‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 36 sur 38 · LES DEUX RÊVES · texte numérisé non relu

LES DEUX RÊVES

Bodard de Saint-James, trésorier de la marine, était en 1786 celui des financiers de Paris dont le luxe excitait l'attentiom et les caquets de la ville. A cette époque, il faisait construire à Neuilly sa célèbre folie, et sa femme achetait, pour couronner le dais de son lit, une garniture de plumes dont le prix avait effrayé la reine. Il était alors bien plus facile qu'aujourd'hui de se mettre à la mode et d'occuper de soi tout Paris, il suffisait souvent d'un bon mot ou de la fantaisie d'une femme.

Bodard possédait le magnifique hôtel de la place Vendôme que le fermier général Dangé avait, depuis peu, quitté par force. Ce célèbre épicurien venait de mourir, et, le jour de son enterrement, M. de Bièvre, son intime ami, avait trouvé matière à rire en disant qu*on pouvait maintenant passer par la place Vendôme sans danger. Cette allusion au jeu d'enfer qu'on jouait chez le défunt en fut toute l'oraison funèbre. L'hôtel est celui qui fait face à la Chancellerie.

Pour achever en deux mots l'histoire de Bodard, c'était un pauvre homme, il fit une faillite de quatorze millions après celle du prince de Guéménée. La maladresse qu'il mit à ne pas précéder la sérénissime banqueroute, pour me servir de l'expression de Lebrun-Pindare, fut cause qu'on ne parla même pas de lui. 11 mourut, comme Bourvalais, Bouret et tant d'autres, dans un grenier.

Madame de Saint-James avait pour ambition de ne recevoir chez elle que des gens de qualité, vieux ridicule toujours nouveau. Pour elle, les mortiers du parlement étaient déjà fort peu de chose; elle voulait voir dans ses salons des personnes titrées qui eussent au moins les grandes entrées à Versailles. Dire qu'il vînt beaucoup de cordons bleus chez la financière, ce serait mentir; mais il est trèscertain qu'elle avait réussi à obtenir les bontés et l'attention, de quelques membres de la famille de Rohan, comme le prouva par la suite le trop fameux procès du collier.

Un soir, c'était, je crois, en août 1786, je fus très-surpris de rencontrer dans le salon de cette trésorière, si prude à Fendroit des preuves, deux nouveaux visages qui me parurent assez mauvaise compagnie. Elle vint à moi dans Tembrasure d*une croisée où j'étais allé me nicher avec intention.

— Diies-moi donc, lui demandai-je en lui désignant par un coup d'œil interrogatif l'un des inconnus, quelle est cette espèce-là? Comment avez-vous cela chez vous?

— Cet homme est charmant.

— Le voyez-vous à travers le prisme de l'amour, ou me trompé-je?

— Vous ne vous trompez pas, reprit-elle en riant, il est laid comme une chenille; mais il m'a rendu le plus immense service qu'une femme puisse recevoir d'un homme.

Comme je la regardais malicieusem'ent, elle se hâta d* ajouter :

— 11 m'a radicalement guérie de ces odieuses rougeurs qui mt* couperosaient le teint et me faisaient ressembler à une paysanne.

Je haussai les épaules avec humeur.

— C'est un charlatan, m'écriai-je.

— Non, répondit-elle, c'est le chirurgien des pages; il a beaucoup d'esprit, je vous jure, et, d'ailleurs, il écrit. Cest un savani physicien. .

— Si son style ressemble à sa figure!... repris-je en souriant. Mais l'autre?

— Qui, l'autre?

— Ce petit monsieur pincé, propret, poupin, et qui a Tair d'avoir bu du verjusl

. — Mais c'est un homme assez bien né, me dit-elle. 11 arrive de je ne sais quelle province... ahl de l'Artois; il est chargé de terminer une affaire qui concerne le cardinal, et Son Éminence ellemême vient de le présenter à M. de Saint-James. Ils ont choi>i tous deux Saint-James pour arbitre. En cela, le provincial n'a pas fait preuve d'esprit; mais aussi quels sont les gens assez niais pour confier un procès à cet homme-là? H est doux comme un mouton et timide comme une fille; Son Éminence est pleine «le bonté pour lui.

— De quoi s'agit-il donc?

— De trois cent mille livres, dit-elle.

— Mais c'est donc un avocat? repris-je en faisant un léger hautle-corps.

— Oui, dit-elle.

Assez confuse de cet humiliant aveu, madame Bodard alla reprendre sa place au pharaon.

Toutes les parties étaient complètes. Je n'avais rien à faire ni à dire, je venais de perdre deux mille écus contre M. de Laval, avec lequel je m'étais rencontré chez une impure. J'allai me jeter dans une duchesse placée auprès de la cheminée. S'il y eut jamais sûr cette terre un homme bien étonné, ce fut certes moi, en apercevant que, de l'autre côté du chambranle, j'avais pour vis-à-vis le contrôleur général. M. de Galonné paraissait assoupi, ou il se livrait à l'une de ces méditations qui tyrannisent les hommes d'État. Quand je montrai le ministre, par un geste, à Beaumarchais qui venait à moi, le père de Figaro m'expliqua ce mystère sans mot dire. Il m'indiqua tour à tour ma propre tête et celle de Bodard par un geste assez malicieux, qui consistait à écarter vers nous deux doigts de la main en tenant les autres fermés. Mon premier mouvement fut de me lever pour aller dire quelque chose de piquant à Galonné ; je restai : d'abord parce que je songeai à jouer un tour à ce favori r puis Beaumarchais m'avait familièrement arrêté la main.

— Que voulez-vous, monsieur? lui dis-je. Il cligna pour m'indiquer le contrôleur.

— Ne le réveillez pas, me dit-il à voix basse, on est trop heureux quand il dort.

— Mais c'est aussi un plan de finances que le sommeil, repris-je,

— Certainement, nous répondit l'homme d'État, qui avait deviné nos paroles au seul mouvement des lèvres; et plût à Dieu que nous pussions dormir longtemps, il n'y aurait pas le réveil que vous verrez I

— Monseigneur, dit le dramaturge, j'ai un remercîment à vous faire.

— Et pourquoi ?

— M. de Mirabeau est parti pour Berlin. Je ne sais pas si, dans cette affaire des Eaux, nous ne nous serions pas noyés tous deux.

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