Stendhal, Racine et Shakspeare , chap. m
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mais par la vertu de son principe et des leçons de goût que nous avaient données les modèles étrangers.
A cette préparation générale quelles lumières nouvelles et quelle direction précise est venu ajouter le livre décisif de M. Patin?
C'est un spectacle curieux de voir avec quelle rapidité s*opère Texpropriation dans Tordre intellectuel. Je ne parle pas ici de la propriété des ouvrages , mais de celle des idées, surtout des idées justes. Une fois qu'elles sont entrées dans la publicité, il est bien difficile de les suivre à la trace, et de remonter à leur point de départ. Partout acceptées ou subies, tôt ou tard, en vertu de leur justesse, elles deviennent une partie de la raison publique, et perdent si complètement , dans cette annexion au sens commun, leur caractère de propriété individuelle, qu'à force de voir en elles le bien de tout le monde, on oublie qu'autrefois elles étaient à quelqu'un. Elles se confondent si pleinement en nous avec les vérités générales qui n'ont plus de date ni de nom, que lorsque la critique vient les revendiquer comme la possession légitime d'un écrivain, elle semble aussi suspecte qu'un vieil homme de loi qui réclamerait indûment pour un de ses clients un terrain communal ou un édifice de l'État. C'est pourtant l'action que je veux intenter contre le domaine public au profit de M. Patin. Nous avons aujourd'hui sur la tragédie grecque un certain nombre d'idées justes, si justes,si conformes à notre sens commun, que pour les avoir intimement adoptées, nous croyons nous les être faites. En étudiant de près, il m'a semblé que plusieurs de ces vérités publiques ont été originairement la propriété privée de M. Patin. Non que je prétende (il faut bien s'entendre) que M. Patin ait h lui
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seul inventé ces idées, si l'on prend ce mot dans le sens de créer. Dans les lettres comme dans les arts, inventer, le plus souvent, ce n*est pas créer ce qui n'existe pas, c'est perfectionner ce qui existe, à ce point qu'on en fasse son œuvre propre et originale. On appelle Eschyle le père de la tragédie grecque et Corneille le père de la tragédie française. Us ne les ont inventées ni l'un ni l'autre. La tragédie existait à Athènes et à Paris avant Prométhée et le Cid. Thespis et Jodelle, Phrynicus et Mairet, Ghœrilus et Rotrou étaient les devanciers ou les contemporains des deux grands génies du théâtre. Mais Eschyle et Corneille ont imprimé à la tragédie la forme souveraine de l'art : ils l'ont pénétrée du souffle divin : ils en sont les vrais inventeurs. De même pour les idées.. Celui-là les invente qui, retrouvant leur trace à demi effacée, réchauffant leur germe demeuré stérile, les remet dans leur jour, les féconde et les développe, et les exprime enGn avec une telle plénitude et une telle clarté, qu'il les rend intelligibles et profitables à tous. C'est en ce sens que nous devons rapporter à M. Patin plusieurs de nos idées sur la tragédie grecque, cherchées et retrouvées par lui dans l'immense collection des vérités oubliées ou perdues. C'est lui qui les a revêtues d'évidence, introduites dans notre esprit, et pour ainsi dire entées si habilement sur notre propre fonds, que, pareils à l'arbre de Virgile, nous avons uni par les prendre pour nos fruits naturels et par admirer en eux notre fertilité :
Miraturque novas frondes et non sua pdma.
Je voudrais montrer par quelques exemples ce que nous devons au livre excellent de M. Patin. Je promets de m'effacer le plus possible , de citer beaucoup et de ne prendre la parole que pour faire ressortir les points où il convient d'insister.
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Parmi nos idées sur Fart ancien, une des plus répandues dans le public lettré, c'est Tidée du caractère politique et religieux du théâtre grec et de la différence profonde qui le sépare du théâtre français. Cette notion précise, aujourd'hui une des vérités les mieux démontrées de l'histoire littéraire, cherchez-la, je ne dis pas dans La Harpe, mais dans l'ouvrage français le plus justement populaire et le plus complet de son temps, dans YAnacîiarsis^ notre manuel d'éducation grecque avant le livre de M. Patin. Demandez à Barthélémy quelle est la différence essentielle du théâtre grec et du théâtre français, il ne vous montrera que les ressemblances. Les spectacles d'Athènes, tel qu'il vous les décrit, ont l'air de purs divertissements, et le théâtre d'un lieu de plaisir oii les contemporains de Périclès se donnentYendez-vous pour passer quelques heures agréables, comme le public de Paris à l'Opéra : car, au grand scandale de Schlegel, Barthélémy, qui parle du « parterre » d'Athènes, compare la tragédie grecque à l'opéra français*. Les acteurs qui jouent Proméihée et les Choéphores^ vous semblent des artistes de profession, comme LeKain et les tragédiens ordinaires du roi. Vous prendriez Eschyle et Sophocle pour des gens de lettres cultivant avec goût un genre littéraire qui doit lès conduire à la fortune, à la gloire et à l'Académie. Après avoir lu Barthélémy, on ne s'explique pas que l'influence du théâtre ait été si forte sur la société grecque et qu'elle soit si faible sur la nôtre. On le comprend sans peine lorsqu'on a lu M. Patin et qu'on a mesuré la distance du théâtre grec , qui est une institution de l'État, au théâtre français, qui n'est guère qu'un plaisir. M. Patin nous montre la tragédie naissant des mystères de Bacchus et devenant une forme poétique de la religion, une cérémonie du culte national, une fête patrio-