Cicéron, De Republicaf liv. I, chap. xlt
ÉTUDES LITI^ÉRAIRES ET MORAÏ^S. 235
dernes, ont créé un autre univers ; mais ce beau système n'est-il pas tout entier dans ces paroles de Gicéron bien plus que dans les bois de la Germanie, où Montesquieu prétend qu'il fut trouvé? Et ce passage, où les idées de Polybe ont été poussées plus avant par le génie de Torateur romain, ne suffirait-il pas pour donner un intérêt immense de curiosité au précieux ouvrage où se rencontrent de telles révélations de la sagesse antique et de telles justifications anticipées de l'expérience moderne? »
M. Villemain a raison. On remarquera pourtant que dans cette conception du gouvernement représentatif, si curieuse par sa date et par sa précision, la forme la meilleure de la représentation politique n'est pas définie. Les anciens, comme l'a dit Montesquieu, ne connaissaient pas le système de délégation de l'autorité populaire à un corps législatif composé de ses représentants. La nation tout entière intervenait directement dans la conduite des affaires et dans la création des lois, et Montesquieu signale avec sagacité cette universalité du droit de suffrage dans Rome agrandie par les conquêtes, comme une des causes les plus puissantes et les plus promptes de sa décadence ^
M. Villemain ne dissimule pas qu'en traçant une si séduisante peinture du meilleur gouvernement, Gicéron ne reproduisait pas exactement l'image de la constitution romaine. Comme il sentait le vice capital de la république, cette domination croissante de la multitude, toujours prête à passer de la liberté à ta iservilité et à provoquer par l'anarchie l'usurpation du despotisme, Gicéron remontait vers le passé pour y trouver un plus parfait modèle, et, dans cette interprétation flattée de l'ancienne constitution romaine, il cherchait à remplacer par l'équilibre des corps politiques le pouvoir modérateur dont la république avait
h Grandenr tt Déeaâinee des Romains, chap. iz«
236 ÉTUDES UTTÉRAmES ET MOUAÏJCS.
toujours manqué. M. Villemain estime que c'est l'imperfaction des croyances religieuses qui empêchait le monde païen d'entrer en possession de cet élément modérateur et conservateur ; « que le pouvoir n'ayant pas de consécration, il n'y avait pas d'autorité moralement obligatoire qui le rendit inviolable en lui ordonnant d'être juste ; tandis que la régénération chrétienne a donné à la puissance une autre base que la force et le nombre ; que le christianisme bien compris favorise ce beau système politique qui concilie le mouvement et la stabilité, et qui, sous l'abri d'un pouvoir inviolable, perpétuel, établit des pouvoirs électifs et des droits populaires. > Idée pleine d'élévation et vraiment religieuse, à laquelle on serait heureux de s'associer, si Thistoire moderne ne nous avait appris qu'une religion, si puissante qu'elle soit, a moins d'influence sur la vie des peuples que leur caractère même ; que les croyances les moins parfaites peuvent être salutaires et les excellentes funestes, selon l'usage qu'elles font de leur autorité ; que le christianisme, si favorable à la liberté par ses principes, a trop souvent eu Europe, par la main de représentants infidèles à son esprit, couvert de son alliance et soutenu de son appui les gouvernements les plus absolus ; enfin que, tout en consacrant le pouvoir, tout en lui ordonnant d'être juste, tout en lui donnant une autre base que la force et le nombre, il n'a empêché ni les violations du droit, ni les crimes d'État, ni les révolutions , ni la tyrannie de la multitude, ni le despotisme d'un seul, aucune des calamités politiques de la païenne antiquité.
C'est plutôt, ce me semble, à l'imperfection des institutions politiques de Rome qu'à celle de ses croyances religieuses qu'il convient d'attribuer, avec Montesquieu, la chute de la liberté romaine et la dictature de César. Quand Cicéron s'efforçait, dans les plus belles pages de son livre, de conjurer par ses vœux et par ses théories les dangers
dont rinstabilité du pouvoir et la division des partis menaçaient la république, il ne prévoyait pas qu*elle allait succomber sous rambition d'un grand homme.
Dans quelques lignes de son traité, il avait tracé par la bouche de Scipion le portrait du grand citoyen, gardien de la liberté et protecteur de la patrie. Quand César eut remporté sa facile victoire sur les faibles défenseurs de la république, Gicéron, écrivant à son ami Atticus, lui rappelait ce portrait qu' Atticus avait admiré : < Jamais, disait-il avec un regret patriotique. Pompée ne se Test proposé pour modèle. C'est qu'il cherchait non pas à maintenir dans Rome un gouvernement heureux et sage, mais à se rendre le maître, comme son rival César. » Toujours complaisant pour lui-même, Cicéron n'oubliait pas d'ajouter : « Vous n'aviez pas à chercher bien loin pour rencontrer la personne dont j'avais reproduit les traits. » Respectable erreur d'un noble esprit, qui oubliait qu'à former le grand citoyen qu'il avait défini, ni les hautes facultés ne suffisent, ni la droiture de la conscience, mais qu'il y faut encore la force du caractère et la hardiesse de l'action. Ce qui a manqué justement à la gloire de Cicéron et au bonheur de Rome, c'est qu'il a été l'original du portrait qu'il avait tracé'.
Quel malheur qu'un si beau livre, rempli de vues si élevées, animé d'un sentiment si profond de la liberté politique et tout brillant du feu de l'éloquence, ne nous soit parvenu qu'en débris ! Tel que nous le possédons , sans doute il a pour nous l'attrait de ces statues mutilées de la Grèce, dont les blessures rendent plus touchantes la grâce et la beauté. Mais nos regrets redoublent au souvenir de l'affection et du respect que Cicéron éprouvait pour son livre, et dont les témoignages éclatent dans sa conduite comme dans ses écrits. L'image de la justice, telle qu'il