Delà Littérature, chap. ii
3. Le mémorable article de M. de Broglie intitulé : Sur Othello , traduit par M. de Vigny, et sur Vétat de Vart dramatique en France, a été
bon de savoir outrer sa pensée, ils s'ingéniaient à rallier sous l'oriflamme romantique les tragiques grecs euxmêmes, et, parmi les modernes, les classiques le plus notoirement engagés. Ils partaient de ce point que l'art romantique est celui qui exprime le mieux les mœurs et les idées d'un peuple, et très-logiquement Eschyle, Sophocle, Euripide, ces admirables peintres de la société grecque, se trouvaient confisqués. Racine même et Voltaire étaient, à les bien prendre, des romantiques méconnus, l'un, quand, sous les traits des héros antiques, il peignait des courtisans français; l'autre, quand il déguisait en Grecs et en Romains des philosophes, lecteurs de Y Encyclopédie^. Ce n'était là qu'une tactique ou même qu'un badinage. Mais au fond, cette idée de chercher avant tout la vérité dans l'art et la conformité de la littérature avec la vie humaine et la société, cette idée retrouvée par l'école romantique, et arborée comme un drapeau, servait indirectement la cause de l'antiquité grecque et de son théâtre, dont la naïveté est la beauté suprême. D'autre part, l'étude de Shakspeare, mise à la mode par la nouvelle école, ne profitait pas moins aux tragiques d'Athènes. Étranger et moderne, Shakspeare nous faisait accepter de sa rude main certaines beautés franches, dont notre goût superbe se serait offensé, si elles s'étaient offertes sous le patronage impopulaire des classiques anciens. Une fois façonnés par le génie anglais au respect d'un autre art que le nôtre, nous avons tourné au profit de l'antiquité la souplesse de goût que nous avions acquise. Les beautés supérieures qui dans le poëte d'Elisabeth nous passionnaient malgré leur mélange avec la barbarie, nous les avons saluées, plus brillantes et plus
reproduit dans la dernière édition du livre de M. Guizot : Shakspeare et son temps ^ Fans, 1852.