‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 3 sur 38 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

strument, l'idée pour la forme ; ingénieuse flatterie, la première que rencontre l'amour vrai. Gabrielle trouvait Etienne beau ; elle voulut manier le velours du manteau, toucher la dentelle du collet. Quant à Etienne, il se transformait sous le regard créateur de ces yeux fins; ils lui infusaient une sève fécondante qui étincelait dans ses yeux, reluisait à son front, qui le retrempait intérieurement, et il ne souffrait point de ce jeu nouveau de ses facultés ; au contraire, elles se fortifiaient. Le bonheur était comme le lait nourricier de sa nouvelle vie.

Comme rien ne pouvait les distraire d'eux-mêmes, ils restèrent ensemble non-seulement cette journée, mais toutes les autres, car ils s'appartinrent dès le premier jour, en se passant l'un à l'autre le sceptre, et jouant avec eux-mêmes comme l'enfant joue avec la vie. Assis et heureux sur ce sable doré, chacun disait à l'autre son passé, douloureux chez celui-ci, mais plein de rêveries; rêveur chez celle-là, mais plein de souffrants plaisirs.

— Je n^ai pas eu de mère, disait Gabrielle, mais mon père a été bon comme Dieu.

— Je n^ai pas eu de père, répondait l'enfant maudit, mais ma mère a été tout un ciel.

Etienne racontait sa jeunesse, son amour pour sa mère, son g.>ût pour les fleurs. Gabrielle se récriait à ce mot. Questionnée, elle rougissait, se défendait de répondre ; puis, quand une ombre pav sait sur ce front que la mort semblait effleurer de son aile, sur cette âme visible où les moindres émotions d'Etienne apparaissaient, elle répondait :

— C'est que, moi aussi, j'aimais les fleurs.

N'était-ce pas une déclaration comme les vierges en savent faire, que de se croire liée jusque dans le passé par la communauté des goûts ! L'amour cherche toujours à se vieillir, c'est la coquetterie des enfants.

Etienne apporta des fleurs le lendemain, en ordonnant qu'on lui en cherchât de rares, comme sa mère en faisait jadis chercher pour lui. Sait-on la profondeur à laquelle arrivaient chez un être solitaire les racines d'un sentiment qui reprenait ainsi les traditions de la maternité, en prodiguant à une femme les soins caressants par lesquels sa mère avait charmé sa vie! Pour lui, quelle

grandeur dans ces riens où se confonJaient ses deux seules afîeclionsl Les fleurs et la musique devinrent le langage de leur amour. Gabrielle répondit par des bouquets aux envois d'Etienne, de ces bouquets dont un seul avait fait deviner au vieux rebouteur que son ignorante fille en savait déjà trop. L'ignorance matérielle des deux amants formait comme un fond noir sur lequel les moindres traits de leur accointance toute spirituelle se détachaient avec une grâce exquise, comme les profils rouges et si purs des .figures étrusques. Leurs moindres paroles apportaient des flots d'idies, car elles étaient le fruit de leurs méditations. Incapables d'inventer la hardtesse, pour eux tout commencement leur semblait une fin. Quoique toujours libres, ils étaient emprisonnés dans une naïveté qui eût été désespérante, si Pun d'eux avait pu donner un sens à ses confus désirs. Ils étaient à la fois les poètes et la poésie. La musique, le plus sensuel des arts pour les âmes amoureuses, fut le truchement de leurs idées, et ils prenaient plaisir à répéter une même phrase en épanchant la passion dans ces belles nappes de sons où leurs âmes vibraient sans obstacle.

Beaucoup d'amours procèdent par opposition : c'est des querelles et des raccommodements, le vulgaire combat de l'esprit et de la matière. Mais le premier coup d'aile du véritable amour le met déjà bien loin de ces luttes, il ne distingue plus deux natures là où tout est même essence ; semblable au génie dans sa plus haute expression, il sait se tenir dans la lumière la plus vive, il la soutient, il y grandit, et n'a pas besoin d'ombre pour obtenir son relief. Gabrielle, parce qu'elle était femme, Etienne, parce qu'il avait beaucoup souffert et beaucoup médité, parcoururent promptement l'espace dont s'emparent les passions vulgaires, et allèrent bientôt au delà. Comme toutes les natures faibles, ils furent plus rapidement pénétrés par la foi, par cette pourpre céleste qui double la force en doublant l'âme. Pour eux, le soleil fut toujours à son midi. Bientôt, ils eurent cette divine croyance en eux-mêmes qui ne souffre ni jalousie, ni tortures; ils eurent l'abnégation toujours prête, l'admiration constante. Dans ces conditions, l'amour était sans douleur. Égaux par leur faiblesse, forts par leur union, si le noble avait quelque supériorité de science ou quelque grandeur de convention, la fille du médecin les effaçait par sa beauté, par la hauteur

du sentiment, par la finesse qu'elle imprimait aux jouissances. Ainsi, tout à coup, ces deux blanches colomb3S volent d'une aile semblable sous un ciel pur : Etienne aime, il est aimé, le présent est serein, Tavenir est sans nuages, il est souverain, le château est à lui, la mer est à tous deux; nulle inquiétude ne trouble Tharmonieux concert de leur .double cantique ; la virginité des sens et de l'esprit leur agrandit le monde, leurs pensées se déduisent sans efforts ; le désir, dont les satisfactions flétrissent tant de choses, le désir, cette faute de l'amour terrestre, ne les atteint pas encore. Gomme deux Zéphyrs assis sur la même branche de saule, ils en sont au bonheur de contempler leur image dans le miroir fl'une eau limpide; l'immensité leur suffit, ils admirent TOcéan, sans songer à y glisser sur la barque aux blanches voiles, aux cordages fleuris que conduit l'espérance.

11 est dans l'amour un moment où il se suffit à lui-même, où il est heureux d'être. Pendant ce printemps où tout est en bourgeon, l'amant se cache parfois de la femme aimée pour en mieux jouir, pour la mieux voir ; mais Etienne et Gabrielle se plongèrent ensemble dans les délices de cette heure enfantine : tantôt c'était deux sœurs par la grâce des confidences, tantôt deux frères par la hardiesse des recherches. Ordinairement, l'amour veut un esclave et un dieu, mais ils réalisèrent le délicieux rêve de Platon, il n'y avait qu'un seul être divinisé. Ils se protégeaient tour à tour. Les caresses vinrent, lentement, une à une, mais chastes comme les jeux si mutins, si gais, si coquets des jeunes animaux qui essayent la vie. Le sentiment qui les portait à transporter leurs âmes dans un chant passionné les conduisit à l'amour par les mille transformations d'un même bonheur. Leurs joies ne leur causaient ni délire ni insomnies. Ce fut l'enfance du plaisir grandissant sans connaître les belles fleurs rouges qui couronneront sa tige. Ils se livraient l'un à l'autre sans supposer de danger, ils s'abandonnaient dans un mot comme dans un regard, dans un baiser comme dans la longue pression de leurs mains entrelacées. Ils se vantaient leurs beautés l'un à l'autre ingénument, et dépensaient dans ces secrètes idylles des trésors de langage en devinant les plus douces exagérations, les plus violents diminutifs trouvés par la muse antique des Tibulle et redits par la poésie italienne. C'était sur leurs lèvres et dans

leurs cœurs le constant retour des franges liquides de la mer sur le sable fin de la grève, toutes pareilles, toutes dissemblables. Joyeuse, éternelle fidélité!

S'il fallait compter les jours, ce temps prit cinq mois ; s'il fallait compter les innombrables sensations, les pensées, les rêves, les regards, les fleurs écloses, les espérances réalisées, les joies sans fin, une chevelure dénouée et vélilleusement éparpillée, puis remise , et ornée de fleurs, les discours interrompus, renoués, abandonnés, les rires folâtres, les pieds trempés dans la mer, les chasses enfantines faites à des coquillages cachés dans les rochers, les baisers, les surprises, les étreintes, mettez toute une vie, la mort se chargera de justifier le mot. Il est des existences toujours sombres, accomplies sous des cieux gris; mais supposez un beau jour où le soleil enflamme un air bleu, tel fut le mai de leur tendresse, pendant lequel Etienne avait suspendu toutes ses douleurs passées au cœur de Gabrielle, et la jeune fille avait rattaché ses joies à venir à celui de son seigneur. Etienne n'avait eu qu'une douleur dans sa vie, la mort de ^a mère; il ne devait y avoir qu'un seul amour, Gabrielle.

La grossière rivalité d'un ambitieux précipita le cours de cette vie de miel. Le duc d'Hérouville, vieux guerrier rompu aux ruses, politique rude mais habile, entendit en lui-même s'élever la voix de la défiance après avoir donné la parole que lui demandait son médecin. Le baron d'Artagnon, lieutenant de sa compagnie d'ordonnance, avait en politique toute sa confiance. Le baron était un homme comme les aimait le duc d'Hérouville , une espèce de boucher, taillé en force, grand, à visage mâle, acerbe et froid, le brave au service du trône, rude en ses manières, d'une volonté de bronze à l'exécution, et souple sous la main; noble d'ailleurs, ambitieux avec la probité du soldat et la ruse du politique. 11 avait la main que supposait sa figure, la main large et velue du condottiere. Ses manières étaient brusques, sa parole était brève et concise. Or, le gouverneur avait chargé son lieutenant de surveiller la conduite que tiendrait le médecin auprès du nouvel héritier présomptif. Malgré le secret qui environnait Gabrielle, il était diflicile de tromper le lieutenant d'une compagnie d'ordonnance : il entendit le chant de deux voix, il vit de la lumière le soir dans la

maison au bord de la mer; il devina que tous les soins d'Etienne, que les fleurs demandées et ses ordres multipliés concernaient une femme ; puis il surprit la nourrice de Gabrielle par les chemins, allant chercher quelques ajustements à Forcalier, emportant du linge, en rapportant un métier ou des meubles de jeune fille. Le soudard voulut voir et vit la fille du rebouteur, il en fut épris. Bcauvouloir était riche. Le duc allait être furieux de Paudace du bonhomme. Le baron d'Artagnon basa sur ces événements l'édifice de sa fortune. Le duc, apprenant que son fils était amoureux, voudrait lui donner une femme de grande maison, héritière de quelques domaines; et, pour détacher Etienne de son amour, il suffirait de rendre Gabrielle infidèle en la mariant à un noble dont les terres seraient engagées à quelque lombard. Le baron n'avait pas de terres. Ces données eussent été excellentes avec les caractères qui se produisent ordinairement dans le monde, mais elles devaient échouer avec Etienne et Gabrielle. Le hasard avait cependant déjà bien servi le baron d'Artagnon.

Pendant son séjour à Paris, le duc avait vengé la mort de Maximilien en tuant l'adversaire de son fils, et il avait avisé pour Etienne une alliance inespérée avec l'héritière des domaines d'une branche de la maison de Grandlieu, une grande et belle personne dédaigneuse, mais qui fut flattée par l'espérance de porter un jour le titre de duchesse d'Hérouville. Le duc espéra faire épouser à son fils mademoiselle de Grandlieu. En apprenant qu'Etienne aimait la fille d'un misérable médecin, il voulut ce qu'il espérait. Pour lui, cet échange ne faisait pas question. Vous savez si cet homme de politique brutale comprenait brutalement l'amour! il avait laissé mourir près de lui la mère d'Etienne, sans avoir compris un seul de ses soupirs. Jamais peut-être en sa vie n'avait-il éprouvé de colère plus violente que celle dont il fut saisi quand la dernière dépêche du baron lui apprit avec quelle rapidité marchaient les desseins de Beauvouloir, auquel le capitaine prêta la plus audacieuse ambition. Le duc commanda ses équipages et vint de Paris à Rouen en conduisant à son château la comtesse de Grandlieu, sa sœur la marquise de Noirmoutier, et mademoiselle de Grandlieu, sous le prétexte de leur montrer la province de Normandie. Quelques jours avant son arrivée, sans que l'on sût comment ce bruit

UENFANT MAUDIT. 87

se répandait dans le pays, il n'était question, d'Hérouville à Rouen, que de la passion du jeune duc de Nivron pour Gabrielle Beauvouloir, la fille du célèbre rebouteur. Les gens de Rouen en parlèrent au vieux duc précisément au milieu du festin qui lui fut offert, car les convives étaient enchantés de piquer le despote de la Normandie. Cette circonstance excita la colère du gouverneur au dernier point. 11 fit écrire au baron de tenir fort secrète sa venue à Hérouville, en lui donnant des ordres pour parer à ce qu'il regardait comme un malheur.

Dans ces circonstances, Etienne et Gabrielle avaient déroulé tout le fil de leur peloton dans l'immense labyrinthe de l'amour, et tous deux, peu inquiets d'en sortir, voulaient y vivre. Un jour, ils étaient restés auprès delà fenêtre où s'accomplirent tant de choses. Les heures, d'abord remplies par de douces causeries, avaient abouti à quelques silences méditatifs. Ils commençaient à sentir en eux-mêmes les vouloirs indécis d'une possession complète : ils en étaient à se confier l'un à l'autre leurs idées confuses, reflets d'une belle image dans deux âmes pures. Durant ces heures encore sereines, parfois les yeux d'Etienne s'emplissaient de larmes pendant qu'il tenait la main de Gabrielle collée à ses lèvres. Comme sa mère, mais en cet instant plus heureux en son amour qu'elle ne l'avait été, l'enfant maudit contemplait la mer, alors couleur d'or sur la grève, noire à l'horizon, et coupée çà et là de ces lames d'argent qui annoncent une tempête. Gabrielle, se conformant à l'attitude de son ami, regardait ce spectacle et se taisait. Un seul regard, un de ceux par lesquels les âmes s'appuient l'une sur l'autre, leur suffisait pour se communiquer leurs pensées. Le dernier abandon n'était pas pour Gabrielle un sacrifice, ni pour Etienne une exigence. Chacun d'eux aimait de cet amour si .divinement semblable à lui-même dans tous les instants de son éternité, qu'il ignore le dévouement, qu'il ne craint ni les déceptions ni les retards. Seulement, Etienne et Gabrielle étaient dans une ignorance absolue des contentements dont le désir aiguillonnait leur âme. Quz^nd les faibles teintes du crépuscule eurent fait un voile à la mer, que le silence ne fut plus interrompu que par la respiration du flux et du reflux dans la grève, Etienne se leva, Gabrielle imita ce mouvement par une crainte vague, car il avait

quitté sa main. Etienne prit Gabrielle dans un de ses bras en la serrant contre lui par un mouvement de tendre cohésion; aussi, comprenant son désir, lui fit-elle sentir le poids de son corps assez pour lui donner la certitude qu'elle était à lui, pas assez pour le fatiguer. L'amant posa sa tête trop lourde sur Tépaule de son amie, sa bouche s*appuya sur le sein tumultueux, ses cheveux abondèrent sur le dos blanc et caressèrent le cou de Gabrielle. La jeune fille, ingénument amoureuse, pencha la tête afin de donner plus de place à Etienne en passant son bras autour de son cou pour se faire un point d'appui. Ils demeurèrent ainsi, sans se dire une parole, jusqu'à ce que la nuit fût venue. Les grillons chantèrent alors dans leurs trous, et les deux amants écoutèrent cette musique comme pour occuper tous leurs sens dans un seul.- Certes, ils ne pouvaient alors être comparés qu'à un ange qui, les pieds posés sur le monde, attend l'heure de revoler vers le ciel. Ils avaient accompli ce beau rêve du génie mystique de Platon et de tous ceux qui cherchent un sens à l'humanité; ils ne faisaient qu'une seule âme, ils étaient bien cette perle mystérieuse destinée à orner le front de quelque astre inconnu, notre espoir à tous!

— Tu me reconduiras? dit Gabrielle en sortant la première de ce calme délicieux.

— Pourquoi nous quitter? répondit Etienne.

— Nous devrions être toujours ensemble, dit-elle.

— Reste.

— Oui.

Le pasjourd du vieux Beauvouloir se fit entendre dans la salle voisine. Le médecin trouva les deux enfants séparés, et il les avait vus entrelacés à la fenêtre. L'amour le plus pur aime encore le mystère.

— Ce n'est pas bien, mon enfant, dit-il à Gabrielle. Demeurer si tard, ici, sans lumière.

— Pourquoi? dit-elle; vous savez bien que nous nous aimons, et qu'il est le maître au château.

— Mes enfants, reprit Beauvouloir, si vous vous aimez, votre bonheur exige que vous vous épousiez pour passer votre vie ensemble ; mais votre mariage est soumis à la volonté de monseigneur le duc...

— Mon père m'a promis de satisfaire tous mes vœux, s'écria vivement Etienne en interrompant Beauvouloir.

— Écrivez-lui donc, monseigneur, répondit le médecin, exprimez-lui votre désir, et donnez-moi votre lettre pour que je la joigne à celle que je viens d'écrire. Bertrand partira sur-le-champ pour remettre ces dépêches à monseigneur lui-même. Je \iens d'apprendre qu'il est à Rouen ; il amène l'héritière de la maison de Grandlieu, et je ne pense pas que ce soit pour lui... Si j'écoutais mes pressentiments, j'emmènerais Gabrielle cette nuit même.

— Nous séparer! s'écria Etienne, qui défaillit de douleur en s* appuyant sur son amie.

— Mon père !

— Gabrielle , dit le médecin en lui tendant un flacon qu'il alla prendre sur une table et qu'elle fit respirer à Etienne, Gabrielle, ma conscience m'a dit que la nature vous avait destinés l'un à l'autre... Mais je voulais préparer monseigneur le duc à un mariage qui froisse toutes ses idées , et le démon Ta prévenu contre nous... Il est M. le duc de Nivron, dit le père à Gabrielle, et toi tu es la fille d'un pauvre médecin.

— Mon père a juré de ne me contrarier en rien, dit Etienne avec calme.

— 11 m'a bien juré aussi, à moi, de consentir à ce que je ferais en vous cherchant une femme , répondit le médecin ; mais s'il ne tient pas ses promesses ?

Etienne s'assit comme foudroyé.

— La mer était sombre ce soir, dit-il après un moment de silence.

— Si vous saviez monter à cheval, monseigneur, dit le médecin, je vous dirais de vous enfuir avec Gabrielle, ce soir même : je vous connais l'un et l'autre, et sais que toute autre union vous s^ra funeste. Le duc me ferait certes jeter dans un cachot et m'y laisserait pour le reste de mes jours en apprenant cette fuite ; mais je mourrais joyeusement, si ma mort assurait votre bonheur. Hélas! monter à cheval, ce serait risquer votre vie et celle de Gabrielle. 11 faut affronter ici la colère du gouverneur.

— Ici! répéta le pauvre Etienne.

— Nous avons été trahis par quelqu'un du château qui a courroucé votre père, reprit Beauvouloir.

— Allons nous jeter ensemble à la mer, dit Etienne à Gabrielle en se penchant à l'oreille de la jeune fille, qui s'était mise à genoux auprès de son amant.

Elle inclina la tête en souriant. Beauvouloir devina tout.

— Monseigneur, reprit-il, votre savoir, autant que votre esprit, vous a fait éloquent, F amour doit vous rendre irrésistible : déclarez votre amour à monseigneur le duc, vous confirmerez ma lettre, qui est assez concluante. Tout n'est pas perdu, je le crois. J'aime autant ma fille que vous l'aimez, et je veux la défendre.

Etienne hocha la tête.

— La mer était bien sombre ce soiri dit-il.

— Elle était comme une lame d'or à nos pieds, répondit Gabrielle d'une voix mélodieuse.

Etienne fit venir de la lumière, et se mit à sa table pour écrire à son père. D'un côté de sa chaise était Gabrielle agenouillée, silencieuse, regardant l'écriture sans la lire, elle lisait tout sur le front d'Etienne. De l'autre côté se tenait le vieux Beauvouloir, dont la figure joviale était profondément triste, triste comme cette chambre où mourut la mère d'Etienne. Une voix secrète criait au médecin : « Il aura la destinée de sa mèrel »

La lettre finie, Etienne la tendit au vieillard, qui s'empressa d'aller la donner à Bertrand. Le cheval du vieil écuyer était tout sellé, l'homme prêt : il partit et rencontra le duc à quatre lieues d'Hérouville.

— Conduis-moi jusqu'à la porte de la tour, dit Gabrielle à son ami quand ils furent seuls.

Tous deux passèrent par la bibliothèque du cardinal, et descendirent par la tour où se trouvait la porte dont la clef avait été donnée à Gabrielle par Etienne. Abasourdi par l'appréhension du malheur, le pauvre enfant laissa dans 1^ tour le flambeau qui lui servait à éclairer sa bien-aimée, et la reconduisit vers sa maison. A quelques pas du petit jardin qui faisait une cour de fleurs à cette humble habitation, les deux amants s'arrêtèrent. Enhardis par la crainte vague qui les agitait, ils se donnèrent, dans l'ombre et le silence, ce premier baiser où les sens et Tâme se réunissent pour causer un plaisir révélateur. Etienne comprit l'amour dans sa double expression, et Gabrielle se sauva, de

L'ENFANT MAUDIT. 9i

peur d'être entraînée par la volupté, mais à quoi ?... Elle n'en savait rien.

Au moment où le duc de Nivron montait les degrés de l'escalier, après avoir fermé la porte de la tour, un cri de terreur poussé par (îabrielle retentit à son oreille avec la vivacité d'un éclair qui brûle les yeux. Etienne traversa les appartements du château, descendit par le grand escalier, gagna la grève et courut vers la maison de Gabrielle, où il vit de la lumière. En arrivant dans le petit jardin, et à la lueur du flambeau qui éclairait Te rouet de sa nourrice, Gabrielle avait aperçu sur la chaise un homme à la place de cette bonne femme. Au bruit des pas, cet homme s'était avancé vers elle et l'avait effrayée. L'aspect du baron d'Artagnon justifiait bien la peur qu'il inspirait à Gabrielle.

— Vous êtes la fille à Beauvouloir, le médecin de monseigneur, lui dit le lieutenant de la compagnie d'ordonnance quand Gabrielle fut remise de sa frayeur.

— Oui, monseigneur.

— J'ai des choses de la plus haute importance à vous confier. Je suis le baron d'Artagnon, le lieutenant de la compagnie d'ordonnance que monseigneur le duc d'Hérouville commande.

Dans les ^circonstances où se trouvaient les deux amants, Gabrielle fut frappée de ces paroles et du ton de franchise avec lequel le soldat les prononça.

— Votre nourrice est là, elle peut nous entendre, venez, dit le baron.

11 sortit» Gabrielle le suivit. Tout deux allèrent sur la grève qui était derrière la maison.

— Ne craignez rien, dit le baron.

Ce mot aurait épouvanté une personne qui n'eût pas été ignorante ; mais une jeune fille simple et qui aime ne se croit jamais en péril.

— Chère enfant, lui dit le baron en s'efforçant de donner un ton mielleux à sa voix, vous et votre père, vous êtes au bord d'un abîme où vous allez tomber demain ; je ne saurais voir ceci sans vous avertir. Monseigneur est furieux contre votre père et contre vous, il vous soupçonne d'avoir séduit son fils, et il aime mieux le voir mort que le voir votre mari : voilà pour son fils. Quant à

9î ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

votre père, voici la résolution qu'a prise monseigneur. Il y a neuf ans, votre père fut impliqué dans une affaire criminelle; il s' agissait du détournement d*un enfant noble au moment de Taccouchement de la mère, et auquel il s'est employé. Monseigneur, sachant l'innocence de votre père, le garantit alors des poursuites du parlement; mais il va le faire saisir et le livrer à la justice en demandant qu'on procède contre lui. Votre père sera rompu vif; mais, en faveur des services qu'il a rendus à son maître, peut-être obtiendra-t-il de n'être qife pendu. J'ignore ce que monseigneur a décidé de vous ; mais je sais que vous pouvez sauver monseigneur de Nivron de la colère de son père, sauver Beauvouloir du supplice horrible qui l'attend, et vous sauver vous-même.

— Que faut-il faire? dit Gabrielle.

— Aller vous jeter aux pieds de monseigneur, lui avouer que son fils vous aime malgré vous, et lui dire que vous ne l'aimez pas. En preuve de ceci , vous lui offrirez d'épouser l'homme qu'il lui plaira de vous désigner pour mari. Il est généreux, il vous établira richement.

— Je puis tout faire, excepter de renier mon amour.

— Mais s'il le faut pour sauver votre père, vous et monseigneur de Nivron ?

— Etienne, dit-elle, en mourra, et moi aussi I

— Monseigneur de Nivron sera triste de vous perdre, mais il vivra pour l'honneur de sa maison; vous vous résignerez à n'être que la femme d'un baron, au lieu d'être duchesse, et votre père vivra, répondit l'homme positif.

En ce moment, Etienne arrivait à la maison, il n'y vit pas Gabrielle et jeta un cri perçant.

— Le voici ! s'écria la jeune fille, laissez-moi l'aller rassurer.

— Je viendrai savoir votre réponse demain matin, dit le baron.

— Je consulterai mon père, répondit-elle.

— Vous ne le verrez plus! je viens de recevoir Tordre de Parrêter et de l'envoyer à Rouen, sous escorte et enchaîné, dit-il en quittant Gabrielle, frappée de terreur.

La jeune fille s'élança dans la maison et y trouva Etienne épouvanté du silence par lequel la nourrice avait répondu à sa première question:

— Où est-çUe ?

— Me voilà! s'écria la jeune fille, dont la voix était glacée, dont les couleurs avaient disparu, dont la démarche était lourde.

— D'où viens-tu? dit-il; tu as crié!

— Oui, je me suis heurtée contre...

— Non, mon amour, répondit Etienne en l'interrompant, j'ai entendu les pas d'un homme.

— Etienne,, nous avons sans doute offensé Dieu, mettons-nous à genoux et prions. Je te dirai tout après.

Etienne et Gabrielle s'agenouillèrent au prie-Dieu, la nourrice récita son rosaire.

— Mon Dieu, dit la jeune fille dans un élan qui lui fit franchir les espaces terrestres, si nous n'avons pas péché contre vos saints commandements, si nous n'avons offensé ni l'Église ni le roi, nous qui ne formons qu'une seule et même personne en qui l'amour reluit comme la clarté que vous avez mise dans une perle de la mer, faites-nous la grâce de ne nous séparer ni dans ce monde ni dans l'autre I

— Chère mère, ajouta Etienne, toi qui es dans les cieux, obtiens de la Vierge que, si nous ne pouvons être heureux, Gabrielle et moi, nous mourions au moins ensemble, sans souffrir. Appelle-nous, nous irons à toi!

Puis, ayant récité leurs prières du soir, Gabrielle raconla son entretien avec le baron d'Artagnon.

-!- Gabrielle, dit le jeune homme en puisant du courage dans son désespoir d'amour, je saurai résister à mon père.

11 la baisa au front et non plus sur les lèvres ; puis il revint au château, résolu d'affronter l'homme terrible qui pesait tant sur sa vie. Il ne savait pas que la maison de Gabrielle allait être gardée par des soldats aussitôt qu'il l'aurait quittée.

Le lendemain, Etienne fut accablé de douleur quand, en allant voir Gabrielle, il la trouva prisonnière; mais Gabrielle envoya sa nourrice pour lui dire qu'elle mourrait plutôt que de le trahir; que, d'ailleurs, elle avait trouvé le moyen de tromper la vigilance des gardes et qu'elle se réfugierait dans la bibliothèque du cardinal, où personne ne pourrait soupçonner qu'elle sçrait; mais elle ignorait quand elle pourrait accomplir son dessein. Etienne se tint

alors dans sa chambre, où les forces de son cœur ^'usèrent dans une pénible attente.

A trois heures, les équipages du duc et sa suite entrèrent au château, où il devait venir souper avec sa compagnie. En effet, à la chute du jour, madame la comtesse de Grandlieu, à qui sa fille donnait le bras, le duc et la marquise de Noirmoutier montaient le grand escalier dans un profond silence, car le front sévère de leur maître avait épouvanté tous les serviteurs. Quoique le baron d'Ârtagnon eût appris Tévasion de Gabrielle, il avait affirmé qu'elle était gardée ; mais il tremblait d'avoir compromis la réussite de son plan particulier, au cas où le duc verrait soi dessein contrarié par cette fuite. Ces deux terribles figures avaient une expression farouche mal déguisée par Pair agréable que leur imposait la galanterie. Le duc avait commandé à son fils de se trouver au salon. Quand la compagnie y entra, le baron d'Artagnon reconnut à la physionomie abattue d'Etienne que l'évasion de Gabrielle lui était encore inconnue.

— Voici monsieur mon fils, dit le vieux duc en prenant Etienne par la main et le présentant aux dames.

Etienne les salua sans mot dire. La comtesse et mademoiselle de Grandlieu échangèrent un regard qui n'échappa point au vieillard.

— Votre fille sera mal partagée, dit-il à voix basse, n'est-<:e pas là votre pensée?

— Je pense tout le contraire, mon cher duc, répondit la mère en souriant.

La marquise de Noirmoutier, qui accompagnait sa sœur, se prit à rire finement. Ce rire perça le cœur d'Etienne, que la vue de la grande demoiselle avait déjà terrifié.

— Eh bien, monsieur le duc, lui dit son père à voix basse et d'un air enjoué, ne vous ai-je pas trouvé là un beau moule? Que dites-vous de ce brin de fille, mon chérubin?

Le vieux duc ne mettait pas en doute l'obéissance de son fils, Etienne était pour lui l'enfant de sa mère, la même pâte docile au doigt.

— Qu'il ait un enfant et qu'il crève ! pensait le vieillard, peu m'en chaut.

— Mon père, dit Tenfant d'une voix douce, je ne vous comprends pas.

— Venez chez vous, j*ai deux mots à vous dire, fit le duc en passant dans la chambre d'honneur.

Etienne suivit son père. Les trois dames, émues par un mouvement de curiosité que partagea le baron d'Artagnon, se promenèrent dans cette grande salle de manière à se trouver groupées à la porte de la chambre d'honneur que le duc avait laissée entr'ouverte.

— Cher Benjamin, dit le vieillard en adoucissant d'abord sa voix, je t'ai choisi pour femme cette grande et belle demoiselle; elle est l'héritière des domaines d'une branche cadette de la maison de Grandlieu, bonne et vieille noblesse du duché de Bretagne. Ainsi, sois gentil compagnon, et rappelle-toi les plus jolies choses de tes livres pour leur dire des galanteries avant de leur en faire.

— Mon père, le premier devoir d'un gentilhomme n'est-il pas de tenir sa parole?

— Oui.

— Eh bien, quand je vous ai pardonné la mort de ma mère, morte ici par le fait de son mariage avec vous, ne m'avez-vous pas promis de ne jamais contrarier mes désirs? Moi-mê ne, je f obéirai comme au dieu de la famille ! avez-vous dit. Je n'e itreprends rien sur vous, je ne demande que d'avoir mon libre a *bitre dans une affaire où il s'en va de ma vie, et qui me regarde seul : mon maria

— J'entendais, dit le vieillard en sentant tout son sang lui monter au visage, que tu ne t'opposerais pas à la continuation de notre noble race.

— Vous ne m'avez point fait de condition, dit Etienne. Je ne sais ce que l'amour a de commun avec une race-, mais ce que je sais bien, c'est que j'aime la fille de votre vieil ami Beauvouloir, et petite-fille de votre amie la Belle Romaine.

— Mais elle est morte ! répondit le vieux colosse d'un air à la fois sombre et railleur qui annonçait l'intention où il était de la faire disparaître.

11 y eut un moment de profond silence.

Le vieillard aperçut les trois dames et le baron d'Artagnon. En

cet instant suprême, Etienne, chez qui le sens de Touîe était si délicat, entendit dans la bibliothèque la pauvre Gabrielle, qui, voulant faire savoir à son ami qu'elle s'y était renfermée, chantait ces paroles:

Une hermine Est moins fine.

Le lys a moins de fraîcheur...

L'enfant maudit, que l'horrible phrase de son père avait plongé dans les abîmes de la mort, revint à la surface de la vie sur les ailes de cette poésie. Quoique déjà ce mouvement de terreur, effacé si rapidement, lui eût brisé le cœur, il rassembla ses forces, releva la tête, regarda son père en face pour la première fois de sa vie, échangea mépris pour mépris, et dit avec l'accent de la haine :

— Un gentilhomme ne doit pas mentir!

D'xm bond, il sauta vers la porte opposée à celle du salon et cria :

— Gabrielle I

Tout à coup, la suave créature apparut dans l'ombre comme un lys dans les feuillages, et trembla devant ce groupe de femmes moqueuses, instruites des amours d'Etienne. Semblable à ces nua- ^es qui portent la foudre, le vieux duc, arrivé à un degré de rage qui ne se décrit point, se détachait sur le fond brillant que produisaient les riches habillements de ces trois dames de cour. Entre ta prolongation de sa race et une m'ésalliance, tout autre homme aurait hésité ; mais il se rencontra dans ce vieil homme indompté la férocité qui jusqu'alors avait décidé toutes les difficultés humaines; il tirait à tout propos l'épée, comme le seul remède qu'il connût aux nœuds gordiens de la vie. Dans cette circonstance, où le bouleversement de ses idées était au comble, le naturel devait triompher. Deux fois pris en flagrant délit de mensonge par un être abhorré, par son enfant maudit mille fois, et plus que jamais maudit au moment où sa faiblesse méprisée, et pour lui la plus méprisable, triomphait d'une omnipotence infaillible jusqu'alors, il n'y eut plus en lui ni père ni homme : le tigre sortit de l'antre où il se cachait. Le vieillard, que la vengeance rendit jeune, jeta sur le plus ravissant couple d'anges qui eût consenti à mettre les pieds sur la terre un regard pesant de haine et qui assassinait déjà.

— Eh bien, crevez tousl — Toi, sale avorton, la preuve de ma

honte. — Toi, dit-il à Gabrielle, misîrable gourgandine à langue de vipère qui as empoisonné ma maison I

Ces paroles portèrent dans le cœur des deux enfants la terreur dont elles étaient chargées. Au moment où Etienne ^^it la large main de son père armée d'un fer et levée sur Gabrielle, il mourut, et Gabrielle. tomba morte en voulant le retenir.

Le \ieillard ferma la porte avec rage, et dit à mademoiselle de Grandlieu :

— Je vous épo iscrai, moi!

— Et vous êtes assez vert-galant pour avoir une b3lle lignée, dit la comtesse à Toreille de ce vieillard, qui avait servi sous sept rois de France.

Paris, 1831-1S3G.

Page 1