‹ Œuvres complètes de H. de BalzacChapitre 5 sur 38 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Ce vers ne semblait-il pas une réminiscence de quelque tragédie de ('orneiile, tant y revivait la facture substantivement énergique du père de notre théâtre? Et cependant, le poète a été forcé d*en faire le sacrifice au génie essentiellement vaudevilliste du parterre.

Donc, Juana« sans amour, restait la Juana trompée, humiliée, dégradée. Juana ne pouvait pas honorer l'homme qui l'acceptait ainsi. Elle sentait, dans toute la consciencieuse pureté du jeune âge, cette distinction, subtile en apparence, mais d'une vérité sacrée, légale selon le cœur, et que les femmes appliquent instinctivement dans tous leurs sentiments, même les plus irréfléchis. Juana devint profondément triste en découvrant l'étendue de la vie. Elle tourna souvent ses yeux pleins de larmes, fièrement réprimées, et sur Perez et sur dona Lagounia, qui, tous deux, comprenaient les amères pensées contenues dans ces larmes; mais ils se taisaient. A quoi bon les reproches? Pourquoi des consolations ? Plus vives elles sont, plus elles élargissent le malheur.

Un soir, Juana, stupide de douleur, entendit, à travers la portière de sa cellule, que les deux époux croyaient fermée, une plainte échappée à sa mère adoptive.

— La pauvre enfant mourra de chagrin!

— Oui, répliqua Perez d'une voix émue. Mais que pouvons-nous? Irai-je maintenant vanter la chaste beauté de ma pupille au comte d'Arcos, à qui j'espérais la marier ?

— Une faute n'est pas l î vice, dit la vieille femme, indulgente autant que pouvait l'être un ange.

— Sa mère l'a donnée! répondit Perez.

— En un moment, et sans la consulter! s'écria dona Lagounia.

— Elle a bien su ce qu'elle faisait...

— En quelles mains ira notre perle I

— N'ajoute pas un mot, ou je cherche querelle à ce... Diard!

— Et ce serait un autre malheur.

En entendant ces terribles paroles, Juana comprit alors le bonheur dont le cours avait été troublé par sa faute. Les heures pures et candides de sa douce retraite auraient donc été récompensées par cette éclatante et splendide existence dont elle avait si souvent rêvé les délices, rêves qui avaient causé sa ruine. Tomber du haut de la grandesse à monsieur Diard!... Juana pleura, Juana devint

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presque folle. Elle flotta pendant quelques instants entre le vice et la religion. Le vice était un prompt dénoûment; la religion, une \ie entière de souffrances. La méditation fut orageuse et solennelle. Le lendemain fut un jour fatal, celui du mariage. Juana pouvait encore rester Juana. Libre, elle savait jusqu'où irait son malheur; mariée, elle ignorait jusqu'où il devait aller. La religion triompha. Dona Lagounia vint près de sa fille prier et veiller aussi pieusement qu'elle eût prié, veillé près d'une mourante.

— Dieu le veut, dit-elle à Juana.

La nature donne alternativement à la femme une force particulière qui l'aide à souffrir, et une faiblesse qui lui conseille la rési- * gnatîon. Juana se résigna sans arrière-pensée. Elle voulut obéir au vœu de sa mère et traverser le désert de la vie pour arriver au ciel, tout en sachant qu'elle ne trouverait point de fleurs dans son pénible voyage. Elle épousa Dlard. Quant au quartier-maître, s'il ne trouvait pas grâce devant Juana, qui ne l'aurait absous? il aimait avec ivresse. La Marana, si naturellement habile à pressentir l'amour, avait reconnu en lui l'accent de la passion, et deviné le caractère brusque, les mouvements généreux, particuliers aux Méridionaux. Dans le paroxysme de sa grande colère, elle n'avait aperçu que les belles qualités de Diard, et crut en voir assez pour que le boaheur de sa fille fût à jamais assuré.

Les premiers jours de ce mariage furent heureux en apparence ; ou, pour exprimer l'un de ces faits latents dont toutes les misères sont ensevelies par les femmes au fond de leur âme, Juana ne voulut point détrôner la joie de son mari. Double rôle, épouvantable à jouer, et que jouent, tôt ou tard, la plupart des femmes mal mariées. De cette vie, un homme n'en peut raconter que les faits; les cœurs féminins seuls en devineront les sentiments. N'est-ce pas une histoire impossible à retracer dans toute sa vérité? Juana, luttant à toute heure contre sa nature à la fois espagnole et italienne, ayant tari la source de ses larmes à pleurer en secret, était une de ces créations typiques, destinées à représenter le malheur féminin dans sa plus vaste expression : douleur incessamment active, et dont la peinture exigerait des observations si minutieuses, que, pour les gens avides d'émotions dramatiques, elle deviendrait insipide. Cette analyse, où chaque épouse devrait retrouver quelques-

m ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.

unes de ses propres souffrances, pour les comprendre toutes, ne serait-elle pas un livre entier? Livre ingrat de sa nature, et dont le mérite consisterait en teintes fmes, en nuances délicates que les critiques trouveraient molles et diffuses. D'ailleurs, qui pourrait aborder, sans porter un autre cœur en son cœur, ces touchantes et profondes élégies que certaines femmes emportent dans la tombe : mélancolies incomprises, même de ceux qui les excitent; soupirs inexaucés, dévouements sans récompenses, terrestres du moins; magnifiques silences méconnus; vengeances dédaignées; générosités perpétuelles et perdues; plaisirs souhaités et trahis; charités d'ange accomplies mystérieusement; enfin toutes ses religions et son inextinguible amour? Juana connut cette vie, et le sort ne lui fit grâce de rien. Elle fut toute la femme, mais la femme malheureuse et souffrante, la femme sans cesse offensée et pardonnant toujours, la femme pure comme un diamant sans tacbe; elle qui, de ce diamant, avait la beauté, l'éclat; et, dans cette beauté, dans cet éclat, une vengeance toute prête. Elle n'était certes pas fille à redouter le poignard ajouté à sa dot.

Cependant, animé par un amour vrai, par une de ces passions qui changent momentanément les plus détestables caractères et mettent en lumière tout ce qu'il y a de beau dans une âme, Diard sut d'abord se comporter en homme d'honneur. Il força Montefiore à quitter le régiment, et même le corps d'armée, afin que sa femme ne le rencontrât point pendant le peu de temps qu'il comptait rester en Espagne. Puis le quartier-maître demanda son changement, et réussit à passer dans la garde impériale. Il voulai à tout prix acquérir un titre, des honneurs et une considération en rapport avec sa grande fortune. Dans cette pensée, il se montra courageux à l'un de nos plus sanglants combats en Allemagne: mais il y fut trop dangereusement blessé pour rester au senice. Menacé de perdre une jambe, il eut sa retraite, sans le titre de baron, sans les récompenses qu'il avait désiré gagner, et qu'il aurait peut-être obtenues, s'il n'eût été Diard. Cet événement, sa blessure, ses espérances trahies contribuèrent à changer son cara tère. Son énergie provençale, exaltée pendant un moment, tomba soudain. Néanmoins, il fut d'abord soutenu par sa femme, à laquelle ces efforts, ce courage, cette ambition donnèrent quelque crpyance en

son mari, et qui, plus que toute autre, devait se montrer ce que sont les femmes, consolantes et tendres dans les peines de la vie. Animé par quelques paroles de Juana, le chef de bataillon en retraite vint à Paris, et résolut de conquérir, dans la carrière administrative, une haute position qui commandât le respect, fit oublier le quartier-maître du 6* de ligne et dotât un jour madame Diard de quelque beau titre. Sa passion pour cette séduisante créature l'aidait à en deviner les vœux secrets. Juana se taisait, mais il la comprenait; il n'en était pas aimé comme un amant rêve de l'être; il le savait, et voulait se faire estimer, aimer, chérir. Il pressentait le bonheur, ce malheureux homme, en trouvant en tome occasion sa femme et douce et patiente; mais cette douceur, cette patience trahissaient la résignation à laquelle il devait Juana. La résignation, la religion, 'était-ce l'amour? Souvent, Diard eût souhaité des refus là où il rencontrait une chaste obéissance; souvent, il aurait donné sa vie éternelle pour que Juana daignât pleurer sur son sein et ne déguisât pas ses pensées sous une riante figure qui mentait noblement. Beaucoup d'hommes jeunes, car, à un certain âge, nous ne luttons plus, veulent triompher d'une destinée mauvaise dont les nuages grondent, de temps à autre, à l'horizon de leur vie; et, au moment où ils roulent dans les abîmes du malheur, il faut le ir savoir gré de ces combats ignorés.

Comme beaucoup de gens, Diard essaya de tout, et tout lui fut hostile. Sa fortune lui permit d'entourer sa femme des jouissances du luxe parisien : elle eut un grand hôtel, de grands salons, et tint une de ces grandes maisons où abondent et les artistes, peu jugeurs de leur nature, et quelques intrigants qui font nombre, et les gens disposés à s'amuser partout, et certains hommes à la mode, tous amoureux de Juana. Ceux qui se mettent en évidence à Paris doivent ou dompter Paris ou subir Paris. Diard n'avait pas un caractère assez fort, assez compacte, assez persistant pour commander au monde de cette époque, parce que, à cette époque, chacun voulait s'élever. î^es classifications S03iales toutes faites sont peut-être un grand bien, même pour le peuple. Napoléon nous a confié les peines qu'il se donna po ir imposer le respect à sa cour, où la plupart de ses sujets avaient été ses égaux. Mais Napoléon était Corse, et Diard Provençal. A génie égal, un insu-

laire sera toujours plus complet que ne Test Thomme de la terre ferme, et sous la même latitude, le bras de mer qui sépare la Corse de la Provence est, en dépit de la science humaine, un océan tout entier qui en fait deux patries.

De sa position fausse, qu'il faussa encore, dérivèrent pour Diard de grands malheurs. Peut-être y a-t-il des enseignements utiles dans la filiation imperceptible des faits qui engendrèrent le dénoûment de cette histoire. D'abord, les railleurs de Paris ne voyaient pas sans un malin sourire les tableaux avec lesquels l'ancien quartier-maître décora son hôtel. Les chefs-d'œuvre achetés la veille furent enveloppés dans le reproche muet que chacun adressait à ceux qui avaient été pris en Espagne, et ce reproche était la vengeance des amour5-propres que la fortune de Diard offensait. Juana comprit quelques-uns de ces mots à double sens auxquels le Français excelle. Alors, par son conseil, son mari renvo^^a les tableaux à Tarragone. Mais le public, décidé à mal prendre les choses, dit : (( Ce Diard est fin, il a vendu ses tableaux. » De bonnes gens continuèrent à croire que les toiles qui restèrent dans ses salons n'étaient pas loyalement acquises. Quelques femmes jalouses demandaient comiçent un Diard avait pu épouser une jeune fille si riche et si belle. De là des commentaires, des railleries sans fin, comme on sait les faire à Paris. Cependant, Juana rencontrait partout un respect commandé par sa vie pure et religieuse, qui triomphait de tout, même des calomnies parisiennes; mais ce respect s'arrêtait à elle et manquait à son mari. Sa perspicacité féminitie et son regard brillant, en planant dans ses salons, ne lui apportaient que des douleurs.

Cette mésestime était encore une chose toute naturelle. Les militaires, malgré les vertus que Timagination leur accorde, ne pardonnèrent pas à l'ancien quartier-maître du 6* de ligne, précisément parce qu'il était riche et voulait faire figure à Paris. Or, à Paris, de la dernière maison du faubourg Saint-Germain au dernier hôtel de la rue Saint-Lazare, entre la butte du Luxembourg et celle de Montmartre, tout ce qui s'habille et babille, s'habille pour sortir et sort pour babiller, tout ce monde de petits et de grands airs, ce monde vêtu d'impertinence et doublé d'humbles désirs, d'envie et de courtisanerie, tout ce qui est doré et dédoré, jeune et

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vieux, noble d'hier ou noble du iv^ siècle, tout ce qui se moque d*un parvenu, tout ce qui a peur de se compromettre, tout ce qui veut démolir un pouvoir, sauf à l'adorer s'il résiste : toutes ces oreilles entendent, toutes ces langues disent et toutes ces intelligences savent, en une seule soirée, où est né, où a grandi, ce qu'a fait ou n'a pas fait le nouveau venu qui prétend à des honneurs dans ce monde. S'il n'existe pas de cour d'assises pour la haute société, elle rencontre le plus cruel de tous les procureurs généraux, un être moral, insaisissable, à la fois juge et bourreau : il accuse et il marque. N'espérez lui rien cacher, dites-lui t:vt vousmême, il veut tout savoir et sait tout. Ne demandez pas ou est le télégraphe inconnu qui: lui transmet, à la même heure, en un clin d'œil, en tous lieux, une histoire, un scandale, une nouvelle; ne demandez pas qui le remue. Ce télégraphe est un mystè^: social, un observateur ne peut qu'en constater les effets. 11 y en a d'incroyables exemples, un seul suffît. L'assassinat du duc de Berri, frappé à l'Opéra, fut conté, dans la dixième minute qui suivit le crime, au fond de l'Ile Saint-Louis. L'opinion émanée du 6* de ligne sur Diard filtra dans le monde le soir même où il donna son premier bal.

Diard ne pouvait donc plus rien sur le monde. Dès lors, sa femme seule avait la puissance de faire quelque chose de lui. Miracle de cette singulière civilisation! A Paris, si un homme ne sait rien être par lui-même, sa femme, lorsqu'elle est jeune et spirituelle, lui oCTre encore des chances pour son élévation. Parmi les femmes, il s'en est rencontré de malades, de faibles en apparence, qui, sans se lever de leur divan, sans sortir de leur chambre, ont dominé la société, remué mille ressorts, et placé leurs maris là où elles voulaient être vaniteusement placées. Mais Juana, dont l'enfance s'était naïvement écoulée dans sa cellule de Tarragone, ne connaissait aucun des vices, aucune des lâchetés ni aucune des ressources du monde parisien; elle le regardait en jeune fille curieuse, elle n'en apprenait que ce que sa douleur et sa fierté blessée lui en révélaient. D'ailleurs, Juana avait le tact d'un cœur vierge qui recevait les impressions par avance, à la manière des sensitives. La jeune solitaire, devenue si promptement femme, comprit que, si elle essayait de contraindre le monde à honorer son

mari, ce serait mendier à l'espagnole, une escopette en main. Pais la fréquence et la multiplicité des précautions qu'elle devait prendre n'en accuseraient-^Ues pas toute la nécessité? Entre ne pas se faire respecter et se faire trop respecter, il y avait pour Diard tout un abîine. Soudain, elle devina le monde comme naguère elle avait deviné la vie, et elle n'apercevait partout pour elle que l'immense étendue d'une infortune irréparable. Puis elle eut encore le chagrin de reconnaître tardivement l'incapacité particulière de son mari, l'homme le moins propre à ce qui demandait de la suite dans les idées. 11 ne comprenait rien au rôle qu'il devait jouer dans le monde, il n'en saisissait ni l'ensemble ni les nuances, et les nuances y étaient tout. Ne se trouvait-il pas dans une de ces situations où la finesse peut aisément remplacer la force? Mais la finesse, qui réussit toujours, est peut-être la plus grande de toutes les forces.

Or, loin d'étancher la tache d'huile faite par ses antécédents, Diard se donna mille peines pour l'éten Ire. Ainsi, ne sachant pas bien étudier la phase de l'Empire au milieu de laquelle il arrivait, il voulut, quoiqu'il ne fut que chef d'escadron, être nommé préfet. Alors, presque tout le monde croyait au génie de Napoléon, sa faveur avait tout agrandi. Les préfectures, ces empires au petit pied, ne pouvaient plus être chaussées que par de grands noms, par des chambellans de Sa Majesté l'empereur et roi. Déjà les préfets étaient devenus des vizirs. Donc, les faiseurs du grand homme se moquèrent de l'ambition avouée par le chef d'escadron, et Diard se mit à solliciter une sous-préfecture. 11 y eut un désaccord ridicule entre la modestie de ses prétentions et la grandeur de sa fortune. Ouvrir des salons royaux, afficher un luxe insolent, puis quitter la vie millionnaire pour aller à Issoudun ou Savenay, n'était-ce pas se mettre au-dessous de sa position ? Juana, trop tard instruite de nos lois, de nos mœurs, de nos coutumes administratives, éclaira donc trop tard son mari. Diard, désespéré, sollicita successivement auprès de tous les pouvoirs ministériels; Diard, repoussé partout, ne put rien être, et alors le monde le jugea comme il était jugé par le gouvernement et comme il se jugeait lui-même. Diard avait été grièvement blessé sur un champ de bataille, et Diard n'était pas décoré. Le quartier-maître, riche, mais sans con-

sidération, ne trouva point de place dans TÉtat ; la société lui refusa logiquement celle à laquelle il prétendait dans la société. Enfln, chez lui, ce malheureux éprouvait en toute occasion la supériorité de sa femme. Quoiqu'elle usât d'un contact, il faudrait dire velouté, si Tépithète n'était trop hardie, pour déguiser à son mari cette suprématie qui l' étonnait elle-même, et dont elle était humiliée, Diard finit par en être affecté. Nécessairement, à ce jeu, les hommes s'abattent, se grandissent ou deviennent mauvais. Le courage ou la passion de cet homme devaient donc s'amoindrir sous les coups réitérés que ses fautes portaient à son amour-propre, et il faisait faute sur faute. D'abord, il avait tout à combattre, même ses habitudes et son caractère. Passionné Provençal, franc dans ses vices aussi bien que dans ses vertus, cet homme, dont •les fibres ressemblaient à des cordes de harpe, fut tout cœur pour ses anciens amis. H secourut les gens crottés aussi bien que les nécessiteux de haut rang; bref, il avoua tout le monde, et donna, dans son salon doré, la main à de pauvres diables. Voyant cela, le général de l'Empire, variation de l'espèce humaine dont bientôt aucun ty^e n'existera plus, n'offrit pas son accolade à Diard, et lui dit insolemment : « Mon cher ! » en l'abordant. Là où les généraux déguisèrent leur insolence sous leur bonhomie soldatesque, le peu de gens de bonne compagnie que voyait Diard lui témoignèrent ce mépris élégant, verni, contre lequel un homme nouveau-est presque toujours sans armes. Enfin le maintien, la gesticulation italienne à demi, le parler de Diard, la manière dont il s'habillait, tout en lui repoussait le respect que l'observation exacte des choses voulues par le bon ton fait acquérir aux gens vulgaires, et dont le joug ne peut être secoué que par les grands pouvoirs. Ainsi va le monde.

Ces détails peignent faiblement les mille supplices auxquels Juana fut en proie, ils vinrent un à un; chaque nature sociale lui apporta son coup d'épingle; et, pour une âme qui préfère les coups de poignard, n'y avait-il pas d'atroces souffrances dans cette lutte où Diard recevait des affronts sans les sentir, et où Juana les sentait sans les recevoir? Puis un moment arriva, moment épouvantable, où elle eut du monde une perception lucide, et ressentit à la fois toutes les douleurs qui s'y étaient d'avance amassées pour

elle. Elle jugea son mari tout à fait incapable de monter les hauts échelons de l'ordre social, et devina jusqu'où il devait en descendre le jour où le cœur lui faudrait. Là, Juana prit Diard en pitié. L'avenir était bien sombre pour cette jeune femme. Elle vivait toujours dans l'appréhension d'un malheur, sans savoir d'où pourrait venir ce malheur. Ce pressentiment était dans son âme comme une contagion est dans l'air; mais elle savait trouver la force de, déguiser ses angoisses sous des sourires. Elle en était venue à ne plus penser à elle. Juana se servit de son influence pour faire abdiquer à Diard toutes ses prétentions, et lui montrer, comme un asile, la vie douce et bienfaisante du foyer domestique. Les maux venaient du monde, ne fallait-il pas bannir le monde? Chez lui, Diard trouverait la paix, le respect; il y régnerait. Elle se sentait assez forte pour accepter la rude tâche de le rendre heureux, lui, mécontent de lui-même. Son énergie s'accrut avec les difficultés de la vie, elle eut tout l'héroïsme secret nécessaire à sa situation, et fut inspirée par ces religieux désirs qui soutiennent l'ange chargé de protéger une âme chrétienne : superstitieuse poésie, images allégoriques de nos deux natures.

Diard abandonna ses projets, ferma sa maison et vécut dans son intérieur, s'il est permis d'employer une expression si familière. Mais là fut l'écueil. Le pauvre militaire avait une de ces âmes tout excentriques auxquelles il faut un mouvement perpétuel. Diard était un de ces hommes instinctivement forcés à repartir au3sitôt qu'ils sont arrivés, et dont le but vital semble être d'aller et de venir sans cesse, comme les roues dont parle l'Écriture sainte. D'ailleurs, peut-être cherchait-il à se fuir lui-même. Sans se lasser de Juana, sans pouvoir accuser Juana, sa passion pour elle, devenue plus calme par la possession, le rendit à son caractère. Dès lors, ses moments d'abattement furent plus fréquents, et il se livra souvent à ses vivacités méridionales. Plus une femme est vertueuse et plus elle est irréprochable, plus un homme aime à la trouver en faute, quand ce ne serait que pour faire acte de sa supériorité légale; mais, si par hasard elle lui est complètement imposante, il éprouve le besoin de lui forger des torts. Alors, entre époux, les riens grossissent et deviennent des alpes. Mais Juana, patiente sans orgueil, douce sans cette amertume que les femmes savent jeter

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dans leur souinissioD, ne laissait aucune prise à la méchanceté calculée, la plus âpre de toutes les méchancetés. Puis elle était une de ces nobles créatures auxquelles il est impossible de manquer ; son regard, dans lequel sa vie éclatait, sainte et pure, son regard de martyre avait la pesanteur d'une fascination. Diard, gêné d'abord, puis froissé, finit par voir un joug pour lui dans cette haute vertu. La sagesse de sa femme ne lui donnait point d'émotions violentes, et il souhaitait des émotions. 11 se trouve des milliers de scènes jouées au fond des âmes, sous ces froides déductions d'une existence en apparence simple et vulgaire*. Entre tous ces petits drames, qui durent si peu, mais qui entrent si avant dans la vie, et sont presque toujours les présages de la grande infortune écrite dans la plupart des mariages, il est difficile de choisir un exemple. Cependant, il est une scène qui servit plus particulièrement à marquer le moment où, dans cette vie à deux, la mésintelligence commença. Peut-être servira-t-elle à expliquer le dénoûment de cette histoire. Juana avait deux enfants, deux garçons, heureusement pour elle. Le premier était venu sept mois après son mariage. Il se nommait Juan, et ressemblait à sa mère. Elle avait eu le second, deux ans après son arrivée à Paris. Celui-là ressemblait également à Diard et à Juana, mais beaucoup plus à Diard, il en portait les noms. Depuis cinq ans. Francisque était pour luana l'objet des soins les plus tendres. Constamment la mère s'occupait de cet enfant : à lui les caresses mignonnes, à lui les joujoux, mais à lui surtout les regards pénétrants de la mère; Juana Pavait épié dès le berceau, elle en avait étudié les cris, les mouvements ; elle voulait en deviner le caractère pour en diriger l'éducation. Il semblait que Juana n'eût que cet enfant. Le Provençal, voyant Juan presque dédaigné, le prit sous sa protection; et, sans s'expliquer si ce petit était l'enfant de l'amour éphémère auquel il devait Juana, ce mari, par une espèce de flatterie admirable, en fit son Benjamin. De tous les sentiments dus au sang de ses aïeules, et qui la dévoraient, madame Diard n'accepta que l'amour maternel. Mais elle aimait ses enfants et avec la violence sublime dont l'exemple a été donné par la Marana qui agit dans le préambule de cette histoire, et avec la gracieuse pudeur, avec l'entente délicate des vertus sociales dont la pratique était la gloire de sa vie et sa récompense intime. La pensée secrète,

la consciencieuse maternité, qui avaient imprimé à la vie de la Marana un cachet de poésie rude, étaient pour Juana une vie avouée, une consolation de toutes les heures. Sa mère avait été vertueuse comme les autres femmes sont criminelles, à la dérobée: elle avait volé son bonheur tacite, elle n'en avait pas joui. Mais Juana, malheureuse par la vertu, comme sa mère était malheureiis»* par le vice, trouvait à toute heure les ineffables délices que sa mère avait tant enviées, et desquelles elle avait été privée. Pour elle, comme pour la Marana, la maternité comprit donc tous les sentiments terrestres. L'une et l'autre, par des causes contraires, n'eurent pas d'autre consolation dans leur misère. Juana aima peutêtre davantage, parce que, sevrée d'amour, elle résolut toutes les jouissances qui lui manquaient par celles de ses enfants, et qu'il en est des passions nobles comme des vices : plus elles se satisfont, plus elles s'accroissent. La mère et le joueur sont insatiables. Quand Juana vit le pardon généreux imposé chaque jour sur la tête de Juan par l'affection paternelle de Diard, elle fut attendrie; et, du jour où les deux époux changèrent de rôle, l'Espagnole prit à Diard cet intérêt profond et vrai dont elle lui avait donné tant de preuves, par devoir seulement. Si cet homme eût été plus conséquent dans sa vie, s'il n'eût pas détruit par le décousu, par l'inconstance et la mobilité de son caractère, les éclairs d'une sensibilité vraie, quoique nerveuse, Juana l'aurait sans doute aimé. Malheureusement, il était le type de ces Méridionaux spirituels, mais sans suite dans leurs aperçus; capables de grandes cho5es la veille, et nuls le lendemain ; souvent victimes de leurs vertus, et souvent heureux par leurs passions mauvaises : hommes admirables d'ailleurs, quand leurs bonnes qualités ont une constante énergie pour lien commun. Depuis deux ans, Diard était donc captivé au logis par la plus douce des chaînes. Il vivait, presque malgré lui, sous l'influence d'une femme qui se faisait gaie, amusante po.ir lui; qui usait les ressources du génie féminin pour le séduire au nom de la vertu, mais dont l'adresse n'allait pas jusqu'à lui simuler de l'amour. En ce moment, tout Paris s'occupait de l'affaire d'un capitaine de l'ancienne armée qui, dans un paroxysme de libertinage, avait assassiné une femme. Diard, en rentrant chez lui pour dîner, apprit à Juana la mort de cet officier. 11 s'était tué pour éviter le déshon-

neurde son proQès et la mort ignoble de Téchafaud. Juana ne comprit pasL tout d* abord la logique de cette conduite, et son mari fut obligé de lui expliquer la belle jurisprudence des lois françaises, qui ne permet pas de poursuivre les morts.

— Mais, papa, ne nous as-tu pas dit, l'autre jour, que le roi faisait grâce? demanda Francisque.

— Le roi ne peut donner que la vie ! lui répondit Juan, à demi courroucé.

Diard et Juana, spectateurs de cette scène, en furent bien diversèment affectés. Le regard humide de joie que sa femme jeta sur Taîné révéla fatalement au mari les secrets de ce cœur impénétrable jusqu'alors. L*aîné, c'était tout Juana; Taîné, Juana le connaissait; elle était sûre de son cœur, de son avenir; elle l'adorait, et son ardent amour pour lui restait un secret entre elle , son enfant et Dieu. Juan jouissait instinctivement des brusqueries de sa mère, qui le serrait à l'étouffer quand ils étaient seuls, et qui paraissait le bouder en présence de son frère et de son père. Francisque était Diard, et les soins de Juana trahissaient le désir de combattre chez cet enfant les vices du père, et d'en encourager les bonnes qualités. Juana, ne sachant pas que son regard avait trop parlé, prit Francisque sur elle et lui fit, d'une voix douce, mais émue encore par le plaisir qu'elle ressemait de la réponse de Juan, une leçon appropriée à son intelligence.

— Son caractère exige de grands soins, dit le père à Juana.

— Oui, répondit-elle simplement.

— Mais Juan I

Madame Diard, effrayée de l'accent avec lequel ces deux moti furent prononcés, regarda son mari.

— Juan est né parfait, ajouta-t-il.

Ayant dit, il s'assit d'un air sombre; et, voyant sa femme silen- <*iouse, il reprit :

— 11 y a un de vos enfants que vous aimez mieux que l'autre.

— Vous le savez bien, dit-elle.

— Non! répliqua Diard; j'ai jusqu'à pré^>ent ignoré celui que vous préfériez.

— Mais ils ne m'ont encore donné de chagrin ni l'un ni l'autre, répondit-elle vivement.

Ht ÉTUDES PHlLOSOPinQUES.

— Oui, mais qui vous a donné le plus de joies? demanda-4-4I plus vivement encore.

— Je ne les ai pas comptées.

— Les femmes sont bien fausses I s'écria Diard. Osez dire que Juan n'est pas l'enfant de votre cœur?

— Si cela est, répondit-elle avec noblesse, voulez-vous que ce soit un malheur?

— Vous ne m'avez jamais aimé ! Si vous l'eussiez voulu, pour voas, j'aurais pu conquérir des royaumes. Vous savez tout ce que j*ai tenté, n'étant soutenu que par le désir de vous plaire. \hî si vous m'eussiez aimé...

— Une femme qui aime, dit Juana, vit dans la solitude et loin du monde. N'est-ce pas ce que no is faisons?

' — Je sais, Juana, que vous n'avez jamais tort...

Ce mot fut empreint d'une amertume profonde, et jeta du froid entre eux pour tout le reste de leur vie.

Le lendemain de ce jour fatal, Diard alla chez un de ses anciens camarades, et y retrouva les distractions du jeu. Par malheur, il y gagna beaucojp d'argent, et il se remit à jouer. Puis, entraîné par une pente insensible, il retomba dans la vie dissipée qu'il avait menée jadis. Bientôt il ne dîna plus chez lui. Quelques mois s'étani passés à jouir des premiers bonheurs de l'indépendance, il voulut conserver sa liberté, et se sépara de sa femme; il lui abandonna les grands appartements, et se logea dans un entre-sol. Au bout d'un an, Diard et Juana ne se voyaient plus que le matin, à l'heure du déjeuner. Enfin, comme tous les joueurs, il eut des alternatives de perte et de gain. Or, ne voulant pas entamer le capital de sa fortune, il désira soustraire au contrôle de sa femme la disposition des revenus; un jour donc, il lui retira la part qu'elle avait dans le gouvernement de la maison. A une confiance illimitée succédèrent les précautions de la défiance. Puis, relativement aux finance^, jadis communes entre eux, il adopta, pour les besoins de sa femme, la méthode d'une pension mensuelle, ils en fixèrent ensemble le chiffre; la causerie qu'ils eure^it à ce sujet fut la dernière de ces conversations intimes, un des charmes les plus attrayants du mariage. Le silence entre deux cœurs est un vrai divorce accompli, le jour où le iwus ne se dit plus. Juana comprit que de ce jour

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elle n'était plus que mère, et elle en fut heureuse, sani rechercher la cause de ce malheur. Ce fut un grand tort. Les enfants rendent les époux solidaires de leur vie, et la vie secrète de son mari no devait pas être seulement un texte de mélancolies et d'angoisses pour Juana. Diard, émancipé, s'habitua promptement à perdre ou à gagner des sommes immenses. Beau joueur et grand joueur, il devint célèbre par sa manière de jouer. La considération qu'il n'avait pas pu s'attirer sous l'Empire lui fut acquise, sous la Restauration, par sa fortune capitalisée qui roulait sur le tapis, et par son talent à tous les jeux qui devint célèbre. Les ambassadeurs, les plus gros banquiers, les gens à grande fortuné et tous les hommes qui, pour avoir trop pressé la vie, en viennent à demander au jeu ses exorbitantes jouissances, admirent Diard dans leurs clubs, rarement chez eux, mais ils jouèrent to is avec lui. Diard devînt à la mode. Par orgueil, une fois ou deux pendant l'hiver, il donnait une fête pour rendre les politesses qu'il avait reçues. Alors, Juana revoyait le monde par ces échappées de festins, de bals, de luxe, de lumières; mais c'était pour elle une sorte d'impôt mis sur le bon^ heur de sa solitude. Elle apparaissait, elle, la reine de ces solennités, comme une créature tombée là d'un monde inconnu. Sa naïveté, que rien n'avait corrompue, sa belle virginité d'âme, que les mœurs nouvelles de sa nouvelle vie lui restituaient, sa beauté, sa modestie vraie lui acquéraient de sincères hommages. Mais, apercevant peu de femmes dans ses salons, elle comprenait que, si son mari suivait, sans le lui communiquer, un nouveau plan de conduite, il n'avait encore rien gagné en estime dans le monde,

Diard ne fut pas toujours heureux; en trois ans, il dissipa les trois quarts de sa fortune ; mais sa passion lui donna l'énergie nécessaire pour la satisfaire. 11 s'était lié avec beaucoup de monde, et surtout avec la plupart de ces roués de la Bourse, avec ces hommes qui, depuis la Révolution, ont érigé en principe qu'un vol, fait en grand, n'est plus qu'une noirceur, transportant ainsi dans les cofTres-forts les maximes effrontées adoptées en amour par le xviTi« siècle. Diard devint homme d'affaires, et s'engagea dans ces affaires nommées véreuses en argot de Palais. Il sut acheter à de pauvres diables, qui ne connaissaient pas les bureaux, des liquidations étemelles qu'il terminait en une soirée , en en partageant

les gains avec les liquidateurs. Puis, quand les dettes liquides lui manquèrent, il en chercha de flottantes, et déterra, dans les États européens, barbaresques ou américains, des réclamations en déchéance qu*il faisait revivre. Lorsque la Restauration eut éteint les dettes des princes, de la République et de l'Empire, il se fit allouer des commissions sur des emprunts, sur des canaux, sur toute espèce d'entreprises. Enfin, il pratiqua le vol décent auquel se sont adonnés tant d'hommes habilement masqués, ou cachés dans les coulisses du théâtre politique; vol qui, fait dans la rue, à la lueur d'un réverbère, enverrait au bagne un malheureux, mais que sanctionne l'or des moulures et des candélabres. Diard accaparait et revendait les sucres, il vendait des places, il eut la gloire d'inventer l'homme de paille pour les emplois lucratifs qu'il était nécessaire de garder pendant un certain temps, avant d'en avoir d'autres. Puis il méditait les primes, il étudiait le défaut des loîf%, il faisait une contrebande légale. Pour peindre d'un seul mot ce haut négoce, il demanda tant pour cent sur l'achat des quinze voix législatives qui, dans l'espace d'une nuit, passèrent des bancs de la gauche aux bancs de la droite. Ces actions ne sont plus ni des crimes ni des vols : c'est faire du gouvernement, commanditer l'industrie, être une tête financière. Diard fut assis par l'opinion publique sur le banc d'infamie, où siégeait déjà plus d'un homme habile. Là, se trouve l'aristocratie du mal. C'est la Chambre haute des scélérats de bon ton. Diard ne fut donc pas un joueur vulgaire que le drame représente ignoble et finissant par mendier. C*.' jo'ieur n'existe plus dans le monde à une certaine hauteur topographique. Aujourd'hui, ces hardis coquins meurent brillamment attelés au vice et sous le harnais de la fortune. Ils vont se brûler la cervelle en carrosse et emportent tout ce dont on leur a fait crédit. Du moins, Diard eut le talent de ne pas acheter ses remords au rabais, et se fit un de ces hommes privilégiés. Ayant appris tous le=i ressorts du gouvernement, tous les secrets et les passions des cens en place, il sut se maintenir à son rang dans la fournaise * ardente où il s'était jeté. Madame Diard ignorait la vie infernale que menait son mari. Satisfaite de l'abandon dans lequel il la laissait, elle ne s'en étonna pas d'abord, parce que toutes ses heures firent bien remplies. Elle avait consacré son argent à l'éducation

de ses enfants, à payer un très-habile précepteur et tous les maîtres nécessaires pour un enseignement complet ; elle voulait faire d'eux des hommes, leur donner une raison droite, sans déflorer leur imagination; n'ayant plus de sensations que par eux, elle ne souffrait donc plus de sa vie décolorée ; ils étaient, pour elle, ce que ' sont les enfants pendant longtemps pour beaucoup de mères, une sorte de prolongement de leur existence. Diard n'était plus qu'un accident; et depuis que Diard avait cessé d'être le père, le chef de la famille, Juana ne tenait plus à lui que par les liens de parade socialement imposés aux époux. Néanmoins, elle élevait ses enfants dans le plus haut respect du pouvoir paternel, tout imaginaire qu'il était pour eux; mais elle fut très-heureusement secondée par la continuelle absence de fon mari. S'il fût resté au logis, Diard aurait détruit les efforts de Juana. Ses enfants avaient déjà trop de tact et de finesse pour ne pas juger leur père. Juger son père est un parricide moral. Cependant, à la longue, l'indifférence de Juana pour son mari s'effaça. Ce sentiment primitif se changea même en terreur. Elle comprit un jour que la conduite d'un père peut peser longtemps sur l'avenir de ses enfants, et sa tendresse maternelle lui donna parfois des révélations incomplètes de la vérité. De jour en jour, l'appréhension de ce malheur inconnu, mais inévitable, dans laquelle elle avait constamment vécu, devenait et plus vive et plus ardente. Aussi, pendant les rares instants durant lesquels Juana voyait Diard, jetait-elle sur sa face creusée, blême de nuits passées, ridée par les émotions, un regard perçant dont la clarté faisait presque tressaillir Diard. Alors, la gaieté de commande affichée par son mari l'effrayait encore plus que les sombres expressions de son inquiétude quand, par hasard, il oubliait son rôle de joie. Il craignait sa femme comme le criminel craint le bourreau. Juana voyait en lui la honte de ses enfants; et Diard redoutait en elle la vengeance calme, une sorte de justice au front serein, le bras toujours levé, toujours armé.

Après quinze ans de mariage, Diard se trouva un jour sans ressources. Il devait cent mille écus et possédait à peine cent mille francs. Son hôtel, son seul bien visible, était grevé d'une somme d'h^^thèques qui en dépassait la valeur. Encore quelques jours, et le prestige dont l'avait revêtu l'opulence allait s'évanouir. Après XVI. 40

ces jours de grâ:e, pas une main ne lui serait tendue, pas une bourse ne lui serait ouverte. Puis, à moins de quelque événement favorable, il irait tomber dans le bourbier du mépris, plus bas peut-être qu'il ne devait y être, prépisément parce qu'il s'en était tenu à une hauteur indue. Il apprit heureusement que, durant la saison des eaux, il se trouvait à celles des Pyrénées plusieurs* étrangers de distinction, des diplomates, tous jouant un jeu d'enfer, et sans doute munis de grosses sommes. Il résolut aussitôt de partir pour les Pyrénées. Mais il ne voulut pas laisser à Paris sa femme, à laquelle quelques créanciers pourraient révéler l'affreui mystère de sa situation, et il l'emmena avec ses deux enfants, en leur refusant même le précepteur. 11 ne prit avec lui qu'un valet, et permit à peine à Juana de garder une femme de chambre. Son ton était devenu bref, impérieux, il semblait avoir retrouvé de l'énergie. Ce voyage soudain, dont la cause échappait à sa pénétration, glaça Jiiana d'un secret effroi. Son mari fit gaiement la route ; et, forcément réunis dans leur berline, le père se montra chaque jour plus attentif pour les enfants et plus aimable pour la mère. Néanmoins, chaque jour apportait à Juana de sinistres pressentiments, les pressentiments des mèreâ, qui tremblent sans raison apparente, mais qui se trompent rarement quand elles treihblent ainsi. Pour elles, le voile de l'avenir semble être plus léger.

A Bordeaux, Diard loua, dans une rue tranquille, une petite maison très-proprement meublée, et y logea sa femme. Cette maison était située par hasard à un des coins de la rue, et avait un grand jardin. Ne tenant donc que par un de ses flancs à la maison voisine, elle se trouvait en vue et accessible de trois côtés. Diard en paya le loyer, et ne laissa à Juana que l'argent strictement nécessaire pour sa dépense pendant trois mois : à peine lui donna-t-il cinquante louis. Madame Diard ne se permit aucune observation sur cette lésinerie inaccoutumée. Quand son mari lui dit qu'il allait aux eaux et qu'elle devait rester à Bordeaux, Juana forma le plan d'apprendre plus complètement à ses enfants l'espagnol, l'italien, et de leur faire lire les principaux chefs-d'œuvre de ces deux langues. Elle allait donc mener une vie retirée, simple et naturellement économique. Pour s'épargner les ennuis de la vie matérielle, elle s'arrangea, le lendemain du dé- ,

part de Diard, avec un traiteur pour sa nourriture. Sa femme de chambre suffit à son service, et elle se trouva sans argent, mais pourvue de tout jusqu'au retour de son mari. Ses plaisirs devaient consister à faire quelques promenades avec ses enfants. Elle avait alors trente-trois ans. Sa beauté, largement développée, éclatait dans tout son lustre. Aussi, quand elle se montra, ne fut-il question dans Bordeaux que de la belle Espagnole. A la première lettre d'amour qu'elle reçut, Juana ne se promena plus que dans son jardin. Diard fit d'abord fortune aux eaux; il gagna trois cent mille francs en deux mois, et ne songea point à envoyer de l'argent à sa femme, il voulait en garder beaucoup pour jouer encore plus gros jeu. A la fin du dernier mois, vint aux eaux le marquis de Montefiore, déjà précédé par la célébrité de sa fortune, de sa belle figure, de son heureux mariage avec une illustre Anglaise, et plus encore par son goût pour le jeu. Diard, son ancien compagnon, voulut l'y attendre, dans l'intention d'en joindre les dépouilles à celles de tous les autres. Un joueur armé de quatre cent mille francs environ est toujours dans une position d'où il domine la vie, et Diard, confiant en sa veine, renoua connaissance avec Montefiore : celui-ci le reçut froidement, mais Us jouèrent, et Diard perdit tout ce qu'il possédait.

— Mon cher Montefiore, dit l'ancien quartier-maître après avoir fait le tour du salon, quand il eut achevé de se ruiner, je vous dois cent mille francs; mais mon argent est à Bordeaux, où j'ai laissé ma femme.

Diard avait bien les cent billets de banque dans sa poche ; mais, avec l'aplomb et le coup d'oeil rapide d'un homme accoutumé à faire ressource de tout, il espérait encore dans les indéfinissables caprices du jeu. Montefiore avait manifesté l'intention de voir Bordeaux. En s' acquittant, Diard n'avait plus d'argent et ne pouvait plus prendre sa revanche. Une revanche comble quelquefois toutes les pertes précédentes. Néanmoins, ces brûlantes espérances dépendaient de la réponse du marquis.

— Attends, mon cher, dit Montefiore, nous irons ensemble à Bordeaux. En conscience, je suis assez riche aujourd'hui pour ne pas vouloir prendre l'argent d'un ancien camarade.

Trois jours après. Diard et l'Italien étaient à Bordeaux. L'un

offrit revanche à l'autre. Or, pendant une soirée, où Diard commença par payer ses cent mille francs, il en perdit deux cent mille autres sur sa parole. Le Provençal était gai comme un homme habitué à prendre des bains d'or. Onze heures venaient de sonner, le ciel était superbe, Montefiore devait éprouver autant que Diard le besoin de respirer sous le ciel et de faire une promenade pour se remettre de leurs émotions : celui-ci lui proposa donc de venir prendre son argent et. une tasse de thé chez lui.

— Mais madame Diard? dit Montefiore.

— Bah! fît le Provençal.

Ils descendirent; mais, avant de prendre son chapeau, Diard entra dans la salle à manger de la maison où il était, et demanda un verre d'eau; pendant qu'on le lui apprêtait, il se promena de long en large, et put, sans être aperçu, saisir un de ces couteaux d'acier très-petits, pointus et à manche de nacre, qui servent à couper les fruits au dessert, et qui n'avaient pas encore été rangés.

— Où demeures-tu? lui demanda Montefiore dans la cour. I) faut que j'envoie ma voiture à ta porte.

Diard indiqua parfaitement bien sa maison.

— Tu comprends, lui dit Montefiore à voix basse en lui prenant le bras, que, tant que je serai avec toi, je n'aurai rien à craindre; mais, si je revenais seul, et qu'un vaurien me suivît, je serais très-bon à tuer.

— Qu' as-tu donc sur toi?

— Ohl presque rien, répondit le défiant Italien. Je n'ai que mes gains. Cependant, ils feraient encore une jolie fortune à un gueux, qui certes aurait un bon brevet d'honnête honme pour le reste de ses jours.

Diard cond\iisit l'Italien par une rue déserte où il avait remarqué une maison dont la porte se trouvait au bout d'une espèce d'avenue garnie d'arbres, et bordée de hautes murailles très-sombres. EIn arrivant à cet endroit, il eut l'audace de prier militairement Montefiore d'aller en avant. Montefiore comprit Diard et voulut lui tenir compagnie. Alors, aussitôt qu'ils eurent tous deux mis le pied dans cette avenue, Diard, avec une agilité de tigre, renversa le marquis par un croc-en-jambe donné à l'articulation intérieure des genoux, lui mit hardiment le pied sur la gorge et lui enfonça le

couteau à plusieurs reprises dans le cœur, où la lame se cassa. Puis il fouilla Montefiore, lui prit portefeuille, argent, tout. Quoique Diard y allât avec une rage lucide, avec une prestesse de filou; quoiqu'il eût très-habilement surpris Tltalien, Montefiore avait eu le temps de crier : « A Tassassin! à ras3assin! » d'une voix claire et perçante qui dut remuer les entrailles des gens endormis. Ses derniers soupirs furent des cris horribles. Diard ne savait pas que, au moment où ils entrèrent dans 1* avenue, un flot de gens sortis des théâtres où le spectacle était fini se trouvèrent en haut de la rue, et entendirent le râle du mourant, quoique le Provençal tâcha d'étouffer la voix en appuyant plus fortement le pied sur la gorge de Montefiore, et en fit graduellement cesser les cris. Ces gens se mirent donc à courir en se dirigent vers l'avenue, dont les hautes murailles, répercutant les cris, leur indiquèrent l'endroit précis où se commettait le crime. Leurs pas retentirent dans la cervelle de Diard. Mais, ne perdant pas encore la tête, l'assassin quitta Tave-. nue et sortit dans la rue, en marchant très-doucement, comme un curieux qui aurait reconnu l'inutilité des secours. 11 se retourna même pour bien juger de la distance qui pouvait le séparer des survenants, il les vit se précipitant dans l'allée, à l'exception de l'un d'eux, qui, par une précaution toute naturelle, se mita observer Diard.

— Cest lui! c'est luil crièrent les gens entrés dans l'allée, lorsqu'ils aperçurent Montefiore étendu,- la porte de l'hôtel fermée, et qu'ils eurent tout fouillé sans rencontrer l'assassin.

Aussitôt que cette clameur eut retenti, Diard, se sentant de Tavance, trouva l'énergie du lion et les bonds du cerf, il se mit à courir ou mieux à voler. A l'autre bout de la rue, il vit ou crut voir une masse de monde, et alors il se jeta dans une rue transversale. Mais déjà toutes les croisées s'ouvraient, et à chaque croisée surgissaient des figures; de chaque porte partaient et des cris et des hieurs. Et Diard de se sauver, allant devant lui, courant au milieu, des lumières et du tumulte; mais ses jambes étaient si activement agiles, qu'il devançait le tumulte, sans néanmoins pouvoir se soustraire aux yeux qui embrassaient encore plus rapidement l'étendue qu'il ne l'envahissait par sa course. Habitants, soldats, gendarme:?, tout dans le quartier fut sur pied en un clin d'oeil. Des officieux

éveillèrent les commissaires, d'autres gardèrent le corps. La rumeur

allait en s'envolant et vers le fugitif qui l'entraînait avec lui comme

une flamme d'incendie, et vers le centre de la ville où étaient les

magistrats. Diard avait toutes les sensations d'un rêve à entendre

ainsi une ville entière hurlant, courant, frissonnant. Cependant, il

conservait encore ses idées et sa présence d'esprit, il s'essuyait les

mains le long des murs. Enfin, il atteignit le mur du jardin de sa

maison. Croyant avoir dépisté les poursuites, il se trouvait dans uo

endroit parfaitement silencieux, où néanmoins parvenait encore le

lointain murmure de la ville, semblable au mugissement de la mer.

Il puisa de l'eau dans un ruisseau et la but. Voyant un tas de pavés

de rebut, il y cacha son trésor, en obéissant à une de ces vagues

pensées qui arrivent aux criminels au moment où, n'ayant plus la

faculté de juger de l'ensemble de leurs actions, ils sont pressés

d'établir leur innocence sur quelque manque de preuves. Cela fait,

il tâcha de prendre une contenance placide, essaya de sourire, et

frappa doucement à la porte de sa maison, en espérant n'avoir été

vu de personne. 11 leva les yeux et aperçut, à travers les persiennes.

la lumière des bougies qui éclairaient la chambre de sa femme.

Alors, au milieu de son trouble, les images de la douce vie de

Juana, assise entre ses fils, vinrent lui heurter le crâne comme s il

y eût reçu un coup de marteau. La femme de chambre ouvrit la

porte, que Diard referma vivement d'un coup de pied. En ce moment,

il respira; mais, alors, il s'aperçut qu'il était en sueur, il resta dans

Tombre et renvoya la servante près de Juana. Il s'essuya le visage

avec son mouchoir, mit ses vêtements en ordre comme un fat qui

déplisse son habit avant d'entrer chez une jolie femme; puis il

vint à la lueur de la lune pour examiner ses mains et se tâter le

visage : il eut un mouvement de joie en voyant qu'il n'avait aucune

tache de sang, l'épanchement s'était sans doute fait dans le corps

même de la victime. Mais cette toilette de criminel prit du temps.

II monta chez Juana, dans un maintien calme, posé, comme peut

l'être celui d'un homme qui revient se coucher après être allé an

spectacle. En gravissant les marches de l'escalier, il put réfléchir

à sa position, et la résuma en deux mots : sortir et gagner le

port. Ces idées, il ne les pensa pas, il les' trouvait écrites en lettres

dt» feu dans Tombre. Une foi<» an port, se cacher pendant le jour.

revenir chercher le trésor à la nuit; puis se mettre, comme un rat, à fond de cale d'un bâtiment, et partir sans que personne se doutât qu'il fût dans ce vaisseau. Pour tout cela, de l'or avant toute chose I Et il n'avait rien. La femme de chambre vint l'éclairer.

— Félicie, lui dit-il, n'entendez-vous pas du bruit dans la rue, des cris? Allez en savoir la cause, vous me la direz...

Vêtue de ses blancs ajustements de nuit, sa femme était assise à une table, et faisait lire Francisque et Juan dans un Cervantes espagnol, où tous deux suivaient le texte pendant qu'elle le leur prononçait à haute voix. Ils s'arrêtèrent tous trois et regardèrent Diard, qui restait debout, les mains dans ses poches, étonné peutêtre de se trouver dans le calme de cette scène, si douce de hieur, embellie par les figures de cette femme et de ces deux enfants. C'était un tableau vivant de la Vierge entre son fils et saint Jean.

— Juana, j'ai quelque chose à te dire. »

— Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle en devinant sous la pâleur jaune de son mari le malheur qu'elle avait attendu chaque jour.

— Ce n'est rien, mais je voudrais te parler..., à toi... seule. Et il regarda fixement ses deux fils.

— Mes chers petits, allez dans votre chambre et couchez-vous, dit Juana. Dites vos prières sans moi.

Les deux fils sortirent en silence et avec l'incurieuse obéissance des enfants bien élevés.

— Ma chère Juana, reprit Diard d'une voix caressante, je t'ai laissé bien peu d'argent, et j'en suis désolé maintenant. Écoute, depuis que je t'ai ôté les soucis de ta maison ea te donnant une pension, n'aurais-tu pas fait, comme toutes les femmes, quelques petites économies?

— Non, répondit Juana, je n'ai rien. Vous n'aviez pas compté les frais de l'éducation de vos enfants. Je ne vous le reproche point, mon ami, et ne vous rappelle cette omission que pour vous expliquer mon manque d'argent. Tout celui que vous m'avez donné m'a servi pour payer les maîtres, et...

— Assez I s'écria Diard brusquement. Sacré tonnerre I le temps est précieux. N'avez-vous pas des bijoux?

— Vo 13 savez bien que je' n'en ai jamais porté.

— Il n'y a donc pas un sou ici ! cria Diard avec frénésie.

— Pourquoi criez-vous ? dit-elle.

— Juana, reprit-il, je viens de tuer un homme!

Juana sauta vers la chambre de ses enfants, et en revint après avoir fermé toutes les portes.

— Que vos fils n'entendent rien, dit-elle. Mais avec qui donc avez-vous pu vous battre ?

— Avec Montefiore, répondit-il.

— Ah! dit-elle en laissant échapper un soupir, c'est le seul homme que vous eussiez le droit de tuer...

— Beaucoup de raisons voulaient qu'il mourût de ma main. Mais ne perdons pas de temps. De l'argent, de l'argent, de l'argent, au nom de Dieu! Je puis être poursuivi. Nous ne nous sommes pas battus, je l'ai... tué.

— Tué! s'écria-t-elle. Et comment?...

— Mais conmie on tue; il m'avait volé toute ma fortune au jeu; moi, je la lui ai reprise. Vous devriez, Juana, pendant que tout est tranquille, puisque nous n'avons pas d'argent, aller chercher le mien sous ce tas de pierres que vous savez, ce tas qui est au bout de la rue.

— Allons, dit Juana, vous l'avez volé.

— Qu'est-ce que cela vous fait? Ne faut-il pas que je m'en aille? Avez-vous de l'argent?... Us sont sur mes traces!

— Qui?

— Les juges I

Juana sortit et revint brusquement.

— Tenez, dit-elle en lui tendant à distance un bijou, voilà la croix de dona Lagounia. 11 y a quatre rubis de grande valeur, m'a-t-on dit. Allez, partez, partez..., partez donc!

— Félicie ne revient point, dit-il avec stupeur. S3rait-elle donc arrêtée ?

Juana laissa la croix au bord de la table, et s'élança vers les fenêtres qui do inaient sur la rue. Là, elle vit, à la lueur de la lune, dos soldats qui se plaçaient, dans le plus grand silence, le long des murs. Elle revint, en affectant d'être calme, et dit à son mari :

— Vous n'avez pas une minute à perdre, il faut fuir par le j«ir(iin. Voici la clef de la petite porte.

Par un reste de prudence, elle alla cependant jeter un coup (l'œil sur le jardin. Dan^ l'ombre, sous les arbres, elle aperçut alors quelques lueurs produites par le bord argenté des chapeaux des gendarmes. Elle entendit même la rumeur vague de la foule, attirée par la curiosité, mais qu'une sentinelle contenait aux différents bouts des rues par lesquelles elle affluait. En effet, Diard avait été vu par les gens qui s'étaient mis à leurs fenêtres. Bientôt, sur leurs indications, sur celles de sa servante que Ton avait effrayée, puis arrêtée, les troupes et le peuple avaient barré les deux rues à l'angle desquelles était située la maison. Une douzaine de gendarmes revenus du théâtre l'ayant cernée, d'autres grimpaient par-dessus les murs du jardin et le fouillaient, autorisés par la flagrance du crime.

— Monsieur, dit Juana, vous ne pouvez plus sortir. Toute la ville est là...

Diard courut aux fenêtres avec la folle activité d'un oiseau enfermé qui se heurte à toutes les clartés. Il alla et vint à chaque issue. Juana resta debout, pensive.

— Où puis-je me cacher? dit-il.

11 regardait la cheminée, et Juana contemplait les deux chaises viJes. Depuis un moment, pour elle, ses enfants étaient là. En cet instant, la porte de la rue s'ouvrit et un bruit de pas nombreux retentit dans la cour.

— Juana, ma chère Juana, donnez-moi donc, par grâce, un bon conseil.

— Je vais vous en donner un, dit-elle, et vous sauver.

— Ah! tu seras mon bon ange.

Juana revint, tendit à Diard un de ses pistolets, et détourna la tête. Diard ne prit pas le pistolet. Juana entendit le bruit de la cour, où l'on déposait le corps du marquis pour le confronter avec l'assassin, elle se retourna, vit Diard pâle et blême. Cet homme sg sentait défaillir et voulait s'asseoir.

— Vos enfants vous en supplient, lui dit-elle en lui mettant l'arme entre les mains.

— Mais, ma bonne Juana, ma petite Juana, tu crois donc que... ?

Juana, cela est-ii bien pressé?... Je voudrais l'embrasser...

Les gendarmes montaient les marches de l'escalier. Juana reprit alors le pistolet, ajusta Diard, le maintint malgré ses cris en le saisissant à la gorge, lui fit sauter la cervelle et Jeta l'arme à terre.

En ce moment, la porte s'ouvrit brusquement. Le procureur du roi, suivi d'un juge, d'un médecin, d'un greffier, les gendarmes, enfin toute la justice humaine apparut.

— Que voulez-vous? dit-elle.

— Est-ce là M. Diard? répondit le procureur du roi en montrant le corps courbé en deux.

— Oui, monsieur.

— Votre robe est pleine de sang, madame...

— Ne comprenez-vous pas pourquoi? dit Juana.

Elle alla s'asseoir à la petite table, où elle prit le volume de Cervantes, et resta pâle, dans une agitation nerveuse tout intérieure qu'elle tâcha de contenir.

— Sortez, dit le magistrat aux gendarmes.

Puis il fit un signe au juge d'instruction et au médecin, qui demeurèrent.

— Madame, en cette occasion, nous n'avons qu'à vous féliciter de la mort de votre mari. Du moins, s'il a été égaré par la passion, il sera mort en militaire, et rend inutile l'action de la justice. Mais, quel que soit notre désir de ne pas vous troubler en un semblable moment, la loi nous oblige de constater toute mort violente. Permettez-nous de faire notre devoir.

— Puis-je aller changer de robe? demanda-t-elle en posant le volume.

— Oui, madame ; mais vous la rapporterez ici. Le docteur en aura sans doute besoin...

— Il serait trop pénible à madame de me voir et de m* entendre opérer , dit le médecin , qui comprit les soupçons du magistrat. Messieurs, permettez-lui de demeurer dans la chambre voisine.

Les magistrats approuvèrent le charitable médecin , et alors Félicie alla servir sa maîtresse. Le juge et le procureur du roi se mirent à causer à voix basse. Les magistrats sont bien malheureux d'être obligés de tout soupçonner, de tout concevoir. A forro do

LES MÂRANÀ. 455

supposer des intentions mauvaises et de les comprendre toutes pour arriver à des vérités cachées sous les actions les plus contradictoires, il est impossible que l'exercice de leur épouvantable sacerdoce ne dessèche pas à la longue la source des émotions généreuses qu'ils sont contraints de mettre en doute. Si les sens du chirurgien qui va fouillant les mystères du corps finissent par se blaser, que devient la conscience du juge obligé de fouiller incessamment les replis de l'âme ? Premiers martyrs de leur mission, les magistrats marchent toujours en deuil de leurs illusions perdues, et le crime ne pèse pas moins sur eux que sur les criminels. Un vieillard assis sur un tribunal est sublime, mais un juge jeune ne fait-il pas frémir ? Or, ce juge d'instruction était jeune, et il fut obligé de dire au procureur du roi :

— Croyez-vous que la femme soit complice du mari ? Faut-il instruire contre elle? Êtes-vous d'avis de l'interroger?

Le procureur du roi répondit en faisant un geste d'épaules fort insouciant.

— Montefiore et Diard, ajouta-t-il, étaient deux mauvais sujets connus. La femme de chambre ne savait rien du crime. Restonsen là.

Le médecin opérait, visitait Diard, et dictait son procès-verbal au greffier. Tout à coup, il s'élança dans la chambre de Juana.

— Madame...

Juana, ayant déjà quitté sa robe ensanglantée, vint au-devant du docteur.

— C'est vous, lui dit-il en se penchant à l'oreille de l'Espagnole, qui avez tué votre mari?

— Oui, monsieur.

— ... Et, de cet ensemble de faits,.., continua le médecin en dictant, il résulte pour nous que le nommé Diard s* est volontairement et lui-même donné la mort. — Avez-vous fini? demanda-t-il au greffier après une pause.

— Oui, dit le scribe.

Le médecin signa. Juana lui jeta un regard, en réprimant avec peine des larmes qui lui humectèrent passagèrement les yeux.

— Messieurs, dit-elle au procureur du roi, je suis étrangère. Espagnole. J'ignore les lois, je ne connais personne à Bordeaux, je

réclame de vous un bon office. Faites-moi donner un passe-port pour TEspagne.

— Un instant! s'écria le juge d'instruction. Madame, qu'est devenue la somme volée au marquis de Montefiore ?

— M. Diard, répondit-elle, m'a parlé vaguement d'un tas de pierres sous lequel il l'aurait cachée.

— Où?

— Dans la rue.

Les deux magistrats se regardèrent. Juana laissa échapper un geste sublime et appela le médecin.

— Monsieur, lui dit-elle à l'oreille, serais-je donc soupçonnée de quelque infamie , moi I Le tas de pierres doit être au bout de mon jardin. Allez-y vous-même, je vous en prie. Voyez, visitez, trouvez cet argent.

Le médecin sortit en emmenant le juge d'instruction, et ils retrouvèrent le portefeuille de Montefiore.

Le surlendemain, Juana vendit sa croix d'or pour subvenir aux frais de son voyage. En se rendant avec ses deux enfants à la diligence qui allait la conduire aux frontières de l'Espagne, elle s'entendit appeler dans la rue. Sa mère, mourante, était conduite à l'hôpital ; et, par la fente des rideaux du brancard su^ lequel on la portait, elle avait aperçu sa fille. Juana fit entrer le brancard sous une porte cochère. Là eut lieu la dernière entrevue entre la mère et la fille. Quoique toutes deux s'entretinssent à voix basse, Juan entendit ces mots d'adieu :

— Mourez en paix, ma mère, j'ai souffert pour vous toutes I

Paris, novembre 1832.

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