‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 33 sur 38 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

— Le poison I dit enfin le roi hors de lui-même.

— Pauvre enfant! s'écria Marie en retenant ses larmes, car tant de force unie à tant de faiblesse l'émut profondément. — Ah! reprit-elle, vous me faites bien haïr madame Catherine, qui me senh blait si bonne, et de qui les bontés me paraissent être des perfidies. Pourquoi me fait-elle tant de bien, et à vous tant de mal ? Pendant mon séjour en Dauphiné, j'ai appris sur le commencement de votre régne bien des choses que vous m'aviez cachées, et la reine votre mère me semble avoir causé tous vos malheurs.

— Gomment? dit le roi vivement préoccupé.

— Les femmes dont Tâmé et dont les intentions sont pures se servent des vertus pour dominer les hommes qu'elles aiment; maL< les femmes qui ne leur veulent pas de bien les gouvernent en prenant des points d'appui dans leurs mauvais penchants ; or, la reine a fait des vices de plusieurs belles qualités à vous, et vous a fait croire que vos mauvais côtés étaient des vertus. Était-ce là le rôle d'une mère? Soyez un tyran à la façon de Louis XI, inspirez une profonde terreur ; imitez don Philippe, bannissez les It.fliens, donnez la chasse aux Gkiise et confisquez les terres des calvinistes ; vous vous élèverez dans cette solitude, et vous sauverez le trône. Le moment est propice, votre frère est en Pologne.

— Nous sommes deux enfants en politique, dit Charles av^-c amertume, nous ne savons que faire l'amour. Hélas ! mon minon. hier, je songeais à tout ceci, je voulais accomplir de grandes choses : bah ! ma mère a souISlé sur mes châteaux de cartes. De loin. Ie> questions se dessinent nettement comme des cimes de montagnes, et chacun se dit : « J'en finirais avec le calvinisme, je mettrais MM. de Guise à la raison, je me séparerais de la cour de Rome, je m'appuierais sur le peuple, sur la bourgeoisie ; » enfin, de loin, tout paraît simple ; mais, en voulant gravir les montagnes, à m€s sure qu'on s'en approche, les difficultés se révèlent. Le calvinisme est en lui-même le dernier souci des chefs du parti, et MM. Je Guise, ces emportés catholiques, seraient au désespoir de voir les calvinistes réduits. Chacun obéit à ses intérêts avant tout, et le> opinions religieuses servent de voile à des ambitions insatiables. Le parti de Charles IX est le plus faible de tous : celui du roi de Navarre, celui du roi de Pologne, celui du duc d'Alençon, celui de^

Condé, celui des Guise, celui de ma mère se coalisent les uns contre les autres et me laissent seul jusque dans mon conseil. Ma mère est, au milieu de tant d'éléments de trouble, la plus forte; elle vient de me démontrer l'inanité de mes plans. Nous sommes environnés de sujets qui narguent la justice. La hache de Louis XI, de qui tu parles, nous manque. Le parlement ne condamnerait ni les Guise, ni le roi de Navarre, ni les Condé , ni mes frères ; il croirait mettre le royaume en feu. Il faudrait avoir le courage que veut l'assassinat ; le trône en viendra là avec ces insolents qui ont supprimé la justice; mais où trouver des bras fidèles? Le conseil tenu ce matin m'a dégoûté de tout : partout des trahisons, partout des intérêts contraires. Je suis las de porter ma couronne, je ne veux plus que mourir en paix.

Et il retomba dans une morne somnolence.

— Dégoûté de tout! répéta douloureusement Marie Touchet en respectant la profonde torpeur de son amant.

Charles était, en effet, en proie à l'une de ces prostrations complètes de l'esprit et du corps, produite par la fatigue de toutes les facultés, et augmentée par le découragement que causent l'étendue du malheur, l'impossibilité reconnue du triomphe, ou l'aspect de difficultés si multipliées, que le génie lui-même s'en effraye. L'abattement du roi était en raison de la hauteur à laquelle avaient monté son courage et ses idées depuis quelques mois ; puis un accès de mélancolie nerveuse, engendrée par la maladie ellemême, l'avait saisi au sortir du long conseil qui s'était tenu dans son cabinet; Marie vit bien qu'il se trouvait en proie à Tune de ces crises où tout est douloureux et importun, même l'amour; elle demeura donc agenouillée, la tête sur les genoux du roi, qui laissa sa main plongée dans les cheveux de sa maîtresse, sans mouvement, sans dire un mot, sans soupirer, ni elle non plus. Charles IX était plongé dans la léthargie de l'impuissance, et Marie dans la stupeur du désespoir de la femme aimante qui aperçoit les frontières où finit l'amour.

Les deux amants restèrent ainsi dans le plus profond silence pendant un long moment, pendant une de ces heures où toute réflexion fait plaie, où les nuages d'une tempête intérieure voilent jusqu'aux souvenirs du bonheur» Marie se crut pour quelque chose

dans cet effrayant accablement. Elle se demanda, non sans terreur, si les joies excessives par lesquelles le roi l'avait accueillie, et si le violent amour qu'elle ne se sentait pas la force de combattre n'affaiblissaient point l'esprit et le corps de Charles IX. Au moment où elle leva ses yeux, baignés de larmes comme son visage, vers son amant, elle vit des larmes dans les yeux et sur les joues décolorées du roi. Cette entente qui les unissait jusque dans la douleur émut si fort Charles iX, qu'il sortit de sa torpeur comme un cheval éperonné; il prit Marie par la taille, et, avant qu'elle pût deviner sa pensée, il l'avait posée sur 4e Ut de repos.

— Je ne veux plus être roi , dit-il , je ne veux plus être que ton amant, et tout oublier dans le plaisir I Je veux mourir heureux, et non dévoré par les soucis du trône.

L'accent de ces paroles, et le feu qui brilla dans les yeux naguère éteints de Charles IX, au lieu de plaire à Marie, lui firent une peine horrible : en ce moment, elle accusait son amour de complicité avec les causes de la maladie dont mourait le roi.

— Vous oubliez vos prisonniers, lui dit-elle en se levant avec brusquerie.

— Et que m'importent ces hommes I je leur permets de m' assassiner.

— Eh quoi ! des assassins? dit-elle.

— Ne t'en inquiète pas,, nous les tenons, chère enfant! ne t'occupe pas d'eux, mais de moi; ne m'aimes-tu donc pas?

— Sire I s'écria-t-elle.

— « Sire? » répéta-t-il en faisant jaillir des étincelles de ses yeux, tant fut violent le premier essor de la colère excité par le respect intempestif de sa maîtresse. Tu t'entends avec ma mère.

— Mon Dieu ! s'écria Marie en regardant le tableau de son prie- Dieu et s'efforçant d'y atteindre pour y dire quelque oraison, faites qu'il me comprenne !

•— kh I reprit le roi d'un air sombre , aurais-tu donc quelque chose à te reprocher ?

Puis, la regardant entre ses bras, il plongea ses yeux dans les yeux de sa maîtresse.

— J'ai entendu parier de la folle passion d'un certain d'Entragues

pour toi, dit-il d'un air égaré, et, depuis que le capitaine Balzac, leur grand-père, a épousé une Visconti à Milan, les drôles ne doutent de rien.

Marie regarda le roi d'un air si fier, qu'il devint honteux. En ce moment, les cris du petit Charles de Valois, qui venait de s'éveiller, et que sa nourrice apportait sans doute, se firent entendre dans le salon voisin.

— Entrez, la Bourguignonne ! dit Marie en allant prendre son enfant à la nourrice et l'apportant au roi. — Vous êtes plus enfant que lui, dit-elle à demi courroucée, à demi calmée.

— Il est bien beau, dit Charles IX en prenant son fils.

— Moi seule sait combien il te ressemble, dit Marie, il a déjà tes gestes et ton sourire...

— Si petit? demanda le roi en souriant.

— Les hommes ne veulent pas croire ces choses-là, dit-elle ; mais, mon Chariot, prends-le, joue avec lui, regarde-le! tiens, n'aî-je pas raison?

— C'est vrai, s'écria le roi surpris par un mouvement de l'enfant qui lui parut la miniature d'un de ses gestes.

— La jolie fleur! fit la mère. Il ne me quittera jamais, lui! il ne me causera point de chagrins. .

Le roi jouait avec son fils, il le faisait sauter, il le baisait avec un entier emportement, il lui disait de ces folles et vagues paroles, jolies onomatopées que savent créer les mères et les nourrices; sa voix se faisait enfantine; enfin son front s'éclairât, la joie revint sur sa figure attristée, et, quand Marie vit que son amant oubliait tout, elle posa la tête sur son épaule, et lui soudla ces mots à Toreille :

— Ne me direz-vous pas, mon Chariot, pourquoi vous me donnez des assassins à garder, et quels sont ces hommes, et ce que vous en comptez faire? Enfin, où alliez-vous sur les toits? J'espère qu'il ne s'agit pas d'une femme?

— Tu m'aimes toujours autant! dit le roi surpris par le rayon clair d'un de ces regards interrogateurs que les femmes savent jeter à propos.

- — Vous avez pu douter de moi? reprit-elle en roulant des larmes entre ses belles paupières fraîches.

— Il y a des femmes dans mon aventure; mais c'est des sorcières. Où en étais-je?

— Nous étions à deux pas d'ici, sur le pignon d'une maison, dit Marie; dans quelle rue?

— Rue Saint-Honoré, mon minon, dit le roi, qui parut s'être remis et qui, en reprenant ses idées, voulut mettre sa maîtresse au fait de la scène qui allait se passer chez elle. En la traversant hier pour aller vaurienner, mes yeux furent attirés par une vive clarté qui partait des combles de la maison où demeure René, le parfumeur et le gantier de ma mère, le tien, celui de la cour. Tai des doutes violents sur ce qui se fait chez cet homme, et, si je suis empoisonné, là s'est préparé le poison.

— Dès demain, je le quitte, dit Marie.

— Ah ! tu l'avais conservé quand je l'avais quitté? s'écria le roi. Ici était ma vie, reprit-il d'un air sombre, on y a sans doute mis la mort.

— Mais, cher enfant, je reviens de Dauphiné, avec notre dauphin, dit-elle en souriant, et René ne m'a rien fourni depuis la mort de la reine de Navarre... Continue, tu as grimpé sur la maison de René?

— Oui, reprit le roi. En un moment, je suis arrivé, suivi de Tavannes, dans un endroit d'où j'ai pu voir, sans être vu, l'intérieur de la cuisine du diable et y remarquer des choses qui m'ont inspiré les mesures que j'ai prises... N'as-tu jamais examiné les combles qui terminent la maison de ce damné Florentin? Les croisées du côté de la rue sont toujours fermées, excepté la dernière, d'où l'on voit Thôtel de Soissons et la colonne qu'a fait bâtir ma mère pour son astrologue Cosme Ruggieri. Dans ces combles, .il se trouve un logement et une galerie qui ne sont éclairés que du côté de la cour, en sorte que, pour voir ce qui s'y fait, il faut aller là où nul homme ne peut avoir la pensée de grimper, sur le chaperon d'une haute muraille qui aboutit aux toits de la maison de René. Les gens qui ont établi là leurs fourneaux où ils distillent la mort, comptaient sur la couardise des Parisiens pour n'être jamais vus; mais ils ont compté sans leur Charles de Valois. Moi, je me suis avancé dans le chéneau jusqu^à une croisée, contre le jambage de laquelle je me

suis tenu droit, en passant mon bras autour du singe qui en fait l'ornement.

— Et qu'avez-vous vu, mon cœur? dit Marie effrayée.

— Un réduit où se fabriquent des œuvres de ténèbres, répondit le roi. Le premier objet sur lequel tomba mon regard était un grand vieillard assis dans une chaise, et doué d'une magnifique barbe blanche comme était celle du vieux l'Hôpital , vêtu comme lui d'une robe de velours noir. Sur son large front, profondément sillonné par des rides creuses, sur sa couronne de cheveux blanchis, sur sa face calme et attentive, pâle de veilles et de travaux, tombaient les rayons concentrés d'une lampe d'où jaillissait une vive lumière. Il partageait son attention entre un vieux manuscrit dont le parchemin doit avoir plusieurs siècles, et deux fourneaux allumés où cuisaient des substances hérétiques. Le plancher du laboratoire ne se voyait ni en haut ni en bas, tant il s'y trouvait d'animaux suspendus, de squelettes, de plantes desséchées, de minéraux, d'ingrédients qui farcissaient les murs : ici, des livres, des instruments de distillation, des bahuts remplis d'ustensiles de magie, d'astrologie; là, des thèmes de nativité, des fioles, des figures envoûtées et peut-être des poisons qu'il fournit à René pour payer l'hospitalité et la protection que le gantier de ma mère lui donne. Tavannes et moi, nous avons été saisis, je te l'assure, par l'aspect de cet arsenal du diable; car, rien qu'à le voir, on est sous un charme, et, n'était mon métier de roi de France, j'aurais eu peur, a Tremble pour nous deux ! » ai-je dit à Tavannes. Mais Tavannes avait les yeux séduits par le plus mystérieux des spectacles. Sur un lit de repos, à côté du vieillard, était étendue une fille de la plus étrange beauté, fine et longue comme une couleuvre, blanche comme une hermine, livide comme, une morte, immobile comme une statue. Peut-être est-ce une femme fraîchement tirée d'un tombeau qui servait à quelque expérience, car elle nous a semblé avoir encore son linceul ; ses yeux étaient fixes, et je ne la voyais pas respirer. Le vieux drôle n'y faisait pas la moindre attention; je le regardais si curieusement, que son esprit a, je crois, passé en moi; à force de l'étudier, j'ai fini par admirer ce regard si vif, si profond, si hardi, malgré les glaces de l'âge; cette bouche remuée par des pensées émanées d^un désir qui paraissait unique.

et qui restait gravé dans mille plis. Tout en cet homme acci^ût une espérance que rien ne décourage et que rien n'arrête. Son attitude pleine de frémissements dans son immobilité, ces contours si déliés, si bien fouillés par une passion qui fait l'office d'un ciseau de sculpteur, cette idée acculée sur une tentative criminelle ou scientifique, cette intelligence chercheuse, à la piste de la nature, vaincue par elle et courbée sans avoir rompu sous le faix de son audace à laquelle elle ne renonce point, menaçant la création avec le feu qu'elle tient d'elle..., tout m'a fasciné pendant un moment. J'ai trouvé ce vieillard plus roi que je ne le suis, car son regard embrassait le monde et le dominait. Tai résolu de ne plus forger des épées, je veux planer sur des abîmes, ainsi que fait ce vieillard; sa science m'a semblé comme une royauté sûre. Enfin, je crois aux sciences occultes.

— Vous le fils aîné, le vengeur de la sainte Église catholique, apostolique et romaine? dit Marie.

— Moi !

— Que vous est -il donc arrivé ? Continuez, je veux avoir peur pour vous, et vous aurez du courage pour moi.

— En regardant son horloge, le vieillard se leva, reprit le roi: il est sorti, je ne sais par où, mais j'ai entendu ouvrir la croisée du côté de la rue Saint-Honoré. Bientôt une lumière a brillé, pms j'ai vu, sur la colonne de l'hôtel de Boissons, une autre lumière qui répondait à celle du vieillard, et qui nous a permis de voir Gosme Ruggieri sur le haut de la colonne. « Âh ! ils s'entendent ! * ai-je dit à Tavannes, qui trouva dès lors tout effroyablement suspect, et qui partagea mon avis de nous emparer de ces deui hommes et de faire examiner incontinent leur atelier monstnieui. Mais, avant de procéder à une saisie générale, nous avons voula voir ce qui allait advenir. Au bout d'un quart d'heure, la porte du laboratoire s'est ouverte, et Gosme Ruggieri, le conseiller de ma mère, le puits sans fond où s'engloutissent tous les secrets de la cour, à qui les femmes demandent du secours contre leurs maris et contre leurs amants, à qui les amants et les maris demandent secours contre leurs infidèles, qui trafique de l'avenir et aussi du passé, en recevant de toutes les mains, qui vend des horoscopes et qui passe pour savoir tout, cette moitié de démon est entré en

disant au vieillard : « Bonjour, mon frère! » Il amenait une effroyable petite vieille édentée, bossue, tordue, crochue comme un marmouset de fantaisie, mais plus horrible; elle était ridée comme une vieille pomme, sa peau avait une teinte de safran, son menton mordait son nez , sa bouche était une ligne à peine indiquée, ses yeux ressemblaient aux points noirs d'un dé, son front exprimait Tamertume, ses cheveux s'échappaient en mèches grises de dessous un sale escoffion ; elle marchait appuyée sur une béquille ; elle sentait le fagot et la sorcellerie ; elle nous fit peur, car, ni Tavannes ni moi, nous ne la prîmes pour une femme naturelle. Dieu n'en a pas fait de si épouvantable que cela. Elle s'assit sur un escabeau près de la jolie couleuvre blanche dont s'amourachait Tavannes. Les deux frères ne firent aucune attention ni à la vieille ni à la jeune, qui, l'une près de l'autre, formaient un couple horrible. D'un côté, la vie dans la mort; de l'autre, la mort dans la vie.

— Mon gentil poète ! s'écria Marie en baisant le roi.

— « Bonjour, Cosme, » a répondu le vieil alchimiste à son frère. )) Et tous deux ont regardé le fourneau.

» — Quelle force a la lune aujourd'hui? demanda le vieillard à Cosme.

» — Mais, caro Lorenzo, a répondu l'astrologue de ma mère, la marée de septembre n'est pas encore finie, on ne peut rien savoir par un pareil désordre.

») — Que nous dit V orient, ce soir? '

» — Il vient de découvrir, a répondu Cosme, une force créatrice dans l'air qui rend à la terre tout ce qu'elle y prend; il en conclut, comme nous, que tout ici-bas est le produit d'une lente transformation, mais que toutes les diversités sont les formes d'une même substance.

» — C'est ce que pensait mon prédécesseur, a répondu Laurent. Ce matin , Bernard Palissy me disait que les métaux étaient le résultat d'une compression, et que le feu, qui divise tout, réunit tout aussi; que le feu a la puissance de comprimer aussi bien que celle de séparer. Il y a du génie chez ce bonhomme.

» Quoique je fusse placé de manière à ne pas être vu, Cosme dit en prenant la main de la jeune morte :

» — Il y a quelqu'un près de nous I

» — Qui est-ce ? demanda-t-il.

)) — Le roi I dit-elle.

» Je me suis montré en frappant le vitrail; Ruggieri m'a ouTert la croisée, et j'ai sauté dans cette cuisine de l'enfer, soivi de Tavannes.

» — Oui, le roi, dis-je aux deux Florentins, qui nous parurem saisis de terreur. Malgré vos fourneaux et vos livres, vos sorcières et votre science, vous n'avez pas su deviner ma visite. — Je suis bien aise de voir ce fameux Laurent Ruggierr de qui parle si mystérieusement la reine ma mère, dis-je au vieillard, qui se leva et sÈ'iDclina. Vous êtes dans le royaume sans mon agrément, bonhomme. — Pour qui travaillez-vous ici, vous qui, de père en fils, êtes au cœur de la maison de Médicis? Écoutez-moi! Vous puisez dans tant de bourses, que, depuis longtemps, des gens cupides eussent étérassasiés d'or; vous êtes des gens trop rusés pour vous jeter imprudemment dans des voies criminelles, mais vous ne devez pas non plus vous jeter en étourneaux dans cette cuisine; vous avez donc de secrets desseins, vous qui n'êtes satisfaits ni par l'or, ni par le pouvoir? Qui servez-vous? Dieu ou le diable? Que fabriquez-vous ici ? Je veux la vérité tout entière, je suis homme à l'entendre et à vous garder le secret sur vos entreprises, quelque blâmables qu'elles puissent être. Ainsi, vous me direz tout sans feintise. Si vous me trompez, vous serez traités sévèrement. Païens ou chrétiens, calvinistes ou mahométans, vous avez ma parole royale de pouvoir sortir impunément du royaume au cas où vous auriez quelques peccadilles à vous reprocher. Enûn, je vous laisse le demeurant de cette nuit et la matinée de demain pour faire votre examen de conscience, car vous êtes mes prisonniers, et vous allez me suivre en un lieu où vous serez gardés comme des trésors.

» Avant de se rendre à mon ordre, les deux Florentins se sont consultés l'un l'autre par un regard fin, et Laurent Ruggieri. ni*a dit que je devais être certain qu'aucun supplice ne pourrait leur arracher leurs secrets ; malgré leur faiblesse apparente, ni la dooleur ni les sentiments humains n'avaient prise sur eux; la confiance pouvait seule faire dire à leur bouche ce que gardait leur pensée. Je ne devais pas m' étonner qu'en ce moment ils traitassent

d'égal à égal avec un roi qui ne connaissait que Dieu au-*dessus de lui, car leur pensée ne relevait aussi que de Dieu. Ils réclamaient donc d« moi autant de confiance qu'ils m'en accorderaient. Or, avant de s'engager à me répondre sans arrière-pensée, ils me demandaient de mettre ma main gauche dans la main de la jeune fille qui était là, et la droite dans la main de la vieille. Ne voulant pas leur donner lieu de penser que je craignais quelque sortilège, je tendis mes mains. Laurent prit la droite, Cosme prit la gauche, et chacun d'eux me la plaça dans la main de chaque femme, en sorte que je fus comme Jésus-Christ entre ses deux larrons. Pendant tout le temps que les deux sorcières m'examinèrent les mains, Cosme me présenta un miroir en me priant de m'y regarder, et son frère parlait avec les deux femmes, dans une langue inconnue. Ni Tavannes ni moi, nous ne pûmes saisir le sens d'aucune phrase. Avant d'amener ces gens ici, nous avons mis les scellés sur toutes les issues de cette officine, que Tavannes s'est chargé de garder jusqu^au moment où, par mon exprès commandement, Bernard Palissy et Chapelain, mon médecin, s'y seront transportés pour faire une exacte perquisition de toutes les drogues qui s'y trouvent et s'y fabriquent. Afin de leur laisser ignorer les recherches qui se font dans leur cuisine, et de les empêcher de communiquer avec qui que ce soit au dehors^ car ils auraient pu s'entendre avec ma mère, j'ai mis ces deux diables chez toi au secret, entre des Allemands de Solern qui valent les meilleures murailles de geôle. René lui-même a été gardé à vue dans sa chambre par l'écuyer de Solern, ainsi que les deux sorcières. Or, mon minon aimé, puisque je tiens les clefs de la cabale, les rois de Thunes, les chefs de la sorcellerie, les princes de la bohème, les maîtres de l'avenir, les héritiers de tous les fameux pronostiqueurs, je veux lire en toi, connaître ton cœur, enfin nous allons savoir ce qui adviendra de nous !

— .Je serai bien heureuse, s'ils peuvent mettre mon cœur à nu, dit Marie sans témoigner aucune appréhension.

— Je sais pourquoi les sorciers ne t'effrayent pas : toi aussi, tu jettes des sorts.

— Ne voulez-vous pas de ces pêches? répondit-elle en lui présentant de beaux fruits sur une assiette de vermeil. Voyez ces rai-

sins, ces poires; je sui^ allée tout eueiilir moi-même à Mncenm?^

— y en mangerai donc, car il ne s'y trouve d'autre poison qn^ les philtres issus de tes mains.

— Tu devrais manger beaucoup de fruits, Charles, tu te rafraîchirais le sang, que tu brûles par tant de violences.

— Ne faudrait-il pas aussi te moins aimer ?

— Peut-être..., dit-elle. Si les^ choses que tu aimes te nuisaient. et... je Pat cru! je puiserais dans mon amour la force de te !**< refuser. J'adore encore plus Charles que je n'aime le roi, et je veii\ que r homme vive sans ces tourments qui le rendent triste et so^h geur.

— La royauté me gâte.

— Mais oui, dit-elle. Si tu n'étais qu'un pauvre prince comme ton beau-frère, le roi de Navarre, ce petit coureur de fîUes qui n a ni sou ni maille, qui ne possède qu'un méchant royaume en Espagne où il ne mettra jamais les pieds, et le Béarn en France, qui lii donne à peine de quoi vivre, je serais heureuse, bien plus heureuse que si j'étais vraiment la reine de France.

— Mais n'es-tu pas plus que la reine ? Elle n'a le roi Charles qii^' pour le bien du royaume, car la reine, n'est-ce pas encore de la politique ?

Marie sourit et fit une jolie petite moue en disant :

— On le sait, sire. Et mon sonnet est-il fait?

— Chère petite, les vers se font aussi difficilement que les édiis de pacification, j'achèverai tantôt les tiens. Mon Dieu, la vie m*^t légère ici, je n'en voudrais point sortir. Et cependant, il nous faut interroger les deux Florentins. Tête-Dieu pleine de reliques ! Je tro'> vais qu'il y avait bien assez d'un Ruggieri dans le royaume, et voilà qu'il s'en trouve deux. Écoute, mon minon chéri, tu ne main ques pas d'esprit, tu ferais un excellent lieutenant de police, c^r tu devines tout..;

— Mais, sire, nous supposons tout ce que nous craignons, ei. pour nous, le probable est le vrai : voilà toute notre finesse en deui mots.

— Eh bien, aide-moi donc à sonder ces deux hommes. Ea ce moment, toutes mes déterminations dépendent de cet interrogatoire. Sont-ils innocents? sont-ils coupables? Ma mère est derrière eux.

— J'entends la voix de Jacob dans la vis, dit Marie.

Jacob était le valet favori du roi, celui qui l'accompagnait dans toutes ses parties de plaisir; il vint demander si le vouloir de son maître était de parler aux deux prisonniers.

Sur un signe afiirmatif, la dame du logis donna quelques ordres.

— Jacob, dit-elle, faites vider la place à tout le monde au logis, excepté la nourrice et M. le dauphin d'Auvergne, qui peuvent y rester. Quant à vous, demeurez dans la salle basse; mais, avant tout, fermez les croisées, tirez les rideaux dans le salon et allumez les chandelles.

L'impatience du roi était si grande, que, pendant ces apprêts, il vint s'asseoir sur une chaire auprès de laquelle se mit sa jolie maîtresse, au coin d'une haute cheminée de marbre blanc où brillait un feu clair. Le portrait du roi était encadré dans un cadre de velours rouge en place du miroir. Charles IX s'appuya le coude sur le bras de la chaire pour mieux contempler les deux Florentins.

Les volets clos, les rideaux tirés, Jacob alluma les bougies d'une torchère, espèce de candélabre en argent sculpté, et la plaça sur une table où devaient se mettre les deux Florentins, qui purent reconnaître l'ouvrage de Benvenuto Cellini, leur compatriote. Les richesses de cette salle, décorée au goût de Charles IX, étincelèrent alors. On vit mieux qu'en plein jour le brun rouge des tapisseries. Les meubles, délicatement ouvragés, réfléchirent dans les tailles de leur ébène la lueur des bougies et celle du foyer. Les dorures, sobrement distribuées, éclatèrent çà et là comme des yeux, et animèrent la couleur brune qui régnait dans cet amoureux pourpris.

Jacob frappa deux coups, et, sur un mot, il fit entrer les deux Florentins. Marie Touchet fut soudain saisie de la grandeur qui recommandait Laurent à l'attention des grands comme des petits. Cet austère vieillard, dont la barbe d'argent était rehaussée par une pelisse en velours noir, avait un front semblable à un dôme de marbre. Sa figure sévère, où deux yeux noirs jetaient une flamme aiguë, communiquait le frémissement d'un génie sorti de sa. profonde solitude, et d'autant plus agissant que sa puissance ne ne s'émoussait pas au contact des hommes. Vous eussiez dit du fer de la lame qui n'a pas encore servi.

Quant à Cosme 4{uggieri, il portait le costume des courtisans de l'époque. Marie fît un signe au roi pour lui dire qu'il n'avait rien exagéré dans son récit, et pour le remercier de lui avoir montré cet homme extraordinaire.

— J'aurais voulu voir aussi les sorcières, dit-elle à l'oreille da roi.

Redevenu pensif, Charles IX ne répondit pas; il chassait soudeusement quelques miettes de pain qui se trouvaient sur son pourpoint et sur ses chausses.

— Vos sciences ne peuvent entreprendre sur le ciel, ni contraindre le soleil à paraître, messieurs de Florence, dit le roi eii montrant les rideaux que la grise atmosphère de Paris avait faii baisser. Le jour manque.

— Nos sciences peuvent, sire, nous faire un ciel à notre fantal*-. dit Laurent Ruggj,eri. Le temps est toujours beau pour qui tnxdàt en un laboratoire, au feu des fourneaux.

— Cela est vrai, dit le roi. — Eh bien, mon père, dit-il en employant une expression qui lui était familière avec les vieiilariN expliquez-nous bien clairement l'objet de vos études?

— Qui nous garantira l'impunité?

— La parole du rœ, répondit Charles IX, dont la curiosité foî vivement excitée par cette demande.

Laurent Ruggieri parut hésiter, et Charles IX s'écria :

— Qui vous arrête? nous sommes seuls.

— Le roi de France y est41 ? demanda le grand vieillard. Charles IX réfléchit un instant, et répondit :

— Non.

— Mais ne viendra-t-il point? dit encore Laurent.

— Non, répondit Charles IX en réprimant un mouvement d^ colère.

L'imposant vieillard prit une chaise et s'assit. Gosme, étonné de cette hardiesse, n'osa pas imiter son frère. Charles IX dit avec une profonde ironie :

— Le roi n'y est pas, monsieur; mais vous êtes chez unedamt de qui vous deviez attendre le congé.

— Celui que vous voyez devant vous, madame, dit alors le grand vieillard, est autant au-dessus des rois que les rois sont au-dess&s

de leurs sujets, et vous me trouverez courtois, alors que vous connaîtrez ma puissance.

En entendant ces audacieuses paroles dites avec Temphase italienne, Charles et Marie se regardèrent, et regardèrent Cosme, qui, les yeux attachés sur son frère, semblait se dire : u Comment vat-il se tirer du mauvais pas où nous sommes? »

En effet, une seule personne pouvait comprendre la grandeur et la finesse du début de Laurent Ruggieri ; ce n'était ni le roi ni sa jeune maîtresse sur qui le vieillard jetait le charme de son audace, mais bien le rusé Cosme Ruggieri. Quoique supérieur aux plus habiles de la cour, et peut-être à Catherine de Médicis, sa protectrice, l'astrologue reconnaissait son frère Laurent pour son maître.

Ce vieux savant, enseveli dans la solitude, avait jugé les souverains, presque tous blasés par le perpétuel mouvement de la politique dont les crises étaient à cette époque si soudaines, si vives, si ardentes, si imprévues; il connaissait leur ennui, leur lassitude des choses; il savait avec quelle chaleur ils poursuivaient Tétrange^ le nouveau, le bizarre, et surtout combien ils aimaient à se trouver dans la région intellectuelle, pour éviter d'être toujours aux prises avec les hommes et les événements. Â ceux qui ont épuisé la politique, il ne reste plus que la pensée pure ; Charles-Quint l'avait prouvé par son abdication. Charles IX, qui forgeait des sonnets et des épées pour se soustraire aux dévorantes affaires d'un siècle où le trône n'était pas moins mis en question que le roi, et qui de la royauté n'avait que les soucis sans en avoir les plaisirs, devait être fortement réveillé par l'audacieuse négation de son pouvoir que venait de se permettre Laurent. Les impiétés religieuses n'avaient rien de surprenant dans un temps où le catholicisme était si violemment examiné; mais le renversement de toute religion donné pour base aux folles tentatives d'un art mystérieux devait frapper fortement le roi, et le tirer de ses sombres préoccupations. Puis une conquête où il s'agissait de tout l'homme était une entreprise qui devait rendre tout autre intérêt petit aux yeux des Ruggieri. De cette idée à donner au roi, dépendait un important acquittement que les deux frères ne pouvaient demander et qu'il fallait obtenir I L'essentiel était de faire oublier à Charles IX ses soupçons en le faisant courir sus à quelque idée.

Les deux Italiens n'ignoraient pas que l'enjeu de celle singulière partie était leur propre vie; aussi les regards à la fois humbles et fiers qu'ils échangeaient avec les regards pei;^icaces et soupçonneux de Marie et du roi, étaient-ils déjà loule une

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