AU SIEUR LEGAMUS, SYNDIC DU CORPS DES PELLETIERS
« Monseigneur le prince de Condé me charge de vous dire le regret qu'il a de ne pouvoir rien faire pour son compagnon de la tour Saint-Aignan, duquel il se souvient, et à qui, pour le moment, il offre une place de gendarme dans sa compagnie, en laquelle il sera bien à même de faire son chemin en homme de cœur, comme il est.
» La reine de Navarre attend l'occasion de récompenser le sieur Christophe, et n'y faudra point.
» Sur ce, monsieur le syndic, nous prions Dieu de vous avoir en
sa garde.
» Némc
» PIBRAC, n Chancelier de NaTarre. »
— Nérac, Pibrac, crac I dit Babette. Il n*y a rien à attendre des Gascons, ils ne songent qu'à eux.
Le vieux Lecamus regardait son fils d'un air railleur.
— Il propose de monter à cheval à un pauvre enfant qui a eu les genoux et les chevilles broyés pour luil s'écria mademoiselle Lecamus, quelle affreuse plaisanterie !.
— Je ne te vois guère conseiller en Navarre, dit le syndic des pelletiers.
— Je voudrais bien savoir ce que la reine Catherine ferait poor moi, si je la requérais, dit Christophe atterré.
— Elle ne t'a rien promis, dit le vieux marchand, mais je suis certain qu'elle ne se moquerait pas de toi et se souviendrait de tes souffrances. Cependant, pourrait-elle faire un conseiller au parlement d'un bourgeois protestant?...
— Mais Christophe n'a pas abjuré I s'écria Babette. Il peut bteo se garder le secret à lui-môme sur ses opinions religieuses.
— Le prince de Condé serait moins dédaigneux avec un conseiller au parlement de Paris, dit Lecamus.
— Conseiller, mon père I est-ce possible ?
— Oui, si vous ne dérangez pas ce que je veux faire pour vous. Voici mon compère Lallier qui donnerait bien deux cent mille libres si j'en mettais autant pour l'acquisition d'une belle terre seigoeuriale avec condition de substitution de mâle en mâle, et de laquelle nous vous doterions.
— Et j'ajouterais quelque chose de plus pour une maison à Paris, dit Lallier.
— Eh bien, Christophe? fit Babette.
— Vous parlez sans la reine, répondit le jeune avocat. Quelques jours après cette déception assez amère, un aj^renti
remit à Christophe ce petit billet laconique.
(( Chaudieu veut voir son enfant \ n
— Qu'il entre 1 s'écria Christophe.
— 0 mon saint martyr I dit le ministre en venant embrasser Tavocat, es-tu remis de tes douleurs?
— Oui, grâce à Paré I
~ Grâce à Dieu, qui t'a donné la force de supporter la torture I Maisqu'ai-je appris? tu t'es fait recevoir avocat, tu as prêté le serment de fidélité, tu as reconnu la prostituée, l'Église cacholique, apostolique et romaine?...
— Mon père l'a voulu.
— Mais ne devons-nous pas quitter nos pères, nos enfants, nos femmes, tout pour la sainte cause du calvinisme, tout souffrir I... Ah! Christophe, Calvin, le grand Calvin, tout le parti, le monde, l'avenir comptent sur ton courage et sur ta grandeur d'âme I II nous faut ta vie.
Il y a ceci de remarquable dans l'esprit de l'homme, que le plus dévoué, tout en se dévouant, se bâtit toujours un roman d'espérances dans les crises les plus dangereuses. Ainsi, quand, sur l'eau, sous le pont au Change, le prince, le soldat et le ministre avaient demandé à Christophe d'aller porter à Catherine ce traité qui, surpris, devait lui coûter la vie, l'enfant comptait sur son esprit, sur le hasard, sur son intelligence, et il s'était audacieusement avancé entre ces deux terribles partis, les Guise et Catherine, où il avait failli être broyé. Pendant la question, il se disait encore :
— Je m'en tirerai! ce n'est que de la douleur!
Mais, à cette demande brutale : a Meurs ! » faite à un garçon qui se trouvait encore impotent, à peine remis de la torture et qui tenait d'autant plus à la vie qu'il avait vu la mort de plus près» il était impossible de s'abandonner à des illusions.
Christophe répondit tranquillement :
— De quoi s'agit-il ?
— De tirer bravement un coup de pistolet comme Stuart sur Minard.
— Sur qui?
— Sur le duc de Guise'.
— Un assassinat?
— Une vengeance! Oublies-tu les cent gentilshommes massacrés
sur le même échafaud, à Amboise? Un enfant, le petit d'Aubigoé, a dit en voyant cette boucherie : Ih ont, haclU la France!
— Vous devez recevoir tous les coups et n'en pas porter, telle est la religion de l'Évangile, répondit Christophe. Mais, pour imiter les catholiques, à quoi bon réformer l'Église?
— Oh! Christophe, ils t'ont fait avocat, et tu raisonnes! dii Chaudieu.
— Non, mon ami, répondit l'avocat. Mais les principes sont trop ingrats, et vous serez, vous et les vôtres, les jouets de la maison de Bourbon...
— Oh ! Christophe, si tu avais entendu Calvin, tu saurais que nous les manions comme des gants!... Les Bourbons sont les gants, nous sommes la main.
— Lisez ! dit Christophe en présentant au ministre la réponse de Pibrac.
— Oh! mon enfant, tu es ambitieux, tu ne peux plus te dévouer!... je te plains!
Chaudieu sortit sur cette belle parole.
Quelques jours après cette scène, Christophe, la famille Lallier et la famille Lecamus étaient réunis, en l'honneur des accordailles de Babette et de Christophe, dans la vieille salle brune où Christophe ne couchait plus ; car il pouvait alors monter les escaliers et commençait à se traîner sans béquilles. Il était neuf heures du soir, on attendait Ambroise Paré. Le notaire de la famille se trouvait devant une table chargée de contrats. Le pelletier vendait sa maison et son fonds de commerce à son premier commis, qui payait immédiatement la maison quarante mille livres, et qui engageait la maison pour répondre du payement des marchandises, sur iesr quelles il donnait déjà vingt mille livres en à-compte.
Lecamus acquérait pour son fils une magnifique maison en pierre bâtie par Philibert de l'Orme, rue Saint-Pierre aux Bœufs, et la lui donnait en dot. Le syndic prenait en outre deux cent cinquante mille livres sur sa fortune, et Lallier en donnait autant pour Facquisition d'une belle terre seigneuriale sise en Picardie, de laquelle on avait demandé cinq cent mille livres. Cette terre étant dans la jnouvance de la couronne, il fallait des lettres patentes, dites de rescription, accordées par le roi, outre le payement de lois et
ventes considérables. Aussi la conclusion du mariage était-elle ajournée jusqu'à l'obtention de cette faveur royale. Si les bourgeois de Paris s'étaient fait octroyer le droit d'acheter des seigneuries, la sagesse du conseil privé y avait mis certaines restrictions relativement aux terres qui relevaient de la couronne, et la terre que Lecamus guignait depuis une dizaine d'années se trouvait dans l'exception. Ambroise s'était fait fort d'apporter l'ordonnance le soir même. Le vieux Lecamus allait de sa salle à sa porte dans une impatience qui montrait combien grande avait été son ambition. Enfin, Ambroise arriva.
— Mon vieil ami, dit le chirurgien assez effaré et regardant le souper, voyons tes nappes? Bien. Oh! mettez des chandelles de cire. Dépéchez, dépêchez! cherchez tout ce que vous aurez de plus beau.
— Qu'y a-t-il donc? demanda le curé de Saint-Pierre aux. Bœufs.
— La reine mère et le jeune roi viennent souper avec vous, répliqua le premier chirurgien. La reine et le roi attendent un vieux conseiller dont la charge sera vendue à Christophe, et M. de Thou qui a conclu le marché. N'ayez pas l'air d'avoir été prévenus, je me suis échappé du Louvre.
En un moment, les deux familles furent sur pied« La mère de Christophe et la tante de Babette allèrent et vinrent avec une célérité de ménagères surprises. Malgré la confusion que cet avis jeta dans l'assemblée de famille, les préparatifs se firent avec une activité qui tint du prodige. Christophe, ébahi, surpris, confondu d'une pareille faveur, était sans parole et regardait tout faire machinalement.
— La reine et le roi chez nous I disait la vieille mère.
— La reine I répétait Babette, que dire et que faire?
Au bout d'une heure, tout fut changé : la vieille salle était parée, et la table étincelait. On entendit alors un bruit de chevaux dans la rue. La lueur des torches portées par les cavaliers de l'escorte fit mettre le nez à la fenêtre aux bourgeois du quartier. Ce tumulte fut rapide. Il ne resta sous les piliers que la reine mère et son fils, le roi Charles IX, Charles de Gondi nommé grand maître de la garde-robe et gouverneur du roi, M. de Thou, le vieux conseiller, le secrétaire d'État Pinard et deux pages.
— Braves gen§, dit la reine en entrant, nous venons, le roi mon fils et moi, signer le contrat de mariage du fils à notre pelletier; mais c'est à la condition qu'il restera catholique. II faut être catholique pour entrer au parlement, il faut être catholique poor posséder une terre qui relève de la couronne, il faut être catholique pour s'asseoir à la table du roi, n'estn^e pas. Pinard?
Le secrétaire d'État parut en montrant des lettres patentes.
— Si nous ne sommes pas ici tous catholiques, dit le petit roi. Pinard jettera tout au feu ; mais nous sommes tous catholiques îd? reprit-il en jetant des yeux assez fiers sur toute l'assemblée.
— Oui, sire, dit Christophe Lecamus en fléchissant quoique avec peine le genou et baisant la main que le jeune roi lui tendit.
La reine Catherine, qui tendit aussi sa main à Christt^e, le releva brusquement et, l'emmenant à quelques pas dans un coin, lui dit :
— Ah çà ! mon garçon, pas de finauderies? Nous jouons franc jeu!
— Oui, madame, reprit-il saisi par l'éclatante récompense et par l'honneur que lui faisait cette reine reconnaissante.
— Eh bien, mons Lecamus, le roi mon fils et moi, nous vous permettons de traiter de la charge du bonhomme Groslay, conseiller au parlement, que voici, dit la reine. Vous y suivrez, j'espère, jeune homme, les errements de M. le Premier.
De Thou s'avança et dit :
— Je réponds de lui, madame.
— Eh bien, instrumentez, gardes-notes, dit Pinard.
— Puisque le roi notre maître nous fait la faveur de signer le contrat de ma fille, s'écria Lallier, je paye tout le prix de la seigneurie.
— Les dames peuvent s'asseoir, dit le jeune roi d'une façon gracieuse. Pour présent de noces à l'accordée, je fais, avec l'agrément de ma mère, remise de mes droits.
Le vieux Lecamus et Lallier tombèrent à genoux et baisèrent la main du jeune roi.
— Mordieu! sire, combien ces bourgeois ont d'argent! lui dit Gondi à l'oreille .
Le jeune roi se prit à rire.
— Leurs Seigneuries étant dans leurs bonnes, dit le vieux Lecamus, veulent-elles me permettre de leur présenter moa successeur et lui continuer la patente royale de la fourniture de leurs maisons?
— Voyons, dit le roi.
Lecamus fit avancer son successeur, qui devint blême.
— Si ma chère mère le permet, nous nous mettrons tous à table, dit le jeune roi.
Le vieux Lecamus eut l'attention de donner au roi un gobelet d'argent qu'il avait obtenu ^e Benvenuto Gellini, lors de son séjour en France à l'hôtel de Nesle, et qui n'avait pas coûté moins de deux mille écus.
— Ohl ma mère, le beau travail I s'écria le jeune roi en levant le gobelet par le pied.
— C'est de Florence, répondit Catherine.
— Pardonnez-moi, madame, dit Lecamus, c'est fait en France par un Florentin. Ce qui est de Florence serait à la reine, mais ce qui est fait en France est au roi.
— J'accepte, bonhomme, s'écria Charles IX, et désormais ce sera mon gobelet.
— Il est assez bien, dit la reine en examinant ce chef-d'œuvre, pour le comprendre dans les joyaux de la couronne.
— Eh bien, maître Ambroise, dit la reine à l'oreille de son chirurgien en désignant Christophe, l'avez-vous bien soigné? marchera-t-il ?
— Il volera, dit en souriant le chirurgien. Ah ! vous nous l'avez bien finement débauché.
— Faute d'un moine, l'abbaye ne chôme pas, répondit la reine avec cette légèreté qu'on lui a reprochée et qui n'était qu'à la surface.
Le souper fut gai, la reine trouva Babette jolie, et, en grande reine qu'elle fut toujours, elle lui passa au doigt un de ses diamants afin de compenser la perte que le gobelet faisait chez les Lecamus. Le roi Charles IX, qui depuis prit peut-être trop de goût à ces sortes d'invasions chez ses bourgeois, soupa de bon appétit ; puis, sur un mot de son nouveau gouverneur, qui, dit-on, avait charge de lui faire oublier les vertueuses instructions de Cypierre, il entraîna le premier président, le vieux conseiller démissionnaire.
le secrétaire d'État, le curé, le notaire et les bourgeois à boire si druement, que la reine Catherine sortit au moment où elle vit la gaieté sur le point de devenir bruyante. Au moment où la reine se leva, Christophe, son père et les deux femmes prirent des flambeaux et l'accompagnèrent jusque sur le seuil de la boutique. Là, Christophe osa tirer la reine par sa grande manche et lui fit ud signe d'intelligence. Catherine s'arrêta, renvoya le vieux Lecamus et les deux femmes par un geste, et dit à Christophe :
— Quoi ?
— Si vous pouvez, madame, tirer parti de ceci, dit-il en parlant à l'oreille de la reine, sachez que le duc de Guise est visé par des assassins...
— Tu es un loyal sujet, dit Catherine en souriant, et je ne t'oublierai jamais.
Elle lui tendit sa main, si célèbre par sa beauté, mais en la dégantant, ce qui pouvait passer pour une marque de faveur; aussi Christophe devint-il tout à fait royaliste en baisant cette adorable main.
— Ils m'en débarrasseront donc, de ce soudard, sans que j'y sois pour quelque chose ! pensa-t-elle en remettant son gant.
Elle monta sur sa mule et regagna le Louvre avec ses deux pages.
Christophe resta sombre tout en buvant, la figure austère d\\mbroise lui reprochait son apostasie ; mais les événements postérieurs donnèrent gain de cause au vieux syndic. Christophe n'aurait certes pas échappé aux massacres de la Saint-Barthélemi, ses richesses et sa terre l'eussent désigné aux meurtriers. L'histoire a enregistré le sort cruel de la femme du successeur de Lallier, belle créature dont le corps resta nu, accroché par les cheveux à l'un des étais du pont au Change pendant trois jours. Babette frémit alors, en pensant qu'elle aurait pu subir un pareil traitement, si Christophe fût demeuré calviniste, car tel fut bientôt le nom des réformés. L'ambition de Calvin fut satisfaite, mais après sa mort.
Telle fut Torigine de la célèbre maison parlementaire des Lecamus. Tallemant des Réaux a commis une erreur en les faisant venir de Picardie. Les Lecamus eurent intérêt plus tard à dater de l'acquisition de leur principale terre, située en ce pays. Le ûU de Christophe, qui lui succéda sous Louis XIII, fut le père de ce riche
SUR CATHERINE DE irfÉDICIS. 674
président Lecamus qui, sous Louis XIV, édifia le magnifique hôtel qui disputait à T hôtel Lambert T admiration des Parisiens et des étrangers, mais qui, certes, est l'un des plus beaux monuments de Paris. L'hôtel Lecamus existe encore rue de Thorigny, quoiqu'au commencement de la Révolution il ait été pillé comme appartenant à M. de Juigné, l'archevêque de Paris. Toutes les peintures y ont alors été effacées; et, depuis, les pensionnats qui s'y sont logés Font fortement endommagé. Ce palais, gagné dans le vieux logis de la rue de la Pelleterie, montre encore les beaux résultats qu'obtenait jadis Tesprit de famille. 11 est permis de douter que Tindividualisme moderne, engendré par le partage égal des successions, élève de pareils monuments.