A MADAME LA COMTESSE MERLIN
Malgré la discipline que le maréchal Suchet avait introduite dans son corps d'armée, il ne put empêcher un premier moment de trouble et de désordre à la prise de Tarragone. Selon quelques militaires de bonne foi, cette ivresse de la victoire ressembla singulièrement à un pillage, que le maréchal sut d'ailleurs promptement réprimer. L'ordre rétabli, chaque régiment parqué dans son quartier, le commandant de place nommé, vinrent les administrateurs militaires. La ville prit alors une physionomie métisse. Si l'on y organisa tout à la française, on laissa les Espagnols libres de persister, in petto, dans leurs goûts nationaux. Ce premier moment de pillage, qui dura pendant une période de temps assez difficile à déterminer, eut, comme tous les événements sublunaires, une cause facile à révéler. Il se trouvait à l'armée du maréchal un régiment presque entièrement composé d'Italiens, et commandé par un certain colonel Eugène, homme d'une bravoure extraordinaire, un second Murât, qui, pour s'être mis trop tard en guerre, n'eut ni grand-duché de Berg, ni royaume de Naples, ni balles au Pizzo. S'il, n'obtint pas de couronne, il fut très-bien placé pour obtenir des balles, et il ne serait pas étonnant qu'il en eût rencontré quelques-unes. Ce régiment avait eu pour éléments les débris de la légion italienne. Cette légion'était pour l'Italie ce que sont pour la France les bataillons coloniaux. Son dépôt, établi à l'île d'Elbe, avait servi à déporter honorablement et les fils de famille qui donnaient des craintes pour leur avenir et ces grands hommes
manques que la société marque d'avance au fer chaud, en les appelant des mauvais sujets. Tous gens incompris pour la plupart, dont l'existence peut devenir ou belle au gré d'un sourire de femme qui les relève de leur brillante ornière, ou épouvantable à la fm d'une orgie, sous l'influence de quelque méchante réflexion échappée à leurs compagnons d'ivresse. Napoléon avait donc incorporé ces hommes d'énergie dans le 6* de ligne, en espérant les miitamorphoser presque tous en généraux, sauf les déchets occasionnés par le boulet; mais les calculs de l'empereur ne furent parfaitement justes que relativement aux ravages de la mort. Ce régiment, souvent décimé, toujours le même, acquit une grande réputation de valeur sur la scène militaire, et la plus détestable de toutes dans la vie privée. Au siège de Tarragone, les Italiens perdirent leur célèbre capitaine Bianchi, le même qui, pendant la
campagne, avait parié de manger le |cœur d'une sentinelle espagnole, et le mangea. Ce divertissement de bivacest raconté ailleurs (Scènes de la Vie parisienne), et il s'y trouve sur le 6* de ligne certains détails qui confirment tout ce qu'on en dit ici. Quoique Bianchi fût le prince des démons incarnés auxquels ce régiment devait sa double réputation, il avait cependant cette espèce d'honneur chevaleresque qui, à l'armée, fait excuser les plus grands excès. Pour tout dire en un mot, il eût été, dans l'autre siècle, un admirable flibustier. Quelques jours auparavant, il s'était distingué par une action d'éclat que le maréchal avait voulu reconnaître. Bianchi refusa grade, pension, décoration nouvelle, et réclama pour toute récompense la faveur de monter le premier à l'assaut de Tarragone. Le maréchal accorda la requête et oublia sa promesse ; mais Bianchi le fit souvenir de Bianchi. L'enragé capitaine planta, le premier, le drapeau français sur la muraille, et y fut tué par un moine.
Cette digression historique était nécessaire pour expliquer comment le 6* de ligne entra le premier dans Tarragone, et pourquoi le désordre, assez naturel dans une ville emportée de vive force, dégénéra si proraptement en un léger pillage.
Ce régiment comptait deux officiers peu remarquables parmi ces hommes de fer, mais qui joueront néanmoins dans cette histoire, par juxtaposition, un rôle assez important.
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Le premier, capitaine d'habillement, officier moitié militaire, moitié civil, passait, en style soldatesque, pour faire ses affaires, 11 se prétendait brave, se vantait, dans le monde, d'appartenir au 6* de ligne, savait relever sa moustache en homme prêt à tout briser; mais ses camarades ne l'estimaient point. Sa fortune le rendait prudent. Aussi Tavait-on, pour deux raisons, surnommé le capitaine des corbeaux. D'abord, il sentait la poudre d'une lieue et fuyait les coups de fusil à tire-d'aile; puis ce sobriquet renfermait encore un innocent calembour militaire, que du reste il méritait, et dont un autre aurait fait gloire. Le capitaine Montefiore , de rillustre famille de Monteûore de Milan, mais à qui les lois du royaume d'Italie interdisaient de porter son titre, était un des plus jolis garçons de l'armée. Cette beauté pouvait être une des causes occultes de sa prudence aux jours de bataille. Une blessure qui lui eût déformé le nez, coupé le front ou couturé les joues, aurait détruit l'une des plus belles figures italiennes dont jamais femme ait rêveusement dessiné les proportions délicates. Son visage, assez semblable au type qui a fourni le jeune Turc mourant à Girodet, dans son tableau de la Révolte du Caire, était un de ces visages mélancoliques dont les femmes sont presque toujours les dupes. Le marquis de Monteûore possédait des biens substitués, il avait engagé tous les revenus pour un certain nombre d'années afin de payer des escapades italiennes qui ne se concevraient point à Paris. 11 s'était ruiné à soutenir un théâtre de Milan, pour imposer au public une mauvaise cantatrice qui, disait-il, l'aimait à la folie. Le capitaine Montefiore avait donc un très- bel avenir et ne se souciait pas de le jouer contre un méchant morceau de ruban rouge. Si ce n'était pas un brave, c'était au moins un philosophe, et il avait des précédents, s'il est permis de parler ici notre langage parlementaire. Philippe II ne jura-t-il pas, à la bataille de Saint-Quentin, de ne plus se retrouver au feu, excepté celui des bûchers de l'Inquisition; et le duc d'Albe ne l'approuva-t-il pas de penser que le plus mauvais commerce du monde était le troc involontaire d'une couronne contre une balle de plomb? Donc, Montefiore était philippiste en sa qualité de marquis , philippiste en sa qualité de joli garçon, et, au ûemeurant, aussi profond politique que pouvait l'être Philippe II. Il se consolait de son surnom et de
la mésestime du régiment en pensant que ses camarades étaient des chenapans, dont Topinion pourrait bien un jour ne pas obtenir grande créance, si par hasard ils survivaient à cette guerre d'extermination. Puis sa figure était un brevet de valeur; il se voyait forcément nommé colonel, soit par quelque phénomène de faveur féminine, soit par une habile métamorphose du capitaine d'habillement en officier d'ordonnance, et de l'officier d'ordonnance en aide de camp de quelque complaisant maréchal. Pour lui, la gloire était une simple question d'habillement. Alors, un jour, je ne sais quel journal dirait en parlant de lui, le brave colonel Montefiore, etc. Alors, il aurait cent mille scudi de rente, épouserait une fille de haut lieu, et personne n'oserait ni contester sa bravoure ni vérifier ses blessures. Enfin, le capitaine Montefiore avait un ami dans la personne du quartier-maître. Provençal né aux environs de Nice, et nommé Diard.
Un ami, soit au bagne, soit dans une mansarde d'artiste, console de bien des malheurs. Or, Montefiore et Diard étaient deux philosophes qui se consolaient de la vie par l'entente du vice, comme deux artistes endorment les douleurs de leur vie par les espérances de la gloire. Tous deux voyaient la guerre dans ses résultats, non dans son action, et ils donnaient tout simplement aux morts le nom de niais. Le hasard en avait fait des soldats, tandis qu'ils auraient dû se trouver assis autour des tapis verts d'un congrès. La nature avait jeté Montefiore dans le moule des Rizzio , et Diard dans le creuset des diplomates. Tous deux étaient doués de cette organisation fébrile, mobile, à demi féminine, également forte pour le bien et pour le mal , mais dont il peut émaner, suivant le caprice de ces singuliers tempéraments, un crime aussi bien qu'une action généreuse, un acte de grandeur d'âme ou une lâcheté. Leur sort dépend à tout moment de la pression plus ou moins vive produite sur leur appareil nerveux par des passions violentes et fugitives. Diard était un assez bon comptable, mais aucun soldat ne lui aurait confié ni sa bourse ni son testament, peut-être par suite de l'antipathie qu'ont les militaires contre les bureaucrates. Le quartier-maître ne manquait ni de bravoure ni d'und' sorte de générosité juvénile, sentiments dont se dépouillentcertains homnfies en vieillissant, en raisonnant ou en calculant.
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Journalier comme peut I*être la beauté d'une femme blonde, Diard était du reste vantard, grand parleur, et parlait de tout. U se disait artiste, et ramassait, à l'imitation de deux célèbres généraux, les ouvrages d'art, uniquement, assurait-il, afin de n'en pas priver la postérité. Ses camarades eussent été fort embarrassés d'asseoir un jugement vrai sur lui. Beaucoup d'entre eux, habitués à recourir à sa bourse, suivant l'occurrence, le croyaient riche; mais il était joueur, et les joueurs n'ont rien en propre. 11 était joueur autant que Montefiore, et tous les officiers jouaient avec eux : parce que, à la honte des hommes, il n'est pas rare de voir autour d'un tapis vert des gens qui, la partie finie, ne se saluent pas et ne s'estiment point. Montefiore avait été l'adversaire de Blanchi dans le pari du cœur espagnol.
Montefiore et Diard se trouvèrent aux derniers rangs lors de l'assaut, mais les plus avancés au cœur de la ville dès qu'elle fut prise. Il arrive de ces hasards dans les mêlées. Seulement, les deux amis étaient coutumiers du fait. Se soutenant l'un l'autre, ils s'engagèrent bravement à travers un labyrinthe de petites rues étroites et sombres , allant tous deux à leurs affaires, l'un cherchant des madones peintes, l'autre des madones vivantes. En je ne sais quel endroit de Tarragone, Diard reconnut à l'architecture du porche un couvent dont la porte était enfoncée, et sauta dans le cloître pour y arrêter la fureur des soldats. 11 y arriva fort à propos, car il empêcha deux Parisiens de fusiller une Vierge de l'Albane, qu'il leur acheta, malgré les moustaches dont l'avaient décorée les deux voltigeurs par fanatisme militaire. Montefiore, resté seul, aperçut en face du couvent la maison d'un marchand de draperies d'où partit un coup de feu tiré sur lui, au moment où, la regardant de haut en bas, il y fut arrêté par une foudroyante œillade qu'il échangea vivement avec une jeune fille curieuse, dont la tête s'était glissée dans le coin d'une jalousie, Tarragone prise d'assaut, Tarragone en colère, faisant feu par toutes les croisées; Tarragone violée, les cheveux épars, à demi nue, ses rues flamboyantes, inondées de soldats français tués ou tuant, valait bien un regard, le regard d'une Espagnole intrépide. N'était-ce pas le combat de taureaux agrandi? Montefiore oublia le pillage, et n'entendit plus, pendant un moment, ni les cris, ni la mousquetade, ni les grondements de
l'artillerie. Le profil de cette Espagnole était ce qu'il avait vu de plus divinement délicieux, lui, libertin d'Italie, lui lassé d'Italiennes, lassé de femmes, et rêvant une femme impossible, parce qu'il était las des femmes. Il put encore tressaillir, lui, le débauché, qui avait gaspillé sa fortune pour réaliser les mille folies, les mille passions d'un homme jeune, blasé; le plus abominable monstre que puisse engendrer notre société. Il lui passa par la tête une bonne idée que lui inspira sans doute le coup de fusil du boutiquier patriote : ce fut de mettre le feu à la maison. Mais il se trouvait seul, sans moyens d'action ; le centre de la bataille était sur la grande place , où quelques entêtés se défendaient encore. D'ailleurs, il lui survint une meilleure idée. Diard sortit du couvent; Montefiore ne lui dit rien de sa découverte, et alla faire plusieurs courses avec lui dans la ville. Mais, le lendemain, le capitaine italien fut militairement logé chez le marchand de draperies. ^'étaitrcc pas la demeure naturelle d'un capitaine d'habillement? La maison de ce bon Espagnol était composée, au rez-de-chaussée, d'une vaste boutique sombre, extérieurement armée de gros barreaux en fer, comme le sont à Paris les vieux magasins de la rue des Lombards. Cette boutique communiquait avec un parloir éclairé par une cour intérieure, grande chambre où respirait tout l'esprit du moyen âge : vieux tableaux enfumés, vieilles tapisseries, antique brazero, le chapeau à plumes suspendu à un clou, le fusil des guérillas et le manteau de Bartholo. La cuisine attenait à ce lieu de réunion, à cette pièce unique où l'on mangeait, où l'on se réchauffait à la sourde lueur du brasier, en fumant des cigares, en discourant pour animer les cœurs à la haine contre les Français. Des brocs d'argent , la vaisselle précieuse ornaient une crédence à la mode ancienne. Mais le jour, parcimonieusement distribué, ne laissait briller que faiblement les objets éclatants; et, comme dans un tableau de l'école hollandaise, là tout devenait brun, même les figures. Entre la boutique et ce salon, si beau de couleur et de vie patriarcale, se trouvait un escalier assez obscur qui conduisait à un magasin, où des jours habilement pratiqués permettaient d'examiner tes étoffes. Puis au-dessus était l'appartement du marchand et de sa femme. Enfin, le logement de l'apprenti et d'une servante avait été ménagé dans une mansarde établie sous un toit
en saillie sur la rue, et soutenue par des arcs-boutants qui prêtaient à ce logis une physionomie bizarre; mais leurs chambres furent prises par le marchand et par sa femme, qui abandonnèrent à TofRcier leur propre appartement, sans doute afin d'éviter toute querelle.
Montefiore se donna pour un ancien sujet de l'Espagne, persécuté par Napoléon et qui le servait contre son gré; ces demi-mensonges eurent le succès qu'il en attendait. Il fut invité à partager le repas de la famille, comme le voulaient son nom, sa naissance et son titre. Montefiore avait ses raisons en cherchant à capter la bienveillance du marchand : il sentait sa madone , comme l'ogre sentait la chair fraîche du petit Poucet et de ses frères. Malgré la confiance qu'il sut inspirer au drapier, celui-ci garda le plus profond secret sur cette madone; et non-seulement le capitaine n'aperçut aucune trace de jeune fille durant la première journée qu'il passa sous le toit de l'honnête Espagnol, mais encore il ne put entendre aucun bruit ni saisir aucun indice qui lui en révélassent la présence dans cet antique logis. Cependant, tout résonnait si bien entre les planchers de cette construction, presque entièrement bâtie en bois, que, pendant le silence des premières heures de la nuit, Montefiore espéra deviner en quel lieu se trouvait cachée la jeune inconnue. Imaginant qu'elle était la fille unique de ces vieilles gens, il la crut consignée par eux dans les mansardes, où ils avaient établi leur domicile pour tout le temps de l'occupation. Mais aucune révélation ne trahit la cachette de ce précieux trésor. L'oflQcier resta bien le visage collé aux petits carreaux en losange et retenus par des branches de plomb qui donnaient sur la cour intérieure, noire enceinte de murailles; mais il n'y aperçut aucune lueur, si ce n'est celle que projetaient les fenêtres de 'la chambre où étaient les deux vieux époux, toussant, allant, venant, parlant. De la jeune fille, pas même l'ombre. Montefiore était trop fin pour risquer l'avenir de sa passion en se hasardant à sonder nuitamment la maison, ou à frapper doucement aux portes. Découvert par ce chaud patriote, soupçonneux comme doit l'être un Espagnol père et marchand de draperies, c'eût été se perdre infailliblement. Le capitaine résolut donc d'attendre avec patience, espérant tout du temps et de l'imperfection des hommes, qui finissent toujours,
même les scélérats, à plus forte raison les honnêtes gens, par oublier quelque précaution. Le lendemain, il découvrit où couchait la servante, en voyant une espèce de hamac dans la cuisine. Quant à Tapprenti, il dormait sur les comptoirs de la boutique. Pendant cette seconde journée, au souper, Monteûore, en maudissant Napoléon, réussit à dérider le front soucieux de son hôte. Espagnol grave, noir visage, semblable à ceux que Ton sculptait jadis sur Te manche des rebecs ; et sa femme retrouva un sourire gai de haine dans les plis de sa vieille figure. La lampe et les reflets du brazero éclairaient fantastiquement cette noble salle. L'hôtesse venait d'offrir un cigarelto à leur demi-compatriote. En ce moment, Montefiore entendit le frôlement d'une robe et la chute d'une chaise, derrière une tapisserie.
— Allons, dit la femme en pâlissant, que tous les saints nous assistent, et qu'il ne soit pas arrivé de malheur!
— Vous avez donc là quelqu'un? demanda l'Italien sans donner signe d'émotion.
Le drapier laissa échapper un mot d'injure contre les filles. Alarmée, sa femme ouvrit une porte secrète et amena demi-morte ia madone de l'Italien, à laquelle cet amoureux ravi ne parut faire aucune attention. Seulement, pour éviter toute affectation, il regarda la jeune fille, se retourna vers l'hôte et lui dit dans sa langue maternelle :
— Est-ce là votre fille, seigneur?
Perez de Lagounia, tel était le nom du marchand, avait eu de grandes relations commerciales à Gênes, à Florence, à Livoume: il savait l'italien et répondit dans la même langue :
— Non. Si c'eût été ma fille, j'eusse pris moins de précautions. Cette enfant nous est confiée, et j'aimerais mieux périr que de lui voir arriver le moindre malheur. Mais donnez donc de la raison à une fille de dix-huit ans!
— Elle est bien belle, dit froidement Montefiore, qui ne regarda plus la jeune fille.
— La beauté de la mère est assez célèbre, répondit le marchand. Et ils continuèrent à fumer en s' observant l'un l'autre. Quoique
Montefiore se' fût imposé la dure loi de ne pas jeter le moindre regard qui pût compromettre son apparente froideur, cependant, au
moment où Ferez tourna la tête pour cracher, il se permit de lancer un coup d'oeil à la dérobée sur cette fille, et il en rencontra les yeux pétillants. Mais alors, avec eette science de vision qui donne à un débauché,' aussi bien qu'à un sculpteur, le fatal pouvoir de déshabiller pour ainsi dire une femme, d'en deviner les formes par des inductions et rapides et sagaces, il vit un de ces chefs-d'œuvre dont la création exige tous les bonheurs de l'amour. C'était une figure blanche où le ciel de l'Espagne avait jeté quelques légers tons de bistre qui. ajoutaient à l'expression d'un calme séraphique une ardente fierté, lueur infusée sous ce teint diaphane, peut-être due à un sang tout mauresque qui le vivifiait et le colorait. Relevés sur le sommet de la tête, ses cheveux retombaient et entouraient de leurs reflets noirs de fraîches oreilles transparentes, en dessinant les contours d'un cou faiblement azuré. Ces bouches luxuriantes mettaient en relief des yeux brûlants et les lèvres rouges d'une bouche bien arquée. La basquine du pays faisait bien valoir la cambrure d'une taille facile à ployer comme un rameau de saule. Cétait, non pas la Vierge de l'Italie, mais la Vierge de l'Espagne, celle de Murillo, le seul artiste assez osé pour l'avoir peinte enivrée de bonheur par la conception du Christ, imagination délirante du plus hardi, du plus chaud des peintres. Il se trouvait en cette fille trois choses réunies, dont une seule sufiit à diviniser une femme : la pureté de la perle gisant au fond des mers, la sublime exaltation de la sainte Thérèse espagnole, et la volupté qui s'ignore. Sa présence eut toute la vertu d'un talisman. Montefiore ne vit plus rien de vieux autour de lui : la jeune fille avait tout rajeuni. Si l'apparition fut délicieuse, elle dura peu. L'inconnue fut reconduite dans la chambre mystérieuse, où la servante lui porta dès lors ostensiblement et de la lumière et son repas.
— Vous faites bien de la cacher, dit Montefiore en italien. Je vous garderai le secret. Diantre I nous avons des généraux capables de vous l'enlever militairement.
L'enivrement de Montefiore alla jusqu'à lui suggérer l'idée d'épouser J*inconnue. Alors, il demanda quelques renseignements à son hôte. Ferez lui raconta volontiers T^aventure à laquelle il devait sa pupille, et le prudent Espagnol fut engagé à faire cette confidence autant par l'illustration des Montefiore, dont il avait entendu parler
iOa ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.
en Italie, que pour montrer combien étaient fortes les barrières qui séparaient la jeune fille d'une séduction. Quoique le bonhomme eût une certaine éloquence de patriarche, en harmonie avec ses mœurs simples et conforme au coup d'escopette tiré sur Monteûore, ses discours gagneront à être résumés.
Au moment où la Révolution française changea les mœurs des pays qui servirent de théâtre à ses guerres, vint à Tarragone une fille de joie, cliassée de Venise par la chute de Venise. La vie de cette créature était un tissu d'aventures romanesques et de vicissitudes étranges. A elle, plus souvent qu'à toute autre femme de cette classe en dehors du monde, il arrivait, grâce au caprice d*un seigneur frappé de sa beauté extraordinaire, de se trouver pendant un certain temps gorgée d'or, de bijoux, entourée des mille délices de la richesse. C'était les fleurs, les carrosses, les pages, les caméristes, les palais, les tableaux, l'insolence, les voyages comme les faisait Catherine II; enfin la vie d'une reine absolue dans ses caprices et obéie souvent par delà ses fantaisies. Puis, sans que jamais ni elle, ni personne, nul savant, physicien, chimiste ou autre, ait pu découvrir par quel procédé s'évaporait son or, elle retombait sur le pavé, pauvre, dénuée de tout, ne conservant que sa toutepuissante beauté, vivant d'ailleurs sans aucun souci du passé, du présent ni de l'avenir. Jetée, maintenue en sa misère par quelque pauvre officier joueur de. qui elle adorait la moustache, elle s'attachait à lui comme un chien à son maître, partageant avec lui seulement les maux de cette vie militaire qu'elle consolait; du reste, faite à tout, dormant aussi gaie sous le toit d'un grenier que sous la soie des plus opulentes courtines. ItaUenne, l£spagnoIe tout ensemble, elle observait très-exactement les pratiques religieuses, et plus d'une fois elle avait dit à l'amour : a Tu reviendras demain; aujourd'hui, je suis à Dieu. » Mais cette fange pétrie d'or et de parfums, cette insouciance de tout, ces passions furieuses, cette religieuse croyance jetée à ce cœur comn>e un diamant dans la baue, cette vie commencée et finie à l'hôpital, ces chances du joueur transportées à l'âme, à l'existence entière; enfin cette haute alchimie où le |vice attisait le feu du creuset dans lequel se fondaient les plus belles fortunes, se fluidifiaient et disparaissaient les écus des aïeux et Thonneur des grands noms : tout cela procédait d'un
g?nie particulier, fidèlement transmis de mère en fille depuis le moyen âge. Cette femme avait nom la Marana. Dans sa famille, purement féminine, et depuis le xiii« siècle, l'idée, la personne, le nom, le pouvoir d'un père avaient été complètement inconnus. Le mot de Maranaéi^ii, pour elle, ce que la dignité de Sîuart fut pour la célèbre race royale écossaise, un nom d'honneur substitué au nom patronymique par l'hérédité constante de la môme charge inféodée à la famille.
Jadis, en France, en Espagne et en Italie, quand ces trois pays eurent, du xiv* au xv' siècle, des intérêts communs qui les unirent ou les désunirent par une guerre continuelle, le mot de Marana serrit à exprimer, dans sa plus large acception, une fille de joie. A cette époque, ces sortes de femmes avaient dans le monde un certain rang duquel rien aujourd'hui ne peut donner l'idée. Ninon de Lenclos et Marion Delorme ont seules, en France, joué le rôle des Impéria, des Catalina, des Marana, qui, dans les siècles précédents, réunissaient chez elles la soutane, la robe et Pépée. Une Impéria bâtit à Rome je ne sais quelle église, dans un accès de repentir, comme Rhodope construisit jadis une pyramide en Ég^'pte. Ce nom, infligé d'abord comme une flétrissure à la famille bizarre dont il est ici question, avait fini par devenir le sien et ennoblir le vice en elle par Tincontestable antiquité du vice. Or, un jour, la Marana du xix« siècle, un jour d'opulence ou de misère, on ne sait, ce problème fut un secret entre elle et Dieu, mais certes ce fut dans une heure de religion et de mélancolie, cette femme se trouva les pieds dans un bourbier et la tôte dans les cieux. Elle maudit alors le sang de ses veines, elle se maudit elle-même, elle trembla d'avoir une fille, et jura, comme jurent ces sortes de femmes, avec la probité, avec la volonté du bagne, la plus forte volonté, la plus exacte probité qu'il y ait sous le ciel; elle jura donc devant un autel, en croyant à l'autel, de faire de sa fille une créature vertueuse, une sainte, afin de donner, à cette longue suite de crimes amoureux et de femmes perdues, un ange, pour elles toutes, dans le ciel. Le vœu fait, le sang de Marana parla, la courtisane se rejeta dans sa vie aventureuse, une pensée de plus au cœur. Enfin, elle vint à aimer du violent amour des prostituées, comme Henriette Wilson aima lord Ponsomby, comme mademoiselle Dupuis aima Boling-
broke, comme la marquise de Pescaire aima son mari; mais non, elle n'aima pas, elle adora Tun de ces hommes à blonds cheveux, un homme à moitié femme, auquel elle prêta les vertus qu'elle n'avait pas, voulant garder pour elle tout ce qui était vice. Puis, de cet homme faible, de ce mariage insensé, de ce mariage qui n'est jamais béni par Dieu ni par les hommes, que le bonheur devrait justifier, mais qui n'est jamais absous Ipar le bonheur et duquel rougissent un jour les gens sans front, elle eut une fille, une fille à sauver, une fille pour laquelle elle désira une belle vie, et surtout les pudeurs qui lui manquaient. Alors, qu'elle vécût heureuse ou misérable, opulente ou pauvre, elle eut au cœur un sentiment pur, le plus beau de tous les sentiments humains, parce qu'il est le plus désintéressé. L'amour a eocore son égoîsme à lui, l'amour maternel n'en a plus. La Marana fut mère comme aucune mère n'était mère; car, dans son naufrage éternel, la maternité pouvait être une planche de salut. Accomplir saintement une partie de sa tâche terrestre en envoyant un ange de plus dans le paradis, n'était-ce pas mieux qu'un tardif repentir? n'était-ce pas la seule prière pure qu'il lui fût permis d'élever jusqu'à Dieu? Aussi, quand cette fille, quand sa Mâria-Juana-Pepita (elle aurait voulu lui donner pour patronnes toutes les saintes de la légende) ; donc, lorsque cette petite créature lui fut accordée, elle eut une si haute idée de la majesté d'une mère, qu'elle supplia le vice de lui octroyer une trêve. Elle se fit vertueuse, et vécut solitaire. Plus de fêtes, plus de nuits, plus d'amours. Toutes ses fortunes, toutes ses joies étaient dans le frêle berceau de sa fille. Les accents de cette voix enfantine lui bâtissaient une oasis dans les sables ardents de sa vie. Ce sentiment n'eut rien qui pût se mesurer à aucun autre. Ne comprenait-il pas tous les sentiments humains et toutes les espérances célestes? La Marana ne voulut entacher sa fille d'aucune souillure autre que celle du péché originel de sa naissance, qu'elle essaya de baptiser dans toutes les vertus sociales ; aussi réclama-t-elle du jeune père une fortune paternelle, et le nom paternel. Cette fille ne fut donc plus une Juana Marana, mais Juana de Mancini. Puis, quand, après sept années de joie et de baisers, d'ivresse et de bonheur, il fallut que la pauvre Marana se privât de cette idole, aÛD de ne pas lui courber le front sous la honte héréditaire, cette mère
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eut le courage de renoncer à son enfant pour son enfant, et lui chercha, non sans d'horribles douleurs, une autre mère, une famille, des mœurs à prendre, de saints exemples à imiter. L'abdication d'une mère est un acte épouvantable ou sublime; ici, n'étaitil pas sublime?
Donc, à Tarragone, un hasard heureux lui fit rencontrer les Lagounia dans une circonstance où elle put apprécier la probité de l'Espagnol et la haute vertu de sa femme. Elle arriva pour eux comme un ange libérateur. La fortune et l'honneur du marchand, momentanément compromis, nécessitaient un secours prompt et secret : la Marana lui remit la somme dont se composait la dot de Juana, ne lui en demandant ni reconnaissance ni intérêt. Dans sa jurisprudence, à elle, un contrat était une chose de cœur ; un stylet, la justice du faible ; et Dieu, le tribunal suprême. Après avoir avoué les malheurs de sa situation à dona Lagounia, elle confia fille et fortune au vieil honneur espagnol qui respirait pur et sans tache dans cette antique maison. Dona Lagounia n'avait point d'enfants , elle se trouva très-heureuse d'avoir une fille adoptive à élever. La courtisane se sépara de sa chère Juana, certaine d'en avoir assuré l'avenir et de lui avoir trouvé une mère, une mère qui ferait d'elle une Mancini et non une Marana. En quittant la simple et modeste maison du marchand, où vivaient les vertus bourgeoises de la famille, où la religion, où la sainteté des sentiments et l'honneur étaient dans l'air, la pauvre fille de joie, mère déshéritée de son enfant, put supporter ses douleurs en voyant Juana, vierge, ép ,use et mère, mère heureuse pendant toute une longue vie. La courtisane laissa sur le seuil de cette maison une de ces larmes que recueillent les anges. Depuis ce jour de deuil et d'espérance, la Marana, ramenée par d'invincibles pressentiments, était revenue à trois reprises pour revoir sa fille. La première fois, Juana se trouvait en proie à une maladie dangereuse.
— Je le savais I dit-elle à Ferez en arrivant chez lui.
Dans son sommeil et de loin, elle avait aperçu Juana mourante. Elle la servit, la veilla ; puis, un matin, pendant que sa fille en convalescence dormait, elle la baisa au front, et partit sans s'être trahie. La mère chassait la courtisane. Une seconde fois, la Marana vint dans l'église où communiait Juana de Mancini. Vêtue simple-
ut ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.
ment, obscure, cachée dans le coin d'un pilier, la mère proscrite se reconnut dans sa fille telle qu'elle avait été un jour, céleste figure d'ange, pure comme Test la neige tombée le matin même sur une alpe. Courtisane dans sa maternité môme, la Marana sentit au fond de son âmo une jalousie plus forte que ne Tétaient tous ses amours ensemble, et sortit de l'église, incapable de résister plus longtemps au désir de tuer dona Lagounia, en la voyant là, le visage rayonnant, être trop bien la mère. Enfin, une dernière rencontre eut lieu entre la mère et la fille, à Milan, où le marchand et sa femme étaient allés. La Marana passait au Corso dans tout l'appareil d'une souveraine; elle apparut à sa fille, rapide comme un éclair, et n'en fut pas reconnue. Effroyable angoisse ! A cette Marana chargée de baisers, il en manquait un, un seul, pour lequel elle aurait vendu tous les autres, le baiser frais et joyeux do:mé par une fille à sa mère, à sa mère honorée, à sa mère en qui resplendissent toutes les vertus domestiques. Juana vivante était morte p)ur elle! Une pensée ranima cette courtisane, à laquelle le duc de Lina disait alors : « Qu*avez-vous, mon amour? » Pensée délicieuse I Juana était désormais sauvée. Elle serait la plus humble des femmes peut-être, mais non pas une infâme courtisane à qui tous les hommes pouvaient dire : « Qu'avez-vous, mon amour? » Enfin, le marchand et sa femme avaient accompli leurs devoirs avec une rigoureuse intégrité. La fortune de Juana, devenue la leur, serait décuplée. Perez de Lagounia, le plus riche négociant de la province, portait à la jeune fille un sentiment à demi superstitieux. Après avoir préservé sa vieille maison d'une ruine déshonorante, la présence de cette céleste créature n'y avaitelle pas amen S des prospérités inouïes? Sa femme, àme d'or et pleine de délicatesse, en avait fait une enfant religieuse, pure autant que belle. Juana pouvait être aussi bien l'épouse d'un seigneur que d'un riche commerçant, elle ne faillirait à aucune des vertus nécessaires en ses brillantes destinées; sans les événements, Ferez» qui avait rêvé d'aller à Madrid, l'eût mariée à quelque grand d'Espagne.
— Je ne sais où est aujourd'hui la Marana, dit Perez en terminant; mais, en quelque lieu du monde qu'elle puisse être, si elle apprend et Toccupationde notre province par vos armées, et le
siège de Tarragone, elle doit être en route pour y venir, afin de veiller sur sa fille.
Ce récit changea les déterminations du capitaine italien, il ne voulut plus faire de Juana de Mancini la marquise de Montefiore. II reconnut le sang des Marana dans l'œillade que la jeune fille avait échangée avec lui à travers la jalousie, dans la ruse qu'elle venait d'employer pour servir sa curiosité, dans le dernier regard qu'elle lui avait jeté. Ce libertin voulait pour épouse une femme vertueuse. Cette aventure était pleine de périls, mais de ces périls dont ne s'épouvante jamais l'homme le moins courageux, car ils avaient pour compensation l'amour et ses plaisirs. L'apprenti couché sur le comptoir, la servante au bivac dans la cuisine, Ferez et sa femme ne dormant sans doute que du sommeil des vieillards, la sonorité de la maison, une surveillance de dragon pendant le jour, tout était obstacle, tout faisait de cet amour un amour impossible. Mais Montefiore avait pour lui, contre tant d'impossibilités, le sang des Marana qui pétillait au cœur de cette curieuse Italienne, Espagnole par les mœurs, vierge de fait, impatiente d'aimer. La passion, la fille et Montefiore pouvaient tous trois défier l'univers entier.
Montefiore, poussé autant par l'instinct des hommes à bonnes fortunes que par ces espérances vagues que l'on ne s'explique point et auxquelles nous donnons le nom de pressentiment, mot d'une étonnante vérité, Montefiore passa les premières heures de cette nuit à sa croisée, occupé à regarder au-dessous de lui, dans la situation présumée de la cachette où les deux époux avaient logé l'amour et la joie ,de leur vieillesse. Le magasin de l'entre-sol, pour me servir d'une expression française qui fera mieux comprendre les localités, séparait les deux jeunes gens. Le capitaine ne pouvait donc pas recourir aux bruits significati^ement faits d'un plancher à l'autre, langage tout artificiel que les amants savent créer en semblable occasion. Mais le hasard vint à son secours, ou la jeune fille peut-être! Au moment où il se mit à sa croisée, il vit, sur la noire muraille de la cour, une zone de lumière au centre de laquelle se dessinait la silhouette de Juana ; les mouvements répétés du bras, l'attitude, tout faisait deviner qu'elle se coiffait de nuit.
— Est-elle seule? se demanda Montefiore. Puis-je mettre sans danger au bout d'un fil une lettre chargée de quelques pièces de xvu 8
monnaie et en frapper la vitre ronde de l'œil-de-bœuf par lequel sa cellule est sans doute éclairée?
Aussitôt il écrivit un billet, le vrai billet de ToiDcier, du soldat déporté par sa famille à Tile d'Elbe, le billet du marquis déchu, jadis musqué, maintenant capitaine d'habillement. Puis il fit une corde avec tout ce qui fut ingrédient de cordage, y attacha le billet chargé de quelques écus, et le descendit dans le plus profond silence jusqu'au milieu de cette lueur sphérique.
— Les ombres, en se projetant, me diront si sa mère ou sa servante sont avec elle, et, si elle n'est pas seule , pensa Montefiore, je remonterai vivement ma corde.
Mais, quand, après mille peines faciles à comprendre, Targent frappa la vitre, une seule figure, le svelte buste de Juana s'agita sur la muraille. La jeune fille ouvrit le carreau bien doucement, vit le billet, le prit et resta debout en le lisant. Montefiore s'était nommé, demandait un rendez-vous; il offrait, en style de vieux roman, son cœur et sa main à Juana de Mancini. Ruse infâme et vulgaire, mais dont le succès sera toujours certain ! A Tàge de Juana, la noblesse de l'âme n'augmente-t-elle pas les dangers de l'âge? Un poëte de ce temps a dit gracieusement : « La femme ne succombe que dans sa force. » L'amant feint de douter de l'amour qu'il inspire au moment où il est le plus aimé; confiante et fière, une jeune fille voudrait inventer des sacrifices à faire, et ne connaît ni le monde ni les hommes assez pour rester calme au sein de ses passions soulevées, et accabler de son mépris l'homme qui peut accepter une vie offerte en expiation d'un reproche fallacieux.
Depuis la sublime constitution des sociétés, la jeune fille se trouve entre les horribles déchirements que lui causent et les calculs d'une vertu prudente et les malheurs d'une faute. Elle perd souvent un amour, le plus délicieux en apparence, le premier, si elle résiste; elle perd un mariage, si elle est imprudente. En jetant un coup d'œil sur les vicissitudes de la vie sociale à Paris, il est impossible de douter de la nécessité d'une religion, en sachant que tous les soirs il n'y a pas trop de jeunes filles séduites. Mais Paris est situé sous le quarante-huitième degré de latitude, et Tarragone sous le quarante et unième. La vieille question des climats est encore utile aux narrateurs pour justifier et les dénoûments
brusques et les imprudences ou les résistances de T amour.
Montefiore avait lesyeiix attachés sur l'élégant profil noir dessiné au milieu de la lueur. Ni lui ni Juana ne pouvaient se voir, une malheureuse frise, bien fâcheusement placée, leur ôtait les bénéfices de la correspondance muette qui peut s'établir entre deux amoureux quand ils se penchent en dehors de leurs fenêtres. Aussi Tàme et l'attention du capitaine étaient-elles concentrées sur le cercle lumineux où, peut-être à son insu, la jeune fille allait innocemment laisser interpréter ses pensées par les gestes qui lui échapperaient. Mais non. Les étranges mouvements de Juana ne permettaient pas à Montefiore de concevoir la moindre espérance. Juana s'amusait à découper le billet. La vertu , la morale imitent souvent, dans leurs défiances, les prévisions inspirées par la jalousie aux Bartholo de la comédie. Juana, sans encre, sans plume et sans papier, répondait à coups de ciseaux. Bientôt elle rattacha le billet, rotficier le remonta, l'ouvrit, le mit à la lumière de sa lampe et y lut en lettres à jour : Venez !
— Venir? se dit-il. Et le poison, l'escopette, la dague de Ferez! Et l'apprenti à peine endormi sur les comptoirs! Et la servante dans son hamac ! Et cette maison aussi sonore que l'est une basse d'opéra, et où j'entends d'ici le ronflement du vieux Ferez. Venir!... Elle n'a donc plus rien à perdre?
Réflexion poignante! Les débauchés seuls savent être si logiques, et peuvent punir une femme de son dévouement. L'homme a inventé Satan et Lovelace ; mais la vierge est un ange auquel il ne sait rien prêter que ses vices; elle est si grande, si belle, qu'il ne peut ni la grandir ni l'embellir : il ne lui a été donné que le'fatal pouvoir de la flutrir en l'attirant dans sa vie fangeuse. Montefiore aîtendit l'heure la plus somnifère de la nuit; puis, malgré ses réflexions, il descendit sans chaussure, muni de ses pistolets, alla pas à pas, s'arrêta pour écouter le silence, avança les mains, sonda les marches, vit presque dans l'obscurité, toujours prêt à rentrer chez lui s'il survenait le plus léger incident. L'Italien avait revêtu son plus bel uniforme, il avait parfumé sa noire chevelure, et s'était donné l'éclat particulier que la toilette et les soins prêtent aux beautés naturelles; en semblable occurrence, la plupart des hommes sont aussi femmes 'qu'une femme. Montefiore put arriver sans
encombre à la porte secrète du cabinet où la jeune fille avait été logée, cachette pratiquée dans un coin de la maison, élargie en cet endroit par un de ces rentrants capricieux assez fréquents là où les hommes sont obligés, par la cherté du terrain, de serrer leurs maisons les unes contre les autres. Cette cellule appartenait exclusivement à Juana, qui s'y tenait pendant le jour, loin de tous les regards. Jusqu'alors, elle avait couché près de sa mère adoptive; mais Texiguïté des mansardes où s'étaient réfugiés les deux époux ne leur avait pas permis de prendre avec eux leur pupille. Dona Lagounia avait donc laissé la jeune fille sous la garde et la clef de la porte secrète, sous la protection des idées religieuses les plus efficaces, car elles étaient devenues des superstitions, et sous la défense d'une fierté naturelle, d'une pudeur de sénsitive qui faisaient de la jeune Mancini une exception dans son sexs : elle en avait également les vertus les plus touchantes et les inspirations les plus passionnées; aussi avait-il fallu la modestie, la sainteté de cette vie monotone pour calmer et rafraîchir ce sang brûlé des Marana qui pétillait dans son cœur, et que sa mère adoptive appelait djs tentations du démon. Un léger sillon de lumière, tracé sur le plancher par la fente de la porte, permit à Montefiore d'en voir la place; il y gratta doucement, Juana ouvrit. Montsfiore entra tout palpitant, et reconnut en la recluse une expression de naïve curiosité, l'ignorance la plus complète de son péril, et une sorte d'admiration candide. Il resta pendant un moment frappé par la sainteté du tableau qui s'offrait à ses regards.
Sur les murs, une tapisserie à fond gris parsemée de fleurs violettes; un petit bahut d'ébène, un antique miroir, un immense et vieux fauteuil également en ébène et couvert en tapisserie; puis une table à pieds contournés ; sur le plancher un joli tapis ; auprès de la table une chaise : voilà tout. Mais, sur la table, des fleurs et un ouvrage de broderie; mais, au fond, un lit étroit et mince sur lequel Juana rêvait; au-dessus du lit, trois tableaux; au chevet, un crucifix à bénitier, une prière écrite en lettres d'or et encadrée. Les fleurs exhalaient de faibles parfums, les bougies répandaient une douce lumière ; tout était calme, pur et sacré. Les idées rêveuses de Juana, mais Juana surtout, avaient communiqué leur charme aux choses, et son âme semblait y rayonner : c'était la perle dans
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sa nacre. Juana, vêtue de blanc, belle de sa seule beauté, laissant son rosaire pour appeler l'amour, aurait inspiré du respect à Montefiore lui-même, si le silence, si la nuit, si Juana n'avaient pas été si amoureux, si le petit lit blanc n'avait pas laissé voir les draps entr'ouverts et l'oreiller confident de mille confus désirs. Montefiore demeura longtemps debout, ivre d'un bonheur inconnu, peutêtre celui de Satan apercevant le ciel par une échappée des nuages qui en forment l'enceinte.
— Aussitôt que je vous ai vue, dit-il en pur toscan et d'une voix italiennement mélodieuse, je vou3 ai aimée. En vous ont été mon âme et ma vie, en vous elles seront pour toujours, si vous voulez.
Juana écoutait en aspirant dans l'air le son de ces paroles que la langue de l'amour rendait magnifiques.
— Pauvre petite, comment avez-vous pu respirer si longtemps dans cette noire maison sans y périr? Vous, faite pour régner dans le monde, pour habiter le palais d'un prince, vivre de fête en fête, ressentir les joies que vous faites naître, voir tout à vos pieds, effacer les plus belles richesses par celles de votre beauté qui ne rencontrera pas de rivales, vous avez vécu là, solitaire, avec ces deux marchands!
Question intéressée. Il voulait savoir si Juana n'avait point eu d'amant.
— Oui, répondit-elle. Mais qui donc vous a dit mes pensées les plus secrètes? Depuis quelques mois, je suis triste à mourir. Oui, j'aimerais mieux être morte que de rester plus longtemps dans cett3 maison. Voyez celte broderie, il n'y a pas un point qui n'y ait été fait sans mille pensées affreuses. Que de fois j'ai voulu m'évader pour aller me jeter à la mer! Pourquoi? je ne le sais déjà plus... De petits chagrins d'enfant, mais bien vifs, malgré leurniaiseriî... Souvent, j'ai embrassé ma mère le soir, comme on embrasse sa mère pour la de-nière fois, en me disant intérieurement : « Demain, je me tuerai. » Puis je ne mourais pas. Les suicidés vont en enfer, et j'avais si grand'peur de l'enfer, que je me résignais à vivre, à toujours me lever, me coucher, travailler aux mêmes heures et faire les mêmes choses. Je ne m'ennuyais pas, mais je souffrais... Et cependant, mon père et ma mère m'adorent. Ah! je suis mauvaise! je le dis bien à mon confesseur...
ns ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.
— Vous êtes donc toujours restée ici sans divertissements, sans plaisirs? •
-- Oh! je n'ai pas toujours été ainsi. Jusqu'à Tâge de quinze ans, les chants, la musique, les fêtes de 1* Église m'ont fait plaisir à voir. J'étais heureuse de me sentir comme les anges, sans péché, de pouvoir communier tous les huit jours, enfin j'aimais Dieu. Mais, depuis trois ans, de jour en jour, tout a changé en moi. D'abord j'ai voulu des fleurs ici, j'en ai eu de bien belles; puis j'ai voalu... Mais je ne veux plus rien, ajouta-t-elle après une pause en souriant à Montefiore. Ne m'avez-vous pas écrit tout à l'heure que vous m'aimeriez toujours?
— Oui, ma Juana, s'écria doucement Montefiore en prenant cette adorable fille par la taille et la serrant avec force contre son cœur, oui. Mais laisse-moi te parler comme tu parles à Dieu. N'es-tu pas plus belle que la Marie des cieux? Écoute. Je te jure, reprit-il en la baisant dans ses cheveux, je jure en prenant ton front comme le plus boau des autels, de faire de toi mon idole, de te prodiguer toutes les fortunes du monde. A toi mes carrosses, à toi mon palais de Milan, à toi tous les bijoux, les diamants de mon antique famille; à toi, chaque jour, de nouvelles parures, à toi les mille jouissances, toutes les joies du monde !
— Oui, dit-elle, j'aime bien tout cela; mais je sens dans mon âme que ce que j'aimerai le plus au monde, ce sera mon cher époux. Mio caro sposo! dit-elle; car il est impossible d'attacher aux deux mots français l'admirable tendresse, l'amoureuse élégance de sons dont la langue et la prononciation italiennes revêtent ces trois mots délicieux; or, l'italien était la langue maternelle de Juana. — Je retrouverai, reprit-elle en lançant à Montefiore un regard où brillait la pureté des chérubins, je retrouverai ma chère religion en lui. Lui et Dieu, Dieu et lui. — Ce sera donc vous? dit-elle. — Et certes, ce sera vous ! s'écria-t-€lle après une pause. Tenez, venez voir le tableau que mon père m'a rapporté d'Italie.
Elle prit une bougie, fit un signe à Montefiore, et lui montra an pied du lit un saint Michel terrassant le démon.
— Regardez, n'a-t-il pas vos yeux? Aussi, quand je vous ai vu dans la rue, cette rencontre m'a-t-elle semblé un avertissement du
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ciel. Pendant mes rêveries du matin, avant d'être appelée par ma mère pour la prière, j'avais tant de fois contemplé cette peinture, cet ange, que j'avais fini par en faire mon époux. Mon Dieu! je vous parie comme je me parle à moi-même. Je dois vous paraître bien folle ; mais si vous saviez comme une pauvre recluse a besoin de dire les pensées qui Tétouffentl Seule, je parlais à ces fleurs, à ces bouquets de tapisserie : ils me comprenaient mieux, je crois, que mon père et ma mère, toujours si graves...
— Juana, dit Monteûore en lui prenant les mains et les baisant avec une passion qui éclatait dans ses yeux, dans ses gestes et dans le son de sa voix, parle-ûioi comme à ton époux, comme à toi-même. J*ai souffert tout ce que tu as souffert. Entre nous, il doit suffire de peu de paroles pour que nous comprenions notre passé; mais il n'y en aura jamais assez pour exprimer nos félicités à venin Mets ta main sur mon cœur. Sens-tu comme il bat? Promettonsnous devant Dieu, qui nous voit et nous entend, d'être l'un à Tautre fidèles pendant toute notre vie. Tiens, prends cet anneau... Donnemoi le tien.
— Donner mon anneau I s*écria-t-elle avec effroi.
— Et pourquoi non? demanda Montefiore inquiet de tant de naïveté.
— Mais il me vient de notre saint-père le papef il m'a été mis au doigt dans mon enfance par une belle dame qui m'a nourrie, qui m'a mise dans cette maison, et m'a dit de le garder toujours.
— Juana, tu ne m'aimeras donc pas?
— Ahl dit-elle, le voici... Vous, n'est-ce donc pas mieux que moi?
Elle tenait l'anneau en tremblant, et le serrait en regardant Montefiore avec une lucidité questionneuse et perçante. Cet anneau , c'était tout elle-même : elle le lui donna.
— 0 ma Juana, dit Montefiore en la serrant dans ses bras, il faudrait être un monstre pour te tromper... Je t'aimerai toujours...
Juana était devenue rêveuse. Montefiore, pensant en lui-même que, dans cette première entrevue, il ne fallait rien risquer qui put effaroucher une jeune fille si pure, imprudente par vertu plus que par désir, s'en remit sur l'avenir, sur sa beauté dont il con-
naissait le pouvoir, et sur Tinnocent mariage de Tanneau, la plus magnifique des unions, la plus légère et la plus forte de toutes les cérémonies, Thymen du cœur. Pendant le reste de la nuit et pendant la journée du lendemain, Timagination de Juana devait être une complice de sa passion. Donc, il s'efforça d'être aussi respectueux que tendre. Dans cette pensée, aidé par sa passion et plus encore par les désirs que lui inspirait Juana, il fut caressant et onctueux dans ses paroles. 11 embarqua l'innocente fille dans tous les projets d'une vie nouvelle, lui peignit le monde sous les couleurs les plus brillantes, l'entretint de ces détails de ménage qui plaisent tant aux jeunes filles, fit avec elle de ces conventions disputées qui donnent des droits et de la réalité à l'amour. Puis, après avoir décidé l'heure accoutumée de leurs rendez-vous nocturnes, il laissa Juana heureuse, mais changée; la Juana pure et sainte n'existait plus : dans le dernier regard qu'elle lui lança, dans le joli mouvement qu'elle fit pour apporter son front aux lèvres de son amant, il y avait déjà plus de passion qu'il n'est permis à une fille d'en montrer. La solitude, l'ennui des travaux en opposition avec la nature de cette fille avaient fait tout cela; pour la rendre sage et vertueuse, il aurait fallu peut-être l'habituer peu à peu au'monde, ou le lui cacher à jamais.
— La journfië, demain, me paraîtra bien longue, dit-elle en recevant sur le front un baiser chaste encore. Mais restez dans la salle, et parlez un peu haut, pour que je puisse entendre votre voix, elle me remplit le cœur.
Montefiore, devinant toute la vie de Juana, n'en fut que plus satisfait d'avoir su contenir ses désirs pour en mieux assurer le contentement. 11 remonta chez lui sans accident. Dix jours se passèrent sans qu'aucun événement troublât la paix et la solitude de cette maison. Montefiore avait déployé toutes ses càlineries italiennes pour le vieux Perez, pour dona Lagounia, pour l'apprenti, môme pour^la servante, et tous l'aimaient ; mais, malgré la confiance qu'il sut leur inspirer, jamais il ne voulut en profiter pour demander à voir Juana, pour faire ouvrir la porte de la délicieuse cellule. La jeune Italienne, affamée de voir son amant, l'en avait bien souvent prié; mais il s'y était toujours refusé par prudence. D'ailleurs, il avait usé tout son crédit et toute sa science pour
endormir les soupçons des deux vieux époux, il les avait accoutumés à le voir, lui militaire, ne plus se lever qu'à midi. Le capitaine s'était dit malade. Les deux amants ne vivaient donc pluî; que la nuit, au moment où tout dormait dans la maison. Si Montefiore n'avait pas été un de ces libertins auxquels l'habitude du plaisir permet de conserver leur sang-froid en toute occasion, iU eussent été dix fois perdus pendant ces dix jours. Un jeune amant, dans la candeur du premier amour, se serait laissé aller à de ravissantes imprudences auxquelles il est si difficile de résister. Mais l'Italien résistait même à Juana boudeuse, à Juana folle, à Junna faisant de ses longs cheveux une chaîne qu'elle lui passait autour du cou pour le retenir. Cependant, l'homme le plus perspicace eût été fort embarrassé de deviner les secrets de leurs rendez-vous nocturnes. Il est à croire que, sûr du succès, l'Italien se donna les plaisirs ineffables d'une séduction allant à petits pas, d'un incendie qui gagne graduellement et finit par tout embraser. Le onzième jour, en dînant, il jugea nécessaire de confier, sous le sceau du secret, au vieux Ferez, que la cause de sa disgrâce dans sa famille était un mariage disproportionné. Cette fausse confidence était quelque chose d'horrible au milieu du drame nocturne qui se jouait dans cette maison. Montefiore, en joueur expérimenté,, se préparait un dénoûment dont il jouissait d'avance en artiste qui aime son art. Il comptait bientôt quitter sans regret la maisoi> et son amour. Or, quand Juana, risquant sa vie peut-être dans une question, demanderait à Ferez où était son hôte, après l'avoir longtemps attendu, Ferez lui dirait, sans connaître l'importance de sa réponse : « Le marquis de Montefiore s'est réconcilié avec sa famille, qui consent à recevoir sa femme, et il est allé la présenter.»
Alors, Juana?... L'Italien ne s'était jamais demandé ce que deviendrait Juana; mais il en avait étudié la noblesse, la candeur, toutes, les vertus, et il était sûr du silence de Juana.
Il obtint une mission de je ne sais quel général. Trois jours^ après, pendant la nuit, la nuit qui précédait son départ, Montefiore voulant sans doute, comme un tigre, ne rien laisser de sa proie, au lieu de remonter chez lui, entra dès l'après-dînée chez Juana pour se faire une plus longue nuit d'adieux. Juana, véritable Espagnole, véritable Italienne, ayant double passion, fut bien hey-
reuse de cette hardiesse : elle accusait tant d'ardeur! Trouver dans r amour pur du mariage les cruelles félicités d'un engagement illicite, cacher son époux dans les rideaux de son lit; tromper à demi son père et sa mère adoptifs, et pouvoir leur dire, en cas de surprise : « Je suis la marquise de Montefiore! » Pour une jeune fille romanesque, et qui, depuis trois ans, ne rêvait pas l'amour sans en rêver tous les dangers, n'était-ce pas une fête? La porte en tapisserie retomba sur eux, sur leurs folies, sur leur bonheur, comme un voile, qu'il est inutile de soulever. Il était alors environ neuf heures, le marchand et sa femme lisaient leurs prières du soir; tout à coup, le bruit d'une voiture attelée de plusieurs chevaux résonna dans la petite rue; des coups frappés en hâte retentirent dans la boutique, la servante courut ouvrir la porte. Aussitôt, en deux bonds, entra dans la salle antique une femme magnifiquement vêtue, quoiqu'elle sortît d'une berline de voyage horriblement crottée par la boue de mille chemins. Sa voiture avait traversé l'Italie, la France et l'Espagne. C'était la Marana! la Marana qui, malgré ses trente-six ans, malgré ses joies, était dans tout l'éclat d'une belta folgorante, afin de ne pas perdre le superbe mot créé pour elle à Milan par ses passionnés adorateurs ; la Marana qui, maîtresse avouée d'un roi, avait quitté Naples, les fêtes de Naples, le ciel de Naples, l'apogée de sa vie d'or et de madrigaux, de parfums et de soie, en apprenant par son royal amant les événement d'Espagne et le siège de Tarragone.
— A Tarragone, avant la prise de Tarragone I s'était-elle écriée. Je veux être dans dix jours à Tarragone...
Et, sans se soucier d'une cour, ni d'une couronne, elle était arrivée à Tarragone, munie d'un firman quasi impérial, munie d'or qui lui permit de traverser l'empire français avec la vélocité d'une fusée et dans tout l'éclat d'une fusée. Pour les mères, il n'y a pas d'espace, une vraie mère pressent tout et voit son enfant d'un pôle à l'autre.
— Ma fille? ma fille? cria la Marana.
A cette voix, à cette brusque invasion, à l'aspect de cette reine au petit pied, le livre de prières tomba des mains de Perez et de sa femme ; cette voix retentissait comme la foudre, et les yeux de la Marana en lançaient les éclairs.
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— Elle est là, répondit le marchand d'un ton calme, après une pause pendant laquelle il se remit de Témotion que lui avaient causée cette brusque arrivée, le regard et la voix de la Marana. Elle est là, répéta-t-il en montrant la petite cellule.
— Oui, mais elle n'a pas été malade? elle est toujours...?
— Parfaitement bien, dit dona Lagounia.
— Mon Dieu, jette-moi maintenant dans l'enfer pour l'éternité, si cela te plaît, s'écria la Marana en se laissant aller tout épuisée, à demi morte, dans un fauteuil.
La fausse coloration due à ses anxiétés tomba soudain, elle pâlit. Elle avait eu de la force pour supporter les souffrances, elle n'en avait plus pour sa joie. La joie était plus violente que sa douleur, car elle contenait les échos de la douleur et les angoisses de la joie.
— Cependant, dit-elle, comment avez-vous fait? Tarragone a été prise d'assaut.
— Oui, répondit Ferez. Mais, en me voyant vivant, comment ra'avez-vous fait une question? Ne fallait-il pas me tuer pour arriver à Juana ?
A cette réponse, la courtisane saisit la main calleuse de Ferez et la baisa en y jetant des larmes qui lui vinrent aux yeux. C'était tout ce qu'elle avait de plus précieux sous le ciel, elle qui ne pleurait jamais.
— Bon Ferez! dit-elle enfin. Mais vous devez avoir eu des militaires à loger ?
— Un seul, répondit l'Espagnol. Far bonheur, nous avons le plus loyal des hommes, un homme jadis Espagnol, un Italien qui hait Bonaparte, un homme marié, un homme froid... Il se lève tard et se couche de bonne heure. Il est même malade en ce moment.
— Un Italien 1 Quel est son nom ?
— Le capitaine Montefiore...
— Alors, ce ne peut être le marquis de Montefiore?
— Si, senora, lui-môme.
— A-t-il vu Juana?
— Non, dit dona Lagounia.
— Vous vous trompez, ma femme, reprit Ferez. Le marquis a dû voir Juana, pendant un bien court instant, il est vrai, mais je
pense qu'il l'aura regardée le jour où elle est entrée ici pendant 1 » souper.
— Ahl je veux voir ma fille...
— Rien de plus facile, dit Ferez. Elle dort. Si elle a laissé la clef dans la serrure, il faudra cependant la réveiller.
En se levant pour prendre la double clef de la porte, les yeux du marchand tombèrent par hasard sur la haute croisée. Alors, dans le cercle de lumière projeté sur la noire muraille de la cour intérieure, par la granle vitre ovale de la cellule, il aperçut la silhouette d*un groupe que, jusqu'au gracieux Canova , nul autrisculpteur n'aurait su deviner. LTspagnol se retourna.
— Je ne sais pas, dit-il à la Marana, où nous avons mis cett^' clef...
— Vous êtes bien pâle! lui dit-elle.
— Je vais vous dh'e pourquoi, répondit-il en sautant sur su»n poignard , qu'il saisit et dont il frappa violemment la porte de Juara en criant : — Juana, ouvrez ! ouvrez!
Son accent exprimait un épouvantable désespoir qui glaça les deux femmes.
Et Juana n'ouvrit pas, parce qu'il lui fallut quelque temps pour cacher Montefiore. Elle ne savait rien de ce qui se passait dans la salle. Les doubles portières de tapisserie étouffaient les paroles.
— Madame, je vous mens en disant que je ne sais pas où est la clef. La voici, reprit Ferez en là tirant du buffet. Mais elle est inutile. Celle de Juana est dans la serrure, et sa porte est barricadée. — Nous sommes trompés, ma femme ! dit-il en se tournant vers elle. Il y a un homme chez Juana.
— Far mon salut éternel, la chose est impossible! lui dit sa femme.
— Ne jurez pas, dona Lagounia. Notre honneur est mort, et cette femme (il montra la Marana, qui s'était levée et restait immobile, foudroyée par ces paroles), cette femme a le droit de nous mépriser. Elle nous a sauvé vie, fortune, honneur, et nous n'avons s.i que lui garder ses écus! — Juana, ouvrez, cria-t-il, ou je brise votre porte ! ^
Et sa voix, croissant en violence, alla retentir jusque dans lf> greniers de la maison. Mais il était froid et calme. Il tenait en ses
mains la vie de Montefiore, et allait laver ses remords avec tout le sang de Tltalien.
— Sortez, sortez, sortez tous! cria la Maraia en sautant avec l'agilité d'une tigresse sur le poignard, qu'elle arracha des mains de Ferez étonné. — Sortez, Ferez, reprit-elle avec tranquillité; sortez, vous, votre femme, votre servante et votre apprenti. Il va y avoir un meurtre ici. Vous pourriez être fusillés tous par les Français. N'y soyez pour rien, cela me regarde seule. Entre ma fille et moi, il ne doit y avoir que Dieu. Quant à l'homme, il m'appartient. La terre entière ne Tarracherait pas de mes mains! Allez, allez donc..., je vous pardonne. Je le vois, cette fille est une Marana. Vous , votre religion, votre honneur, étiez trop faibles pour lutter contre mon sang...
Elle poussa un soupir affreux et leur montra des yeux secs. Elle avait tout perdu et savait souffrir, elle était courtisans. La porte s'ouvrit. La Marana oublia tout, et Ferez, faisant signe à sa femme, put rester à son poste. En vieil Espagnol intraitable sur l'honneur, il voulait aider à la vengeance de la mère trahie. Juana, doucement éclairée, blanchement vêtue, se montra calme au milieu de sa chambre.
— Que me voulez-vous ? dit-elle.
La Maraoa ne put réprimer un lùger frisson.
— Ferez, demanda-t-elle, ce cabinet a-t-il une autre issue? Ferez fit un geste négatif; et, confiante en ce geste, la courtisane
s'avança dans la chambre.
— Juana, je suis votre mère, votre juge, et vous vous êtes mise dans la seule situation où je pusse me découvrir à vous. Vous êtes venue à moi, vous que je voulais au ciel. Ah ! vous êtes tombée bien bas!... Il y a chez vous un amant.
— Madame , il ne doit et ne peut s'y trouver que mon épou», répondit-elle. Je suis la marquise de Montefiore.
— 11 y en a donc deux? dit le vieux Ferez de sa voix grave. 11 m'a dit être marié.
— Montefiore , mon amour ! cria la jeune fille en déchirant les rideaux et montrant l'officier, viens, ces gens te calomnient!
L'Italien se montra pâle et blême, il voyait un poignard dans la main de la Marana et connaissait la Marana.
Aussi, d'un bond, s'élança-t-il hors de la chambre, en criant d'une voix tonnante :
— Au secours ! au secours ! on assassine un Français. — Soldats du 6* de ligne, courez chercher le capitaine DiardJ... Au secours!
Percz avait étreint le marquis, et allait de sa large main lui faire un bâillon naturel, lorsque la courtisane, l'arrêtant, lui dit :
— Tenez-le bien, mais laissez-le crier. Ouvrez les portes, lais^ sez-les ouvertes, et sortez tous, je vous le répète. — Quant à toi, reprit-elle en s'adressant à Monteflore, crie, appelle au secours... Quand les pas de tes soldats se feront entendre, tu auras cette lame dans le cœur... Es-tu marié? Réponds.
Monteflore, tombé sur le seuil de la porte, à deux pas de Juana, n'entendait plus , ne voyait plus rien, si ce n'est la lame du poignard, dont les rayons luisants l'aveuglaient.
— Il m'aurait donc trompée I dit lentement Juana. Il s'est dit libre.
— Il m'a dit être marié, reprit Perez de sa voix grave.
— Sainte Vierge! s'écria dôna Lagounia.
— Répondras-tu donc, âme de boue? dit la Marana à voix basse en se penchant à l'oreille du marquis.
— Votre fille..., dit Monteflore.
— La fille que j'avais est morte ou va mourir, répliqua la Marana. Je n'ai plus de fille. Ne prononce plus ce mot. Réponds, es-tu marié ?
— Non, madame, dit enfin Montefiore voulant gagner du temps. Je veux épouser vôtre fille.
— Mon noble Montefiore ! dit Juana respirant.
— Alors, pourquoi fuir et appeler au secours? demanda l'Espagnol. Terrible lueur!
i Juana ne dit rien, mais elle se tordit les mains et alla s'asseoir dans son fauteuil. En cet instant, il se fit au dehors un tumulte assez facile à distinguer par le profond silence qui régnait au parloir. Un soldat du 6« de ligne, passant par hasard dans la rue au moment où Montefiore criait au secours, était allé prévenir Diard. Le quartier-maître, qui heureusement rentrait chez lui, vint, accompagné de quelques amis.
•^ Pourquoi fuir î répond Montefiore en entendant la voix de son
ami ; parce que je vous disais vrai. — Diard ! Diard ! cria-t-il d'une voix perçarile.
Mais, sur un mot de son maître, qui voulait que tout chez lui fût du meurtre, l'apprenti ferma la porte, et les soldats furent obligés de l'enfoncer. Avant qu'ils entrassent, la Marana put donc donner au coupable un coup de poignard ; mais sa colère concentrée l'empêcha de bien ajuster, et la lame glissa sur l'épaulette de Montefiore. Néanmoins, elle y mit tant de force, que l'Italien alla tomber aux pieds de Juana, qui ne s'en aperçut pas. La Marana sauta sur lui ; puis, cette fois, pour ne pas le manquer, elle le prit à la gorge, le maintint avec un bras de fer, et le visa au cœur.
— Je suis libre et j'épouse! je le jure par Dieu, par ma mère, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde... Je suis garçon, j'épouse, ma parole d'honneur!
Et il mordait le bras de la courtisane.
— Allez, ma mère, dit Juana, tuez-le ! Il est trop lâche, je n'en veux pas pour époux, fût-il dix fois plus beau.
— Ah! je retrouve ma fille, cria la mère.
— Que se passe-t-il donc ici? demanda le quartier-maître en survenant.
— Il y a, s'écria Montefiore, que l'on m'assassine au nom de cette fille, qui prétend que je suis son amant, qui m'a entraîné dans un piège, et que l'on veut me forcer d'épouser contre mon gré...
— Tu n'en veux pas? s'écria Diard, frappé de la beauté sublime que l'indignation, le mépris et la haine prêtaient à Juana, déjà si belle ; tu es bien difficile! S'il lui faut un mari, me voilà. Rengainez votre poignard.
La Marana prit l'Italien, le releva, l'attira près du lit de sa fille et lui dit à l'oreille :
— Si je t'épargne, rends-en grâce à ton dernier mot. Mais souviens-t'en ! Si ta langue flétrit jamais ma fille , nous nous reverrons. — De quoi peut se composer la dot? demanda-t-elle à Ferez.
— Elle a deux cent mille piastres fortes...
— Ce ne sera pas tout, monsieur, dit la courtisane à Diard. Qui
€tes-vous? — Vous pouvez sortir, reprit-elle en se tournant vers Montefiore.
En entendant parler de deux cent mille piastres fortes, le marquis s'avança en disant :
— Je suis bien réellement libre...
Un regard de Juana lui ôta la parole.
— Vous êtes bien réellement libre de sortir, lui dit-elle. Et r Italien sortit.
• — Hélas I monsieur, reprit la jeune fille en s' adressant à Diard, je vous remercie avec admiration. Mon époux est au ciel, ce sera Jésus-Christ. Demain, j'entrerai au couvent de...
— Juana, ma Juana, tais-toi! cria la mère en laserrant dans ses bras.
Puis elle lui dit à l'oreille :
— Il te faut un autre époux.
Juana pâlit.
— Qui êtes-vous, monsieur? répéfa-t-elle en regardant le Provençal.
— Je ne suis encore, dit-il, que le quartier-maître du C* de ligne. Mais, pour une telle femme, on se sent le cœur de devenir maréchal de France. Je me nomme Pierre-François Diard. Mon père était prévôt des marchands; je ne suis donc pas un...
— Ehl vous êtes honnête homme, n'est-ce pas? s'écria la Marana. Si vous plaisez à la signera Juana de Mancini, vous pouvez être heureux l'un et l'autre. — Juana, reprit-elle d'un ton grave, en devenant la femme d'un brave et digne homme, songe que tu seras mère. J'ai juré que tu pourrais embrasser au front tes enfants sans rougir... (Là, sa voix s'altéra légèrement.) fai juré que tu serais une femme vertueuse. Attends-toi donc, dans cette vie, à bien des peines; mais, quoi qu'il arrive, reste pure, et sois en tout fidèle à ton mari; sacrifie-lui tout, il sera le père de tes enfants... Un père à tes enfants!... Va! entre un amant et toi, tu rencontreras toujours ta mère; je la serai dans les dangers seulement... Vois-tu le poignard de Perez?... Il est dans ta dot, dit-elle en prenant l'arme et la jetant sur le lit de Juana, je l'y laisse comme une garantie de ton honneur, tant que j'aurai les yeux ouverts et les bras libres. — Adieu, dit-elle en retenant ses pleurs ; fasss le ciel que nous ne nous revoyions jamais!
A cette idée, ses larmes œulèrent en abondance.
— Pauvre enfant, tu as été bien heureuse dans cette cellule, plus que tu ne le crois I — Faites qu'elle ne la regrette jamais, dit-elle en regardant son futur gendre.
Ce récit purement introductif n'est point le sujet principal de cette Étude, pour l'intelligence de laquelle il était nécessaire d'expliquer, avant toutes choses, comment il se fit que le capitaine Diard épousa Juana de Mancini ; comment Montefiore et Diard se connurent, et de faire comprendre quel cœur, quel sang, quelles passions animaient madame Diard.
Lorsque le quartier-maître eut rempli les longues et lentes formalités sans lesquelles il n'est pas permis à un militaire français de se marier, il était devenu passionnément amoureux do Juana de Mancini. Juana de Mancini avait eu le temps de réfléchir à sa destinée. Destinée affreuse! Juana, qui n'avait pour Diard ni estime ni amour, se trouvait néanmoins liée à lui par une parole, imprudente sans doute, mais nécessaire. Le Provençal n'était ni beau ni bien fait. Ses manières dépourvues de distinction se ressen aient également du mauvais ton de l'armée, des mœurs de sa province et d'une incomplète éducation. Pouvait-elle donc aimer Diard, cotte jeune fille, tout grâce et tout élégance, mue par un invincible instinct de luxe et de bon goût, et que sa nature entraînait d'ailleurs vers la sphère des hautes classes sociales? Quant à l'estime, elle refusait même ce sentiment à Diard, précisément parce qu î Diard l'épousait. Cette répulsion était toute naturelle. La femme est une sainte et belle créature, mais presque toujours incomprise , et presque toujours mal jugée, parce qu'elle est incomprise. Si Juana eût aimé Diard, elle l'eût estimé. L'amour crée dans la femme une femme nouvelle : celle de la veille n'existe plus le lendemain. En revêtant la robe nuptiale d'une passion où il y va de toute la vie, une femme la revêt pure et blanche. Renaissant vertueuse et pudique, il n'y a plus de passé pour elle; elle est tout avenir et doit tout oublier, pour tout réapprendre. En ce sens, le vers célèbre qu'un poëte moderne a mis aux lèvres de Marion Dclorme était trempé dans le vrai, vers tout cornélien d'ailleurs :
Et Tamour iii*a refait une yirginité.