‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 32 sur 38 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

cheval de bois, Catherine lui déclarera demain cette conspiraûoQ qai neutralisera ses projets.

— Ah ! fit Charles de Gondi, à profiter de nos conseils, elle est devenue plus forte que nous. Voilà qui est bien.

— Bien pour le duc d'Anjou, qui aime mieux être roi de France que roi de Pologne, et à qui j'irai tout expliquer.

— Tu pars, Albert ?

— Demain. N'avais-je pas la charge d^accompagner le roi de Pologne? j'irai le rejoindre à Venise où Leurs Seigneuries se sont chargées de l'amuser.

— Tu es la prudence môme.

— Che bestia! Je te jure qu'il n'y a pas le moindre danger pour nous à rester à la cour. S'il y en avait, m'en irais-je? Je demeurerais auprès de notre bonne maîtresse.

— Bonne ! fit le grand maître ; elle est femme à laisser là ses instruments quand elle les trouve lourds...

— 0 coglione! tu veux être un soldat, et tu crains la mort? Chaque métier a ses devoirs, et nous avons les nôtres envers la fortune. En s' attachant aux rois, source de toute puissance temporelle et qui protègent, élèvent, enrichissent nos maisons, il faat leur vouer l'amour qui enflamme pour le ciel le cœur du martjr; il faut savoir souffrir pour leur cause ; quand ils nous sacrifient à leur trône, nous pouvons périr, car nous mourons autant pour nous-mêmes que pour eux, nos maisons ne périssent pas. Ecco!

— Tu as raison, Albert, on t'a donné l'ancien duché de Relz.

— Écoute, reprit le duc de Retz. La reine espère beaucoup de . l'habileté des Ruggieri pour se raccommoder avec son fils. Quaod

notre drôle n'a plus voulu se servir de René, la rusée a bien deviné sur quoi portaient les soupçons de son fils. Mais qui sait ce que le roi porte dans son sac ? Peut-être hésite-t-il seulement s&r le traitement qu'il destine à sa mère, il la hait, entends-tu? Il a dit quelque chose de ses desseins à la reine, la reine en a causé avec madame de Flesque, madame de Fiesque a tout rapporté à la reine mère, et, depuis, le roi se cache de sa femme.

— Il était temps, dit Charles de Gondi.

— De quoi faire? demanda le maréchal.

— D'occuper le roi, répondit le grand maître, qui, pour être

moins avant que son frère dans Tintimité de Catherine, n'en était pas moins dai'voyant.

— Charles, je t'ai fait faire un beau chemin, lui dit gravement son frère; mais, si tu veux être duc aussi, sois comme moi l'âme damnée de notre maîtresse ; elle restera reine, elle est ici la plus forte. Madame de Sauves est toujours à elle, et le roi de Navarre, le duc d'Alençon sont toujours à madame de Sauves ; Catherine les tiendra toujours en laisse, sous celui-ci, comme sous le règne du roi Henri III. Dieu veuille que celui-là ne soit pas ingrat I

— Pourquoi ?

— Sa mère fait trop pour lui.

— Ehl mais j'entends du bruit dans la rue Saint-Honoré, s'écria le grand maître ; on ferme la porte de René I Ne distingues-tu pa^ le pas de plusieurs hommes? Les Ruggieri sont arrêtés.

— Ah! diQvolo! voilà de la prudence. Le roi n'a pas suivi son impétuosité accoutumée. Mais où les mettrait-il en prison? Allons voir ce qui se passe.

Les deux fi;ères arrivèrent au coin de la rue de l'Autruche au moment où le roi entrait chez sa maîtresse. A la lueur des flambeaux que tenait le concierge , ils purent apercevoir Tavannes et les Ruggieri.

— Eh bien, Tavannes s'écria le grand maître en courant après le compagnon du roi-qui retournait vers le Louvre, que vous est-il arrivé?

— Nous sommes tombés en plein consistoire de sorciers ; nous en avons arrêté deux qui sont de vos amis et qui pourront expliquer, à l'usage des seigneurs français, par quels moyens vous avez mis la main sur deux charges de la couronne, vous qui n'êtes pas du pays, dit Tavannes moitié riant, moitié sérieux.

— Et le roi? lit le grand maître en homme que l*inimitié de Tavannes inquiétait peu.

— Il reste chez sa maîtresse.

— Nous sommes arrivés par le dévouement le plus absolu pour nos maîtres, une belle et noble voie que vous avez prise aussi, mon cher duc, répondit le maréchal de Retz.

Les trois courtisans cheminèrent en silence. Au moment où ils se quittèrent en retrouvant chacun leurs gens pour se faire accom-

pagner chez eux, deux hommes se glissèrent lestement le ion; des murailles de la rue de l'Autruche. Ces deux hommes étaient le roi et le comte de Solern, qui arrivèrent promptement au bord de la Seine, à un endroit où une barque et des rameurs choisis pir le seigneur allemand les attendaient. En peu d'instants, tous deiii atteignirent le bord opposé.

— Ma mère n'est pas couchée, s'écria le roi, elle nous verra, non^ avons mal choisi le lieu du rendez-vous.

— Elle pourra croire à quelque duel, répondit Solern; et comment distinguerait-elle qui nous sommes, à cette distance?

— Eh! qu'elle me voie, s'écria Charles IX, je suis décidé maintenant !

Le roi et son confident sautèrent sur la berge et marchtTf:i: vivement dans la direction du pré aux Clercs. En y arrivant, .e comte de Solern, qui précédait le roi, fit la rencontre d'un homir.^ en sentinelle, avec lequel il échangea quelques paroles et qui se retira vers les siens. Bientôt deux hommes, qui paraissaient êire des princes aux marques de respect que leur donnait leur veJetto, quittèrent la place où ils s'étaient cachés derrière une mauvaly» clôture de champ, et s'approchèrent du roi, devant lequel ils flchirent le genou; mais Charles IX les releva avant qu'ils eus5*-ni touché la terre et leur dit :

— Point de façons, nous sommes tous, ici, gentilshommes.

A ces trois gentilshommes vint se joindre un vieillard vénérable que l'on aurait pris pour le chancelier de l'Hôpital s'il n'était mon l'année précédente. Tous quatre marchèrent avec vitesse afin de se mettre en un lieu où leur conférence ne pût être entendue par les gens de leur suite, et Solern les suivit à une faible distance p«tjr veiller sur le roi. Ce fidèle serviteur se livrait à une défiance q;ie Charles IX ne partageait point, en homme à qui la vie était devenj^ trop pesante. Ce seigneur fut, du côté du roi, le seul témoin de la conférence, qui s'anima bientôt.

— Sire, dit l'un des interlocuteurs, le connétable de Montm<H rency, le meilleur ami du roi votre père et qui en a eu les secrets, a opiné avec le maréchal de Saint-André qu'il fallait coudre madame Catherine dans un sac et la jeter à la rivière. Si cela eût eu fait, beaucoup de braves gens seraient sur pied.

— J'ai assez d' exécutions sur la conscience, monsieur, répondit le roi.

— Eh bien, sire, reprit le plus jeune des quatre personnages, du fond de l'exil, la reine Catherine saura brouiller les affaires et trouver des auxiliaires. N'avons-nous pas tout à craindre des Guise, qui, depuis neuf ans, ont formé le plan d'une monstrueuse alliance

. catholique dans le secret de laquelle Votre Majesté n'est pas, et qui menace son trône? Cette alliance est une invention de l'Espagne, qui ne renonce pas à son projet d'abattre les Pyrénées. Sire, le calvinisme sauverait la France en mettant une barrière morale entre elle et une nation qui rêve l'empire du monde. Si elle se voit proscrite, la reine mère s'appuiera donc sur l'Espagne et sur les Guise.

— Messieurs, dit le roi, sachez que, vous m'aidant et la paix établie sans défiance, je me charge de faire trembler un chacun dans le royaume. Tête-Dieu pleine de reliques I il est temps que la royauté se relève. Sachez-le bien, en ceci ma mère a raison, il â'en va de vous comme de moi. Vos biens, vos avantages sont liés à notre trône; quand vous aurez laissé abattre la religion, ce sera sur le trône et sur vous que se porteront les mains dont vous vous servez. Je ne me soucie plus de me battre contre des idées, avec des armes qui ne les atteignent point. Voyons si le protestantisme fera des progrès en l'abandonnant à lui-même; mais, surtout, voyons à quoi s'attaquera l'esprit de cette faction. L'amiral, que Dieu veuille le recevoir à merci! n'était pas mon ennemi, il me jurait de contenir la révolte dans les bornes du monde spirituel, et de laisser dans le royaume temporel un roi maître et des sujets soumis. Messieurs, si la chose est encore en votre pouvoir, donnez l'exemple, aidez votre souverain à réduire des mutins qui nous ôtent aux uns et aux autres la tranquillité. La guerre nous prive tous de nos revenus et ruine le royaume. Je suis las de cet état de troubles, et tant, que, s'il le faut absolument, je sacrifierai ma mère. J'irai plus loin, je garderai près de moi des protestants et des catholiques en nombre égal, et je mettrai au-dessus d'eux la hache de Louis XI pour les rendre égaux. Si MM. de Guise complotent une Sainte-Union qui s'attaque à notre couronne, le bourreau commencera sa besogne par eux. J'ai compris les misères de

mon peuple, et suis disposé à tailler en plein drap dans les grands qui mettent à mal notre royaume. Je m'inquiète peu des consciencef. je veux désormais des sujets soumis, qui travaillent, sous mon vouloir, à la prospérité de l'État. Messieurs, je vous donne dix jo^^^ pour négocier avec les vôtres, rompre vos trames, et revenir à moi qui deviendrai votre père. Si vous refusez, vous verrez de gran'i^ changements, j'agirai avec de petites gens qui se rueront à mavii siHT les seigneurs. Je me modèlerai sur un roi qui a su padûer jç-: royaume en abattant des gens plus considérables que vous ne Fê e^ qui lui rompaient en visière. Si les troupes catholiques font dêfa;L j'ai mon frère d'Espagne que j'appellerai au secours des trônes m^ nacés; enfin, si je manque de ministre pour exécuter mes volonté. il me prêtera le duc d'Albe.

— En ce cas, sire, nous aurions les Allemands à opposer à vih Espagnols, répondit un des interlocuteurs.

— Mon cousin, dit froidement Charles IX, ma femme s^appe 1^ Elisabeth d'Autriche, vos secours pourraient faillir de ce côté; m^iv croyez-moi, battons-nous seuls et n'appelons point l'étranger. V:;? êtes en butte à la haine de ma mère, et vous me tenez d'assez pr^ pour me servir de second dans le duel que je vais avoir avec elie. eh bien, écoutez ceci. Vous me paraissez si digoe d'estime, qj»^;^ vous offre la charge de connétable, vous ne nous trahirez pascooio: l'autre.

Le prince auquel parlait Charles IX lui prit la main, frappa dedan' avec la sienne en disant :

— Ventre-saint-gris I voici, mon frère, pour oublier bien (les lo".^ Mais, sire, la tête ne marche pas sans la queue, et notre queQ€e> difficile à entraîner. Donnez-nous plus de dix jours, il nous fat: tmoins un mois pour faire entendre raison aux nôtres. Ce délai pa.'^*nous serons les maîtres.

— Un mois, soit. Mon seul négociateur sera ViUeroy, vous n ai^: foi qu'en lui, quoi qu'on vous dise d'ailleurs.

— Un mois, dirent à la fois les trois seigneurs, ce délai suffit.

— Messieurs, nous sommes cinq, dit le roi, cinq gens de ce- S'il y a trahison, nous saurons à qui nous en prendre.

Les trois assistants quittèrent Charles IX avec les marques iplus grand respect, et lui baisèrent la main.

Quand le roi repassa la Seine, quatre heures sonnaient au Louvre.

La reine Catherine n'était pas encore couchée.

— Ma mère veille toujours, dit Charles au comte de Solern.

— Elle a sa forge aussi, dit l'Allemand.

— Cher comte, que vous semble d'un roi réduit à conspirer? dit avec amertume Charles IX après une pause.

— Je pense, sire, que, si vous me permettiez de jeter cette femme à l'eau, comme disait ce jeune cadet, la France serait bientôt tranquille.

— Un parricide, après la Saint-Barthélemi, comte? dit le roi ISon, non I l'exil. Une fois tombée, ma mère n'aura ni un serviteur, ni un partisan.

— Eh bien, sire, reprit le comte de Solern, ordonnez-moi de l'aller arrêter à l'instant et de la conduire hors du royaume; car, demain, elle vous aura tourné Tesprit.

-^ Eh bien, dit le roi, venez à ma forge ; là, personne ne nous entendra ; d'ailleurs, je ne veux pas que ma mère soupçonne la capture des Ruggieri. En me sachant ici, la bonne femme ne se doutera de rien, et nous concerterons les mesures nécessaires à son arrestation.

Quani le roi, suivi du comte de Solern, entra dans la pièce basse où était son atelier, il lui montra cette forge et tous ses instruments en souriant.

— Je ne crois pas, dit-il, que, parmi tous les rois qu'aura la France, il s'en rencontre un second auquel plaise un pareil métier. Mais, quand je serai vraiment le roi, je ne forgerai pas des épées, je les ferai rentrer toutes dans le fourreau.

— Sire, dit le comte de Solern, les fatigue? du jeu de paume, votre travail à cette forge, la chasse et, dois-je le dire, l'amour, sont des cabriolets que le diable vous donne pour aller plus vite à Saint-Denis.

— Solern I dit lamentablement le roi, si tu savais le feu qu'on m'a mis au cœur et dans le corps I rien ne peut l'éteindre. Es-tu sûr des hommes qui gardent les Ruggieri ?

— Comme de moi-môme.

— Eh bien, pendant cette journée, j'aurai pris mon parti. Pensez

aux moyens d'exécution, je vous donnerai mes derniers ordres à cinq heures, chez madame de Belleville.

Quand les premières lumières de l'aube luttèrent avec la lumière de Tatelier, le roi, que le comte de Solern avait laissé seul, entendit tourner la porte et vit sa mère qui se dessina dans le crépuscule; comme un fantôme. Quoique très-nerveux et impressible, Charles IX ne tressaillit point, bien que, dans les circonstances où il se trouvait, cette apparition eût une couleur sombre et fantastique.

— Monsieur, lui dit-elle, vous vous tuez...

— J'accomplis les horoscopes, répondit-il avec un sourire amer. Mais vous, madame, n*êtes-vous pas aussi matinale que je le suis?

— Nous avons veillé tous deux, monsieur, mais dans des intentions bien différentes. Quand vous alliez conférer avec vos plus cruels ennemis en plein champ, en vous cachant de votre mère, aidé par les Tavannes et par les Gondi avec lesquels vous avez feint d'aller courir la ville, je lisais des dépêches qui contenaient les preuves d'une terrible conspiration où trempent votre frère le duc d'Alençon, votre beau-frère le roi de Navarre, le prince de Coodé, la moitié des grands du royaume. Il ne s'agit pas de moins que vous ôter la couronne en s'emparant de votre personne. Ces messieurs disposent déjà de cinquante mille hommes de bonnes troupes.

— Ah! fit le roi d'un air incrédule.

— Votre frère se fait huguenot, reprit la reine.

— Mon frère passe aux huguenots? s'écria Charles en brandissant le fer qu'il tenait à la main.

— Oui, le duc d'Alençon, huguenot de cœur, le sera bientôt d'effet. Votre sœur la reine de Navarre n'a plus pour vous qu'un reste d'affection, elle aime M. le duc d'Alençon, elle aime Buss}, elle aime aussi le petit la Mole.

— Quel cœur! fit le roi.

— Pour devenir grand, le petit la Mole, dit la reine en continuant, ne trouve rien de mieux que de donner à la France un roi de sa façon. 11 sera, dit-on, connétable.

— Damnée Margot! s'écria le roi, voilà ce que nous rapporte son mariage avec un hérétique...

— Ce ne serait rien ; mais avec le chef de votre branche cadette, que vous avez rapproché du trône malgré mon avis, et qui vou-

drait vous faire entre-tuer tous I La maison de Bourbon est l'ennemie de la maison de Valois ; sachez bien ceci, monsieur : toute branche cadette doit être maintenue dans la plus grande pauvreté, car elle est née conspiratrice, et c'est sottise que de lui donner des armes quand elle n*en a pas, et de les lui laisser quand elle en prend. Que tout cadet soit incapable de nuire, voilà la loi des cou-* rennes. Ainsi font les sultans d*Asie. Les preuves sont là-haut, dans mon cabinet, où je vous ai prié de me suivre en vous quittant hier au soir, mais vous aviez d'autres visées. Dans un mois, si nous n'y mettions bon ordre, vous auriez eu le sort de Charles le Simple.

— Dans un mois ! s'écria Charles IX atterré par la coïncidence de cette date avec le délai demandé par les princes la nuit même. Dans un mois, noiLS serons les maUres ! se dit-il en répétant leurs paroles. — Madame, vous avez des preuves? demanda-t-il à haute voix.

— Elles sont sans réplique, monsieur, elles viennent de ma iille Marguerite. Effrayée elle-même des probabilités d'une semblable combinaison, et malgré sa tendresse pour votre frère d'Alençon, le trône des Valois lui a tenu plus au cœur, cette fois- ci, que tous SCS amours. Elle demande pour prix de ses révélations qu'il ne soit rien fait à la Mole; mais ce croquant me semble un dangereux coquin de qui nous devons nous débarrasser, ainsi que du comte de Coconnas, l'homme de votre frère d'Alençon. Quant au prince de Condé, cet enfant consent à tout, pourvu que l'on me jette à l'eau ; je ne sais si c'est le présent de noces qu'il me fait pour lui avoir donné sa jolie femme. Ceci est grave, monsieur. Vous parlez de prédictions!... j'en connais une qui donne le trône des Valois à la maison de Bourbon, et, si nous n'y prenons garde, elle se réalisera. N'en voulez pas à votre sœur, elle s'est bien conduite en ceci. — Mon ûls, dit-elle après une pause et en donnant à sa voix l'accent de la tendresse, beaucoup de méchantes gens à MM. de Guise veulent semer la division entre vous et moi, quoique nous soyons les seuls dans ce royaume de qui les intérêts soient exactement les mêmes : pensez-y. Vous vous reprochez maintenant la Saint-Barthélemi, je le sais; vous m'accusez de vous y avoir décidé. Le catholicisme, monsieur, doit être le lien de l'Espagne, de

la France et de Tltalie, trois pays qui peuvent, par un plaa secrî*tement et habilement suivi, se réunir sous la maison de Valois à Taide du temps. Ne vous ôtez pas des chances en lâchant la corliqui réunit ces trois royaumes dans le cercle d'une même fui. Pourquoi les Valois et les Médicis n'exécuteraient-ils pas pour leur gloire le plan de Gharles-Quint, à qui la tête a manqué? RejetoQ> dans le nouveau monde, où elle s'engage, cette race de Jeanno la Folle. Maîtres à Florence et à Rome, les Médicis subjugueront l'Italie pour vous; ils vous en assureront tous les avantages par un traité de commerce et d'alliance en se reconnaissant vo^ feudataires pour le Piémont, le Milanais et Naples, où vous avez dtr5 droits. Voilà, monsieur, les raisons de la guerre à mort que nois faisons aux huguenots. Pourquoi nous forcez-vous à vous répéier ces choses? Charlemagne se trompait en s' avançant vers le nord. Oui, la France est un corps dont le cœur se trouve au golfe de Lion, et dont les deux bras sont l'Espagne et l'Italie. On domine ainsi la Méditerranée, qui est comme une corbeille où tombent \^ richesses de l'Orient, desquelles ces messieurs de Venise proûieai aujourd'hui, à la barbe de Philippe 11. Si l'amitié des Médicis et V'^s droits peuvent vous faire espérer l'Italie, la force ou des alliaoce^ une succession peut-être, vous donneront l'Espagne. Prévenez s:: ce point l'ambitieuse maison d'Autriche, à laquelle les guelfes vendaient l'Italie, et qui rêve encore d'avoir l'Espagne. Quoique TOir^ femme vienne de cette maison, abaissez l'Autriche, embrassez-la bien fort pour l'étouffer; là sont les ennemis de votre royaume. car de là viennent les secours aux réformés. N'écoutez pas 1^ gens qui trouvent un bénéfice à notre désaccord, et qui vous mettent martel en tête, en me présentant comme votre ennemi' domestique. Vous ai-je empêché d'avoir des héritiers? Pourqn i votre maîtresse vous donne-t-elle un fils et la reine une fille? Pourquoi n'avez-vous pas aujourd'hui trois héritiers qui couperaient p' le pied les espérances de tant de séditions ? Est-ce à moi, monsieur, de répondre à ces questions? Si vous aviez un fila, M. d'AleiK;^^ conspirerait-il?

En achevant ces paroles, Catherine arrêta sur Charles IX le c/ip d'œil fascinateur de l'oiseau de proie sur sa victime. La fille de> Médicis était alors belle de sa beauté; ses vrais sentiments écia-

taient sur son visage, qui, semblable à celui du joueur à son tapis vert, étincelait de mille grandes cupidités. Charles IX ne vit plus la mère d'un seul homme, mais bien, comme on le disait d'elle, la mère des armées et des empires {mater caslrorum), Catherine avait déployé les ailes de son génie et volait audacieusement dans la haute politique des Médicis et des Valois, en traçant les plans gigantesques dont s'effraya jadis Henri II, et qui, transmis par le génie des Médicis à Richelieu, restèrent écrits dans le cabinet de la maison de Bourbon. Mais Charles IX, en voyant sa mère user de tant de précautions, pensait en lui-même qu'elles devaient être nécessaires, et il se demandait dans quel but elle les prenait. 11 baissait les yeux, il hésitait : sa défiance ne pouvait tomber devant des phrases. Catherine fut étonnée de la profondeur à laquelle gisaient les soupçons dans le cœur de son fils.

— Eh bien, monsieur, dit-elle, ne me comprendrez-vous donc point? Que sommes-nous, vous et moi, devant l'éternité des couronnes royales? Me supposez-vous des desseins autres que ceux qui doivent nous agiter en habitant la sphère où l'on domine les empires?

— Madame, je vous suis dans votre cabinet, il faut agir...

— AgirI s'écria Catherine, laissons-les aller, et prenons-les sur le fait, la justice vous en délivrera. Pour Dieu! monsieur, faisonsleur bonne mine.

La reine se retira. Le roi resta seul un moment, car il était tombé dans un profond accablement.

— De quel côté sont les embûches? s'écria-t-il. Qui d'elle ou d'eux me trompe? Quelle politique est la meilleure?'Z)eus/ discerne causam meam, dit-il les larmes aux yeux. La vie me pèse. Naturelle ou forcée, je préfère la mort à ces tiraillements contradictoires, ajouta-il en déchargeant un coup de marteau sur son enclume avec tant de force, que les voûtes du Louvre en tremblèrent. — Mon Dieu! reprit-il en sortant et regardant le ciel, vous, pour la sainte religion de qui je combats, donnez-moi la clarté de votre regard pour pénétrer le cœur de ma mère en interrogeant les Ruggieri.

La petite maison où demeurait la dame de Belleville, et où Charles IX avait déposé ses prisonniers, était l' avant-dernière dans

la rue de TAutruche, du côté de la rue Saint-Honoré. La porte de la rue, que flanquaient deux petits pavillons en briques, semblait fort simple dans un temps où les portes et leurs accessoires étaient si curieusement traités. Elle se composait de deux pilastres en pierre taillée en pointe de diamant, et le cintre représentait une femme couchée qui tenait une corne d'abondance. La porte, garnie de ferrures énormes, avait, à hauteur d'œil, un guichet pour examiner les gens qui demandaient à entrer. Chacun des pavillons logeait un concierge. Le plaisir extrêmement capricieux du roi Charles exigeait un concierge jour et nuit. La maison avait une petite cour pavée à la vénitienne. A cette époque où les voitures n'étaient pas inventées, les dames allaient à cheval ou en litière, et les cours pouvaient être magnifiques, sans que les chevaux ou les voitures les gâtassent. Il faut sans cesse penser à cette circonstance pour s'expliquer l'étroitesse des rues, le peu de largeur des cours, et certains détails des habitations du xv* siècle.

La maison, élevée d'un étage au-dessus du rez-de-chaussée, était couronnée par une frise sculptée, sur laquelle s'appuyait un toit à quatre pans, dont le sommet formait une plate-forme. Ce toit était percé de lucarnes ornées de tympans et de chambranles que le ciseau de quelque grand artiste avait dentelés et couverts d'arabesques. Chacune des trois croisées du premier étage se recommandait également par ses broderies de pierre, que la brique des murs faisait ressortir. Au rez-de-chaussée, un double perron décoré fort délicatement, et dont la tribune se distinguait par un lacs d'amour, menait à une porte d'entrée en bossages taillés à la vénitienne en pointe de diamant, système, de décors qui se rétrouvait dans la croisée de droite et dans celle de gauche.

Un jardin distribué, planté à la mode de ce temps, et où abondaient les fleurs rares, occupait derrière la maison un espace égal en étendue à celui de la cour. Une vigne tapissait les murailles. Au milieu d'un gazon s'élevait un pin argenté. Les plates-bandes étaient séparées de ce gazon par des allées sinueuses menant à un petit bosquets d'ifs taillés qui se trouvait au fond. Les murs, revêtus de mosaïques composées de différents cailloux assortis, offraient à i'odl des dessins grossiers, il est vrai, mais qui plaisaient par la richesse des couleurs en harmonie avec celles des fleurs. La façade du

jardin, semblable à celle de la cour, offrait comme elle un joli balcon travaillé qui surmontait la, porte et embellissait la croisée du milieu. Sur le jardin comme sur la cour, les ornements de cette maîtresse croisée, avancée de quelques pieds, montaient jusqu'à la frise, en sorte qu'elle simulait un petit pavillon semblable à une lanterne. Les appuis des autres croisées étaient incrustés de marbres précieux encadrés dans la pierre.

Malgré le goût exquis qui respirait dans cette maison, elle avait une physionomie triste. Le jour y était obscurci par les maisons voisines et par les toits de l'hôtel d'Alençon, qui projetaient une ombre sur la cour et sur le jardin ; puis il y régnait un profond silence. Mais ce silence, ce clair-obscur, cette solitude faisaient du bien à Tàme qui pouvait s'y livrer à une seule pensée, comme dans un cloître où l'on se recueille, ou comme dans la coite maison où l'on aime.

Qui ne devinerait maintenant les recherches intérieures de cette retraite, seul lieu de son royaume où l' avant-dernier Valois pouvait épancher son âme, dire ses douleurs, déployer son goût pour les arts et se livrer à la poésie qu'il aimait, toutes affections contrariées par les soucis de la plus pesante des royautés. Là seulement, sa grande âme et sa haute valeur étaient appréciées ; là seulement, il se livra, durant quelques mois fugitifs, les derniers de sa vie, aux jouissances de la paternité, plaisirs dans lesquels il se jetait avec la frénésie que le pressentiment d'une horrible et prochaine mort imprimait à toutes ses actions.

Dans l'après-midi, le lendemain, Marie achevait sa toilette dans son oratoire, qui était le boudoir de ce temps-là. Elle arrangeait quelques boucles de sa belle chevelure noire, afin d'en marier les touffes avec un nouvel escoffion de velours, et se regardait attentivement dans son miroir.

— Il est bientôt quatre heures, cet interminable conseil est fini, se disait-elle. Jacob est revenu du Louvre, où l'on est en émoi à cause du nombre des conseillers convoqués et de la durée de cette séance. Qu'est-il donc arrivé? quelque malheur. Mon Dieu, sait-?7 combien l'âme s'use à l'attendre en vain! Il est allé peut-être à la chasse? S'il s'est amusé, tout ira pour le mieux. Si je le vois gai, j'oublierai que j'ai souffert.

Elle appuya ses mains le long de sa taille afin d'effacer quelque léger pli, et se tourna de côté pour voir en profil comment allait sa robe ; mais elle aperçut alors le roi sur le lit de repos. Les tapl< assourdissaient si bien le bruit des pas, qu'il avait pu se glisser là sans être entendu.

— Vous m'avez fait peur, dit-elle en laissant échapper un cri de surprise promptement réprima.

— Tu pensais à moi? dit le roi,

— Quand ne pensé-je pas à vous? demanda-t-elle en s* asseyant près de lui.

Elle lui ôta son bonnet et son manteau, lui passa les mains dam les cheveux, comme si elle eût voulu les lui peigner avec les doigts. Charles se laissa faire sans rien répondre. Étonnée, Marie se mit k genoux pour bien étudier le pâle visage de son royal maître, et reconnut alors les traces d'une fatigue horrible et d'une mélaDColie plus dévorante que toutes les mélancolies qu'elle avait déjà dissipées. Elle retint une larme, et garda le silence pour ne pas irriter par d^imprudentcs paroles des douleurs qu'elle ne connaissait pas encore. Elle fit ce que font, en semblable occurrence, les femmes tendres : elle baisa ce front sillonné de rides précoces, ces joues décomposées, en essayant d'imprimer la fraîcheur de son àme à cette âme soucieuse, en faisant passer son esprit dans de suaves caresses qui n'eurent aucun succès. Elle leva la tête à la hauteur de celle du roi, qu'elle étreignait doucement de ses bras mignoD5, et se tint le visage appuyé sur ce sein douloureux, en épiant k moment opportun pour questionner ce malade abattu.

— Mon Chariot, ne direz-vous pas à votre pauvre amie inquitH les pensées qui embrument votre front chéri, qui font pâlir vas belles lèvres reuges?

— A l'exception de Charlemagne, dit-il d'une voix sourde et creuse, tous les rois de France du nom de Charles ont fini misérablement.

— Bah I dit-elle, et Charles VIII?

— A la fleur de son âge, reprit le roi, ce pauvre prince s'est cogné la tête à une porte basse au château d'Amboise, qu'il embellissait, et il mourut en d'horribles souffrances. Sa mort a donné la couronne à notre maison.

— Charles VII a reconquis son royaume.

— Petite, il y est mort (le roi baissa la voix) de faim, redoutant d*étre empoisonné par le dauphin, qui avait déjà fait mourir sa belle Agnès. Le père craignait son fils ; aujourd'hui, le fils craint sa mère !

— Pourquoi fouillez-vous ainsi dans le passé? dit-elle en pensant à l'épouvantable vie de Charles VI.

— Que veux-tu, mon minon ! les rois peuvent trouver, sans recourir aux devins, le sort qui les attend, ils n'ont qu'à consulter l'histoire. Je suis en ce moment occupé d'éviter le sort de Charles le Simple, qui fut dépouillé de sa couronne, et mourut en prison, après sept ans de captivité.

— Charles V a chassé les Anglais I dit-elle victorieusement.

— Non lui, mais du Guesclin; car, empoisonné par Charles de Navarre, il a traîné des jours languissants.

— Mais Charies IV? dit-elle.

— Il s'est marié trois fois sans pouvoir obtenir d'héritiers, malgré la beauté masculine qui distinguait les enfants de Philippe le Bel. A lui, finirent les premiers Valois, les nouveaux finiront de même ; la reine ne m'a donné qu'une fille, et je mourrai sans la laisser grosse, car une minorité serait le plus grand malheur dont puisse être affligé le royaume. D'ailleurs, vivrait-il, mon fils? Ce nom de Charles est de funeste augure, Charlemagne en a épuisé le bonheur. Si je redevenais roi de France, je tremblerais de me nommer Charles X.

. — Qui donc en veut à ta couronne?

— Mon frère d'Alençon conspire contre moi. Je vois partout des ennemis...

— Monsieur, dit Marie en faisant une adorable petite moue, contez-moi des histoires plus gaies.

— Mon joyau chéri, répliqua vivement le roi, ne me dis jamais « monsieur », môme en riant; tu me rappelles ma mère, qui me blesse sans cesse avec ce mot, par lequel elle semble m'ôter ma couronne. Elle dit u mon fils » au duc d'Anjou, c'est-à-dire au roi de Pologne.

— Sire, fit Marie en joignant les mains comme si elle eût prié Dieu, il est un royaume où vous êtes adoré, Votre Majesté l'emplit

de sa gloire, de sa force ; et, là, le mot « monsieur » veut dire mon bien-aimé seigneur.

Elle déjoignit les mains, et, par un geste mignon, désigna du doigt son cœur au roi. Ces paroles furent si bien musiquées, pour employer un mot du temps qui peint les mélodies de l'amour, que Charles IX prit Marie par la taille, l'enleva avec cette force nerveuse qui le distinguait, l'assit sur ses genoux, et se frotta doucement le front aux boucles de cheveux que sa maîtresse avait si coquettement arrangées,

Marie jugea le moment favorable, elle hasarda quelques baisers que Charles souffrit plutôt qu'il ne les acceptait ; puis, entre deux baisers, elle lui dit :

— Si mes gens n'ont pas menti, tu aurais couru Paris pendant toute cette nuit, comme dans le temps où tu faisais des folies en vrai cadet de famille.

— Oui, dit le roi, qui resta perdu dans ses pensées.

— N'as-tu pas battu le guet et dévalisé quelques bons bourgeois? Quels sont donc les gens que l'on m'a donnés à garder, et qui sont si criminels que vous avez défondu d'avoir avec eux la moinlre communication? Jamais fille n'a été verrouillée avec plus de rigueur que ces gens qui n'ont ni bu ni mangé ; les Allemands de Solem n'ont laissé approcher personne de la chambre où vous les avez mis. Est-ce une plaisanterie? est-ce une affaire sérieuse?

— Oui, hier au soir, dit le roi en sortant de sa rêverie, je me suis mis à courir sur les toits avec Tavannes et les Gon Ji ; j'ai \ojIa avoir les compagnons de mes anciennes folies, mais les jambes ne sont plus les mêmes : nous n'avons osé sauter les rues. Cependant, nous avons franchi deux cours en nous élançant d'un toit sur l'autre. A la dernière, arrivés sur un pignon, à deux pas d'ici, serr-!*? à la barre d'une cheminée, nous nous sommes dit, Tavannes •'i moi, qu'il ne fallait pas recommencer. Si chacun de nous avait ê: seul, aucun n'aurait fait le coup.

— Tu as sauté le premier, je gage ?

Le roi sourit.

— Je sais pourquoi tu risques ainsi ta vie.

— Oh ! la belle devineresse !

— Tu es las de vivre.

— Foin des sorciers I je suis poursuivi par eux, dit le roi reprenant un air grave.

{«► — Ma sorcellerie est l'amour, reprit-elle en souriant. Depuis le jour heureux où vous m'avez aimée, n'ai-je pas toujours deviné vos pensées? Et, si vous voulez me permettre de vous dire la vérité, les pensées qui vous tourmentent aujourd'hui ne sont pas dignes d'un roi.

— Suis-je roi? dit-il avec amertume.

— Ne pouvez-vous l'être? Comment fit Charies VU, de qui vous portez le nom? il écouta sa maîtresse, monseigneur, x et il reconquit son royaume, envahi par les Anglais comme le vôtre l'est pa ceux de la Religion. Votre dernier coup d'État vous a tracé une route qu'il' faut suivre. Exterminez l'hérésie.

— Tu blâmais le stratagème, dit Charies, et, aujourd'hui..:

— Il est accompli, répondit-elle; d'ailleurs,' je suis de l'avis de madame Catherine, il valait mieux le faire soi-même que de le aisser faire aux Guise.

— Charles Vil n'avait que des hommes à combattre, et je trouve en face de moi des idées, reprit le roi. On tue les hommes, on ne tue pas des mots ! L'empereur Charies-Quint y a renoncé, son fils don Philippe y épuise ses forces, nous y périrons tous, nous autres rois. Sur qui puis-je m'appuyer? A droite, chez les catholiques, je trouve les Guise qui me menacent ; à gauche, les calvinistes ne me pardonneront jamais la mort de mon pauvre père Coligny, ni la saignée d'août; et, d'ailleurs, ils veulent supprimer les nôtres; enfin, devant moi, j'ai ma mère...

— Arrêtez-la, régnez seul, dit Marie à voix basse et dans l'oreille du roi.

— Je le voulais hier et ne le veux plus aujourd'hui. Tu en parles bien à ton aise.

— Entre la fille d'un apothicaire et celle d'un médecin, la distance n'est pas si grande, reprit Marie Touchet, qui plaisantait volontiers sur la fausse origine qu'on lui prêtait.

Le roi fronça le sourcil.

— Marie, point de ces libertés! Catherine de Médicis est ma mère, et tu devrais trembler de...

— Et que craignez-vous ?

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