AU PRINCE FREDKRIC DE SCHWARZENBERG
— Allons, député du centre, en avant! Il s'agit d'aller au pas accéléré, si nous voulons être à table en même temps que les autres. Haut le pied ! Saute, marquis ! la, donc I bien. Vous franchissez les sillons comme un véritable cerf I •
Ces paroles étaient prononcées par un chasseur paisiblement assis sur une lisière de la forêt de l'Isle-Adam, et qui achevait de fumer un cigare de la Havane en attendant son compagnon, sans doute égaré depuis longtemps dans les halliers de là forêt. A ses côtés, quatre chiens haletants regardaient comme lui le personnage auquel il s'adressait. Pour comprendre combien étaient railleuses ces allocutions répétées par intervalles, il faut dire que le chasseur était un gros homme court dont le ventre proéminent accusait un embonpoint véritablement ministériel. Aussi arpentait-il avec peine les sillons d'un vaste champ récemment moissonné, dont les chaumes gênaient considérablement sa marche ; puis, pour surcroît de douleur, les rayons du soleil qui frappaient obliquement sa figure y amassaient de grosses gouttes de sueur. Préoccupé par le soin de garder son équilibre, il se penchait tantôt en avant, tantôt en arrière, en imitant ainsi les soubresauts d'une voiture fortement cahotée. Ce jour était un de ceux qui, pendant le mois de septembre, achè- Tcnt de mûrir les raisins par des feux équatoriaux. Le temps annonçait un orage. Quoique plusieurs grands espaces d'azur séparassent encore vers l'horizon de gros nuages noirs, on voyait des nuées blondes s'avancer avec une effrayante rapidité, en étendant, de
Touest à Test, un léger rideau grisâtre. Le vent n'agissant que dans la haute région de Tair, Tatmosphère comprimait vers les bas-fonds les brûlantes vapeurs de la terre. Entouré de hautes futaies qui le privaient d*air, le vallon que franchissait le chasseur avait la température d'une fournaise. Ardente et silencieuse, la forêt semblait avoir soif. Les oiseaux, les insectes étaient muets, et les cimes des arbres s'inclinaient à peine. Les personnes auxquelles il reste quelque souvenir de Tété de 1819 doivent [donc compatir aux maux du pauvre ministériel, qui suait sang et eau pour rejoindre son compagnon moqueur. Tout en fumant son cigare, celui-ci avait calculé, par la position du soleil, qu'il pouvait être environ cinq heures du soir.
— Où diable sommes-nous? djt le gros chasseur en s* essuyant le front et s' appuyant contre un arbre du champ, presque en face de son compagnon ; car il ne se sentit plus la force de sauter le large fossé qui l'en séparait.
— Et c'est à moi que tu le demandes? répondit en riant le chaîrseur couché dans les hautes herbes jaunes qui couronnaient le talus. »
11 jeta le bout de. son cigare dans le fossé, en s' écriant:
— Je jure par saint Hubert qu'on ne me reprendra plus à m' aventurer dans un pays inconnu avec un magistrat, fût-il, comme toi, mon cher d'Albon, un vieux camarade de collège! .
— Mais, Philippe, vous ne comprenez donc plus le français! Vous avez sans doute laissé votre esprit en Sibérie, répliqua le gix^s homme en lançant un regard douloureusement comique sur un poteau qui se trouvait à cent pas de là.
—.J'entends, répondit Philippe, qui saisit son fusil, se leva tout à coup, s'élança d'un seul bond dans le champ et courut vers le poteau. — Par ici, d'Albon, par ici I demi-tour à gauche I cria-t-il à son compagnon en lui indiquant par un geste une large voie pavé^». Chemin de Baillet à risle-Adam ! reprit-il ; ainsi nous trouverons dans cette direction celui de Cassan, qui doit s'embrancher sur celui de risle-Adam.
— C'est juste, mon colonel, dit M. d'Mbon en remettant sur sa tête une casquette avec laquelle il venait de s'éventer.
— En avant donc, mon respectable conseiller, répondit le colon 1
Philippe en siiïlant \fis chiens, qui semblaient déjà lui mieux obéir qu'au magistrat auquel ils appartenaient.
— Savez-vous, monsieur le marquis, reprit le militaire goguenard, que nous avons encore plus de deux lieues à faire? Le village que nous apercevons là-bas doit être Baillet.
— Grand Dieu! s'écria le marquis d'Albon, allez à Cassan, si cela peut vous être agréable, mais vous irez tout seul. Je préfère attendre ici, malgré l'orage, un cheval que vous m'enverrez du château. Vous vous êtes moqué de moi, Sucy. Nous devions faire une jolie petite partie de chasse, ne pas nous éloigner de Cassan, fureter sur les terres que je connais. Bahl au lieu de nous amuser, vous m'avez fait courir comme un lévrier depuis quatre heures du matin, et nous n'avons eu pour tout déjeuner que deux tasses de lait! Ah I si vous avez jamais un procès à la cour, je vous le ferai perdre, eussiez-vous cent fois raison...
Le chasseur découragé s'assit sur une des bornes qui étaient au pied du poteau, se débarrassa de son fusil, de ^a carnassière vide, et poussa un long soupir.
— France! voilà tes députés, s'écria en riant le colonel de Sucy. Ah ! mpn pauvre d'Albon, si vous aviez été comme mpi six ans au fond de la Sibérie...
Il n'acheva pas et leva les yeux au ciel, comme si ses malheurs étaient un secret entre Dieu et lui.
— Allons , marchez ! ajouta-t-il. Si vous restez assis, vous êtes perdu.
— Que voulez-vous, Philippe! c'est une si vieille habitude chez un magistrat! D'honneur, je suis excédé! Encore si j'avais tué un lièvre!
Les deux chasseurs présentaient un contraste assez rare. Le ministériel était âgé de quarante-deux ans et ne parai3sait pas en avoir plus de trente, tandis que le militaire, âgé de trente an3, semblait en avoir au moins quarante. Tous deux étaient décorés de la rosette rouge, attribut des officiers de la Légion d'honneur. Quelques mèches de cheveux, mélangés de noir et de blanc comme l'aile d'une pie, s'échappaient de dessous la casquette du colonel ; de belles boucles blondes ornaient les tempes du magistrat. L'un était d'une haute taille, sec, maigre, nerveux, et les rides de sa ftgure blanche trahissaient des passions terribles ou d'affreux mal-
heurs; l'autre avait uq visage brillant de si^nté, jovial et digne d'un épicurien. Tous deux étaient fortement hàlés par le soleil, et leurs longues guêtres de cuir fauve portaient les marques de tous les fossés, de tous les marais qu'ils avaient traversés.
— Allons, s'écria M. de Sucy, en avant I Après une petite heure de marche, nous serons à Cassan, devant une bonne ^able.
— Il faut que vous n'ayez jamais aimé, répondit le coaseiller d'un air piteusement comique, vous êtes aussi impitoyable que l'article 304 du Code pénal I
Philippe de Sucy tressaillit violemment; son large front se plissa, sa figure devint aussi sombre que l'était le ciel en ce momen^ Quoiqu'un souvenir d'une affreuse amertume crispât tous ses traits, il ne pleura pas. Semblable aux hommes puissants, il savait refouler ses émotions au fond de son cœur, et trouvait peut-être, comme beaucoup de caractères purs, une sorte d'impudeur à d> voiler ses peines quand aucune parole humaine n'en peut rendrt* la profondeur, et qu'on redoute la moquerie des gens qui ne veulent pas les comprendre. M. d'Albon avait une de (es âmes délicates qui devinent les douleurs et ressentent vivement la commotion qu'elles ont involontairement produite par quelque maladresse. Il respecta le silence de son ami, se leva, oublia sa fatigue, et le suivit silencieusement, tout chagrin d'avoir touché une plaie qui probablement n'était pas cicatrisée.
— Un jour, mon ami, lui dit Philippe en lui serrant la main et en le remerciant de son muet repentir par un regard déchirant, un jour, je te raconterai ma vie. Aujourd'hui, je ne saurais.
Ils continuèrent à marcher en silence. Quand la douleur du col> nel parut dissipée, le conseiller retrouya sa fatigue ; et, avec Tinstinct ou plutôt le vouloir d'un homme harassé, son œil sonda toutes les profondeurs de la forêt ;. il interrogea les cimes dQ^ arbres, examina les avenues, en espérant y découvrir quelque gîte où il pût demander l'hospitalité. En arrivant à un carrefour, il crut apercevoir une légère fumée qui s'élevait entre les arbres. Il s'arrêta, regarda fort attentivement, et reconnut, au milieu d'un massif immense, les branches vertes et sombres de quelques pins.
— Une maison I une maison! s'écria-t-il avec le plaisir qu'aurait eu un marin à crier : « Terre! terre! »
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Pais il s'élança vivement à travers un hallier assez épais, et le colonel, qui était tombé dans une profonde rêverie, Ty suivit machinalement.
— J'aime mieux trouver ici une omelette, du pain de ménage et une chaise, que d'aller chercher à Cassan d3s divans, des truffes et d'j \in de Bordeaux I
Ces paroles étaient une exclamation d'enthousiasme arrachée au con>eiller par l'aspect d'un mur dont la couleur blanchâtre tranchait, dans le lointain, sur la masse brune des troncs noueux de la forêt.
— Ah ! ah! ceci m'a l'air d'être quelque ancien prieuré, s'écria derechef le marquis d'Albon en arrivant à une grille antique et noire, d'où il put voir, au milieu d'un parc assez vaste, un bâtiment construit dans le style employé jadis pour les monuments monastiques. — Gomme ces coquins de moines savaient choisir un emplacement !
Cette nouvelle exclamation était l'expression de l'étonnement que causait au magistrat le poétique ermitage qui s'offrait à ses regards. La maison était située à mi-côte, sur le revers de la montagne, dont le sommet est occupé par le village de Nerville. Les grands chênes séculaires de la forêt, qui décrivait un cercle immense autour de cette habitation, en faisaient une véritable solitude. Le corps de logis jadis destiné aux moines avait son exposition au midi. Le parc paraissait avoir une quarantaine d'arpents. Auprès de la maison régnait une verte prairie , heureusement découpée par plusieurs ruisseaux clairs, paf des nappes d'eau gracieusement posées, et sans aucun artifice apparent. Çà et là s'élevaient des arbres verts, aux formes élégantes , aux feuillages variés. Puis des grottes habilement ménagées, des terrasses massives avec leurs escaliers dégradés et leurs rampes rouillées imprimaient une physionomie particulière à cette sauvage Thébaïde. L'art y avait élégamment uni ses constructions aux plus pitto^ resques effets de la nature. Les passions humaines semblaient devoir mourir au pied de ces grands arbres qui défendaient l'approché de cet asile aux bruits du monde, comme ils y tempéraient les feux du soleil.
— Quel désordre! se dit M. d'Albon après avoir joui de la sombre