‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 37 sur 38 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

— Vous avez trop de mémoire et pas assez de reconnaissance, répliqua sèchement le ministre, fâché de voir divulguer un de ses secrets devant moi.

— Gela est possible, dit Beaumarchais piqué au vif, mais yai des millions qui peuvent aligner bien des comptes.

Galonné feignit de ne pas entendre.

II était minuit et demi quand les parties cessèrent. On se mit à table. Nous étions dix personnes, Bodard et sa femme, le contrôleur général, Beaumarchais, les deux inconnus, deux jolies dames dont les noms doivent se taire, et un fermier général, appelé, je crois, Lavoisier. De trente personnes que je trouvai dans le salon en y entrant, il n'était resté que ces dix convives. Encore les deux espèces ne soupèrent-elles que d'après les instances de madame de Saint-James, qui crut s'acquitter avec l'un en lui donnant à manger, et qui peut-être invita l'autre pour plaire à son mari, auquel elle faisait des coquetteries, je ne sais trop pourquoi. Après tout, M. de Galonné était une puissance, et, si quelqu'un avait eu à se fâcher, c'eût été moi.

Le souper commença par être ennuyeux à mourir. Ces deux gens et le fermier général nous gênaient. Je ûs un signe à Beaumarchais pour lui dire de griser le fils d'Esculape qu'il avait à sa droite, en lui donnant à entendre que je me chargeais de l'avocat. Comme il ne nous restait plus que ce moyen-là de nous amuser, et qu'il nous promettait de la part de ces deux hommes des impertinences dont nous nous amusions déjà, M. de Galonné sourit à mon projet. En deux secondes, les trois dames trempèrent dans notre conspiration bachique. Elles s'engagèrent, par des œillades très-significatives, à y jouer leur rôle, et le vin de Sillcry couronna plus d'une fois les verres de sa mousse argentée. Le chirurgien fut assez facile; mais, au second verre que je voulus lui verser, mon voisin me dit, avec la froide politesse d'un usurier, qu'il ne boirait pas davantage.

En ce moment, madame de Saint-James nous avait mis, je ne sais par quel hasard de conversation, sur le chapitre des merveilleux soupers du comte de Gagliostro, que donnait le cardinal de Rohan. Je n'avais pas l'esprit trop présent à ce que disait la maîtresse du logis; car, depuis la réponse qu'elle m'avait faite, j'ob-

servais avec une invincible curiosité la figure mignarde et blémc de mon voisin, dont le principal trait était un nez à la fois camard et pointu qui le faisait ressembler, par moments, à une fouine. Tout à coup ses joues se colorèrent en entendant madame de Saint- James qui se querellait avec M. de Galonné.

— Mais je vOus assure, monsieur, que j'ai vu la reine Cléopâtre, disait-elle d'un air impérieux.

— Je le crois, madame, répondit mon voisin. Moi, j'ai parlé à Catherine de Médicis.

— Oh ! oh ! dit M. de Galonné.

Les paroles prononcées par le petit provincial le furent d'un voix qui avait une indéfinissable sonorité, s'il est permis d'emprunter ce terme à la physique. Gette soudaine clarté d'intonation chez un homme qui avait jusque-là très— peu parlé, toujours trèsbas et avec le meilleur ton possible, nous surprit au dernier point.

— Mais il parle I s'écria le chirurgien, que Beaumarchais avait mis dans un état satisfaisant.

— Son voisin aura poussé quelque ressort, répondit le satirique. Mon homme rougit légèrement en entendant ces paroles, quoiqu'elles eussent été dites en murmurant.

— Et comment était la feue reine? demanda Galonné.

— Je n'affirmerais pas que la personne avec laquelle j'ai soupe hier fût Catherine de Médicis elle-même. Ge prodige doit paraître justement impossible à un chrétien aussi bien qu'à un philosophe, répliqua l'avocat en appuyant légèrement l'extrémité de ses doigts sur la table et en se renversant sur sa chaise comme s'il devait parler longtemps. Néanmoins, je puis jurer que cette femme ressemblait autant à Catherine de Médicis que si toutt'S deux elles eussent été sœurs. Celle que je vis portait une robe de velours noir absolument pareille à celle dont est vêtue cette reine dans le portrait qu'en possède le roi; sa tête était couverte de ce bonnet de velours si caractéristique; enfin, elle avait le teint blafard, et la figure que vous lui connaissez. Je n'ai pu m'empêcher de témoigner ma surprise à Son Éminence. La rapidité de l'évocation m'a semblé d'autant plus merveilleuse que M. le comte de Cagliostro n'avait pu deviner le nom du personnage avec lequel j'allais désirer de me trouver. J'ai été confondu. La magie du spectacle que pré-

sentait un souper où apparaissaient d'illustres femmes des temp> passés m'ôta toute présence d'esprit. J'écoutai sans oser questionner. En échappant vers minuit aux pièges de cette soTcellerw, je doutais presque de moi-même. Mais tout ce merveilleux me sembla naturel en comparaison de la singulière hallucination qn^ je devais subir encore. Je ne sais par quelles paroles je pou^^àL^ vous peindre l'état de mes sens. Seulement, je déclare, dans la ancérité de mon cœur, que je ne m'étonne plus qu'il se soit reacontré jadis des âmes assez faibles ou assez fortes pour croire an mystères de la magie et au pouvoir du démon. Pour moi, jusqnâ plus ample informé, je regarde comme possibles les appariiioas dont ont parlé Cardan et quelques thaumaturges.

Ces paroles, prononcées avec une incroyable éloquence de ion, étaient de nature à éveiller une excessive curiosité chez tous l*^ convives. Aussi nos regards se tournèrent-ils sur l'orateur, et rer tâmes-nous immobiles. Nos yeux seuls trahissaient la vie en rèilchissant les bougies scintillantes des flambeaux. A force deconieœpler l'inconnu, il nous sembla voir les pores de son visage, e: surtout ceux de son front, livrer passage au sentiment inlêrieii: dont il était pénétré. Cet hornme, en apparence froid et compass^•. semblait contenir en lui-même un foyer secret dont la flamme agissait sur nous.

— Je ne sais, reprit-il, si la figure évoquée me suivit en se readant invisible; mais, aussitôt que ma tête reposa sur mon lit, jevi^ la grande ombre de Catherine se lever devant moi. Je me sentir instinctivement, dans une sphère lumineuse, car mes yeux, atlaclH sur la reine par une insupportable fixité, ne virent qu'elle. Tout à coup, elle se pencha vers moi...

A ces mots , les dames laissèrent échapper un mouvement un^ nime de curiosité.

— Mais, reprit l'avocat, j'ignore si je dois continuer; bienqî^ je sois porté à croire que ce ne soit qu'un rêve, ce qui me resîe i dire est grave.

— S'agit-il de religion? dit Beaumarchais.

— Ou y aurait-il quelque indécence? demanda Galonné; ces dames vous la pardonneraient.

— Il s'agit de gouvernement, répondit l'avocat.

— Allez, reprit le ministre. Voltaire, Diderot et coDsorts ont assez bien commencé Téducation de nos oreilles.

Le contrôleur devint fort attentif, et sa voisine, madame de Genlis, fort occupée. Le provincial hésitait encore. Beaumarchais lui dit alors avec vivacité :

— Mais allez donc, maître ! ne savez-vous pas que, quand les lois laissent si peu de liberté, les peuples prennent leur revanche dans les mœurs?...

Alors, le convive commença :

« — Soit que certaines idées fermentassent à mon insu dans mon âme, soit que je fusse poussé par une puissance étrangère, je lui dis :

» — Ah! madame, vous avez commis un bien grand crime!

» — Lequel? demanda-t-elle d'une voix grave.

)) — Celui dont le signal fut donné par la cloche du Palais, le 2Zi août.

» Elle sourit dédaigneusement et quelques rides profondes se dessinèrent sur ses joues blafardes.

» — Vous nommez cela un crime? répondit-elle; ce ne fut qu'un malheur. L'entreprise, mal conduite, ayant échoué, il n'en est pas résulté pour la France, pour l'Europe, pour l'Église catholique, . le bien que nous en attendions. Que voulez-vous! les ordres ont été mal exécutés. Nous n'avons pas rencontré 'autant de Montlucs qu'il en fallait. La postérité ne nous tiendra pas compte du défaut de communications qui nous empêcha d'imprimer à notre œuvre cette unité de mouvement nécessaire aux grands coups d'État : voilà le malheur ! Si, le 25 août, il n'était pas resté l'ombre d'un huguenot eu France, je serais demeurée jusque dans la postérité la plus reculée comme une belle image de la Providence. Combien de fois les âmes clairvoyantes de Sixte-Quint, de Richelieu, de Bossuet, ne m'ont-elles pas secrètement accusée d'avoir échoué dans mon entreprise après avoir osé la concevoir! Aussi, de combien de regrets ma mort ne fut-elle pas accompagnée !... Trente ans après la Saint- Barthélemi, la maladie durait encore ; elle avait fait couler déjà dix fois plus de sang noble à la France qu'il n'en restait à verser le 26 août 1572. La révocation de l'édit de Nantes, en l'honneur de laquelle vous avez frappé des médailles, a coûté plus de larmes.

plus de sang et d* argent, a tué plus de prospérité en France que trois Saint-Barthélemi. Letellier a su accomplir avec une plumée d* encre le décret que le trône avait secrètement promulgué depuis moi; mais, si le 25 août 1572 cette immense exécution était nécessaire, le 25 août 1685 elle était inutile. Sous le second fils de Henri de Valois, T hérésie était à peine enceinte; sous le second fils de Henri de Bourbon , cette mère féconde avait jeté son frai sur l'univers entier... Vous m'accusez d'un crime, et vous dressez des statues au fils d'Anne d'Autriche ! Lui et moi, nous avons cependant essayé la même chose : il a réussi, j'ai échoué; mais Louis XIV a trouvé sans armes les protestants, qui, sous mon règne, avaient de puissantes armées, des hommes d'État, des capitaines, et l'Allemagne pour eux.

» A ces paroles lentement prononcées, je sentis en moi comme un tressaillement intérieur. Je croyais respirer la fumée du sang de je ne sais quelles victimes. Catherine avait grandi. Elle était là comme un mauvais génie, et il me sembla qu'elle voulait pénétrer dans ma conscience pour s'y reposer...

— Il a rêvé cela, dit Beaumarchais à voix basse, il ne l'a certes pas inventé.

» — Ma raison est confondue, dis-je à la reine. Vous vous applaudissez d'un acte que trois générations condamnent, flétrissent et...

» — Ajoutez, reprit-elle, que toutes les plumes ont été plus injustes envers moi que ne l'ont été mes contemporains. Nui n'a pris ma défense. Je suis accusée d'ambition, moi riche et souveraine. Je suis taxée de cruauté, moi qui n'ai sur- la conscience que deux têtes tranchées. Et, pour les esprits les plus impartiaux, je suis peut-être encore un grand problème. Croyez-vous donc que j'aie été dominée par des sentiments de haine, que je n'aie respiré que vengeance et fureur ?

» Elle sourit de pitié.

» — J'étais calme et froide comme la raison même. J'ai condamné les huguenots sans pitié, mais sans emportement; ils étaient l'orange pourrie de ma corbeille. Reine d'Angleterre, j'eusse jugé de même les catholiques, s'ils y eussent été séditieux. Pour que notre pouvoir eût quelque vie à cette époque, il fallait dans i'Écat un seul Dieu, une seule foi, un seul maître. Heureusement pour

moi, j*ai gravé ma justification dans un mot. Quand Birague m'annonça faussement la perte de la bataille de Dreux : n Eh bien, nous )) irons au prêche! » m'écriai-je. De la haine contre ceux de la Religion? Je les estimais beaucoup et je ne les connaissais point. Si je me suis senti de l'aversion envers quelques hommes politiques, ce fut pour le lâche cardinal de Lorraine , pour son frère , soldat fin et brutal, qui tous deux me faisaient espionner. Voilà quels étaient les ennemis de mes enfants, ils voulaient leur arracher la couronne, je les voyais tous les jours, ils m'excédaient. Si nous n'avions pas fait la Saint-Barthélemi, les Guise l'eussent accomplie à l'aide de Home et de ses moines. La Ligue, qui n'a été for(e que de ma vieillesse, eût commencé en 1573.

» — Mais, madame, au lieu d'ordonner cet horrible assassinat (excusez ma franchise), pourquoi n'avoir pas employé les vastes ressources de votre politique à donner aux réformés les sages institutions qui rendirent le règne de Henri IV si glorieux et si paisible ?

» Elle sourit encore, haussa les épaules, et ses rides creuses donnèrent à son pâle visage une expression d'ironie pleine d'amertume.

» — Les peuples, dit-elle, ont besoin de repos après les luttes les plus acharnées { vqilà le secret de ce règne. Mais Henri IV a commis deux fautes irréparables : il ne devait ni abjurer le protestantisme, ni laisser la .France catholique après l'être devenu luimême. Lui seul s'est trouvé en position de changer sans secousse la face de la France. Ou pas une étole, ou pas un prêche ! telle aurait dû être sa pensée. Laisser dans un gouvernement deux principes ennemis sans que rien les balance, voilà un crime de roi, il sème ainsi des révolutions. A Dieu seul il appartient de mettre dans son œuvre le bien et le mal sans cesse en présence. Mais» peut-être cette sentence était-elle inscrite au fond de la politique de Henri IV, et peut-être causa-t-elle sa mort. Il est impossible que Sully n'ait pas jeté un regard de convoitise sur ces immenses biens du clergé, que le clergé ne possédait pas entièrement, car la noblesse gaspillait au moins les deux tiers de leurs revenus. Sully le réformé n'ef^ avait pas moins des abbayes.

» Elle s'arrêta et pamt réfléchir.

» — Mais, reprit-elle, songez-vous que c'est à la nièce d'un pape que vous demandez raison de son catholicisme?

» Elle s'arrêta encore.

» — Après tout, j'eusse été calviniste de bon cœur, ajouta-t-elle en laissant échapper un geste d'insouciance. Les hommes supérieurs de votre siècle penseraient-ils encore que la religion était pour quelque chose dans ce procès, le plus immense de ceux que l'Europe ait jugés, vaste révolution, retardée par de petites causes qui ne l'empêcheront pas de rouler sur le monde, puisque je ne l'ai pas étouffée. Révolution, dit-elle en me jetant un regard profond, qui marche toujours et que tu pourras achever. Oui, toi qui m'écoutes!

» Je frissonnai.

» — Quoi ! personne encore n'a compris que les intérêts anciens et les intérêts nouveaux avaient saisi Home et Luther comme des drapeaux ! Quoi ! pour éviter une lutte à peu près semblable, Louis IX, en entraînant une population centuple de celle que j'ai condamnée, et la laissant aux sables de TÉg^'pte, a mérité le nom de saint Louis, et moi?... Mais moi, dit-elle, j'ai échoué.

» Elle pencha la tête et resta silencieuse un moment. Ce n'était plus une reine que je voyais, mais bien plutôt une de ces antiques druidesses qui sacrifiaient des hommes , et savaient dérouler les pages de l'avenir en exhumant les renseignements du passé. Mais bientôt elle releva sa royale et majestueuse figure.

» — En appelant l'attention de tous les bourgeois sur les abus de de l'Église romaine, dit-elle, Luther et Calvin faisaient naître en Europe un esprit d'investigation qui devait amener les peuples à vouloir tout examiner. L'examen conduit au doute. Au lieu d'une foi nécessaire aux sociétés, ils traînaient après eux et daDS le lointain une philosophie curieuse, armée de marteaux, avide de ruines. La science s'élançait brillante de ses fausses clartés du sein de l'hérésie. Il s'agissait bien moins d'une réforme dans l'Église que de la liberté indéfinie de l'homme, qui est la mort de tout pouvoir. J'ai vu cela. La conséquence des succès obtenus par les religionnaires dans leur lutte contre le sacerdoce , déjà plus armé et plus redoutable que la couronne, était la ruine du pouvoir monarchique élevé par Louis XI à si grands frais sur les débris de la féodalité.

Il ne s'agissait de rien moins que de l'anéantissement de la religion et de la royauté, sur les débris desquelles toutes les bourgeoisies du monde devaient pactiser. Cette lutte était donc une guerre à mort entre les nouvelles combinaisons et les lois, les croyances anciennes. Les catholiques étaient l'expression des intérêts matériels de la royauté, des seigneurs et du clergé. Ce fut un duel à outrance entre deux géants, la Saint-Barthélemi n'y fut malheureusement qu'une blessure. Souvenez-vous que, pour épargner quelques gouttes de sang dans un moment opportun, on en laisse verser plus tard par torrents. L'intelligence qui plane sur une nation ne peut éviter un malheur : celui de ne plus trouver de pairs pour être bien jugée quand elle a succombé sous le poids d'un événement. Mes pairs son rares, les sots sont en majorité : tout est expliqué par ces deux propositions. Si mon nom est en exécration à la France, il faut s'en prendre aux esprits médiocres qui y forment la masse de toutes les générations. Dans les grandes crises que j'ai subies, régner, ce n'était pas donner des audiences, passer des revues et signer des ordonnances. J'ai pu commettre des fautes, je n'étais qu'une femme. Mais pourquoi ne s'est-il pas alors rencontré un homme qui fût au-dessus de son siècle ? Le duc d'Albe était une âme de bronze, Philippe II était hébété de croyance catholique, Henri IV était un soldat joueur et libertin, l'amiral un entêté systématique. Louis XI vint trop tôt, Richelieu vint trop tard. Vertueuse ou criminelle, que l'on m'attribue ou non la Saint-Barthélemi, j'en accepte le fardeau : je resterai entre ces deux grands hommes comme l'anneau visible d'une chaîne inconnue. Quelque jour, des écrivains à paradoxes se demanderont si les peuples n'ont pas quelquefois prodigué le nom de bourreaux à des victimes. Ce ne sera pas une fois seulement que l'humanité préférera d'immoler un dieu plutôt que de s'accuser elle-même. Vous êtes tous portés à verser sur deux cents manants sacrifiés à propos les larmes que vous refusez aux malheurs d'une génération, d'un siècle ou d'un monde. Enfin vous oubliez que la liberté politique, la tranquillité d'une nation, la science mêmet sont des présents pour lesquels le destin prélève des impôts de sang !

« — Les nations ne pourraient-elles pas être un jour heureuses à meilleur marché? m'écriai-je les larmes aux yeux.

» — Les vérités ne sortent de leur puits que pour prendre des bains de sang où elles se rafraîchissent. Le christianisme lui-même, essence de toute vérité, puisqu'il vient de Dieu, s'est-il établi sans martyrs? \e sang n'a-t-il pas coulé à flots? ne coulera-t-il pas toujours? Tu le sauras, toi qui dois être un des maçons de l'édifife social commencé par les apôtres. Tant que tu promèneras ton niveai: sur les têtes, tu seras applaudi ; puis, quand tu voudras prenire la truelle, on te tuera.

)) Sang ! sang! ce mot retentissait à mes oreilles comme un lialement.

» — Selon vous, dis-je, le protestantisme aurait donc eu le droit de raisonner comme vous?

» Catherine avait disparu, comme si quelque souffle eût éteint la lumière surnaturelle qui permettait à mon esprit de voir ceiie figure dont les proportions étaient devenues gigantesques. Je trouvai tout à coup en moi-même une partie de moi qui adoptait ie^ doctrines atroces déduites par cette Italienne. Je me réveillai en sueur, pleurant, et, au moment où ma raison victorieuse me disaii. d'une voix douce, qu'il n'appartenait ni à un roi, ni même à uoe nation, d'appliquer ces principes dignes d'un peuple d'athées...

— Et comment sauvera-t-on les monarchies qui croulent? demanda Beaumarchais.

— Dieu est là, monsieur, répliqua mon voisin.

— Donc, reprit M. de Galonné avec cet incroyable légèreté qui le caractérisait, nous avons la ressource de nous croire, selon l'Évangile de Bossuet, les instruments de Dieu.

Aussitôt que les dames s'étaient aperçues que l'affaire se passait «n conversation entre la reine et l'avocat, elles avaient chuchoté. J'ai même fait grâce des phrases à points d'interjection qu elle^ lancèrent à travers le discours de l'avocat. Cependant, cesjnots: « Il est ennuyeux à la mort!... Mais, ma chère, quand Qnira-t -il t.. ^> parvinrent à mon oreille.

Lorsque l'inconnu cessa de parler, les dames se turent. M. BoiarJ dormait. Le cltirurgien à moitié gris, Lavoisier, Beaumarchais et moi, nous avions été seuls attentifs; M. de Galonné jouait avec sa voisine. En ce moment, le silence eut quelque chose de solennel. La lueur des bougies me paraissait avoir une couleur magique, lo

même sentiment nous avait attachés par des liens mystérieux à cet homme, qui, pour ma part, me fit concevoir les inexplicables effets du fanatisme. Il ne fallut pas moins que la voix sourde et caverneuse du compagnon de Beaumarchais pour nous réveiller.

— Et, moi aussi, j'ai rêvé, s'écria-t-il.

Je regardai plus particulièrement alors le chirurgien, et j'éprouvai je ne sais quel sentiment d'horreur. Son teint terreux, ses traits à la fois ignobles et grands, offraient une expression exacte de ce que vous me permettrez de nommer la canaille. Quelques grains bleuâtres et noirs étaient semés sur son visage, comme des traces de boue, et ses yeux lançaient une flamme sinistre. Cette figure paraissait plus sombre qu'elle ne Tétait, peut-être à cause de la neige amassée sur sa tête par une coiffure à frimas.

— Cet homme-là doit enterrer plus d'un malade, dis-je à mon voisin.

— Je ne lui confierais pas mon chien, me répondit-il.

— Je le hais involontairement!

— Et moi, je le méprise.

— Quelle injustice, cependant I repris-je.

— Oh î mon Dieu, après-demain, il peut devenir aussi célèbre que Facteur Volange, répliqua l'inconnu.

M. de Calonne montra le chirurgien par un geste qui semblait nous dire : « Celui-là me parait devoir être amusant. »

— Et auriez-vous rêvé d'une reine? lui demanda Beaumarchais.

— Non, j'ai rêvé d'un peuple, répondit-il avec une emphase qui nous fît rire. Je soignais alors un malade à qui je devais couper la cuisse le lendemain de mon rêve...

— Et vous avez trouvé le peuple dans la cuisse de votre malade? demanda M. de Calonne.

— Précisément, répondit le chirurgien.

— Est-il amusant ! s'écria la comtesse de Genlis.

— Je fus assez surpris, dit l'orateur sans s'embarrasser des interruptions et en mettant chacune de ses mains dans les goussets de sa culotte, de trouver à qui parler dans cette cuisse/ J'avais la singulière faculté d'entrer chez mon malade. Quand, pour la première fois, je me trouvai sous sa peau, je contemplai une merveilleuse quantité de petits êtres qui s'agitaient, pensaient et raison-

naient. Les uns vivaient dans le corps de cet homme, les autres dans sa pensée. Ses idées étaient des êtres qui naissaient, grandissaient, mouraient; ils étaient malades, gais, bien portants, tristes, et avaient tous enfin des physionomies particulières; ils se combattaient ou se caressaient. Quelques idées s'élançaient au dehors et allaient vivre dans le monde intellectuel. Je compris tout à coup qu'il y avait deux univers, T univers visible et l'univers invisible; que la terre avait, comme Thomme, un corps et une âme. La nature s'illumina pour moi, et j'en appréciai l'immensité en apercevant l'océan des êtres qui, par masses et par espèces, étaient répandus partout, faisant une seule et même matière animée, depuis les marbres jusqu'à Dieu. Magnifique spectacle! Bref, il y avait un univers dans mon malade. Quand je plantai mon bistouri au sein de sa cuisse gangrenée, j'abattis un millier de ces bêtes-là. — Vous riez, mesdames, -d'apprendre que vous êtes livrées aux bêtes. . .

— Pas de personnalités, dit M. de Galonné. Parlez pour vous et pour votre malade.

— Mon homme, épouvanté des cris de ses animalcules, voulait interrompre mon opération ; mais j'allais toujours, et je lui disais que des animaux malfaisants lui rongeaient déjà les os. Il fit un mouvement de résistance en ne comprenant pas ce que j'allais faire pour son bien, et mon bistouri m'entra dans le côté...

— Il est stupide, dit Lavoisier.

— Non, il est gris, repartit Beaumarchais.

— Mais, messieurs, mon rêve a un sens, s'écria le chirurgien.

— Oh ! oh ! cria Boiard qui se réveillait, j'ai une jambe engourdie.

— Monsieur, lui dit sa femme, vos animaux sont morts.

— Cet homme a une vocation, s'écria mon voisin, qui avait imperturbablement fixé le chirurgien pendant qu'il parlait.

— 11 est à celui de monsieur, disait toujours le laid convive en continuant, ce qu'est l'action à la parole, le corps à Tàme.

Mais sa langue épaissie s'embrouilla, il ne prononça plus que d'indistinctes paroles. Heureusement pour nous, la conversation reprit un autre cours. Au bout d'une demi-heure, nous avion> oublié le chirurgien des pages, qui dormait. La pluie se déchaînait par torrents quand nous nous levâmes de table.

— L'avocat n*est pas si bête, dis-je à Beaumarchais.

— Oh ! il est lourd et froid. Mais vous voyez que la province recèle encore de bonnes gens qui prennent au sérieux les théories politiques et notre histoire de France. C'est un levain qui fermentera.

— Avez-vous votre voiture ? me demanda madame de Saint- James.

— Non, lui répondis-je sèchement. Je ne savais pas que je dusse la demander ce soir. Vous voulez peut-être que je reconduise le contrôleur? Serait-il donc venu chez vous en polisson?

Cette expression du moment servait à désigner une personne qui, vêtue en cocher, conduisait sa propre voiture à Marly. Madame de Saint-James s'éloigna vivement, sonna, demanda la voiture de Saint-James, et prit à part l'avocat.

— M. de Robespierre, voulez-vous me faire* le plaisir de mettre M. Marat chez lui? car il est hors d'état de se soutenir, lui dit-elle.

— Volontiers, madame, répondit M. de Robespierre avec une manière galante ; je voudrais que vous m'ordonnassiez quelque chose de plus diflicile à faire.

Paris , janvier 1828.

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