la ville, Tourangeaux pleins d'honneur et désireux de fortune, y entrèrent successivement. Des vols considérables coïncidèrent avec l'admission des deux jeunes gens dans la maison du torçonnier; les circonstances de ces crimes, la manière dont ils furent exécutés prouvèrent clairement que les voleurs avaient des intelligences secrètes avec les habitants du logis; il fut impossible de ne pas en accuser les nouveaux venus. Devenu de plus en plus soupçonneux et vindicatif, le Brabançon déféra sur-le-champ la connaissance de ce fait à Louis XI, qui chargea son grand prévôt de ces affaires. Chaque procès fut promptement instruit, et plus promptement terminé. Le patriotisme des Tourangeaux donna secrètement tort à la promptitude de Tristan. Coupables ou non, les deux jeunes gens passèrent pour des victimes, et Cornélius pour un bourreau. Les deux familles en deuil étaient estimées, leurs plaintes furent écoutées ; et, de conjecture en conjecture, elles parvinrent à faire croire' à l'innocence de tous ceux que l'argentier du roi avait envoyés à la potence. Les uns prétendaient que le cruel avare imitait le roi, qu'il essayait de mettre la terreur et les gibets entre le monde et lui; qu'il n'avait jamais été volé; que ces tristes exécutions étaient le résultat d'un froid calcul, et qu'il voulait être sans crainte pour ses trésors. Le premier effet de ces rumeurs populaires fut d'isoler Cornélius; les Tourangeaux le traitèrent comme un pestiféré, l'appelèrent le tortionnaire, et nommèrent son logis la Malemaison. Quand même le lombard aurait pu trouver des étrangers assez hardis pour entrer chez lui, tous les habitants de la ville les en eussent empêchés par leprs dires. L'opinion la plus favorable à maître Cornélius était celle des gens qui le regardaient comme un homme funeste. Il inspirait aux uns une terreur instinctive ; aux autres, il imprimait ce respect profond que l'on porte à un pouvoir sans bornes ou à l'argent; pour plusieurs personnes, il
avait Tattrait du mystère. Son genre de vie, sa physionomie et la faveur du roi justifiaient tous leô contes dont il était devenu le sujet. Cornélius voyageait assez sauvent en piys étranger, depuis la mort de son persécuteur, le duc de Bourgogne ; or, pendant son absence, le roi faisait garder le logis du banquier par des hommes de sa compignie écossaise. Cette royale sollicitude faisait présumer aux courtisans que le vieillard avait légué sa fortune à Louis XI. Le torçonnier sortait très-peu, les seigneurs de la cour lui rendaient de fréquentes visites; il leur prêtait assez libéralement de Targent, mais il était fantasque : à certains jourâ, il ne leur aurait pas donné un sou parisis; le lendemain, il leur offrait des sommes immenses, moyennant toutefois un bon intérêt et de grandes sûretés. Bon catholique, du reste, il allait régulièrement aux offices, mais il venait à Saint-Martin de très-bonne heure; et, comme il y avait acheté me chapelle à perpétuité, là, comme ailleurs, il était séparé des autres chrétiens. Enfin un proverbe populaire de cette époque, et qui subsista longtemps à Tours, était cette phrase : <( Vous avez passé devant le lombard , il vous arrivera malheur. » Vous avez passé devant le lombard expliquait les maux soudains, les tristesses involontaires et les mauvaises chances de fortune. Même à la cour, on attribuait à Cornélius cette fatale influence que les suparstitions italienne, espagnole et asiatique ont nommée le mauvais œil. Sans le pouvoir terrible de Louis XI, qui s'était étendu comme un manteau sur cette maison, à la moindre occasion le peuple eût démoli la Maljmaison de la rue du Mûrier. Et c'était pourtant chez Cornélius que les premiers mûriers plantés à Tours avaient été mis en terre, et les Tourangeaux le regardèrent alors comme un bon génie. Comptez donc sur la faveur populaire! O"^-ques. seigneurs, ayant rencontré maître Cornélius hors de France, furent surpris de sa bonne humeur. A Tours, il était toujours sombre et rêveur; mais il y revenait toujours. Une inexplicable pui^ sance le ramenait à sa noire maison de la rue du Mûrier. Semblable au colimaçon, dont la vie est si fortement unie à celle de sa coquille, il avouait au roi qu'il ne se trouvait bien que sous les pierres vermiculées et sous les verrous de sa petite bastille, tout en sachant que, Louis XI mort, ce lieu serait pour lui le plus dang<^ reux de la terre.
MAITRE CORNÉLIUS. :m:\
— Le diable s'amuse aux dépens de notre compère le torçonnier, dît Louis XI à son barbier quelques joufs avant la fête de la Toussaint. Il se plaint encore d'avoir été volé. Mais il ne peut plus pendre personne, à moins qu'il ne se pende lui-même. Ce vieux truand n'est-il pas venu me demander si je n'avais pas emporté hier par mégarde une chaîne de rubis qu'il voulait me vendre! Pasques-Dieu I je ne vole pas ce que je puis prendre, lui ai-je dit.
— Et il a eu peur? fit le barbier.
— ^.Les avares n'ont peur que d'une seule chose, répondit le roi. Mon compère le torçonnier sait bien que je ne le dépouillerai pas sans raison; autrement, je serais injuste, et je n'ai jamais ien fait que de juste et de nécessaire.
— Cependant, le vieux malandrin vous surfait, reprit le barbier.
— Tu voudrais bien que ce fût vrai, hein? dit le roi en jetant un malicieux regard au barbier.
— Ventre-Mahom, sire, la succession serait belle à partager entro vous et le diable.
— Assez! fit le roi. Ne me donne pas de mauvaises ilées. Mon compère est un homme plus fidèle que tous ceux dont j'ai fait la fortune, parce qu'il ne me doit rien peut-être.
Depuis deux ans, maître Cornélius vivait donc seul avec sa vieille sœur, qui passait pour sorcière. Un tailleur du voisinage prétendait l'avoir souvent vue, pendant la nuit, attendant sur les toits l'heure d'aller au sabbat. Ce fait semblait d'autant plus extraordinaire, que le vieil avare enfermait sa sœur dans une chambre dont les fenêtres étaient garnies de barreaux de fer. En vieillissant, Cornélius, toujours volé, craignant toujours d'être dupé par les hommes, les avait tous pris en haine, excepté le roi, qu'il estimait beaucoup. Il était tombé dans une excessive misanthropie, mais, comme chez la plupart des avares, sa passion pour l'or, l'assimilation de ce métal avec sa substance avait été de plus en plus intime, et croissait d'intensité par l'âge. Sa sœur elle-même excitait ses soupçons, quoiqu'elle fût peut-être plus avare et plus économe que son frère, qu'elle surpassait en inventions de ladrerie. Aussi leur existence avait-elle quelque chose de problématique et de mystérieux. La vieille femme prenait si rarement du pain chez le boulanger, elle apparaissait si peu au marché, que les observateurs les moins crédules avaient
fini par attribuer à ces deux êtres bizarres la connaissance de quelque S3cret de vie. Ceux qui se mêlaient d'alchimie disaient que . maître Cornélius savait faire de Tor. Les savants prétendaient qu'il avait trouvé la panacée universelle. Cornélius était, pour beaucoup de campagnards auxquels les gens de la ville en parlaient, un êtn* chimérique, et plusieurs d'entre eux venaient voir la façade de son hôtel par curiosité.
Assis sur le banc du logis qui faisait face à celui de maître Cornélius, le gentilhomme regardait tour à tour Thôtel de Poitiers et la Malemaison; la lune en bordait les saillies de sa lueur, et colorait par des mélanges d'ombre et de lumière les creux et les reliefs de la sculpture. Les caprices de cette lueur blanche donnaient une physionomie sinistre à ces deux édifices; il semblait que la nature elle-même se prêtât aux superstitions qui planaient sur cette demeure. Le jeune homme se rappela successivement toutes le? traditions qui rendaient ComéHus un personnage tout à la fois curieux et redoutable. Quoique décidé par la violence de son amour à entrer dans cette maison, à y demeurer le temps nécessadre pour l'accomplissement de ses projets, il hésitait à risquer cette dernière démarche, tojt en sachant qu'il allait la faire. Mais qui, dans les crises de sa vie, n'aime pas à écouter les pressentiments, à se balancer sur les abîmes de l'avenir? En amant digne d'aimer, le jeune homme craignait de mourir saris avoir été reçu à merci d'amour par la comtesse. Cette délibération secrète était si cruellement intéressante, qu'il ne sentait pas le froid sifflant dans ses jambes et sur les saillies des maisons. En entrant chez Cornélius, il devait se dépouiller de son nom, de même qu'il avait déjà quitté
ses beaux vêtements de noble. Il lui était interdit, en cas de mal-
heur, de réclamer les privilèges de sa naissance ou la protection de ses amis, à moins de perdre sans retour la comtesse de Saint- Vallier. S'il soupçonnait la visite nocturne d'un amant, ce \neux seigneur était capable de la faire périr à petit feu dans une cage de fer, de la tuer tous les jours au fond de quelque château fort. En regardant les vêtements misérables sous lesquels il s'était déguisé, le gentilhomme eut honte de lui-même. A voir sa ceinture de cuir noir, ses gros souUers, ses chausses drapées, son haut-dechausses de tiretaine et son justaucorps de laine grise, il ressem-
MAITRE GORNÉLICS. 3i7
blait au clerc du plus pauvre sergent de justice. Pour un noble du xv« siècle, c'était déjà la mort que de jouer le rôle d'un bourgeois sans sou ni maille, et de renoncer aux privilèges du rang. Mais grimper sur le toit de Thôtel où pleurait sa maîtresse, descendre par la cheminée ou courir sur les galeries, et, de gouttière en gouttière, parvenir jusqu'à la fenêtre de sa chambre; risquer sa vie pour être près d'elle sur un coussin de soie, devant un bon feu, pendant le sommeil d'un sinistre mari, dont les ronflements redoubleraient leur joie; défier le ciel et la terre en se donnant le plus audacieux de tous les baisers; ne pas dire une parole qui ne pût être suivie de la mort, ou, tout au moins, d'un sanglant combat : toutes ces voluptueuses images et les romanesques dangers de cette entrepris3 décidèrent le jeune homme. Plus léger devait être le prijt de ses soins, ne pût-il même que baiser encore une fois la main de la comtesse, plus promptement il se résolut à tout tenter, poussé par l'esprit chevaleresque et passionné de cette époque. Puis il ne supposa point que la comtesse osât lui refuser le plus doux plaisir de l'amour au milieu de dangers si mortels. Cette aventure était trop périlleuse, trop impossible pour n'être pas achevée.
En ce moment, toutes les cloches de la ville sonnèrent Theure du couvre-feu, loi tombée en désuétude, mais dont l'observance subsistait dans les provinces, où tout s'abolit lentement. Quoique les lumières ne s'éteignissent pas, les chefs de quartier firent tendre les chaînes des rues. Beaucoup de portes se fermèrent, les pas de quelques bourgeois attardés, marchant en troupe avec leurs valets armés jusqu'aux dents et portant des falots, retentirent dans le lointain; puis, bientôt, la ville, en quelque sorte garrottée, parut s'endormir, et ne craignit plus les attaques des malfaiteurs que par ses toits. A cette époque, les combles des maisons étaient une voie très-fréquentée pendant la nuit. Les rues avaient si peu de largeur en province et même à Paris, que les voleurs sautaient d'un bord à l'autre. Ce périlleux métier servit longtemps de divertissement au roi Charles IX dans sa jeunesse, s'il faut en croire les mémoires du temps. Craignant de se présenter trop tard à maître Cornélius, le gentilhomme allait quitter sa place pour heurter à la porte de la.Viiilemaison, lorsqu'on la regardant, son attention fut excitée par une sorte de vision que les écrivains du temps eussent appelée cornue. Il se
frolta^ les yeux comme pour s'éclaircir la vue, et mille sentimeniîi divers passèrent dans son âme à cet aspect. De chaque côté de cette porte se trouvait une figure encadrée entre les deux barreaux d'une espèce de meurtrière. Il avait pris d'abord ces deux visages pour des masques grotesques sculptés dans la pierre, tant ils étaieoi ridés, anguleux, contournés, saillants, immobiles, de couleur tannée, c'est-à-dire bruns; mais le froid et la lueur de la lune lui permirent de distinguer le léger nuage blanc que la respiration faisait sortir des deux nez violâtres; puis il finit par voir, dans chaque figure creuse, sous l'ombre des sourcils, deux yeux d'un bleu de faïence qui jetaient un feu clair, et ressemblaient à ceux d'un loup couché dans la feuillée qui croit entendre les cris d'une meute. La lueur inquiète de ces yeux était dirgée sur lui si fixement, qu'après l'avoir reçue pendant le moment où il examixia ce singulier spectacle, il se trouva comme un oiseau surpris par des chiens à l'arrêt; il se fit dans son âme un mouvement fébrile, promptemeot réprimé. Ces deux visages, tendus et soupçonneux, étaient sans doute ceux de Cornélius et de sa sœur. Alors, le gentilhomme feignit de regarder où il était, de chercher à distinguer un logis indiqué sur une carte qu'il tira de sa poche en essayant de la lire aux clartés de la lune ; puis il alla droit à la porte du torçonnier, et \ frappa trois coups qui retentirent au dedans de la maison comme si c'eût été l'entrée d'une cave. Une faible lumière passa sous le porche, et, par une petite grille extrêmement forte, un œil vint à briller.
— Qui va là?
— Un ami envoyé par Oosterlinck, de Bruges.
— Que demandez-vous?
— A entrer.
• — Votre nom ?
— Philippe Goulenoire.
— Avez-vous des lettres de créance?
— Les voici.
— Passez-ks par !e tronc.
— Où est-il?
— A gauche.
Philippe Goulenoire jeta la lettre par la fente a'un tronc en fer,
au-clessus de laquelle se trouvait une meurtrière.
— Diable! pènsa-t-il, on voit que le roi est venu ici, car il s'y trouve autant de précautions qu'il en a pris au Plessis !
Il attendit environ un quart d'heure dans la rue. Ce laps de temps écoulé, il entendit Cornélius qi.i disait à sa sœur :
— Ferme les chausse-trapes de la porte.
Un cliquetis de chaînes et de fer retentit sous le portail. Philippe entendit les verrous aller, les serrures gronder; enfin une petite porte basse, garnie de fer, s'ouvrit de manière à décrire Tangle le plus aigu par lequel un homme mince pût passer. Au risque de déchirer ses vêtements, Philippe se glissa plutôt qu'il u entra dans la Malemaison. Une vieille ûlle édentéc, à visage de rebec, dont les sourcils ressemblaient à deux anses de chaudron, qui n'aurait pas pu mettre une noisette entre son nez et son menton crochu; fille pâle et hâve, creusée des tempes et qui semblait être composée seulement d'os et de nerfs, guida silencieusement le scd-disant étranger dans une salle bc.sse, tandis que Cornélius le suivait prudemment par derrière.
— Asseyez-vous là, dit-elle à Philippe en lui montrant un escabeau à trtis pieds placé au coin d'une grande cheminée en pierre sculptée dont i'àtre propre n'avait pas de feu.
De l'autre côté de cette cheminée était une table de noyer à pieds contournés, sur laquelle se trouvaient un œuf dans une assiette et dix ou douze petites mouillettes dures et sèches, coupées uvec une studieuse parcimonie. Deux escabelles, sur l'une desquelles s'assit la vieille, annonçaient que les avares étaient en train de souper. Cornélius alla pousser deux volets de fer pour fermer sans doute \es judas par lesquels il avait regardé si longtemps dans la rue, et vint reprendre sa place. Le prétendu Philippe Goulenoire vit alors le frère et la sœur trempant dans cet œuf, à tour de rôle, avec gravité, mais avec la même précision que les soldats mettent à plonger en temps égaux la cuiller dans la gamelle, leurs mouillettes respectives, qu'ils teignaient à peine, afin de combiner la durée de Tœuf avec le nombre des mouillettes. Ce manège se faisait en silence. Tout en mangeant, Cornélius examinait le faux novice avec autant de sollicitude et de perspicacité que s'il eût pesé de vieux besants. Philippe, sentant un manteau de gluce tomber sur ses épaules, était tenté de regarder autour de lui; mais, avec Tas-
luce que donne une entreprise amoureuse, il se garda bieu Je jeter un coup d'œil, même furtif, sur les murs; car il comprit qisi Cornélius le surprenait, il ne garderait pas un curieuitiivlogis. Donc, il se contentait de tenir modestement son regard iltôt sur l'œuf, tantôt sur la \ieille fille; et, parfois, il conteiii{> . son futur maître.
L'argentier de Louis XI ressemblait à ce monarque, il en .i\l même pris certains gestes, comme il arrive assez souvent aux::':.* qui vivent ensemble dans une sorte d'intimité. Les sourcils (y-^ du Flamand lui couvraient presque les yeux; mais, en les rele\a: un peu, il lançait un regard lucide, pénétrant et plein dep^.sance, le regard des hommes habitués au silence et auxquels phénomène de la concentration des forces intérieures est de\. familier. Ses lèvres minces, à rides verticales, lui donnaient air de finesse incroyable.' La partie inférieure du visage a\ .:: vagues ressemblances avec le museau des renards ; mais le f. i haut, bombé, tout plissé, semblait révéler de grandes etdek qualités, une noblesse d'âme dont l'essor avait été modérti' l'expérience, et que les cruels enseignements de la vie refouhi. . sans doute dans les replis les plus cachés de cet être singulier. G n'était certes pas un avare ordinaire, et sa passion cachait ^ ♦ doute de profondes jouissances, de secrètes conceptions.
— A quel taux se font les sequins de Venise? demanda-t-il b quemcnt à son futur apprenti.
— Trois quarts, à Bruges; un, à Gand.
— Quel est le fret sur l'Escaut?
— Trois sous parisis.
— 11 n'y a rien de nouveau à Gand?
— Le frère de Liéven d'Herde est ruiné.
— Ah!
^près avoir laissé échapper cette exclamation, le vieillard ^ couvrit les genoux avec un pan de sa dalmatique, espèce de n. eu velours noir, ouverte par devant, à grandes manches et 5i> collet, dont la somptueuse étoffe était miroitée. Ce reste du m.i: fique costume qu'il portait jadis comme président du tribunal c-^ Parchons, fonctions qui lui avaient valu l'inimitié du duc de B»*'gogne, n'était plus alors qu'un haillon. Philippe n'ax-ait point l
il suait dans son harnais en tremblant d'avoir à subir d'autres questions. Jusque-là, les instructions sommaires qu'un juif auquel il avait sauvé la vie venait de lui donner la veille suffisaient, grâce à sa mémoire et à la parfaite connaissance que le juif possédait des manières et des habitudes de Cornélius. Mais le gentilhomme, qui, dans le premier feu de la conception, n'avait douté de rien, commençait à entrevoir toutes les difficultés de son entreprise. La ijTavité solennelle, le sang-froid du terrible Flamand agissaient sur lui. Puis il se sentait sous les verrous, et voyait toutes les œrdes du grand prévôt aux ordres de jnaître Cornélius.
— Avez-vous soupe? demanda l'argentier d'un ton qui signifiait : (t Ne soupez pas! »
Malgré l'accent de son frère, la vieille fille tressaillit, elle reu'arda ce jeune commensal, comme pour jauger la capacité de cet estomac qu'il lui faudrait satisfaire, et dit alors avec un faux sourire :
— Vous n'avez pas volé votre nom, vous avez des cheveux et lies moustaches plus noires que la queue du diable!...
— J'ai soupe, répondit-il.
— Eh bien, reprit Tavare, vous reviendrez me voir demain, bepuis longtemps, je suis habitué à me pass3r d'un apprenti. D'ailleurs, la nuit me portera conseil.
— Eh! par saint Bavonî monsieur, je suis Flamand, je ne connais personne ici, les chaînes sont tendues, je vais être mis en prison. Cependant, ajouta-t-il effrayé de la vivacité qu'il mettait dans ses paroles, si cela vous convient, je vais sortir.
Le juron influença singulièrement le vieux Flamand.
— Allons, allons, par saint Bavon! vous coucherez ici.
— Mais..., dit la sœur effravée.
— Tais-toi, répliqua Cornélius. Par sa lettre, Oosterlinck me répond de ce jeune homme. — N'avons-nous pas, dit-il, eu se penchant vers l'oreille de. sa sœur, cent mille livres à Oosterlinck? Cest une caution, cela!
— Et s'il te vole les joyaux de Bavière? Tiens, il ressemble mieux à un voleur qu'à un Flamand î
— Chut! fit le vieillard en prêtant l'oreille.
Les deux avares écoutèrent. Insensiblement, et un moment après
le (( Chut! n un bruit produit par les pas de quelques home; retentit dans le lointain, de l'autre côté des fossés de la>ille.
— C'est la ronde du Plessis, dit la sœur.
— Allons, donne-moi la clef de la chambre ar.x apprentis, rep Cornélius.
La vieille fille ût un geste pour prendre la lampe.
— Vas-tu nous laisser seuls sans lumière? cria Cornélius i
son de voix intelligent. Tu ne sa's pas encore à ton âge te pax^ d'y voir! EU-il donc si difficile de prendre cette clef?
La vieille comprit le sens caché sous ces paroles» et sortit. L regardant cette singulière créature au moment où elle gagnai: porte, Philippe Goulenoire put dérober à son maître le coup d i qu'il jeta furtivement sur cette salle. Elle était lambrissée en dit. à hauteur d'appui et les murs était tapissis d'un cuir jaune :; d'arab sques noires; ma's ce qui le frappa le plus fut un pis:" à mèche, garni de son long poignard à détente. Cette arme ikvelle et terrible se trouvait près de Cornélius.
— Comment comptez-vous gagner votre vie? lui demanli torçonnier.
— J'ai peu d'argent, répondit Goulenoire ,^ mais je cor.niis : bonnes rubriques. Si vous voulez SBulement me donner un s»? chaque marc que je vous ferai gagner, je serai content.
— Un sou ! un sou I répéta l'avare, mais c'est beaucoup. Là-dessus, la vieille sibylle rentra,
— Viens, dit Cornélius à Philippe.
Ils sortirent sous le porche et montèrent une vis en pierr»*, i' la cage ronde se trouvait à côté de la salle dans une haute : relie. Au premier étage, le jeune homme s'arrêta.
— Nenni, dit Cornélius. Diable! ce pourpris est le gîte où K prend ses ébats.
L'architecte avait pratiqué le logement de l'apprenti sous le • pointu de la tour où se trouvait la vis; c'était une petite ctui: ronde, toute en pierre, froide et sans ornement. Cette toun» pait le milieu de la façade située sur la cour, qui, semblab/ toutes les cours de province, était étroite et sombre. Au fond, à:' vers des arcades grillées, se voyait un jardin chétif où il n'j j^ que des mûriers, soignés sans doute par Cornéliu?. Le gentilhoc
remarqua tout par les jours de la vis, à la lueur de la lun3, qui j'tait heureusement une vive lumière. Un grabat, une escabelle, une cruche et un bahut disjoint composaient Tameublement de onte espèce de loge. Le jour n'y venait que par de petites baies carrées, disposées de distance en distance autour du cordon extérieur de la tour, et qui formaient sans dout3 des ornements, suivant le caractère de cette gracieuse architecture.
— Voilà votre logis; il est simple, il est solide, il renferme tout (V qu'il faut pour dormir. Bonsoir! N'en sortez pas comme les autres.
Après avoir lancé sur son apprenti un dernier regard empreint de mille pensées, Cornélius ferma la porte à double tour, en emporta la clef, et descendit en laissant le gentilhomme aussi sot qu'un fondeur de cloches qui ne trouve rien dans son moule. Seul, sans lumière, assis sur une escabelle, et dans ce petit grenier d'où ses quatre prédécesseurs n'étai3nt sortis que pour aller à Téchafaud, le gentilhomme se vit comme une bête fauve prise dans un sac. Il sauta sur l' escabelle, se dressa de toute sa hauteur pour atteindre aux petites ouvertures supérieures d'où tombait un jour blanchâtre. Il aperçut la Loire, les biaux coteaux de Saint-Cyr et le^ sombres merveilles du Plessis, où brillaient deux ou trois lumières dans les enfoncements de quelques croisées; au loin, s'étendaient les belles campagnes de la Tourainc et les nappes argentées de son fleuve. Les moindres accidents de cette jolie nature avaient alors une grâce inconnue : les vitraux, les eaux, le faîte des maisons reluisaient comme des pierreries aux clartés tremblantes de la lune. L'âme du jeune seignnir ne put se défendre d'une émotion douce et triste.
— Si c'était un adieu! se dit-il.
11 resta là, savourant déjà les terribles émotions que son aventure lui avait promises, et se livrant à toutes les craintes du prisonnier quand il conserve une lueur d'espérance. Sa maîtresse s'embellissait à chaque difficulté. Ce n'était plus un 3 femme pour lui, mais un être surnaturel entrevu à travers les brasiers du désir. L'n faible cri, qu'il crut avoir été jeté dans Thô.el de Poitiers, le rendit à lui-même et à sa véritable situation. En S3 remettant siïr son grabat pour réfléchir à cette affaire, il entenlit de légers fris-
sonnements qui retentissaient dans la vis; il écouta fort attentivement, et alors ces mots : « Il se couche! » prononcés par la vieille, parvinrent à son oreille. Par un hasard ignoré de rarchitecte, 1moindré bruit se répercutait dans la chambre dé Tapprenti, J^ sorte que le faux Goulenoire ne perdit pas un seul des mouvemen> de Tavare et de sa sœur, qui l'espionnaient. Il se déshabilla, ^^ coucha, feignit de dormir, et employa le temps pendant lequel se> deux hôtes restèrent en observation sur les marches de Tescalkr à chercher les moyens d'aller de sa prison dans Thôtel de Poitiers. Vers dix heures, Cornélius et sa sœur, persuadés que leur appreu;! dormait , se retirèrent chez eux. Le gentilhomme étudia smgDecsèment les bruits sourds et lointains que firent les deux Flamaods et crut reconnaître la situation de leurs logements : ils devai^:/i occuper tout le second étage. Comme dans toutes les maisons d-^ cette époque, cet étage était pris sur le toit, d'où les croiiêt?s'élevaient ornées de tympans découpés par de riches sculpture^. La toiture était bordée par une espèce de balustrade qui cach^: les chéneaux destinés à conduire les eaux pluviales que des g««::itières, figurant des gueules de crocodile, rejetaient sur la rue. bgentilhomme, qui avait étudié cette topographie aussi soigneusement que l'eût fait un chat, comptait trouver un passage de la tOu: au toit, et pouvoir aller chez madame de Saiçt-Vallier par les cbineaux, en s' aidant d'une gouttière;- mais il ignorait que les joui^ dé sa tourelle fussent si petits; il était impossible d'y passer. 1 résolut donc de sortir sur les toits de la maison par la fenêtre d. la vis qui éclairait le palier du second étage. Pour accomplir c-: hardi projet, il fallait sortir de sa chambre, et Cornélius en av.:: pris la clef. Par précaution, le jeune seigneur s'était armé d'un d» ces poignards avec lesquels on donnait jadis le coup de grâce danles duels à mort, quand l'adversaire vous suppliait de l'achever. Cette arme horrible avait un côté de la lame affilé comme Ft^'. celle d'un rasoir, et l'autre dentelé comme une scie, mais dentti. en sens inverse de celui que suivait le fer en entrant dans le œrp5. Le gentilhomme compta se servir du poignard pour scier le b<»i5 de la porte autour de la serrure. Heureusement pour lui, la gàch • de la porte était fixée en dedans par quatre grosses vis. A Faide du poignard, il put dévisser, non sans de grandes peines, la gàch^
qui le retenait prisonnier, et posa soigneusement les vis sur le bahut. Vers minuit, il se trouva libre et descendit sans souliers afm de reconnaître les localités. 11 ne fut pas médiocrement étonné de voir toute grande ouverte la porte d'un corridor par lequel on entrait dans plusieurs chambres, et au bout duquel se trouvait une fenêtre donnant sur l'espèce de vallée formée par les toits de rhôtel de Poitiers et de la Malemaison, qui se réunissaient là. Rien ne pourrait expliquer sa joie, si ce n'est le vœu qu'il fit aussitôt à la sainte Vierge de fonder à Tours une messe en son honneur, à la célèbre paroisse de TEscrignoles. Après avoir examiné les hautes et larges cheminées de l'hôtel de Poitiers, il revint sur ses pas pour prendre son poignard; mais il aperçut en frissonnant de terreur une lumière qui éclaira vivement l'escalier, et il vit Cornélius lui-même en dalmatique, tenant sa lampe, les yeux bien ouverts et fixés sur le corridor, à l'entrée duquel il se montra comme un spectre.
— - Ouvrir la fenêtre et sauter sur les toits, il m'entendra! se dit le gentilhomme.
Et le terrible Cornélius avançait toujours, il avançait comme avance l'heure de la mort pour le criminel. Dans cette extrémité, Goulenoire, servi par l'amour, retrouva toute sa présence d'esprit : il se jeta dans l'embrasure d'une porte, s'y serra vers le coin et attendit l'avare au passage. Quand le torçonnier, qui tenait sa lampe en avant, se trouva juste dans le rumb du vent que le gentilhomme pouvait produire en soufflant, il éteignit la lumière. Cornélius grommela de vagues paroles et un juron hollandais; mais il retourna sur ses pas. Le gentilhomme courut alors à sa chambre, y prit son arme, revint à la bienheureuse fenêtre, l'ouvrit doucement et sauta sur le toit. Une fois en liberté sous le ciel, il se sentit défaillir, tant il était heureux ; peut-être l'excessive agitation dans laquelle l'avait mis le danger, ou la hardiesse de l'entreprise, causaient-elle son émotion; la victoire est souvent aussi périlleuse que le combat. Il s'accota sur un chéneau, tressaillant d'aise et se disant :
— Par quelle cheminée dévalerai-je.chez elle? ,
Il les regardait toutes. Avec un instinct donné par l'amour, il alla les tàter pour voir celle où il y avait eu du feu. Quand il se
fut décidé, le hardi gentilhomme planta son poignard dans le jmDt de deux pierres, y accrocha son échelle, la jeta par la bouche de la cheminée, et se hasarda sans trembler, sur la foi d 3 sa bonDe lame, à descendre chez sa maîtresse. Il ignorait si Saint-Vallier serait éveillé ou endormi, mais il était bien décidé à serrer la comtesse dans ses bras, dût-il en coûter la vie à deux hommes! Il posa doucement les pieds sur des cendres chaudes; il sî baissa plus doucement encore, et vit la comtesse assise dans un fauteuil. À la lueur d'une lampe, pâle de bonheur, palpitante, la craintive femme lui montra du doigt Saint-Vallier couché dans un lit à dii pas d'elle. Croyez que leur baiser brûlant et silenci3ux n'eut d'éch*? que dans leurs cœurs!...
Le lendemain, sur les neuf heures du matin, au moment où Louis XI sortit de sa chapelle, après avoir entendu la messe, il trouva maître Cornélius sur son passage.
— Bonne chance, mon compère! dit-il sommairement en redressant son bonnet.
— Sire, je payerais bien volontiers mille écus d'or pour obtenir de vous un moment d'audience, vu que j'ai trouvé le voleur de la chaîne de rubis et de tous les joyaux de...
— Voyons cela, dit Louis XI en sortant dans la cour du Ples?i<, suivi de son argentier, de Coyctier, son médecin, d'Olivier !t* Daim et du capitaine de sa garde écossaise. Conte-moi ton affiire. Nous aurons donc un pondu de ta façon! — Holà, Tristan!
Le grand prévôt, qui se promenait de long en large dans la cour, vint à pas lents, comme un chien qui S3 carre dans sa fidélité. Le groupe s'arrêta sous un arbre. Le roi s'assit sur un banc. et les courtisans décrivirent un cercle devant lui.
— Sire, un prétendu Flamand m'a si bien entortillé..., dit Cornélius.
— Il doit être bien rusj, celui-là, fit Louis XI en hochant la téie.
— Oh! oui, répondit^l'argentier. Mais je ne sais s'il n3 vous engluerait pas /ous-môin3. Comment pouvais-j î m3 défi3r d'un pauvre hère qui m'était recommandé par Oosterlinck, un homm3 à q » j'ai cent mille livres! Aussi, gag3rais-je que le seing du juif et contrefait. Bref, sire, ce matin, je me suis trouvé dénué de ce^ joyaux que vous avjz admirés, tant ils étaient beaux. Ils m'ont tH«i
emblés, sire 1 Embler les joyaux de Télecteur de Bavière I lestriianJs ne respectent rijn. Ils vous voleront votre royaume, si vous n'y prenez garde. Aussitôt, J3 suis monté dans la chambr3 où était cet apprenti, qui certes est pa3.5j maître en volerie. Cette fois, nous n^ manquerons pas.^de preuves. Il a dévissé h gâche do la serrure ; niai.«, quand il est revenu, comme il n'y a /ait plus do lune*, il n'a pas su retrouver toutes les visi Heureusomont, en entrant, j'ai senti une vis sous mon pied. 11 dormait, le truanJ, il jî ût fatigué. Figurez-vous, messieurs, qu'il est descendu dam mon cabinet par la cheminée. D:main, ce soir plutôt, je la ferai griller. On apprend toujours quelque chose avec les voleurs. Il a sur lui une échelle de soie, et ses vêtements portent les traces du chemin qu'il a fait sur les toits et dans la cheminée. Il comptait rester chez mo«, me ruiner, le hardi compère! Où a-t-il enterré les joyaux? Les gens de campagne Font vu de bonne heure revenant chez moi par les toits. Il avait des complices qui l'attendaient sur la levée que vou? avez construite. Ah! sire, vous êtes le complice des voleurs qui viennent en bateau; et, crac, ils emportent tout, sans laisser de traces! Mais nous tenons le chef, un hardi coquin, un gaillard qui ferait honneur à la mère d'un gentilhomme. Ah! ce sera un beau fruit de potence, et, avec un petit bout de question, nous saurons tout ! Cela n'intéresse-t-il pas la gloire de votre n'gne? Il ne devrait^ point y avoir de voleurs sous un si grand roi!
Le roi n'écoutait plus depuis longtemps. 11 était tombé dans une de ces sombres méditations qui devinrent si fréquentes pendant les derniers jours de sa vie. Un profond silence régna.
— Cela te regarde, mon compare, dit-il enOn à Tristan; va grabeler cette affaire.
Il se leva, fit quelques pas en avant, et ses courtisans le laissèrent seul. Il aperçut alors Cornélius, qui, monté sur sa mule, s'en allait en compagnie du grand prévôt.
— tt les mille écus? lui dit-il.
— Ah! sire, vous êtes un trop grand roi! il n'y a pas de somme qui puisse payer votre justice...
Louis ^I sourit. Les courtisans envièrent le franc parler et les privilèges du vieil argentijr, qui disparut promptement dans l'avenue de mûriers plantée entre Tours et le Plessis.