I. Cicéron, Lettres à ÀUicus, I, 8, t. II
l'avait dépeinte, il la vénérait dans son propre ouvrage avec une sorte de religion, et tournant vers elle ses yeux, comme pour s'en inspirer, quand il avait à prendre une résolution forte: « Se plaigne de moi qui voudra, répétait-il à Atticus, en refusant de seconder les exactions de Brutus ; je m'y résignerai si la justice est de mon côté, maintenant surtout que je viens de me lier par ces six livres de la Bépublique^ que je me réjouis de savoir si fort approuvés de vous. » — c Précieuse naïveté d'un grand homme ! s'écrie M. Yillemain. Admirable Cicéron, en qui la vanité même tourne au profit du devoir et de la vertu 1 Que tous les hommes puissants n'ont-ils ainsi composé des livres, afin de se croire à jamais liés au bien et invinciblement forcés à la justice, à la modération ! »
Il serait superflu de louer la traduction de M. Yillemain, regardée depuis plus de trente ans comme un des modèles de l'art de traduire. On y sent d'un bout à l'autre le souffle de cet enthousiasme que l'auteur nous dit avoir ressenti quand on lui envoyait de Rome les feuilles du chef-d'œuvre à mesure qu'elles étaient enlevées au précieux palimpseste. C'est M. Villemaîn en efl*et qui le premier a fait connaître en France les admirables ruines tardivement découvertes en Italie ; c'est lui qui a le premier attaché son nom au monument ressucité, et il a pu se comparer avec grâce à cet artiste d'Athènes qui, ayant travaillé à la statue de Minerve, eut le privilège de graver son nom sur le bouclier de la déesse. Mais de tels privilèges n'appartiennent qu'aux grands artistes, et, pour être digne d'inscrire son nom sur le bouclier de Minerve ou sur un chef-d'œuvre de Cicéron, il faut être Phidias ou M. Yillemain.
{Journal des Débats,)