‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 29 sur 38 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

la chambre du roi, dit le cardinal, qui voulut fermer la port*». Le cardinal fut alors épouvanté, car il vit Thôtel du baillia?^ entièrement désert. La cour, sûre de la mort du roi, avait couni chez Antoine de Navarre.

— Eh bien, faites donc, s'écria Marie Stuart à Ambroise. Moi, et vous, duch3sse, dit-elle à madame de Guise, nous vous prot .'gérons.

— Madame, dit Ambroise, mon zèle m'emportait; les m '-decias. moins mon ami Chapelain, sont pour une injection, je leur duL> obéissance. 11 était sauvé, si j'eusse été premier médecin et premier chirurgien! — Donnez, messi3urs, dit-il en prenant une petitseringue des mains du premier médecin et la remplissant.

— Mon Dieu I dit Marie Stuart, je vous ordonne...

— Hélas 1 madame, fit Ambroisi, je suis sous la dépendance de ces messieurs.

La jeune reine se mit avec la grande maîtresse entre le chin.r-

gien, les médecins et les autres personnages. Le premier mêde in prit la tête du roi, et Ambroise fit l'injection dans l'oreille. LesdenT princes lorrains étaient attentifs. Robertet et M. de Maillé restaleot immobiles. Madame de Fiesque sortit sans être vue, à un signe de Catherine. En ce moment, l'Hôpital ouvrit audacieusement la porte de la chambre du roi.

— J'arrive à propos, dit un homme dont les pas précipités reieotirent dans h salle et qui fut en un moment sur le seuil de la chambre royale. Ah ! messieurs, vous vouliez jeter à bas la tète de mon beau neveu, le prince de Condé?... mais vous avez fait sortir le lion de son antre, et le voici I ajouta le connétable de Montmorency, — Ambroise, vous ne farfouillerez pas avec vos instruments la tête de mon roi ! Les rois de France ne se laissent frapper ainsi que par le fer de leurs ennemis, à la bataille ! Le premier prince du sanz. Antoine de Bourbon, le prince de Condé, la reine mère, le connétable et le chancelier s'opposent à cette opération.

A la grande satisfaction de Catherine, le roi de Navarre et le prince de Condé se montrèrent aussitôt.

— Qu'est-ce que cela signifie? dit le duc de Guise en mettant la main sur sa dague.

— En qualité 4e connétable, j'ai congédié les sentinelles à tou> les postes. Tête-Dieu I vous n'êtes pas ici en pays ennemi, je pense.

Le roi notre maître est au milieu de ses sujets, et les états du royaume doivent délibérer en toute liberté. J'en viens, messieurs, des états! j'y ai porté la protestation de mon neveu de Condé, que trois cents gentilhommes ont délivré. Vous vouliez faire couler le sang royal et décimer la noblesse du royaume. Ah ! désormais je me défie de tout ce que vous voudrez, messieurs de Lorraine. Si vous ordonnez d'ouvrir la tcte du roi, par cette épée qui a sauvé la France de Charles-Quint sous son grand-père, cela ne se fera pas...

— D'autant plus, dit Ambroise Paré, que maintenant tout est inutile, l'épanchement commence.

— Votre règne est fini, messieurs, dit Catherine aux Lorrains, en voyant à l'air d'Ambroise qu'il n'y avait plus aucun espoir.

— Ah! madame, vous avez tué votre fils, lui dit Marie Stuart, qui bondit comme une lionne du lit à la croisée et vint prendre la Florentine par le bras en le lui serrant avec violence.

— Ma mie, répondit Catherine à Marie en lui lançant un regard fin et froid où elle laissa déborder sa haine contenue depuis six mois, vous à la violente amour de qui nous devons cette mort, vous irez maintenant régner dans votre Ecosse, et vous partirez demain. Je suis régente de fait.

Les trois médecins avaient fait un signe à la reine mère.

— Messieurs, dit-elle en regardant les Guise , il est entendu , entre M. de Bourbon, nommé lieutenant général du royaume par les états, et moi, que la conduite des affaires nous regarde. — Venez, monsieur le chancelier.

— Le roi est mort, dit le grand maître obligé d'accomplir les devoirs de sa charge.

— Vive le roi Charles IX! crièrent les gentilshommes venus avec le roi de Navarre, le prince de Condé et le connétable.

Les cérémonies qui ont lieu lors de la mort d'un roi de France se firent dans la solitude. Quand le roi d'armes cria dans la salle trois fois : « Le roi est mort! » après l'annonce officielle du duc de Guise, il n'y eut que quelques personnes pour répéter : « Vive le roi ! »

La reine mère, à qui la comtesse de Fiesque amena le duc d'Orléans, devenu depuis quelques instants Charles IX, sortit en tenant son fils par la main, et fut suivie de toute la cour. Il ne resta que

les deux Lorrains, la duchesse de Guise, Marie Stuart et Dayelle dans la chambre où François II rendait le dernier soupir, avec deux gardes à la porte, les pages du grand maître, ceux du cardinal et leurs secrétaires particuliers.

— Vive la France ! crièrent plusieurs réformés en faisant enteodri un premier cri d'opposition.

Robertet, qui devait tout au duc et au cardinal, effrayé de leur? projets et de leurs entreprises manquées, se rallia secrètement i la reine mère, à la rencontre de laquelle les ambassadeurs d'Bpagne, d'Angleterre, de l'Empire et de Pologne vinrent dans Pescalier, amenés par le cardinal de Tournon, qui les alla prévenir, apr^s s'être montré dans la cour à Catherine de Médicis, au moment où ell-' avait protesté contre l'opération d'Ambroise Paré.

— Eh bien, les fils de Louis d'Outre-Mer, les héritiers de Charl-de Lorraine ont manqué de courage, dit le cardinal au duc.

— On les aurait renvoyés en Lorraine, répondit le grand maître. Je vous le déclare, Charles, si la couronne était là, je n'^étendrji^ pas la main pour la prendre. Ce sera l'ouvrage de mon fils.

— Aura-t-il jamais comme vous l'armée et l'Église ?

— Il aura mieux.

— Quoi?

— Le peuple I

— 11 n'y a quemoi qui le pleure, ce pauvre enfant qui m^aimo^i tant! dit Marie Stuart en tenant la main froide de son premier mari expiré.

— Par qui renouer avec la reine? dit le cardinal.

— Attendez qu'elle se brouille avec les huguenots, répondit h duchesse.

Les intérêts de la maison de Bourbon, ceux de Catherine, cea\ des Guise, ceux du parti des réformés produisirent une telle corifusion dans Orléans, que, trois jours après, le corps du roi, con.plétement oublié dans le bailliage et mis dans une bière par d'obscurs serviteurs, partit pour Saint-Denis dans un chariot couver, accompagné seulement de l'évêque de Senlis et de deux geniLhomraes. Quand ce triste convoi arriva dans la petite \ille d'Étampt>. un serviteur du chancelier de l'Hôpital attacha sur le chari:: cette terrible inscription, que l'histoire a recueillie : Tanneguy t

Chastel, où es-tuf Mais tu étais Français ! Sanglant reproche qui tombait sur Catherine, sur Marie Stuart et sur les Lorrains. Quel est le Français qui puisse ignorer que Tanneguy du Chastel dépensa trente mille écus du temps (un million d'aujourd'hui) aux funérailles de Charles VII, le bienfaiteur de sa maison?

Aussitôt que le bruit des cloches annonça dans Orléans quç François II était mort, et dès que le connétable de Montmorency eut fait ouvrir les portes*de la ville. Tourillon monta dans son grenier et se dirigea vers une cachette.

— Eh bien, serait-il mort? s'écria le gantier.

En entendant ce mot, un homme se leva qui répondit : Prit à servir! le mot d'ordre des réformés attachés à Calvin.

Cet homme était Chaudieu,'à qui Tourillon raconta les événements des huit derniers jours, pendant lesquels il avait laissé le ministre seul dans sa cachette avec un pain de douze livres pour unique nourriture.

-- Cours chez le prince de Condé, frère, demande-lui un saufconduit pour moi, et trouve un cheval, s'écria le ministre, il faut que je parte à l'instant.

— Écrivez-lui un mot, que je puisse être reçu.

— Tiens, dit Chaudieu après avoir écrit quelques lignes, demande une passe au roi de Navarre; car, dans les circonstances actuelles, je dois courir à Genève.

En deux heures, tout fut prêt, et Tardent ministre était en route pour la Suisse, accompagné d'un gentilhomme du roi de Navarre, de qui Chaudieu paraissait être le secrétaire et qui portait des instructions aux réformés du Dauphiné. Ce départ subit de Chaudieu fut aussitôt autorisé dans l'intérêt de Catherine, qui fit, pour gagner du temps, une hardie proposition sur laquelle on garda le plus profond secret. Cette singulière conception explique l'accord si soudainement fait entre elle et les chefs du parti de la Réforme. Cette rusée commère avait donné pour gage de sa bonne foi un certain désir d'accommoder les différends des deux Églises dans une assemblée qui ne pouvait être ni un synode, ni un conseil, ni un concile, et pour laquelle il fallait un nom nouveau, mais surtout l'assentiment de Calvin. Quand ce mystère éclata, disons-le en passant, il détermina l'alliance des Guise et du connétable de Mont-

morency contre Catherine et le roi de Navarre, alliance bizarre, connue dans rhistoire sous le nom de triumvirat, parce que W maréchal de Saint-André fut le troisième personnage de cette coalition purement catholique à laquelle donna lieu cette étrange proposition du colloque. La profonde politique de Catherine fut alor> bien jugée par les Guise; ils comprirent que la reine se souciait for. peu de cette assemblée, et voulait temporiser avec ses alliés p^ur arriver à Tépoque de la majorité de Charles IX; aussi trompèrcmils le connétable en lui faisant croire à une collusion d^intérib entre les Bourbons et Catherine, tandis que Catherine les joiiaii tous. Cette reine était, comme on le voit, devenue excessivemem forte en peu de temps. L'esprit de discussion et de dispute qui régnait alors favorisait singulièrement cette proposition. Les caih*^ liques et les réformés devaient briller tous les uns après les autas dans ce tournoi de paroles. Aussi est-ce précisément ce qui arriva. N'est-il pas extraordinaire que les histonens aient pris les ruses l^ plus habiles de la reine pour des incertitudes? Jamais Calherinv n'alla plus directement à son but que dans ces inventions par lesquelles elle paraissait s'en éloigner. Le roi de Navarre» incapab!.de comprendre les raisons de Catherine, dépêcha donc vers Cahi:: Chaudieu, qui s'était dévoué secrètement à observer lésé vénemecid'Orléans, où, d'heure en heure, il pouvait être découvert et pend. sans procès, comme tout homme qui se trouvait sous le coup dui] arrêt de bannissement. A la façon dont se faisaient alors les voyag*^ Chaudieu ne devait pas arriver à Genève avant le mois de févric *. les négociations ne devaient être terminées que pour le mois i!r mars, et l'assemblée ne put en effet avoir lieu que vers le commencement de mai 1561. Catherine avait médité d'amuser lace" et les partis par le sacre du roi, par son premier lit de justice ^j parlement, où l'Hôpital et de Thou firent enregistrer la lettre \kù laquelle Charles IX confia l'administration du royaume à sa mt^r.* de concert avec le lieutenant général du royaume, Antoine d-- Navarre, le prince le plus faible de ce temps !

N'est-ce pas un des spectacles les plus étranges que celui de tc<ut un royaume en suspens pour le oui ou le non d'un bourgeois français, longtemps obscur et alors établi à Genève? Le pape transaipi:: tenu en échec par le pape de Genève^ ces deux princes lorrain^

naguère si puissants, paralysés par cet accord momentané du premier prince du sang, de la reine mère et de Calvin ! N'est ce pas une des plus fécondes leçons données aux rois par l'histoire, une leçon qui leur apprend à juger les hommes, à faire promptement la part au génie, et à le chercher, comme fit Louis XIV, partout où Dieu le met.

Calvin, qui ne se nommait pas Calvin, mais Cauvin, était le fils d'un tonnelier de Noyon en Picardie. Le pays de Calvin explique jusqu'à un certain point l'entêtement mêlé de vivacité bizarre qui distingua cet arbitre des destinées de la France au xvi* siècle. Il n'y a rien de moins connu que cet homme qui a engendré Genève et l'esprit de cette cité. Jean-Jacques Rousseau, qui possédait peu de connaissances historiques, a complètement ignoré l'influence de cet homme sur sa république. Et d'abord, Calvin, qui demeurait dans une des plus humbles maisons du haut Genève, près du temple Saint-Pierre, au-dessus d'un menuisier, première ressemblance entre lui et Robespierre, n'avait pas à Genève d'autorité bien grande. Pendant longtemps, sa puissance fut haineusement limitée par les Genevois. Au xvi* siècle, Genève eut dans Farel un de ces fameux citoyens qui restent inconnus au monde entier, et souvent à Genève elle-même. Ce Farel arrêta, vers 1537, Calvin dans cette ville en la lui montrant comme la plus sûre place forte d'une réformation plus active que celle de Luther. Farel et Cauvin jugeaient le luthéranisme comme une œuvre incomplète, insuffisante et sans prise sur la France. Genève, assise entre l'Italie et la France, soumise à la langue française, était admirablement située pour correspondre avec l'Allemagne, avec Tltalie et avec la France. Calvin adopta Genève pour le siège de sa fortune morale, il en fit la citadelle de ses idées.

Le conseil de Genève^ sollicité par Farel, autorisa Calvin à donner des leçons de théologie au mois de septembre 1538. Calvin laissa la prédication à Farel, son premier disciple, et se livra patiemment à l'enseignement de sa doctrine. Cette autorité, qui devint souveraine dans les dernières années de sa vie, devait s'établir difficilement. Ce grand agitateur rencontra de si sérieux obstacles, qu'il fut pendant un certain temps banni de Genève à cause de la sévérité de sa réforme. Il y eut un parti d'honnêtes gens qui

tenaient pour le vieux hixe et pour les anciennes mœurs. Mais comme toujours, ces honnêtes gens craignirent le ridicule, ne vojlurent pas avouer le but de leurs efforts, et Ton se battit sur {le< points étrangers à la vraie question. Calvin voulait qu'on se senii de pain levé pour la communion et qu'il n'y eût plus de fêtes, h<»> mis le dimanche. Ces innovations furent désapprouvées à Bem^ei à Lausanne. On signifia donc aux Genevois de se conformer au ± de la Suisse. Calvin et Farel résistèrent, leurs ennemis politiq-' s'appuyèrent sur ce désaccord pour les chasser de Genève, d'»j ils furent en effet bannis pour quelques années. Plus tard, Cahin rentra triomphalement, redemandé par son troupeau. Ces perS'^cutions deviennent toujours la consécration du pouvoir moral quand Técrivain sait attendre. Aussi ce retour fut-il comme Ft^ de ce prophète. Les exécutions commencèrent, et Calvin organi^^ sa terreur religieuse. Au moment où ce dominateur reparut, il fr admis dans la bourgeoisie genevoise; mais, après quatorze ans'l* séjour, il n'était pas encore du conseil. Au moment où Cathem députait un ministre vers lui, ce roi des idées n'avait pas d'autre titre que celui de pasteur de l'Église de Genève. Cahin n'eut d'ailleurs jamais plus de cent cinquante francs en argent par ann-?. quinze quintaux de blé, deux tonneaux de vin, pour tout app»î> tement. Son frère, simple tailleur, avait sa boutique à quelque ps de la place Saint-Pierre, dans la rue où se trouve aujourd'hui Tu des imprimeries de Genève. Ce désintéressement, qui manqn- j Voltaire, à Newton, à Bacon, mais qui brille dans la vie de RabelâN de Campanella, de Luther, de Vico, de Descartes, de Malebrambde Spinosa, de Loyola, de Kant, de Jean-Jacques Rousseau, r: forme-t-il pas un magnifique cadre à ces ardentes et sublir.'> figures?

L'existence si semblable de Robespierre peut faire seule orr.prendre aux contemporains celle de Calvin, qui, fondant son p: voir sur les mêmes bases, fut aussi cruel, aussi absolu que Yzvy^ d'Arras. Chose étrange ! La Picardie, Arras et Noyon, a fourni •■ ^ deux instruments de réformation! Tous ceux qui voudront éi::! ' les raisons des supplices ordonnés par Calvin trouveront, propon:.. gardée, tout 1793 à Genève. Calvin fit trancher la tête à Jacqi> Gruet « pour avoir écrit des lettres impies, des vers Hberiinî?, •

avoir travaillé à renverser les ordonnances ecclésiastiques». Réfléchissez à cette sentence, demandez-vous si les plus horribles tyrannies offrent dans leurs saturnales des considérants plus cruellement bouffons. Valentin Gentilis, condamné à mort pow hérésie involontaire, n'échappa au supplice que par une amende honorable plus ignominieuse que celles infligées par TÉglise catholique. Sept ans avant la conférence qui allait avoir lieu chez Calvin sur les propositions de la reine mère, Michel Servet, Français, passant par Genève, y avait été arrêté, jugé, condamné sur l'accusation de Calvin, et brûlé vif, pour avoir attaqué le mystère de la Trinité dans un livre qui n'avait été ni composé ni publié à Genève. Rappelezvous les éloquentes déïens33 de Jean-Jacquos Roussoau,' dont le livre, qui renversait la religion catholique, écrit en France et publié en Hollande, mais débité dans Paris, fut seulement brûlé par la main du bourreau, et l'auteur, un étranger, seulement banni du royaume où il essayait de ruiner les vérités fondamentales de la religion et du pouvoir, et comparez la conduite du parlement à celle du tyran genevois. Enfin, Boisée fut mis également en jugement pour avoir eu d'autres idées que celles de Calvin sur la prédestination. Pesez ces considérations, et demandez-vous si Fouquier- Tainville a fait pis. La farouche intolérance religieuse de Calvin a été, moralement, plus compacte, plus implacable que ne le fut la farouche intolérance politique de Robespierre. Sur un théâtre plus vaste que Genève, Calvin eût fait couler plus de sang que n'en a fait couler le terrible apôtre de l'égalité politique assimilée à l'égalité catholique. Trois siècles auparavant, un moine, un Picard, avait entraîné l'Occident tout entier sur TOrient. Pierre l'Ermite, Calvin et Robespierre, chacun à trois cents ans de distance, ces trois Picards ont été, politiquement parlant, des leviers d'Archimède. C'était à chaque époque une pensée qui rencontrait un point d'appui dans les intérêts et chez les hommes.

Calvin est donc bien certainement l'éditeur presque inconnu de cette triste ville, appelée Genève, où, il y a dix ans, un homme disait, en montrant une porte cochère de la haute ville, la première qui ait été faite à Genève (il n'y avait que des portes bâtardes auparavant) : Cest par cette pointe que le luxe est entré dans Genève! Calvin y introduisit, par la rigueur de ses exécutions et par celle de sa

doctrine, ce sentiment hypocrite si bien nommé la viômerie. Avoir des mœurs, selon les mômiers, c'est renoncer aux arts, aux a^»:ments de la vie, manger délicieusement, mais sans luxe, et amasy-r silencieusement de l'argent, sans en jouir autrement que comme Calvin jouissait de son pouvoir, par la pensée. Calvin donna à lo i^ les citoyens la même livrée sombre qu'il étendit sur sa vie. Il avàii créé dans le consistoire un vrai tribunal d'inquisition calvinisi^. absolument semblable au tribunal révolutionnaire de Robespierre. Le consistoire déférait au conseil les gens à condamner, et Calvin y régnait par le consistoire comme Robespierre régnait sur la Co:ivention par le club des Jacobins. Ainsi, un magistrat émineot à Genève fut condamné à deux mois de prison, à perdre ses emp l'>ji et la capacité d'en jamais exercer d'autres, parce quil menait ur^ vie déréglée et qu'il s'était lié avec les eiuiemis de Calvin. Sous ce rapport, Calvin fut un législateur : il a créé les mœurs austères, s«3bre5. bourgeoises, effroyablement tristes, mais irréprochables, qui se s*.>3i conservées jusqu'aujourd'hui dans Genève, qui ont précédé kmœurs anglaises, universellement désignées sous le mot de puritanisme, dues à ces caméroniens, disciples de Caméron, un deN docteurs français issus de Calvin, et que Walter Scott a si bien peints! La pauvreté d'un homme, exactement souverain, qui traitait de puissance à puissance avec les rois, qui leur demandait des trésors, des armées, et qui puisait à pleines mains dans leurs épargnes pour les malheureux, prouve que la pensée, prise comnp moyen unique de domination, engendre des avares politiques, d*^ hommes qui jouissent par le cerveau, qui, semblables aux jésuite^, veulent le pouvoir pour le pouvoir. Pitt, Luther, Calvin, Robe^ pierre, tous ces Harpagons de domination meurent sans un sou. L'inventaire fait au logis de Calvin, après sa mort, et qui, compris ses livres, s'élève à cinquante écus, a été conservé par l'histoire: celui de Luther a offert la même somme; enûn, sa veuve, !â fameuse Catherine de Bora, fut obligée de solliciter une pensioo de cent écus qui lui fut accordée par un électeur d'Allemagne. Potemkin, Mazarin, Richelieu, ces hommes de pensée et d'action qui tous trois ont fait ou préparé des empires, ont laissé chacun trois cents millions. Ceux-là avaient un cœur, ils aimaient les femmes et les arts, ils bâtissaient, ils conquéraient ; tandis qu ex-

cepté la femme de Luther, Hélène de cette Iliade, tous les autres n'ont pas à se reprocher un battement de cœur donné à une femme.

Cette explication très-succincte était nécessaire pour expliquer la position de Calvin à Genève.

Dans les premiers jours du mois de février de Tannée 1561, par une de ces douces soirées qui se rencontrent dans cette saison sur le lac Léman, deux cavaliers arrivèrent au Pré-rÉvéque, ainsi nommé à cause de Tancienne maison de campagne de Tévêque de Genève, chassé depuis trente ans. Ces deux hommes, qui sans doute connaissaient les lois de Genève sur la fermeture des portes, alors nécessaires et assez ridicules aujourd'hui, se dirigèrent sur la porte de Rives ; mais ils arrêtèrent brusquement leurs chevaux à Taspect d'un homme d'une cinquantaine d'années qui se promenait appuyé sur le bras d'une servante, et qui rentrait évidemment en ville ; cet homme» assez gras, marchait avec lenteur et difficulté, ne posant un pied qu'après l'autre et non sans douleur, car il portait des souliers ronds en velours noir et lacés.

— C'est lui, dit à Chaudieu l'autre cavalier qui descendit de cheval, tendit ses rênes à son compagnon et s'avança en ouvrant ses bras au promeneur.

Ce promeneur, qui était en effet Jean Calvin, se recula pour éviter l'embrassade, et jeta le coup d'oeil le plus sévère à son disciple. A cinquante* ans, Calvin paraissait en avoir soixante et dix. Gros et gras, il semblait d'autant plus petit, que d'horribles douleurs de gravelle l'obligeaient à marcher courbé. Ces douleurs se comphquaient avec les atteintes d'une goutte du plus mauvais caractère. Tout le monde eût tremblé devant cette figure presque aussi large que longue et sur laquelle, malgré sa rondeur, il n'y avait pas plus de bonhomie que dans celle du terrible Henri Vlll, à qui Calvin ressemblait beaucoup; les souffrances, qui ne lui donnèrent jamais de relâche, se trahissaient dans deux rides profondes qui partaient de chaque côté du nez en suivant le mouvement des moustaches et se confondant comme elles avec une ample barbe grise. Cette figure, quoique rouge et enflammée comme celle d'un buveur, offrait par places des marques où le teint était jaune ; mais, malgré le bonnet de velours noir qui couvrait cette énorme tête carrée, on pouvait admirer un front vaste

et de la plus belle forme, sous lequel brillaient deux yeux bruns, qui dans les accès de colère devaient lancer des flammes. Soit par Teffet de son obésité, soit à cause de son gros col court, soit â cause de ses veilles et de ses travaux continuels, la tête de Calvia rentrait dans ses larges épaules, ce qui l'obligeait à ne port-.r qu'une petite fraise courte à tuyaux, sur laquelle sa figure sembla:! être comme celle de saint Jean-Baptiste sur un plat. Entre ses moustaches et sa barbe, on voyait, comme une rose, sa jo'Je bouche éloquente, petite et fraîche, dessinée avec une admirable perfection. Ce visage était partagé par un nez carré, remarquable par une flexuosité qui régnait dans toute la longueur, et qui pn>duisait sur le bout des méplats significatifs, en harmonie avec là force prodigieuse exprimée dans cette tête impériale. Quoiqu'il fûî difficile de reconnaître dans ces traits les traces des migrainr?? hebdomadaires qui saisissaient Calvin pendant les intervalles d'unt lièvre lente par laquelle il fut dévoré, la souffrance, incessamment combattue par l'étude et par le vouloir, donnait à ce masque en apparence fleuri quelque chose de terrible, assez explicable par la couleur de la couche de graisse due aux habitudes sédentaires d : travailleur et qui portait les traces du combat perpétuel de ctempérament valétudinaire avec Tune des plus fortes volontés c.»qnues dans Thistoire de l'esprit humain. Qupique charmante, h bouche avait' une expression de cruauté. La chasteté commandre par de vastes desseins, exigée par tant de maladives dispositions, était écrite sur ce visage. 11 y avait des regrets dans la sérénité de ce front puissant, et de la douleur dans le regard de ces yeux doni le calme eff^rayait.

Le costume de Calvin faisait bien ressortir sa tête, car il poridîî la fameuse soutane en drap noir, serrée par une ceinture de drap noir à boucle en cuivre, qui devint le costume des ministres calvinistes, et qui, désintéressant le regard, obligeait l'attention à nt s'occuper que du visage.

— Je soufl're trop, Théodore, pour vous embrasser, dit alors Calvin à l'élégant cavalier.

Théodore de Bèze, alors âgé de quarante- deux ans et reçu bo:irgeois de Genève depuis deux ans à la demande de Calvin, fonnii: le contraste le plus violent avec le terrible pasteur dont il avait fai:

son souverain. Calvin, comme tous les bourgeois qui s'élèvent à ime souveraineté morale, ou comme tous les inventeurs de systèmes sociaux, était dévoré de jalousie. Il abhorrait ses disciples, il ne voulait pas d'égaux, et ne souffrait pas la moindre contradiction. Cependant, il y avait entre Théodore de Bèze et lui tant de différence; cet élégant cavalier doué d'une figure agréable, plein de politesse, habitué à fréquenter les cours, il le trouvait si dissemblable de tous ses farouches janissaires, qu'il se départait avec lui de ses sentiments habituels; il ne l'aima jamais, car cet âpre législateur ignora totalement l'amitié; mais, ne craignant pas de trouver en lui son successeur, il aimait à jouer avec Théodore comme Richelieu joua plus tard avec son chat; il le trouvait souple et léger. En voyant de Bèze réussir admirablement dans toutes ses missions, il aimait cet instrument poli dont il se croyait l'àme et le conducteur; tant il est vrai que les hommes les plus farouches ne peuvent se dispenser d'un semblant d'affection. Théodore fut l'enfant gâté de Calvin, le sévère réformateur ne le grondait pas, il lui passait ses dérèglements, ses amours, ses beaux costumes et son élégance de langage. Peut-être Calvin était-il content de montrer que la Réforme pouvait lutter de grâce avec les gens de cour. Théodore de Bèze voulait introduire dans Genève le goût des arts, de la littérature, de la pojsie, et Calvin écoutait ses plans sans froncer ses gros sourcils gris. Ainsi le contraste du caractère et de la personne était aussi complet que les contrastes de l'esprit entre ces deux hommes célèbres.

Calvin reçut le salut très-humble de Chaudieu, en répondant par une légère inclination de tête. Chaudieu passa dans son bras droit les brides des deux chevaux et suivit ces deux grands hommes de la Réformation, en se tenant à gauche de Théodore de Bèze, qui marchait à droite de Calvin. La bonne de Calvin courut pour empêcher qu'on ne fermât la porte de Rives, en faisant observer au capitaine de garde que le pasteur venait d'être pris de douleurs cuisantes.

Théodore de Bèze était un fils de œtte commune de Vézelay, la première qui se confédéra et dont la curieuse histoire a été faite par l'un des Thierry. Ainsi l'esprit de bourgeoisie et de résistance,, endémique à Vézelay, a sans doute fourni sa part dans la grande

révolte des réformés en la personne de cet homme qui certes e^. une des plus curieuses figures de l'hérésie.

— Vous souffrez donc toujours? dit Théodore à Calvin.

— Un catholique dirait comme un damné , repondit le réf-Tmateur avec cette amertume qu'il mettait dans ses moindre^ paroles. Ah! je m'en vais, mon enfant! Et que deviendrez-vousans moi ?

— Nous combattrons à la clarté de vos livres ! dit Chaudieu. Calvin sourit, son visage empourpré prit une expression ^r^

cieuse, et il regarda favorablement Chaudieu.

— Eh bien, vous m'apportez des nouvelles ? reprit-il. Nous a-t-:»E beaucoup massacré des nôtres? fit-il en souriant et montrant unrailleuse joie qui brilla dans ses yeux bruns.

— Non, dit Chaudieu, tout est à la paix.

— Tant pis, tant pis! s'écria Calvin. Toute pacification serait -i:. mal, si chaque fois ce ne devait pas être un piège. La persécuti i est notre force. Oii en serions-nous, si l'Église s'emparait de la ?:•forme ?

— Mais, dit Théodore, c'est ce que semble vouloir faire la reicr mère. -^

— Elle en est bien capable, dit Calvin. J'étudie cette femme...

— D'ici? s'écria Chaudieu.

— Y a-t-il des distances pour l'esprit? répliqua sévèrement Cilvin qui trouva de l'irrévérence dans l'interruption. Catherine s»».haite le pouvoir, et les femmes dans cette visée n'ont plus ni boaneur ni foi. De quoi s'agit-il?

— Eh bien, elle nous propose une espèce de concile, dit ThK^ dore de Bèze.

— Auprès de Paris ? demanda Calvin brusquement.

— Oui !

— Ah! tant mieux ! fit Calvin.

— Et nous y essayerons de nous entendre et de dresser un ac:-. public pour fondre les deux Églises.

— Ah ! si elle avait le courage de séparer l'Église française dla cour de Rome et de créer en France un patriarche comme dàrb l'Église grecque! s'écria le réformateur, dont les yeux brilléreni à cette idée qui lui permettait de monter sur un trône. Mais, moo

fils, la nièce d'un pape peut-elle être franche? elle veut gagner du temps.

— Ne nou3 en faut-il pas pour réparer notre échec d'Amboise, et organiser une résistance formidable sur tous les points du royaume?

— Elle a renvoyé la reine d'Éco3se, dit Ghaudieu.

— Une de moins I dit Calvin en passant sous la porte de Rives; Elisabeth d'Angleterre nous la contiendra. Deux reines voisines seront bientôt en guerre : Tune est belle et l'autre est assez laide, première cause d'irritation ; puis il y a de plus la question d'illégitimité...

Il se frotta les mains, et sa joie eut un caractère si féroce, que de Bèze frissonna; car il aperçut alors la mare de sang que contemplait son maître depuis un moment.

— Les Guise ont irrité la maison de Bourbon, dit de Bèze après une pause, ils ont à Orléans brisi la paille entre eux.

— Eh bien, reprit Calvin, tu ne me croyais pas, mon fils, quand, à ton dernier départ pour Nérac, je te disais que nous finirions par susciter entre les deux branches de la maison de France une guerre à mort ! Enfin, j'ai une cour, un roi, une famille dans mon parti. Ma doctrine a fait maintenant son effet sur les masses. Les bourgeois m'ont compris, ils appelleront désormais idolâtres ceux qui vont à la messe, qui peignent les murailles de leurs temples, qui y mettent des tableaux et des statues. Ah I il est bien plus facile au peuple de démolir des cathédrales et des palais, que de disputer sur la foi jusii fiante ou sur la présence réelle! Luther était un disputeur ; moi, je suis une armée ! il était un raisonneur ; moi, je suis un système I Enfin, mes enfants, ce n'était qu'un taquin; moi, je suis un Tarquin! Oui, mes fidèles briseront les églises, ils briseront les tableaux, ils feront des meules avec des statues pour broyer les blés des peuples. Il y a des corps dans les États, je n'y veux que des individus ! Les corps résistent trop, et voient clair là où les multitudes sont aveugles! Maintenant, il faut mêler à cette doctrine agissante des intérêts politiques qui la consolident et qui entretiennent le matériel de mes armées. J'ai satisfait la logique des esprits économes et la tête des penseurs par ce culte nu, dépouillé, qui transporte la religion dans le monde des idées. J'ai

fait comprendre au peuple les avantages de la suppression iVcérémonies. A toi, Théodore, à embaucher des intérêts. Ne sorivj pas de là. Tout est fait, tout est dit maintenant comme doctrii.-. qu'on n'y ajoute pas un iota ! Pourquoi Caméron, ce petit pa>M:r de Gascogne, se mcle-t-il d'écrire?...

Calvin, Théodore de Bèze et Chaudieu gravissaient les mes i la ville haute au milieu de la foule, sans que la foule fit la moin i: attention à eux qui déchaînaient les foules dans les cités, qui ravgeaient la France I Après cette affreuse tirade, ils marchèrent e: silence, arrivèrent sur la petite place Saint-Pierre, et se diris:» : 'u vers la maison du pasteur. Au second étage de celte maison . peine célèbre et de laquelle personne aujourd'hui ne vous par!-. . Genève, où d'ailleurs Calvin n'a pas de statue, son logement o > sistait en trois chambres parquetées en sapin, boisées en sapin à côté desquelles se trouvaient la cuisine et la chambre de la >- 'vante. On entrait, comme dans la plupart des maisons bourgeoisde Genève, par la cuisine, qui menait à une petite salle à d. ; croisées, servant de parloir, de salon et de salle à manger. 1. cabinet de travail où la pensée de Calvin se débattait avec les (i .leurs depuis quatorze ans venait ensuite, et la chambre à coucii ' y était contiguë. Quatre chaises en bois de chêne couvenes »: tapisserie et placées autour d'une longue table carrée compos^ii*. ' tout l'ameublement du parloir. Un poêle en faïence blanche, plj dans un des angles de cette pièce, y jetait une douce chaleur. L. boiserie de sapin naturel revêtait les murs, sans aucun dt ; Ainsi la nudité des lieux était en harmonie avec la vie sobre simple de ce réformateur.

-^ Eh bien, dit de Bèze en entrant et profitant du momen; Chaudieu les avait laissés seuls pour aller mettre les deux chevj \ dans une auberge voisine, que dois-je faire? Acceptez-vous le * loque ?

— Certes, dit Calvin. C'est vous, mon enfant, qui y combartr..: Soyez-y tranchant, absolu. Personne, ni la reine, ni les Guise, r moi, nous ne voulons en faire sortir une pacification, qui ne c-. convient point. J'ai confiance en Duplessis-Mornay, il faudra donner le premier rôle. Nous sommes seuls, dit-il en jetant .. regard de défiance dans sa cuisine, dont la porte était eni/ouver

et où séchaient étendues sur une corde deux chemises et quelques collerettes. Va fermer tout. — Eh bien, reprit-il quand Théodore eut fermé les portes, il faut pousser le roi de Navarre à se joindre aux Guise et au connétable en lui conseillant d'abandonner la reine Catherine de Médicis. Ayons tous les bénéfices de la faiblesse de ce triste sire. S'il tourne casaque à l'Italienne, en se voyant dénuée de cet appui, elle se joindra nécessairement au prince de Condé, à Coligny. Peut-être cette manœuvre la compromettra-t-elle si bien, qu'elle nous restera...

Théodore de Bèze prit le pan de la rob3 de Calvin et la baisa.

— 0 mon maître, dit-il, vous êtes grandi

— Je me meurs malheureusement, cher Théodore. Si je mourais sans te revoir, dit-il à voix basse et dans l'oreille de son ministre des affaires étrangères, songe à faire frapper un grand coup par un de nos martyrs!...

— Encore un Minard à tuer?

— Mieux qu'un robin.

— Un roi?

— Encore plus! un homme qui veut l'être.

— Le duc de Guise! s'écria Théodore en laissant échapper un geste.

— Eh bien, s'écria Calvin, qui crut apercevoir une dénégation ou un mouvement de résistance et qui ne vit pas entrer le ministre Chaudieu, n'avons-nous pas le droit de frapper comme on nous frappe? oui, dans l'ombre et le silence? Ne pouvons-nous pas rendre blessure pour blessure, mort pour mort? Les catholiquei se feront-ils faute de nous tendre des pièges et de nous massacrer? J'y compte bien! Brûlez leurs églises! allez, mes enfants. Si vous avez des jeunes gens dévoués...

— J'en ai, dit Chaudieu.

— Servez -vous -en comme de machines de guerre!... notre triomphe admet tous les moyens. Le Balafré,, ce terrible soldat, est, comme moi, plus qu'un homme; c'est une dynastie comme je suis un système, il est capable de nous anéantir! A mort donc le Lorrain !

— J'aimerais mieux une victoire paisible amenée par le temps et par la raison, dit de Bèze.

xvf. 3.Ï

— Par le temps? s'écria Calvin, en jetant sa chaise partirn', par la raison? Mais êtes-vous fou? La raison! faire une conqi^e" vous ne savez donc rien des hommes, vous qui les pratiquez, inib> cile? Ce qui nuit à ma doctrine, triple niais, c'est qu'elle est raisonnable. Par la foudre de saint Paul, par Tépée du Fort, citn:»;i;!i> que vous êtes, Théodore, ne voyez-vous pas la vigueur comn.r niquée à ma Réforme par la catastrophe d'Amboise? Les idées r poussent qu'arrosées avec du sangl L'assassinat du duc de Giir serait le motif d'une horrible persécution, et je l'appelle de lo.^ mes vœux! Nos revers sont préférables à des succès! LaRt'forna les moyens de se faire battre, entendez-vous, bélître? tandis q. le catholicisme est perdu, si nous gagnons une seule bataille. M» > quels sont donc mes lieutenants?... des chiffons mouillés au 1: . d'hommes! des tripes à deux pattes! des babouins baptis»'>. 0 mon Dieu, me donneras-tu dix ans de vie encore! Si je meur^::tôt, la cause de la vraie religion est perdue avec de pareils n:r roufles! Tu es aussi béte qu'Antoine de Navarre! sots, laissc-ii]-: je veux un meilleur négociateur! Tu n'es qu'un âne, un goii reau, un poëte! va faire des catuUeries, des tibullades, desa.;tiches! Hue!

Les douleurs de la gravelle avaient entièrement été domp; par le feu de cette colère. La goutte se taisait devant cette h «nil excitation. Le visage de Calvin était nuancé de pourpre coninv : ciel à l'orage. Son vaste front brillait. Ses yeux flamboyaioni. ' ne se ressemblait plus. Il s'abandonna à cette espèce de nv^ ment cpileptique, plein de rage, qui lui était familier; mais. !>'^ par le silence de ses deux auditeurs, et remarquant Chaiidieii « dit à de Bèze : « Le buisson d'Horeb! » le pasteur s'assit, 5'' et se voila le visage de ses deux mains aux articulations noii>> ' qui palpitaient malgré leur épaisseur.

Quelques instants après, encore en proie aux dernières seco'>-^ de ce grain engendré par la chasteté de sa vie, il leur dit d" voix émue :

— Mes vices, qui sont nombreux, me coûtent moins à dim' que mon impatience! Ohl bête f'roce, ne te vaincrai-je jam ajouta-t-il en se frappant la poitrine.

— Mon cher maître, dit de Bèze d'une voix caressante o\ •"

SUR CATHERINE DE MÉDICIS. 5i7

prenant les mains de Calvin, qu'il baisa, Jupiter tonne, mais il sait sourire.

Calvin regarda son disciple d'un œil adouci en lui disant :

— Comprenez-moi, mes amis.

— Je comprends que les pasteurs de peuples ont de terribles fardeaux, répondit Théodore. Vous avez un monde sur vos épaules.

— J'ai, dit Ghaudieu, que l'algarade du maître avait rendu pensif, j'ai trois martyrs sur lesquels nous pouvons compter. Stuart, qui a tué le président, est en liberté...

— Erreur! dit Calvin doucement et en souriant comme tous les grands hommes qui font succéder le beau temps sur leur figure, comme s'ils étaient honteux d'y avoir laissé régner l'orage. Je connais les hommes. On tue un président, on n'en tue pas deux,

— Est-ce absolument nécessaire? dit de Bèze.

— Encore? fit Calvin en enflant ses narines. Tenez, laissez-moi, vous me remettriez en fureur. Allez avec ma décision. Toi, Chau^ dieu, marche dans ta voie et maintiens ton troupeau de Paris. Que Dieu vous conduise I Dinahl... éclairez mes amis.

— Ne me permettrez-vous pas de vous embrasser? dit Théodore avec attendrissement. Qui de nous peut savoir ce qui lui adviendra demain? Nous pouvons être saisis malgré les saufs-conduits...

— Et tu veux les ménager? dit Calvin en embrassant de Bèze. Il prit la main de aiauJieu en lui disant :

— Surtout pas de huguenots, pas de réformés, devenez calvinistes! Ne parlez que du calvinisme... Hélas! ce n'est pas ambition, car je me meurs!... mais il faut détruire tout de Luther, jusqu'au nom de luthérien et de luthéranisme!

— Mais, homme divin, s'écria Chaudieu, vous méritez bien de tels honneurs!

— Maintenez l'uniformité de la doctrine, ne laissez plus rien examiner ni refaire. Nous sommes perdus si de notre sein sortaient des sectes nouvelles.

En anticipant sur les événements de cette Étude et pour en finir avec Théodore de Bèze, qui alla jusqu'à Paris avec Chaudieu, il faut faire observer que Poltrot, qui, dix-huit mois après, tira un coup de pistolet au duc de Guise, avoua dans la question avoir été poussé à ce crime par Théodore de Bèze ; néanmoins, il r^Hra jta

cet aveu dans les tortures postérieures. Aussi Bossuet, en pesant toutes les considérations historiques, n'a-t-il pas cru devoir attribuer la pensée de ce crime à Théodore de Bèze. Mais, depuis Bossuet, une dissertation en apparence futile, faite à propos d'un»célèbre chanson, a conduit un compilateur du xvni« siècle à promv que la chanson sur la mort du duc de Guise, chantée dans toute U France par les huguenots, était Touvrage de Théodore de Bèze, ^\ il fut alors prouvé que la fameuse complainte sur Marlborough «t un plagiat de celle de Théodore de Bèze. {Voir la note à la fin.)

Le jour où Théodore de Bèze et Chaudieu arrivèrent à Paris, h cour y était revenue de Reims, où Charles IX avait été sacré. Cm cérémonie, que Catherine rendit très-éclatante et qui fut Toccasioa de fêtes splendides, lui avait permis de réunir autour d'elle le> chefs de tous les partis. Après avoir étudié tous les intérêts et le? partis, elle en était à choisir entre cette alternative : ou les ralîi'^r au trône, ou les opposer les uns aux autres. Catholique par excellence, le connétable de Montmorency, dont le neveu, le prince df Condé, était le chef de la Réformation et dont les ûls indioaient d cette religion, blâmait l'alliance de la reine mère avec les réformé?. De leur côté, les Guise travaillaient* à gagner Antoine de Bourbon. prince sans caractère, et à le mettre dans leur parti; ce que^ femme, la reine de Navarre, avertie par de Bèze, laissa faire. C»^ difficultés frappèrent Catherine, dont Tautorité naissante avait besoin de quelque temps de tranquillité; aussi attendait^lle impatiemment la réponse de Calvin, à qui le prince de Condé, le roi d-. Navarre, Coligny, d'Andelot, le cardinal de Châtillon, avaient envoy: de Bèze et Chaudieu. Mais, en attendant, la reine mère fut fidèle i. ses promesses envers le prince de Condé. Le chancelier mitfînà !i procédure qui regardait Christophe en évoquant l'affaire au parlement de Paris, qui cassa l'arrêt de la commission en la déclarant sans pouvoir pour juger un prince du sang. Le parlement recommença le procès à la sollicitation des Guise et de la reine mère. Les papiers de La Sagne avaient été remis à Catherine, qui le> brûla. Cette remise fut un premier gage inutilement donné par \^ Guise à la reine mère. Le parlement, ne trouvant plus ces preuve? décisives, rétablit le prince dans tous ses droits, biens et honneurs. Christophe, délivré lors du tumulte d'Orléans à Tavénement du roi,

fut mis hors de cause dès l'abord, et fut reçu, en dédommagement de ses souffrances, avocat au parlement, par les soins de M. de Thou.

Le triumvirat, cette coalition future d'intérêts menacés par les premiers actes de Catherine, se préparait donc sous ses yeux. De même qu'en chimie les substances ennemies finissent par se séparer au premier choc qui trouble leur union forcée, de même en politique les alliances d'intérêts contraires ont peu de durée. Catherine comprenait bien que, tôt ou tïird, elle reviendrait aux Guise et au connétable pour livrer bataille aux huguenots. Ce colloque qui flattait les amours-propres des orateurs de chaque parti, qui devait faire succéder une imposante cérémonie à celle-du sacre et amuser le tapis sanglant de cette guerre religieuse commencée, était inutile aux yeux des Guise tout aussi bien qu'aux yeux de Catherine. Les catholiques y perdaient, car les huguenots allaient, sous prétexte de conférer, proclamer leur doctrine à la face de la France, sous la protection du roi et de sa mère. Le cardinal de Lorraine, flatté par Catherine d'y battre les hérétiques par l'éloquence des princes de l'Église, y fit consentir son frère. C'était beaucoup pour la reine mère que six mois de paix.

Un petit événement faillit compromettre ce pouvoir que Catherine élevait si péniblement. Voici la scène, conservée par l'histoire et qui éclata le jour môme où les envoyés de Genève arrivaient rue Béthisy, à l'hôtel de Coligny, près du Louvre. Au sacre, Charles IX, qui aimait beaucoup son précepteur Amyot, le nomma grand aumônier de France. Cette amitié fut également partagée par le duc d'Anjou, Henri III, autre élève d'Amyot. Pendant le voyage de Reims à Paris, Catherine apprit cette nouvelle par les deux Gondi. Elle comptait sur cette charge de la couronne pour se faire dans l'Église un appui, pour y avoir un personnage à opposer au cardinal de Lorraine; elle voulait en revêtir le cardinal de Tournon, afin de trouver en lui, comme en l'Hôpital, une seconde béquille; tel fut le mot dont elle se servit. En arrivant au Louvre, elle manda le précepteur. Sa colère fut telle, en voyant le désastre causé dans sa politique par l'ambition de ce fils de cordonnier parvenu, qu'elle lui dit ces étranges paroles, répétées par quelques mémorialistes :

550 ÉTUOES PHILOSOPHIQUES.

— Quoi î je fais bouquer les Guise, les Coligny, les connétables, la maison de Navarre, le prince de Condé, et j'aurai en tète ua prestolet tel que toi qui n'es pas satisfait par révêché d*Au\em::

Amyot s'excusa. En effet, il n'avait rien demandé, le roi l'avai: revêtu, de son plein gré, de cette charge dont lui, pauvre précepteur, se regardait comme indigne.

— Sois assuré, maître, lui répondit Catherine (tel était le doî.i que les rois Charles IX et Henri II l donnaient à ce grand écrivain . de ne pas rester en pied vingt-quatre heures si tu ne fais chan;'' r d'avis à ton élève.

Entre la mort annoncée sans plus de finesse, et la résignai: -d de la plus grande charge ecclésiastique de la couronne, le fils J. cordonnier, devenu très-avide et qui peut-être ambitionnait le chapeau de cardinal, prit le parti de temporiser; il se cacha dîu^ l'abbaye Saint-Germain. A son premier dîner, Charles IX, ne vo\ m point Amyot, le demanda. Quelque guisard instruisit sans dojti I" roi de ce qui s'était passé entre Amyot et la reine mère.

— Quoi! est-ce parce que je l'ai fait grand aumônier qu'on Ij fait disparaître? dit-il.

Il alla chez sa mère dans le violent état où sont les enfants qu^: un de leurs caprices est contrarié.

— Madame, dit-il en entrant, n'ai-je pas complaisammeot 5:1:: la lettre que vous m'avez demandée pour le parlement, et au ni-) de laquelle vous gouvernerez mon royaume? Ne m'avez-vousp.^ promis, en me la présentant, que ma volonté serait la vôtre, et vj... que la seule faveur que je tenais à donner excite votre jaic.^^-- Le chancelier parle de me faire déclarer majeur à quatorze ar dans trois ans d'ici, et vous voulez me traiter en enfant... Je strij. par Dieu ! roi, et roi comme mon père et mon grand-père étai:: rois!

A l'accent et à la manière dont ces paroles furent dites, Cathori: eut une révélation du vrai caractère de son fils et reçut un coup:boutoir dans le sein.

— Il me parle ainsi, à moi qui l'ai fait roi! pensa-t-elle.— Mi-sieur, lui répondit-elle, le métier de roi, par le temps qui court, e^' bien difficile, et vous ne connaissez pas encore les maîtres àqui>.' ^^ avez affaire. Vous n'aurez jamais d'autre ami sincère et sûr que roi:

m jre, d'autres serviteurs que ceux qu'elle s'est attachés depuis longtemps, et sans les services desquels vous n'existeriez peut-être pas aujourd'hui. Les Guise en veulent et à votre couronne et à votre personne, sachez-le. S'ils pouvaient me coudre dans un sac et me jeter dans la rivière, dit-elle en montrant la Seine, ce serait fait ce soir. Ces Lorrains sentent que je suis la lionne qui défend ses petits, qui arrête leurs mains hardies étendues sur la couronne. A qui, à quoi tient vot e précepteur? où sont ses alliances? quelle est son autorité? quels services vous rendra-t-il? de quel poids sera sa parole? Au lieu d'un étai pour soutenir votre pouvoir, vous l'avez démuni. Le cardinal de Lorraine vous menace, il fait le roi, il garde son chapeau sur la tête devant le premier prince du sang ; n'étaitil donc pas urgent de lui opposer un autre cardinal revêtu d'une autorité supérieure à la sienne? Est-ce Amyot, ce cordonnier capable de lui nouer les rubans de ses souliers, qui lui rompra en visière? Enfin, vous aimez Amyot, vous l'avez nommé! que votre première volonté soit faite, monsieur! Mais, avant de vouloir, consultez-moi de bonne amitié. Prêtez-vous aux raisons d'État, et votre bon sens d'enfant s'accordera peut-être avec ma vieille expérience pour d jcider, quand vous connaîtrez les difficultés.

— Vous me rendrez mon maître ! dit le roi sans trop écouter sa mîre en ne voyant que des reproches dans sa réponse.

— Oui, vous l'aurez, répondit-elle. Mais ce n'est pas lui, ni même ce brutal de Cypierre, qui vous apprendront à régner.

— Ce sera vous, ma chère mère, dit-il adouci par son triomphe et en quittant cet air menaçant et sournois naturellement empreint sur sa physionomie.

Catherine envoya chercher le nouveau granl aumônier par Gondi.

Quand le Florentin eut découvert la retraite d' Amyot, et qu'on eut dit à l'évêque que le courtisan était envoyé par la reine, il fut pris de terreur et ne voulut pas sortir de l'abbaye. Dans cette extrémité, Catherine fut obligée d'écrire elle-même au précepteur dans de tels termes, qu'il revint et reçut d'elle l'assurance de sa protection , mais à la condition de la servir aveuglément auprès de Charles IX.

Cette petite tempête domestique apaisée, Catherine, revenue au Louvre après une absence de plus d'une année, y tint conseil avec

ses intimes sur la conduite à tenir avec le jeune roi, que empierre avait complimenté sur sa fermeté.

— Que faire? dit-elle aux deux Gondi, à Ruggieri, à Birague et à Chiverni, devenu gouverneur et chancelier du duc d'Anjou.

— Avant tout, dit Birague^ changez empierre. Ce n'est pas un homme de cour, il ne s'accommoderait jamais à vos vues et croirait faire sa charge en vous contrecarrant.

— A qui me fier? s'écria la reine.

— A l'un de nous, dit Birague.

— Par ma foi, reprit Gondi, je vous promets de vous rendre le roi souple comme le roi de Navarre.

— Vous avez laissé périr le feu roi pour sauver vos autres enfants, eh bien, faites comme chez les grands seigneurs de Coostantinople, annulez les colères et les fantaisies de celui-ci, dit Albert de Gondi. 11 aime les arts, les poésies, la chasse, et uoe petite fille qu'il a vue à Orléans; en voilà bien assez pour Toccuper.

— Vous seriez donc le gouverneur du roi? dit Catherine au plus capable des deux Gondi.

— Si vous voulez me donner l'autorité nécessaire à un gouverneur, peut-être faudra-t-il me nommer maréchal de France et duc. empierre est de trop petite taille pour continuer d'avoir cette charge. A l'avenir, le gouverneur d'un roi de France doit être quelque chose comme maréchal et duc...

— 11 a raison, dit Birague.

— Poëte et chasseur, dit Catherine du ton de la rêverie.

— Nous chasserons çt nous aimerons ! s'écria Gondi.

— D'ailleurs, dit Chiverni, vous êtes sûre d'Amyot, qui aura toujours peur du boucon en cas de désobéissance, et avec Gondi vous tiendrez le roi en lisière.

— Vous vous êtes résignée à perdre un enfant pour sauver \o^ trois fils et la couronne, il faut avoir le courage d'occuper celai-ci pour sauver le royaume, peut-être pour vous sauver voua-méme. dit Ruggieri.

— Il vient de m'offenser gravement, dit Catherine de Médias.

— 11 ne sait pas tout ce qu'il vous doit; et, s'il le savait, vous seriez en danger, répondit gravement Birague en appuyant sur ses paroles.

— Cest entendu, reprit Catherine, sur qui cette réponse produisit un effet violent, vous serez gouverneur du roi, Gondi. Le roi doit me rendre pour un des miens la faveur à laquelle je viens de souscrire pour ce pied plat d'évêque. Le drôle vient de perdre le chapeau; oui, tant que je vivrai, je m'opposerai à ce que le pape Ten coiffe ! Nous eussions été bien forts avec le cardinal de Tournon pour nous. Quel trio que le grand aumônier, l'Hôpital et de Thou! Quant à la bourgeoisie de Paris, je songe à la faire cajoler par mon fils, et nous allons nous appuyer sur elle...

Et Gondi devint en effet maréchal , fut créé duc de Retz et gouverneur du roi quelques jours après.

Au moment où ce petit conseil finissait , le cardinal de Tournon vint annoncer à la reine les envoyés de Calvin; l'amiral Coligny les accompagnait pour les faire respecter au Louvre. Aussitôt la reine prit ses redoutables filles d'honneur et passa dans cette salle de réception bâtie par son mari, et qui n'existe plus dans le Louvre d'aujourd'hui.

Dans ce temps, l'escalier du Louvre était dans la tour de l'Horloge. Les appartements de Catherine se trouvaient dans les vieux bâtiments qui subsistent en partie dans la cour du Musée. L'escalier actuel du Musée a été bâti sur l'emplacement de la salle des ballets. Un ballet était alors une espèce de divertissement dramatique joué par toute la cour. Les passions révolutionnaires ont accrédité la plus risible erreur sur Charles IX à propos du Louvre. Pendant la Révolution, une croyance hostile à ce roi, dont le caractère a été travesti, en a fait un monstre. La tragédie de Chénier a été composée sous le coup d'un écriteau placé sur la fenêtre du corps avancé qui donne sur le quai. On y lisait cette inscription : Cesl de ccUe fenêtre que Charles IX, d'exécrable mémoire, a tiré sur des citoyens français. Il convient de faire observer aux historiens futurs et aux gens graves que toute cette partie du Louvre, appelée aujourd'hui le vieux Louvre, en hache sur le quai et qui relie le salon au Louvre par la galerie dite d'Apollon et le Louvre aux Tuileries par les salles du Musée, n'a jamais existé sous Charles IX. La plus grande partie de l'emplacement où s'élève la façade du quai, où s'étend le jardin dit de l'Infante, était employée par l'hôtel de Bourbon, qui appartenait précisément à la maison de Navarre.

11 a été matériellement impossible à Charles IX de tirer d j Loj>Te de Henri II sur une barque chargée de huguenots traversani la rivière, encore bien qu'il pût voir la Seine des fenêtres aujourd'hui condamnées de ce Louvre. Qiiand même les savants et les bibru.»thèques ne posséderaient pas de cartes où le Louvre sous Charles 1\ est parfaitement indiqué, le monurtient porte la réfutation de celle erreur. Tous les rois qui ont coopéré à cette œuvre immense n'om jamais manqué d'y graver leur chiffre pu une anagramme quelconque. Or, cette partie vénérable et aujourd'hui toute noire dj Louvre qui a vue sur le jardin dit de l'Infante, et qui s'avance sur le quai, porte les chiffres de Henri III et de Henri IV, bien différents de celui de Henri II, qui mariait son H aux deux C de Catherine en en faisant un D qui trompe les gens superficiels. Henri \\ put réunir au domaine du Louvre son hôtel de Bourbon avec so> jardins et dépendances. Lui le premier, il eut l'idée de réunir le palais de Catherine de Médicis au Louvre par ses galeries inachevées et dont les précieuses sculptures sont très-négligées. Ni le plan de Paris so:is Charles IX, ni les chiffres de Henri III et de Henri \\ n'existeraient, que la différence d'architecture donnerait encore un démenti cruel à cette calomnie. Les bossages vermiculés de rhôiel de la Force et de cette partie du Louvre marquent précisément la transition de l'architecture dite de la renaissance à l'architeciure sous Henri III, Henri IV et Louis XllI. Cette digression archéoî'>gique, en harmonie d'ailleurs avec les peintures par lesquelles cette histoire commence, permet d'apercevoir la vraie physionoaiie de cet autre coin de Paris duquel il n'existe plus que cette portion du Louvre dont les admirables bas-reliefs se détruisent tous le.^ jours.

Quand la cour apprit que la reine allait donner audience à Tht^>dore de Bèze et à Chaudieu, présentés par l'amiral Coligny, ton? les courtisans qui avaient le droit d'entrer dans la salle d'audience y accoururent pour être témoins de cette entrevue. Il était enmia six heures, l'amiral venait de souper, et se récurait les dénis cd montant les escaliers du Louvre, entre les deux réformés. Le maniement du cure-dents était devenu chez l'amiral une habitude involontaire, il récurait son râtelier au milieu d'uAe bataille en pensant à faire retraite. Dr fiez-vous du cure-dents de V amiral, du

SUR CATHERINE DE MÉDICIS. 55i>

non du connétable et du oui de Catherine, était un proverbe du temps à la cour. "Lors de la Saint-Barthélemi , la populace fit au cadavre de Coligny, qui resta pendu pendant trois jours à Montfaucon, une horrible épigramme en lui mettant un cure-dents grotesque à la bouche. Les chroniqueurs ont enregistré cette atroce plaisanterie. Ce petit fait au milieu d'une grande catastrophe peint d'ailleurs le peuple parisien, qui mérite parfaitement ce travestissement plaisant du vers de Boileau :

Le Français, né maUn, créa la guiUotine.

Le Parisien, de tout temps, a fait des lazzi avant, pendant et après les plus horribles révolutions.

Théodore de Bèze était vêtu comme un courtisan, en chausses de soi'3 noire, en souliers fenestrés, en haut-de-chausses côtelé, en pourpoint de soie noire à crevés, avec le petit manteau de velours noir sur lequel se rabattait une belle fraise blanche à tuyaux. 11 portait la virgule et la moustache, gardait une épée au côté et tenait une canne. Quiconque parcourt les galeries de Versailles ou les recueils d'Odieuvre, connaît sa figure ronde, presque joviale, aux yeux vifs, surmontée de ce front remarquable par son ampleur qui caractérise les écrivains et les poètes du temps. De Bèze avait, ce qui le servit beaucoup, un air agréable. Il contrastait avec Coligny, dont Taustère figure est populaire, et avec Tàpre, avec le bilieux Chaudieu, qui conservait le costume des ministres et le rabat calviniste. Ce qui se passe de nos jours à la Chambre des d 'putés, et ce qui se passait sans doute à la Convention, peut servir à faire comprendre comment, dans cette cour, dans cette époque, les gens qui devaient, six mois après, se battre à outrance et se faire une guerre acharnée, pouvaient se rencontrer, se parler avec courtoisie et plaisanter. A son arrivée dans la salle, Birague, qui devait froidement conseiller la Saint-Barthélemi, le cardinal de Lorraine, qui devait recommander à Besme, son domestique, de ne pas manquer Tamiral, vinrent au-devant de Coligny, et le Piémontais lui dit en souriant :

— Eh bien, mon cher amiral, vous vous chargez donc de pré-^ senter ces messieurs de Genève?

— ^ Vous m'en ferez peut-être un crime, répondit Tamiral en raillant, tandis que, si vous vous en étiez chargé, vous vous en feriez un mérite.

— On dit le sieur Calvin fort malade, demanda le cardinal de Lorraine à Théodore de Bèze. J'espère qu'on ne nous soupçonnera pas de lui avoir donné des bouillons?

— Eh! monseigneur, vous y perdriez trop! répondit finement de Bèze.

Le duc de Guise, qui toisait Ghaudieu, regarda fixement son frère et Birague, surpris tous deux de ce mot.

— Vrai-Dieu î s'écria le cardinal , les hérétiques ne le sont pas en fine politique.

Pour éviter toute difficulté, la reine, qui fut annoncée en ce moment, prit le parti de rester debout. Elle commença par causer avec le connétable qui lui parlait vivement du scandale de recevoir les envoyés de Galvin.

— Vous voyez, mon cher connétable, que nous les recevons sans cérémonie.

— Madame, dit l'amiral allant à la reine, voici les deux docteurs de la nouvelle religion qui se sont entendus avec Calvin, et qui ont ses instructions relativement à une conférence où les Églises de France pourraient accommoder leurs différends.

— Voici M. Théodore de Bèze, que ma femme aime très-fort, dit le roi de Navarre en survenant et prenant Théodore de Bèze par la main.

— Et voici Ghaudieu, s'écria le prince de Condé. Mon ami le duc de Guise connaît le capitaine, dit-il en regardant le Balafiré, peut-être sera-t-il content de connaître le ministre.

Cette gasconnade fit rire toute la cour, et même Catherine.

— Par ma foi, répondit le duc de Guise, je suis enchanté de voir un gars qui sait si bien choisir les hommes et les employer dans leur sphère. L'un des vôtres, dit-il au ministre, a soutenu, sans mourir et sans rien avouer, la question extraordinaire; je me crois brave, et ne sais pas si je la supporterais ainsi !...

— Hum! fit Ambroise Paré, vous n'avez rien dit quand je vous ai tiré le javelot du visage, à Calais.

Catherine, au centre du demi-cercle décrit à droite et à gauche

par ses filles d'honneur et par ses courtisans, gardait un profond silence. En examinant les deux célèbres réformés, elle cherchait à les pénétrer par son beau regard noir et intelligent, elle les étudiait.

— L'un semble être le fourreau et l'autre la lame, lui dit à l'oreille Albert de Gondi.

— Eh bien, messieurs, dit Catherine, qui ne put retenir un sourire, votre maître vous a-t-il donné licence de faire une conférence publique où vous puissiez vous convertir à la parole de nouveaux Pères de l'Église qui sont la gloire de notre État?

— Nous n'avons pas d'autre maître que le Seigneur, dit Chaudieu.

— Ah ! vous reconnaissez bien un peu d'autorité au roi de France ? reprit Catherine en souriant et interrompant le ministre.

— Et même beaucoup à la reine, fit de Bèze en s'inclinant.

— Vous verrez, répliqua-t-elle, que mes sujets les plus soumis seront les hérétiques.

— Ah ! madame, s'écria Coligny, quel beau royaume nous vous ferions I L'Europe profite étrangement de nos divisions. Elle a toujours vu la moitié des Français contre l'autre, depuis cinquante ans.

— Mais sommes-nous là pour entendre chanter des antiennes à la gloire des hérétiques? dit brutalement le connétable.

— Non, mais pour les amener à résipiscence, lui dit à l'oreille le cardinal de Lorraine, et nous voudrions essayer de les attirer par un peu de douceur.

— Savez-vous ce que j'aurais fait sous le père du roi? dit Anne de Montmorency. J'aurais appelé le prévôt pour pendre ces deux pieds plats haut et court au gibet du Louvre. •

— Eh bien, messieurs, qiiels sont les docteurs que vous nous opposerez? dit la reine en imposant silence au connétable par un

regard. ;

— Dupjessis-Mornay et Théodore de Bèze seront nos chefs, dit Chaudieu^

— La cour ira sans doute au château de Saint-Germain , et, comme il serait malséant que ce colloque eût lieu dans la résidence royale, nous le ferons en la petite ville de Poissy, répondit Catherine.

o58 ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

— Nous V serons en sûreté, madame? dit Ghaudieu.

— Ah ! répondit la reine avec une sorte de naïveté, vous saurez bien prendre vos précautions. M. Tamiral s'entendra sur ce sujv: avec mes cousins de Guise et de Montmorencv.

— Foin de ceci ! fit le connétable, je n^'y veux point tremper.

— Que faites-vous à vos sectaires pour leur donner tant de r .raclure? dit la reine en emmenant Ghaudieu quelques pas à Técaii. Le fils de mon pelletier a été sublime...

— Nous avons la foi! dit Ghaudieu.

En ce moment, la salle offrait l'aspect de groupes animés o; s'agitait la question de celte assemblée, qui, du mot de la rt*in . avait déjà pris le nom de « colloque de Poissy ». Gatherine regarii Ghaudieu, et put lui dire :

— Oui, une foi nouvelle !

— Ah! madame, si vous n'étiez pas aveuglée par vos alliaD' avec la cour de Rome, vous verriez que nous revenons à la vr.i. doctrine de Jésus-Ghrist, qui, en consacrant l'égalité des àmr>. nous a donné à tous des droits égaux sur terre.

— Vous croyez-vous l'égal de Galvin? demanda finement la rtia*. Allez, nous ne sommes égaux qu'à l'église. Mais, vraiment, dtli -r les liens entre le peuple et les trônes! s'écria Catherine. \o.n'êtes pas seulement des hérétiques, vous vous révoltez a>::i:l'obéissance au roi, en vous soustrayant à celle du papi^î

Klle le quitta brusquement, et revint à Théodore de Bèze.

— Je compte sur vous, monsieur, lui dit-elle, pour faire ce c- loque en conscience. Prenez tout votre temps.

— Je croyais, dit Ghaudieu au prince de Gondé, au roi d^' Navarre, et à Tamiral de Goligny, que les affaires de l'État se tr^.taient plus sérieusement.

— Oh ! nous savons bien tous ce que nous voulons, fit le prin: de Gondé , qui échangea un fin regard avec Théodore de Bèze.

Le bossu quitta ses adhérents pour aller à un rendez-voa5, C grand prince de Gondé, ce chef de parti était un des plus heurtu\ galants de la cour; les deux plus belles femmes d» ce temps 50 îf disputaient avec un tel acharnement, que la maréjhaîe de Sa ..:t- André, la femme d'un triumvir futur, lui donna sa belle tem- •- Saint-Valery pour l'emporter sur la duchesse de Guise, la L*m::r2

de celui qui naguère voulait faire tomber sa tête sur un échafaud, et qui, ne pouvant pas détacher le duc de Nemours de son amourette avec mademoiselle de Rohan, aimait, en attendant, le chef des réformés.

— Quelle différence avec Genève! dit Chaudieu sur le petit pont du Louvre à Théodore de Bèze.

— Ceux-ci sont plus gais; aussi ne m'expliqué-je point pourquoi ils sont si traîtres ! lui répondit de Bèze.

— A traître, traître et demi, répliqua Chaudieu dans l'oreille de Théodore. Tai dans Paris des saints sur lesquels je puis compter, et je vais faire de Calvin un prophète. Christophe nous débarrassera du plus dangereux des ennemis.

— La reine mère, pour qui le pauvre diable a souffert la question. Ta déjà fait recevoir, haut la main, avocat au parlement, et les avocats sont plus délateurs qu'assassins. Souvenez-vous d'Avenelle:> qui a vendu les secrets de notre première prise d'armes.

— Je connais Christophe, dit Chaudieu d'un air convaincu, en quittant là l'ambassadeur de Genève.

Quelques jours après la réception des ambassadeurs secrets de Calvin par Catherine, vers la On de la môme année, car alors Tannée commençait à Pâques, et le calendrier actuel ne fut adopté que sous ce nouveau règne, Christophe gisait encore sur un fauteuil au coin du feu, du côté qui lui permettait de voir la rivière, dan3 cette grande salle brune dostinje à la vie de famille et où ce drame avait commencé. Il avait les pieds appuyés sur un tabouret. Mademoiselle Lecamus et Babette Lallier venaient de renouveler les compresses imbibées d'une préparation apportée par Ambroise, à qui Catherine avait recommandé de soigner Christophe. Une foi^ reconquis par sa famille, cet enfant y fut l'objet des soins les plus dévoués. Babette, autorisée par son père, venait tous les matin? et ne quittait la mais m Lecamus que le soir. Christophe, objet do l'admiration des apprentis, donnait lieu dans tout le quartier à des contes qui l'entouraient d'une poésie mystérieuse. H avait subi la torture, et le cilèbre Ambroise Paré mettait tout son art à le sauver. Qu'avait-il fait pour être ainsi traité? Ni Christophe ni son père ne disaient un mot à ce sujet. Catherine, alors toute-puissante, était intéressée à se taire, ainsi que le prince de Condé. Les

visites d*Ambroise, chirurgien du roi et de la maison de Guise, à qui la reine mère et les Lorrains permettaient de soigner un garçon taxé d'hérésie, embrouillaient singulièrement cette aventur*^ OH personne ne voyait clair. Enfin, le curé de Saint-Pierrre aux Bœufs vint à plusieurs reprises voir le fils de son marguillier, et d? telles visites rendirent encore plus inexplicables les causes de Téiat où se trouvait Christophe.

Le vieux syndic, qui avait son plan, répondit évasivement à Sè5 confrères, aux marchands, aux amis qui lui parlaient de son fils : « Je suis bien heureux , mon compère , de l'avoir sauvé î — Q"'^ voulez-vous ! entre l'arbre et l'êcorce, il ne faut jamais mettre le doigt. — Mon fils a mis la main au bûcher, il y a pris de quoi brûler ma maison! — On a abusé de sa jeunesse, et, nous autres bourgeois, nous ne retirons que honte et mal à hanter les grands. — Ceci me décide à faire de mon gars un homme de justice, le Palais lui apprendra à peser ses actions et ses paroles. — La jeune reioe. qui maintenant est en Ecosse, y a été pour beaucoup; mais peutêtre aussi mon fils a-t-il été bien imprudent I — J'ai eu de cruels chagrins. — Ceci me décidera peut-être à quitter les affaires, je ne veux plus jamais aller à la cour. — Mon fils en a maintenant assez, de la Réformation, elle lui a cassé bras et jambes. Sans Ambroise, où en serais-je? »

Grâce à ces discours et à cette sage conduite, il fut avéré dans Ir quartier que Christophe ne mangeait plus de la vache à Colas. Chacun trouva naturel que le vieux syndic essayât de faire entrer son fils au parlement, et les visites du curé parurent naturelles. En pensant aux malheurs du syndic, on ne pensait pas à son ambition qui eût semblé monstrueuse. Le jeune avocat, resté nonaot^jours, pour employer un mot de ce temps, sur le lit qu*on lui avait dressé dans la vieille salle, ne se levait que depuis une semaiQ*' et avait encore besoin de deux béquilles pour marcher. L'amour de Babette et la tendresse de sa mère avaient profondément touché Christophe ; or, en le tenant au lit, ces deux femmes le chapitraient rudement sur l'article religion. Le président de Thou fil à son filleul une visite pendant laquelle il fut très-paternel. Cbriâtophe, avocat au parlement, devait être catholique, il allait être engagé par son serment; mais le président, qui ne mit pas en

doute Forthodoxie de son filleul, ajouta gravement ces paroles :

— Mon enfant, tu as été rudement éprouvé. J'ignore moi-même la raison qu'avaient MM. de Guise pour te traiter ainsi; je t'engage à vivre désormais tranquillement, sans te mêler des troubles; car la faveur de la reine et du roi ne se portera pas sur des artisans de tempêtes. Tu n'es pas assez grand pour mettre à ton roi le marché à la main, comme font MM. de Guise. Si tu veux être un jour conseiller au parlement, tu n'obtiendras cette nphle charge que par un attachement sérieux à la cause royale.

Néanmoins, ni la visite du président de Thou, ni les séductions de Babette, ni les instances de mademoiselle Lecamus, sa mère, n'avaient ébranlé la foi du martyr de la Réforme. Christophe tenait d'autant plus à sa religion qu'il avait plus souffert pour elle.

— Mon père ne souffrira jamais que j'épouse un hérétique, lui disait Babette à l'oreille.

Christophe ne répondait que par des larmes qui rendaient la jolie fille muette et rêveuse.

Le vieux Lecamus gardait sa dignité paternelle et syndicale, il observait son fils et parlait peu. Ce vieillard, après avoir reconquis son cher Christophe, était presque mécontent de lui-même, il se repentait d'avoir montré toute sa tendresse pour ce fils uoique; mais il l'admirait en secret. A aucune époque de sa vie le syndie ne fit jouer plus de machines pour arriver à ses fins; car il apercevait le grain mitr de la moisson si péniblement semée, et voulait en tout recueillir. Quelques jours avant cette matinée, il avait eu, seul avec Christophe, une longue conversation pour surprendre le secret de la résistance de son fils. Christophe, qui ne manquait pas d'ambition, avait foi dans le prince de Condé. La parole généreuse du prince, qui avait fait tout bonnement son métier de prince, était gravée dans son cœur; mais il ne savait pas que Condé l'avait envoyé à tous les diables au moment où il lui criait son touchant adieu à travers les barreaux de sa prison, à Orléans, en se disant :

— Un Gascon m'aurait compris.

Malgré ce sentiment d'admiration pour le prince, Christopha nourrissait aussi le plus profond respect pour cette grande reino Catherine, qui lui avait, par un regard, expliqué la niicessiti où XVI. 36

elle était de le sacrifier, et qui, pendant son supplice, lui avait j^té. par un autre regard, une promesse illimitée dans une faible larme. Par le profond silence des nouante jours et nuits qu'il employait à se guérir, le nouvel avocat repassait les événements de Blois ei ceux d'Orléans. Il pesait, pour ainsi dire malgré lui, ces deux pn> tections : il flottait entre la reine et le prince. Il avait certes plus servi Catherine que la Réforme, et, chez un jeune homme, le coeur et r esprit devaient incliner vers cette reine, moins à cause de cette différence qu'à cause de sa qualité de femme. En semblable occurrence, un homme espérera toujours plus d'une femme que d'un homme.

— Je me suis immolé pour elle, que fera-t-elle pour moi? Cette question, il se la faisait presque involontairement, eo se

souvenant de l'accent qu'elle avait eu en disant : Povero mioUJn ne saurait croire à quel point un homme, seul dans son lit et malade, devient personnel. Tout, jusqu'aux soins exclusifs dont il est Tobjet, le pousse à ne penser qu'à lui. En s' exagérant les obligations du prince de Condé envers lui, Christophe s'attendait à être revêtu de quelque charge à la cour de Navarre. Cet enfant, encore neuf en politique, oubliait d'autant mieux les soucis et la rapide marche à travers les hommes et les événements qui dominent I0 chefs de parti, qu'il était comme au secret dans cette vieille salir brune. Tout parti est nécessairement ingrat quand il milite; e: quand il triomphe, il a trop de monde à récompenser pour ne p^ l'être encore. Les soldats se soumettent à cette ingratitude; miis les chefs se retournent contre le nouveau maître à l'égal duque! ils ont marché si longtemps. Christophe, le seul qui se souvint de ses souffrances, se mettait déjà parmi les chefs de la Réformât: 1 en s'en proclamant Tun des martyrs. Lecamus, ce vieux loap d: commerce, si fin et si perspicace, avait fini par deviner les secrêtts pensées de son fils; aussi toutes ses manœuvres étaient-^li^ basées sur l'hésitation naturelle à laquelle Christophe était livré.

— Ne serait-ce pas beau, disait-il la veille à Babette eo famille. d'être la femme d'un conseiller au parlement. On vous appelleraimadame !

— Vous êtes fou, mon compère I dit Lallier. Où prendriez-vouf d'abord dix mille écus de rente en fonds de terre, que doit a\LC

un conseiller,' et de qui achèteriez-vous une charge? Il faudrait que la reine mère et régente n'eût que cela en tête pour que votre ûls entrât au parlement, et il sent un peu trop le fagot pour qu'on l'y mette.

— Que donneriez-vous pour voir votre fille la femme d'un conseiller?

— Vous voulez voir le fond de ma bourse, vieux finaud I ditLallier.

Conseiller au parlement! Ce mot ravagea la cervelle de Christophe.

Longtemps après le colloque, un matin que Christophe contemplait la rivière qui lui rappelait et la scène par laquelle commence cette histoire et le prince de Condé, la Renaudie et Chaudieu, le voyage à Blois, enfin toutes ses espérances, le syndic vint s'asseoir à côté de son fils en cachant mal un air joyeux sous cette gravité affectée.

— Mon fils, dit-il, après ce qui s'est passé entre toi et les chefs du tumulte d'Amboise, ils te devaient assez pour que ton avenir regardât la maison de Navarre.

— Oui, dit Christophe.

— Eh bien, reprit le père, j'ai fait positivement demander pour toi la permission d'acheter une charge de justice dans le Béarn. Notre bon ami Paré s'est chargé de remettre les lettres que j'ai écrites en ton nom au prince de, Condé et à la reine Jeanne. Tiens, lis la réponse de M. de Pibrac, vice-chancelier de Navarre.

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