‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 2)Chapitre 2 sur 72 · Labbe, t. X,p · texte numérisé non relu

Labbe, t. X,p

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que les auteurs dont on se servait pour enseigner la grammaire étaient, avec quelques poètes sacrés, Ovide, Virgile, Horace et Juvénal. On peut citer encore le concile général de Lyon, en 1245, et l'exemple de Grégoire X, de Benoit XII, de Clément Y, de Nicolas Y, qui tous s'accordent à recommander Tétude des lettres profanes. Enfin, dans son Histoire de rUniversiié (liv. YII, S 2, t, IV, p. 172), Crevier raconte que le cardinal d'Estouteville, légat en France, avec le pouvoir de réformer les collèges de l'Université, fit des règlements très-étendus, où brille, dit Crevier, la fermeté et la sagesse. Après un grand nombre de réformes, il s'arrête quand il s'agit des études, et se contente de suivre l'ancien plan. Il défend, de la manière la plus positive , d'admettre les clercs aux études logi-^ ques avant qu'ils aient suivi les cours de grammaire en usage dans rUuiversité. Ainsi, comme le fait remarquer avec beaucoup de force M. l'abbé Landriot, à qui nous empruntons ces faits décisifs, un légat du saint-siége, représentant de la puissance apostolique, consacre l'enseignement des écoles chrétiennes et lui imprime le sceau de l'autorité catholique. Voilà donc la tradition bien établie. L'Église autorise et prescrit même l'enseignement des lettres païennes, pourvu qu'elles soient enseignées chrétiennement. Elle n'en reconnaît pas moins, comme elle le doit, qu'en comparaison des lettres sacrées, les lettres profanes ne sont rien, et c'est ce qui explique les contradictions apparentes de quelques-uns de ses docteurs.

C'est ainsi que saint Basile, l'auteur du traité que nous avons cité, parle avec dédain des études qu'il a faites à Athènes. C'est ainsi que saint Jérôme, le défenseur si ardent de la littérature, qui, dès le berceau, dit-il {préface de Job), a usé sa vie au milieu des grammairiens et des philosophes, prodigue ses mépris à la science du monde, quand il la compare à la science de Dieu. Ce n'est là qu'un

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changement de point de vue; il n'y a pas de contradiction, pas plus qu'il n'y en a dans l'admiration éloquente de Pascal pour la grandeur de l'homme et dans son dédain plus éloquent encore pour notre néant.

Tout dépend donc, dans les lettres profanes, de l'usage qu'on en fait, et ici la vraie question de morale n'est qu'une question de méthode. Les lettres profanes sont bonnes, utiles même aux dogmes chrétiens. « La vertu propre d'un arbre est de se charger de fruits dans la saison favorable ; et cependant il ne laisse pas de se couvrir encore d'un ornement, de ces feuilles qui s'agitent autour de ses rameaux. Ainsi la vérité est essentiellement le fruit de notre Ame ; mais on n'ôte rien à ses charmes en la revêtant des ornements d'une sagesse étrangère. Ce sont les feuilles qui protègent le fruit, en font ressortir la beauté. » C'est encore saint Basile qui, par cette image charmante, exprime T'^harmonie des sciences humaines et des dogmes chrétiens. Mais pour que les feuilles protègent et embellissent le fruit sans le corrompre, il faut que les lettres profanes soient enseignées chrétiennement. GrAce à Dieu, rien n'est plus facile. D'abord, si le paganisme n'a pas été le modèle de toutes les vertus (et l'on ne saurait lui en faire un crime, à moins de lui reprocher naïvement de n'avoir pas été chré* tien), il n'a pas été non plus le chantre des vices et des erreurs qui indignent si violemment M. l'abbé Gaume. Nous ne voulons pas recommencer ici le traité de Lamothe le Yayer sur les vertus des païens. Nous savons qu'il y a eu des saints, saint Ouen, par exemple, le collègue de saint Ëloi, qui appelaient les plus innocents d'entre eux, Homère et Virgile, des scélérats, sceleratos poetas. Nous savons qu'il existe encore certaines personnes qui afQrmcnt que la morale des païens n'est qu'un assemblage de vains mots, quand elle n'est pas la source de tout vice. Mais qu'importe ? Saint Augustin appelle Platon un homme très-sage

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et très-savant, et Virgile un illustre et excellent poêle. Bossuet» dans sa lettre au pape Innocent XI sur Téducation, appelle les enseignements de Socrate : Mîra et pro t&mpore 9iMimia. Nous tenons les témoignages de Bossuet et de saint Augustin pour d'aussi grande valeur que celui de saint Ouen et de nos rigoureux chrétiens d'aujourd'hui. Quant à ces anachronismes de termes qui résultent, pour la langue et pour le style, de l'étude du paganisme, il ne faut pas se montrer si sévère contre les écrivains chrétiens à qui les classiques païens ont donné l'habitude de parler des Muses, d' Apollon, des dieux, etc. On ne doit pas oublier que saint Pierre lui-même, qui assurément n'était pas un lettré, appelle l'enfer le Tartare, et que Job, que la Renaissance n'avait pas encore perverti, parle du Gocyte. D'ailleurs, cet abus de la mythologie païenne n'est plus à redouter; il est devenu un ridicule. Il serait peut-être équitable, enfin, de ne pas confondre, pour prêter à la Renaissance plus de torts qu'elle n'en a, l'auteur de Y Argents, Barclay, avec Berkeley le philosophe, comme l'a fait M. Gaume, et de ne pas prendre Yillani pour un historien français. Une fois écartée cette erreur, que le paganisme n'a enfanté que des idées fausses et des hommes dépravés en naissant; une fois évanouie cette crainte chimérique que les formes du langage paien ne s'attachent indissolublement à la littérature chrétienne ; une fois dissipées toutes les ignorances qui font le paganisme et la Renaissance beaucoup plus coupables qu'ils ne le sont, on comprendra combien il est aisé d'enseigner chrétiennement les lettres païennes. Les préceptes ne manquent pas pour cela, non plus que les modèles. Le P. Thomassin a fait sur ce sujet un livre qu'on peut consulter avec fruit. D'ailleurs, les grands exemples de Fénelon, de Bossuet et de RoUin suffisent. Le Traité des Études est à lui seul une réponse catégorique au livre de M. Gaume. Il y a bien longtemps, on le voit, que l'esprit de l'Université,

c*est précisément d'enseigner chrétiennement les lettres païennes; et depuis Aollin, quoi qu*on dise, cet esprit n'a pas changé. Que Ton étudie les programmes de TUniversité, on y verra les auteurs chrétiens rapprochés pendant tout le cours des études des auteurs païens, et se partageant avec eux Tattention et le travail des jeunes gens. Dès les classes élémentaires, Y Évangile français ; en sixième, V Évangile latin ; en quatrième, le Nouveau Testame^it grec ; en troisième, les Maximes tirées de V Écriture sainte^ par Roilin, et les Morceaux choisis de Hassillon ; en seconde, RoUin (les Maximes) ^ Fénelon, Bossuet, Massillon et Fléchier. Pourquoi ce parallèle perpétuel ? Apparemment pour qu'en comparant Tesprit et la morale des auteurs chrétiens avec l'esprit et la morale des auteurs païens, l'enseignement fasse éclater aux yeux de la jeunesse, comme le remarque saint Basile, toute la supériorité des idées chrétiennes; et cette comparaison est possible partout, toujours, dans l'explication des prosateurs comme dans l'étude des poètes. Les programmes de l'agrégation eux-mêmes indiquent fréquemment pour le concours des comparaisons de ce genre, par exemple celle du traité de Sénèque, de Vita beata^ avec celui de saint Augustin sur le même sujet. Pourquoi ? Évidemment, pour éveiller dans l'esprit des jeunes professeurs le goût de ces rapprochements salutaires, et leur indiquer, dès leurs premiers pas dans l'enseignement, la voie où ils devront marcher. Enfin, comme le désir d'innover ne donne pas le droit de n'avoir pas de mémoire, M. Gaume et ses adhérents doivent se souvenir que l'impulsion littéraire qui a ramené les esprits à l'étude des Pères, trop négligée de notre temps, est partie de l'Université.

L'éloquent Essai de M. Yillemain a été un secours énergique prêté par TUniversité à l'esprit religieux, aussi bien qu'un éclatant service rendu à la littérature. C'est l'Université qui a publié les extraits les plus nombreux et les

mieux choisis des Pères, que les écoles ecclésiastiques elles-mêmes ont adoptés \ Si Ton veut juger du progrès moral que l'enseignement des lettres païennes doit à l'Université, que l'on compare les éditions qu'elle a données des auteurs profanes depuis quelques années avec les éditions ad itsum delphinij par exemple.

Personne dans l'Université ne signerait aujourd'hui le fameux Juvénal et le célèbre Horace de la Compagnie de Jésus : l'un, parce qu'il n'est pas assez amendé ; l'autre parce qu'il l'est trop naïvement, et qu'il vaut mieux ne pas corriger un poète que de mettre:

Dulce ridantes socios amabo, Dulce loquentes.

Publier des livres soigneusement revus, expurgés avec intelligence, faire connaître et goûter les Pères de l'Eglise, démontrer perpétuellement à l'aide du paganisme la supériorité des idées chrétiennes, voilà ce que nous appelons enseigner chrétiennement les lettres profanes, et, sur ce terrain, nous nous croyons invulnérables. Les plus sensés des prélats reconnaissent parfaitement que cette cause est bonne, et ils ne veulent pas plus que nous qu'on porte la main sur cette étude de la double antiquité, le fondement de toutes les études, ni sur ces deux langues grecque et latine, qui, selon l'admirable expression de M. de Maistre, ont été consacrées sur le Calvaire, comme la langue des Hébreux. Mgr l'évéque d'Orléanâ a écrit que l'enseignement des lettres anciennes est pour le clergé un droit sacré, que le clergé défendrait s'il le fallait, de sa vie et de son sang. Nous laissons M. l'abbé Gaume, H. Donoso-Cortès, M. de Montalembert d'un cdté, s'écrier de concert que l'univers est perdu si l'on ne sacriGe pas l'enseignement païen, et

1. Discours de saint Augustin, de saint Basile, de saint Grégoire, etc., recueil de If. Sinner, chez L. Hachette et Cic.

Mgr Dupanloup, de Tautre, annoncer qu'il est prêt à braver le martyre pour empêcher ce sacrifice, et noui regardons désormais la question comme jugée.

Si donc la société est si gravement compromise, ce n*est pas la faute des études classiques ; nous pouvons continuer notre œuvre sans remords. Ce n'est pas la Renaissance, ce n'est pas le paganisme qui ont fait notre temps ce qu'il est ; ce sont des causes antérieures à la Renaissance et au paganisme lui-même, des causes éternelles : c'est l'orgueil humain, c'est surtout le dégoût de la règle, et le besoin malsain d'une liberté illimitée. Le remède à nos maux ne consiste pas à expliquer saint Augustin au lieu d'expliquer Gicéron. Il consiste à tirer des auteurs qu'on étudie, quels qu'il soient, une morale sévère, appropriée aux besoins des esprits, et à la faire pénétrer avec une ardeur infatigable dans le cœur de la jeunesse. Les auteurs chrétiens, nous le proclamons les premiers, sont admirablement propres à servir de texte à cette morale pratique, à ces leçons salutaires de chaque jour. Ils n'ont pas la supériorité de la forme; ce sont de grands écrivains, mais des écrivains en décadence ; et c'est pour cela que nul homme sensé ne voudra les donner exclusivement pour classiques à la jeunesse; c'est pour cela que, mit-on entre les mains de toute l'Europe, selon le vœu de H. l'abbé Gaume, les classiques chrétiens de la librairie fraternelle, le monde, sans devenir meilleur, deviendrait moins poli et plus ignorant. Hais ils ont la supériorité de la doctrine, et nous sommes les premiers à demander qu'on leur fasse une plus large part dans l'enseignement. Cest là la leçon utile que nous pouvons recueillir de cette longue et orageuse polémique, et il dépend de l'État d'en profiter. Il est facile d'échelonner, selon leur difficulté, un certain nombre des ouvrages les plus remarquables des écrivains chrétiens dans tout le cours des études. Minutius Félix, Lactance, saint Basile, saint Grégoire

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de Nazianze, saint Ghrysostome, saint Augustin, saint Jérôme, saint Gyprien, Tertullien, Synésius, offriraient chaque année des textes de comparaison précieux avec les chefs-d'œuvre d'éloquence et de poésie de la littérature profane. L'introduction dans chaque classe d'un ou de deux grands écrivains chrétiens attesterait l'esprit même de l'enseignement, désarmerait d'injustes soupçons, et rendrait plus vigilante encore l'attention des maîtres à tourner toutes choses, même les études païennes, au profit de la morale chrétienne. Le double but que l'éducation doit se proposer, éclairer l'esprit et former le cœur, serait plus certainement atteint quand, àcôté des chefs-d'œuvre de l'art qui enseignent la perfection littéraire, se placeraient les chefsd'œuvre de la doctrine qui enseignent la perfection morale. Avec cette extension donnée à l'étude des auteurs païens, l'enseignement public pourrait continuer, sans inquiétude de conscience, à reposer sur la double antiquité ; et grâce à cette alliance entre l'art antique et la doctrine chrétienne qui est l'esprit même du xvn^ siècle, il serait vraiment l'arbre admirable dont parle saint Basile, l'arbre aux feuilles verdoyantes et aux fruits d'or.

Nous ne comptions pas revenir sur la question du paganisme dans l'éducation; nous pensions qu'une question si simple n'avait besoin, pour être résolue, que d'un peu de bon sens et de bonne foi , et nous indiquions assez nettement l'attitude que nous avons prise, et que nous entendons garder. Mais nous recevons deux documents, un article de la Gazette de Lyon^ et une lettre de M. l'abbé Gaume,qui nous prouvent que nous avons été mal compris d'une part, mal accueilli de l'autre, et qui nous forcent, à

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notre grand regret, de continuer la polémique. La Gazette de Lyon, dans un article d'ailleurs bienveillant et spirituel, nous cause un double étonnement : elle nous félicite d*étre sans le savoir du même avis que H. l'abbé Gaume, et nous accuse d'irrévérence envers lui. En conscience, comme nous le montrerons tout à l'heure à la Gazette^ nous ne pouvons accepter ni le reproche ni le compliment. M. l'abbé Gaume, dans une lettre peut-être spirituelle, mais médiocrement bienveillante, essaye de nous réfuter, ce qu'il ne ferait assurément pas si nous lui paraissions , comme à Xdi Gazette^ être de son avis. Nous commencerons par répondre «à M. l'abbé Gaume; ce sera pour la Gazette un premier éclaircissement.

« V Dans votre numéro du 25 mars, dit M. Gaume, se trouve un long article contre un ecclésiastique du diocèse de Nevers, auteur d'un livre qui porte un titre un peu déclamatoire^ le Ver rongeur des sociétés inodemes^ ou le Paganisme dans Véducation, »

Nous demandons la permission de faire sur ce premier paragraphe deux observations :

La première, c'est que notre article a été écrit, non pas contre M. Gaume , mais contre une thèse qu'il a soutenue, ce qui est tout différent ; et il faut que la distinction soit bien établie. Comme nous avons eu l'honneur de l'écrire à M. Gaume lui-même , la question qui nous occupe n'est nullement une question de personnes. Nous tenons l'auteur du Ver ivngeur pour un homme plein de droiture et de bonnes intentions ; seulement il voudra bien trouver tout naturel que nous, professeurs du paganisme, comme il aime à nous appeler, nous ne tombions pas d'accord avec lui sur les vices et les dangers de l'éducation classique; nous ne saurions pousser la déférence pour lui jusqu'à nous confesser corrupteurs. Une fois mise à part la question de personnes , avec tous les égards qui sont dus et au ca-

ractère de M. Gaume et à son talent, celle des idées demeure entière, et il nous permettra d'y revenir avec la plus complète liberté.

Cette liberté, nous en userons immédiatement pour justifier répithète de déclamatoire que nous avons donnée au titre de son livre, et que, dans sa lettre, M. Gaume répète, en la soulignant avec ironie. Le titre est déclamatoire, le livre Test aussi. M. Gaume déclame en beaucoup de pages; il déclame quand , après avoir noqimé Albert le Grand et saint Thomas, le Dante et Pétrarque, Giolto et le B. Angelico, Raphaël et Michel-Ange, il ajoute : < Courbez la tète, j*ai nommé les rois immortels de la science , de la littérature et des arts. » Il déclame quand il prétend juger ainsi en une phrase la littérature contemporaine : < De chute en chute, le théâtre, la littérature, la poésie, sont arrivés aux dégoûtantes productions de Parny, de Pigault- Lebrun, de Victor Hugo, de Scribe, de Soulié , d'Eugène Sue et des feuilletonistes. Ils en sont là! » Car la déclamation n'est pas autre chose que la fausseté de l'idée jointe à l'emphase de la forme. C'est trop souvent le caractère du livre de H. Gaume, et le titre, que nous lui avons reproché, en est la fidèle expression.

2* M. Gaume continue : < Ma réponse serait longue, si je voulais discuter un à un tous les textes cités de seconde main par l'auteur de l'article. La plupart sont incomplets ; aucun ne prouve la thèse en question. N'ayant ni le loisir ni la volonté de soutenir une polémique dans les journaux, j'examinerai seulement quelques affirmations de votre jeune collaborateur. »

M. Gaume peut juger nos textes incomplets :

Pour les trouver ainsi, vous avez vos raisons.

Nous pourrions, au besoin, les compléter s'il l'avait désiré; mais puisqu'il renonce à la polémique des journaux, dont

celle de r f/nivar^ aura pu vraisemblablement le dégoûter un peu, nous nous conformerons à sa volonté et nous épargnerons ses loisirs; nous ne reviendrons donc pas sur le fond de la question ; et puisqu'elles ne sont pas combattues , nous tenons pour valables les conclusions de notre dernier article, à savoir : i* que la tradition chrétienne autorise et même prescrit Tétude des auteurs païens; S"" qu'il est possible et facile de les enseigner chrétiennement.

Nous nous bornerons maintenant à sUivre pas à pas, dans ses divers points, la lettre de H. Gaume. Mais d'abord pourquoi, dans la phrase précédemment citée, souligner malignement ces mots : des textes cités de seconde main? Estce une épigramme contre nous? Mais les épigrammes n'atteignent que les prétentions. Or, nous avions si peu celle de paraître érudit de première main, que nous avons signalé avec éloge, avec reconnaissance, l'excellent livre de M. l'abbé Landriot : c'est l'arsenal où nous avions pris nos armes. Nous nous serions bien gardé, dans une question où il faut citer les Pères et interpréter leur pensée, de nous exposer, par une originalité imprudente, à ce que M. Gaume récusât notre compétence. Nous trouvions bien plus convenable d'opposer à M. Gaume un ecclésiastique comme lui, versé comme lui dans l'étude des saints livres, et, comme lui, pénétré de leur véritable esprit. Et la preuve que notre calcul était juste autant que modeste, c'est que M. Gaume, dans sa réponse, ne revient pas sur la question des textes : il se borne à les dire incomplets. M. l'abbé Landriot combattait donc avec de trop bonnes armes pour que nous eussions la maladresse de le remplacer dans un duel où jusqu'alors il avait tous les avantages , celui des armes, celui du terrain, et, il faut le dire aussi, celui de l'escrime. Nous n'en avons été que l'humble témoin; nous avons jugé les coups, nous les avons racontés; et si

M. Gaume s*est senti blessé, en vérité, ce n'est pas noire faute, nous sommes bien innocent.

D'ailleurs, pourquoi M. Gaume voudrait-il nous voir faire les frais d'une érudition toute neuve , et lui offrir les prémices de textes inédits? Son livre, à lui , est rempli de citations qui ne sont pas de la première jeunesse, par exemple , celles des journaux et de M. Bastiat. Et puis faut^il se montrer si difficile en matière d'érudition quand on a soi-même quelques peccadilles à se reprocher à l'endroit de l'exactitude et de la critique ? Ne vaut-il pas mieux cUer de seconde main , que d'inventer, pour être nouveau , l'historien français d'Avila et le philosophe Barclay ? Pour ce dernier, M. Gaume nous répond dans sa lettre que nous lui faisons une petite querelle d'orthographe anglaise. Ce n'est pas une petite querelle d'orthographe ; c'est une confusion de noms que nous relevons en passant, et voilà tout. Ne vaut-il pas mieux parler d'écrivains déjà cités que. de découvrir des illustrations inconnues , comme H. Martinet, auteur de Y Éducation de t homme, que M. Gaume appelle le célèbre M, Martinet? C'est Jà ce que nous appelons le manque de critique; et c'est ce défaut qui fait citer indistinctement à M. Gaume MM. Thiers et d'Arnaud, auteur de r Homme sensible, Bossuet et Charles Nodier. Pour nous, nous avons mieux aimé avoir raison de seconde main que d'avoir tort de première; et dans une question si longtemps faussée par les adhérents de M. Gaume, et notamment par Y Univers, nous n'avons cherché d'autre nouveauté que celle du bon sens.

Z"" M. Gaume trouve que le nom d'excellent poëte donné par saint Augustin à Virgile ne prouve rien ; et il nous recommande le chapitre xm du premier livre des Confessions, oix saint Augustin parle de Virgile d'une tout autre manière. Nous ferons remarquer à M. Gaume , qui aime les citations neuves, que celleH:i| aussi bien que celles du Pays

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et de V Assemblée nationale , qu'il fait plus loin , se trouve déjà dans le Ver rongeur^ et qu'il nous oblige ainsi à lire son livre deux fois. Nous ne nous en plaignons pas. Dans le passage recommandé, saint Augustin se reproche amèrement d'avoir pleuré autrefois sur les infortunes de Didon, et d'avoir donné à des fictions des larmes qu'il aurait dû verser pour ses péchés. « Tai appris à pleurer Didon qui s'est tuée pour avoir trop aimé; et moi-même , trouvant la mort en lisant ces coupables folies, je n'avais pour moi aucune larme dans les yeux. » Mais c'est là un passage des Confes^ sionSf c'est-à-dire du livre où, dans son ardent repentir de ses fautes passés, saint Augustin étend ses rigueurs jusqu'aux actions innocentes. Il faut distinguer plusieurs hommes dans saint Augustin : l'homme de sentiment et l'homme de système. Au souvenir des erreurs de sa jeunesse, l'homme de sentiment s'exalte, et condamne jusqu'à sa pitié pour Didon » comme, en présence des hérésies de son temps, l'homme de système , exagérant lui-même sa propre pensée, ne reconnaît dans les vertus des infidèles que des vices, et dans leurâ actions les plus pures que de véritables péchés. M, Gaume le sait : on a soulevé il y a longtemps , à propos de saint Augustin et de ses idées sur les païens au point de vue de l'orthodoxie, une question analogue à celle que nous traitons en ce moment au point de vue littéraire. Qu'est-il arrivé ? C'est que Michel Baïus , qui avait pris à la lettre l'exagération de saint Augustin , et dont la trente-cinquième proposition portait que toutes les œuvres des païens n'étaient que des péchés, et les vertus des anciens philosophes que des vices, fut condamnée par les bulles des papes Pie V et Grégoire XIII. Ainsi, l'Église a déterminé elle-même ce qu'on doit penser sur cette grave question ; l'Église a condamné les descendants de Baïus, ainsi que Baïus lui-même. Ainsi, M. l'abbé d'AIzon, qui a soutenu que la morale des païens n'est qu'un

amas de vains mots^ quand elle n'est pas la source de tout vice; et M. Roux-Iiavergne, qui trouve la proposition vraie dans toute sa rigueur^ tombent sous le coup des bulles de Pie Y et de Grégoire XIII. C'est là le cas de répéter avec M. Gaume : • Courbez la tête, messieurs ! »

Mais revenons à saint Augustin. Qqelle est son opinion dans les moments où ni la ferveur de la contrition ni l'esprit de système ne font dévier sa pensée? Après cette crise mémorable de repentir et de foi , comme dit admirablement H. Yillemain, saint Augustin, déjà converti, fait encore à la raison, à la science, à la philosophie, leur place légitime à côté de l'autorité et de la foi. « Deux forces , dit-il, concourent à nous instruire : l'autorité et la raison. » Parmi les auxiliaires qui peuvent développer une de ces forces , il met au premier rang Platon , qu'il appelle la voix la plus pure et la plus éclatante de la philosophie, et il ajoute ces paroles signiGcatives : < J'ai l'assurance de trouver chez les platoniciens bien des choses qui ne répugnent pas à nos dogmes. « (Saint Augustin, Op., 1. 1, p. 294.)

Dans le dialogue de la Vie heureuse , il loue sa mère d'avoir exprimé, sans le savoir, la pensée du philosophe qu'il avait tant aimé, et qu'il aime encore , de l'auteur d'Hortensius , de Cicéron. Dans le livre de VOrdre , quels sont les préliminaires de la religion , comme dit encore M. Yillemain, qu'il croit indispensables à l'homme? Ce sont toutes les connaissances où apparaît la raison , langues, calcul, histoire, dialectique, éloquence, musique, poésie; enfin c'est la philosophie, c'est-à-dire l'étude des grands problèmes du monde et de l'humanité ; et il ajoute, pour résumer sa pensée : Cest par le secours de tous les arts libéraux^ enfin^ que l'esprit s'approchera de l'idée de Dieu. (Saint Augustin, Op.^ t. I, p. 348.) Comment donc résoudre ces contradictions? Comment expliquer que le même

homme qui, déjà converti, cherche dans Féloquence, dans la poésie, dans la philosophie, une suite de degrés pour monter jusqu'à Dieu , se reproche en versant des larmes d'avoir été séduit par l'éloquence, ému par la poésie? En faisant la part des rigueurs excessives du repentir. Dans sa confession publique, dans sa pénitence , saint Augustin ne distinguait pas entre ses péchés ; il ne voyait dans sa vie passée que deux parts, tout ce qui se rapportait à Dieu, tout ce qui ne s'y rapportait point ; et à force de larmes il voulait effacer la dernière. Il oubliait que souvent, en vue de Dieu lui-même, on peut faire des choses mauvaises, et que d'autres qui ne se rapportent pas à Dieu peuvent être inno* centes. Il ne s'accusait pas d'avoir approuvé les amendes et les emprisonnements dont on frappait les donatistes pour les convertir, et d'avoir vanté les édits qui imposaient les conversions : il s'accusait d'avoir pleuré sur Didon abandonnée.

Une autre explication, et nous l'admettons encore, c'est celle du P. Thomassin , dans sa Méthode pour étudier les poètes. Il rappelle que saint Augustin lui-même s'élève avec énergie contre l'édit de Julien, et le compare à la persécution de Néron. Comment concilier de semblables paroles, dit-il, avec le premier livre des Confessions? C'est que saint Augustin blâme, non pas l'enseignement des lettres païennes en soi-même, mais le caractère peu chrétien de cet enseignement. Le P. Thomassin a raison. Du reste, entre les deux explications, H. l'abbé Gaume choisira.

4» Nous avions dit qu'il ne faut pas se montrer si rigoureux contre l'emploi des expressions mythologiques, et rappelé que saint Pierre avait parlé du Tartare, et Job du Cocyte. H. Gaume nous répond que « s'ils paraissent se servir de ce langage profane, ce n'est pas leur faute. Saint Pierre, dit-il, emploie le mot dont il se sert comme il aurait

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employé tout autre mot de la langue vulgaire. » C*est une médiocre raison. « Quant à Job, le texte hébreu porte : les sables du torreru. Le Cocyte est le fait du traducteur. » Non pas seulement du traducteur, s*il vous platt, mais aussi de TÉglise, qui était bien libre de rejeter l'expression, et qui Ta consacrée en Tadoptant. D'ailleurs, même quand elle ne traduit pas, l'Église , bien moins sévère que M. Gaume, ne se fait pas un scrupule de se servir, dans les cérémonies saintes , de la langue du paganisme ; elle pense apparemment que l'usage qu'elle en fait la purifie. Elle chante, et, malgré les avertissements du Ver rongeur^ elle continuera, nous le pensons, à chanter sans remords, dans le VexiUa : Prxdamque tiUit Tartari; et dans l'hymne du second dimanche de Pâques, Prxdam retrudit Tartaro. Ce ne sont pourtant pas là des traductions. Du reste, nous le répétons, H. Gaume attache beaucoup trop d'importance à cet emploi des termes païens; il pousse ce genre d*excès jusqu'à la fantaisie. Veut-on savoir jusqu'à quelle profon* deur le paganisme a pénétré dans les mœurs publiques ? < Il suffit, dit H. Gaume, d'un simple rapprochement dont la haute signification ne saurait être contestée, » Et il rapproche les noms des vaisseaux européens à trois siècles de distance : en 1571, les navires des grandes puissances de l'Europe se trouvaient réunis dans le golfe de Lépante ; il y en avait deux cent quatre : deux seuls portaient des noms païens , Diane et la Sirène. (Il est vrai qu'il y en avait plusieurs appelés la Cigogne^ la Lune^ le Griffon^ la Bâtarde de Négroni^ ce qui n'est ni païen ni chrétien.) En 1846, sur trois cent soixante et onze vaisseaux français, pas un seul ne porte un nom de saint. Et H. Gaume conclut : « Ce rapprochement exprime les idées dominantes d'un peuple , comme le thermomètre est l'indicateur fidèle des degrés de la température. » Si H. Gaume était moins grave , on croirait qu'il veut simplement s'égayer aux dépens de la marine

française. Sommes-nous moins bons chrétiens en 1852 qu*en 1571, parce que la Pandore ne s'appelle pas le Saint'Jèrâme f et le JupUer la Sainte-DorothéeY Ce qui inspire des sentiments païens, ce n'est pas l'emploi des mots païens , pas plus que l'usage des mots chrétiens ne rend chrétien. Si un peuple est païen, dit M. Gaume, sa langue sera païenne. Et comme, selon lui, le paganisme découle naturellement de l'enseignement classique , il est forcé de reconnaître que le xvu* siècle est païen. Sa langue est donc païenne, de l'aveu même de M. Gaume. Qu'il nous dise en quoi consiste le paganisme de la langue de Pascal, deBossuet, deBourdaloue, de Fléchier, de Massillon , et nous nous rendrons à son allument de mythologie maritime.

5<» M. Gaume ne conteste pas l'amélioration morale que les nouvelles éditions universitaires ont introduite dans les textes des auteurs païens; mais il nous demande si nous oserions expliquer le sens précis de tel vers de Virgile, d'Homère, de Pindare, ou de tel autre classique expurgé. A l'appui de ses doutes, il cite deux articles, l'un du Messager de l'Assembléey qui signale un morceau d'Euripide fort scandaleux, qu'on explique, dit-il, en rhétorique; l'autre de YAssemblée nationale^ qui appelle l'indignation publique sur le Conciones^ < cette école de l'émeute, de l'adultère, du vol, du suicide , de l'impiété. » Gomme M. Gaume ne nous indique pas de quel morceau d'Euripide il s'agit, et que nous n'avons pas la collection du Messager sous la main, nous sommes dispensé de lui répondre; seulement, nous osons affirmer a prion qu'il a été choisi précisément dans une des tragédies d'Euripide qu'on n'explique pas. Quant au Conçûmes, si l'on admet qu'il est l'école de toutes les belles choses qu'énumère M. Gaume, ce qui est faux, purement et simplement, il faut reconnaître qu'il existe une école bien plus complète

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encore d*immoralité : c'est Thistoire elle-même, et non pas telle ou telle histoire, mais toutes les histoires, parce qu'elles retracent infailliblement les vices et les passions des hommes.

Du moment que, de parti pris, on confond le récit des fautes humaines avec la prédication du mal, et qu'aux yeux de ses détracteurs, l'histoire enseigne ce qu'elle raconte, il faut rayer d'un trait de plume tous les historiens, anciens et modernes, du programme des études. Bien des gens, nous le savons, ne demandesaient pas mieux. Le fondement de cette erreur, c'est qu'on s'imagine apparemment qu'on explique aux jeunes gens le Conçûmes et l'histoire sans les commenter, sans les juger, et qu'on leur impose l'admiration banale de toutes les lois de Sparte ou de tous les discours du Forum. M. Gaume croit encore, nous en sommes sûrs, qu'on pose aux élèves des lycées de rËtat la fameuse question : « Lequel des deux Brutus fut le plus grand, de celui qui tua son fils, ou de celui qui tua son père? » C'est un mauvais signe pour une cause, quand on commence par croire ses adversaires dépourvus de sens moral. L'enseignement de l'histoire et du Condones, tel qu'on le donne aux jeunes gens dans les lycées, n'impose rien à leur conscience que ce qu'imposent la raison, la justice et la vérité. On juge devant eux la moralité d'un acte ou d'un discours, et on laisse leur conscience se prononcer librement. C'est ainsi que se fait, avec indépendance, leur éducation morale : SU obsequium rationabUe. Ce n'est pas nous qui oublions jamais cette grande parole ; elle est assez belle pour que nous la répétions, et pour qu'on s'en souvienne.

Un mot encore sur ce point. S'il existe dans les éditions actuelles des auteurs païens des passages qu'on doive rougir d'expliquer, que le conseil supérieur les revise et les retranche ; nous applaudirons les premiers. Mais les

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questions comme celles que nous adresse H. Gaume ne prouvent rien, pour vouloir trop prouver. Expliquerionsnous le sens précis de tel vers de Virgile, ore rotxindo ? Expliquerait-il lui même, ore rolundo, le sens précis de tel passage de THistoire sainte, ou de YEpitome^ par exemple, de telle aventure de Joseph? Il y a des sens précis qu'il n'est jamais nécessaire d'expliquer.

Le plus grand grief de M. Gaume contre nous, c'est que nous l'ayons regardé comme le promoteur de la croisade contre le paganisme et que nous lui ayons demandé s'il ne s'effrayait pas de se trouver plus zélé que Fénelon et plus clairvoyant que Bossuet. M. Gaume proteste qu'il a des devanciers dans la carrière, et il nomme, avec cet éclectisme de citation qu'on lui connatt, Bossuet et Charles Nodier, Halebranche, Napoléon et M. de Gasparin. Nous essayerons de défendre contre M. Gaume lui-même sa propre originalité. Et d'abord, quand nous regrettions pour lui qu'il n'eût pas d'autres aïeux que le P. Possevin, il est bien entendu que c'était dans le clergé; les noms de Fénelon et de Bossuet, que nous lui citions, le prouvent assez. Aujourd'hui, M. Gaume invoque l'autorité de Bossuet, et il cite de lui plusieurs textes, dont voici les plus significatifs :

« Bossuet, dans le traité de la Concupiscence, appelle Virgile l'avocat du vrai et du faux, un épicurien et un platonicien, un adorateur delà vaine gloire et un contempteur de la vérité. »

Sans aucun doute, au point de vue de la vérité chrétienne, Bossuet, il l'a dit lui-même, n'aime ni les poètes ni les fables: il trouve < un grand creux dans les fictions de l'esprit humain et dans les productions de sa vanité. » C'est là le langage d'un évêque et d'un théologien. Hais, dans cette même lettre à Santeuil où il se sert de ces fortes expressions pour caractériser la fable en prêtre chrétien, il ajoute :

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< Je reverrai avec plaisir dans cet ouvrage toute la beauté de Tancienne poésie des Virgile, des Horace.... et ce me sera une satisfaction de voir que vous fassiez revivre ces anciens poètes, pour les obliger en quelque sorte de faire Téloge des héros de notre siècle. »

Le chrétien juge sévèrement le païen ; le grand orateur admire le grand poète. Il n*y a rien là qui condamne Tétude littéraire des chefs-d'œuvre du paganisme.

Le second texte, c*est le fameux jugement deBossuet sur le Téîénuique: « La cabale Tadmire; le reste du monde le trouve peu sérieux et peu digne d'un prêtre, > Ce que Bossuet blâme dans Télémaque^ c*est, on le voit, moins le livre que Fauteur; c*est le désaccord entre le caractère ecclésiastique et les Actions du roman ; ce sont les peintures d'amour et de galanterie tracées par la main d'un prélat; ce n'est pas l'étude de l'antiquité. Mais admettons que les textes cités aient le sens que leur prête M. Gaume, et que Bossuet soit, avant lui, l'ennemi du paganisme classique; il est alors bien coupable d'avoir si peu conformé sa conduite à ses opinions, et l'éducation du dauphin est le plus éclatant scandale de contradiction. M. Gaume écrit dans /e Ver rongeur :

« On vit au xvi* siècle des ecclésiastiques, des évéques même, oubliant et la dignité de leur caractère et les devoirs de leur charge, consacrer à l'envi leurs talents et leurs veilles à expliquer, à commenter les auteurs païens, dépensant des trésors d'érudition pour faire valoir chacune de leurs paroles dans une comédie de Térence, pour célébrer les richesses d'une période dans Uicéron, etc. »

On ne saurait mieux flageller ceux dont on s'autorise. Un de ces évéques qui (mblient et leurs devoirs et leur dignité^ c'est Bossuet, qui employait ses veilles à faire admirer Térence au dauphin et à commenter l'éloquence de Gicéron : In immensum creverit optw, si exponere aggredimur qua in

quoque auciore notata, prxserUm in Cicérone^ quemjocantem, phUosophantem ^ perorantem audivimits {De Institut, delpk. ad Innoc. XI), Voilà , on peut l'avouer, une étrange protection que s*est choisie M. Gaume. Au début de la cause, le client médit du patron, et le patron condamne le client.

Mais à quoi bon citer des autorités? En proclamant To* riginalité de M. Gaume, nous n'avons fait que répéter de lui ce qu'il dit lui-même; quand on a lu son livre, on ne l'oublie pas aussi facilement, à ce qu'il parait, que quand on l'a écrit. Voici un passage delà préface du Ver rongeur :

« Le premier^ il y a seize ans, l'auteur du Catholicisme dans rèducation signala, exprofesso^ le ver rongeur de l'Europe moderne. Dans le but avoué de détruire l'empire usurpé du paganisme sur l'éducation des peuples chrétiens, il prêcha la guerre sainte.... Mais, d'une part, attaquer le paganisme classique était alors un blasphème; d'autre part la société, enivrée de sensualisme, ne prêtait l'oreille qu'aux sirènes dont les chants perfides l'attiraient vers l'abime. Pour cette double cause, sa voix eut peu d'écho, et, moins heureux que l'ermite du moyen âge, il trouva à peine quelques chevaliers disposés au combat. Isolé sous les feux croisés des ennemis, et même des amis, force lui fut de quitter le champ de bataille. Il avait eu trop tôt raison : il se retira en attendant qu'il fût temps d'avoir raison. »

Ainsi le premier, il y a seize ans, M. Gaume partit pour la croisade en chevalier errant, ou plutôt en prophète : il était Pierre l'Ermite. Personne ne le suivit alors; mais depuis, quand « le bruit du tonnerre succéda aux chants des sirènes, > dit-il encore poétiquement, une foule de chevaliers se levèrent et marchèrent avec lui. Ces images guerrières sont bien déplacées si M. Gaume n'est pas chef d'école ; c'est sur sa foi que nous lui disions : « Vous n'avez pas d'aïeux, « puisqu'il semblait dire de lui, comme un ma* réchal de l'Empire : « Je suis un ancêtre. » Mais on ne peut

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avoir tous les avantages : on ne peut arborer Toriflamme dans sa préface et se donner pour le général^ et décliner dans ses lettres la responsabilité de Texpédition : on ne peut être à la fois Pierre TErmite et simple soldat. M. Gaume parle de l'armée qui, peu à peu, s*est recrutée à sa voix, et du chemin qu*il a déjà fait en avant sur les terres de Tennemi. Qu'il continue à marcher, qu'il ne dépose pas le commandement parce qu'on résiste à son premier assaut, et qu'il ne donne sa démission qu'après être entré dans Jérusalem. Nous le prévenons qu'il pourra nous vaincre, mais que nous ne nous rendrons pas.

Voilà ce que nous avions à répondre à M. l'abbé Gaume.

La Gazette de Lyon comprend-elle maintenant que ce qui nous divise, lui et nous, ce n'est pas seulement l'esprit de parti, la différence de drapeau, et que nous ne ressemblons pas à ces Troyens qui, dans la nuit du sac de Troie, se prirent les uns les autres pour des ennemis, et s'entr'égorgèrent parce qu'ils portaient des armures différentes :

.... Oriturqne misemma cœdes Armorum facie et Graianim erroro jubamm.

Plût à Dieu que notre débat ne fût qu'une simple méprise! L'enseignement n'aurait qu'à gagner si tout le monde était d'accord sur les principes qui doivent le régler, et l'union des maîtres qui le donnent serait pour la jeunesse qui le reçoit bien plus édifiante que la guerre. Mais la cause du dissentiment est malheureusement trop réelle et trop profonde. L'idée flatteuse pour nous que la Gazette se fait de notre parfait accord avec M. Gaume ne repose que sur un seul motif : H. Gaume ne repousse pas absolument de l'enseignement les classiques païens, et nous, nous y appelons avec empressement les auteurs chrétiens. Mais si nous nous accordons à peu près sur les faits, combien nous différons sur les principes! Nous, nous sollicitons l'intro-

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duction plus complète des auteurs chrétiens dans l'enseignement, parce qu'ils représentent dans sa plénitude l'esprit même que l'enseignement doit répandre partout, l'esprit chrétien. Mais nous réclamons aussi le maintien des classiques païens, non-seulement parce qu'ils sont plus propres, par ]a perfection même de leur éloquence et de leur poésie , à former dans les jeunes gens l'imagination et le goût, mais parce qu'au témoignage même des Pères, ils renferment dans leurs écrits une foule de vérités précieuses qui aident la jeunesse à comprendre celles du christianisme. Le parti que représente M. Gaume, au contraire, ne reconnaît rien de moral, rien de vrai, rien d'utile dans le paganisme. Pour lui, la Renaissance, que nous regardons comme un bienfait, n'a été qu'un fléau. De plus, au point de vue de l'art comme à celui de la morale, il déclare les païens inférieurs aux classiques chrétiens. Les poètes et les orateurs du christianisme sont, à ses yeux, des artistes plus consommés, des types de perfection littéraire plus complets, en même temps que des sources plus pures de doctrine. Si donc M. Gaume accorde aux païens une place dans l'enseignement, ce que la double perfection des chrétiens rend inutile, c'est qu'il faut bien faire une concession à l'opinion encore trop peu éclairée du public, et ne pas tout exiger, afin d'obtenir quelque chose. Cette concession n'est qu'un acte de prudence, un procédé de polémique, une évolution de stratégie; ce qui le prouve, c'est qu'elle est en contradiction formelle avec la thèse même de M. Gaume. Gomment! vous employez un livre entier à démontrer que le paganisme conduit le monde à sa perte, parce qu'il pervertit depuis la Renaissance l'esprit religieux, l'esprit de famille, l'obéissance à la loi, l'autorité dans la société, le goût dans la littérature, l'amour du vrai dans la philosophie et du beau dans les arts; et au bout du volume, vous en tirez cette conclusion, qu'il faut

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maintenir les auteurs païens dans l'enseignement, depuis la troisième jusqu'à la fln des études! Vous dites dans votre préface : < Le monde est perdu si Ton ne fait dans l'éducation une révolution gigantesque;* et cette révolution gigantesque se réduit à retirer les auteurs païens des mains des enfants : après quoi vous les laissez intacts et florissants entre celles des jeunes gens; et vous avez sauvé le monde, et vous montez au Gapitole! Vous avez beaucoup trop de lumières pour être dupe d'une si flagrante contradiction. Vous connaissez mieux que personne cette disproportion prodigieuse entre la grandeur du péril et la médiocrité du remède. Seulement vous avez voulu, fût-ce aux dépens de la logique, n'effrayer personne et apprivoiser tout doucement la société à vos idées.

Qui veut voyager loin ménage sa monture,

et M. l'abbé Gaumeveut voyager loin; il fait des haltes prudentes ; il s'arrête aujourd'hui au seuil des humanités, après avoir renversé jusque-là tous les auteurs païens devant lui. Il limite lui-même le domaine chrétien qu'il a conquis, et laisse au paganisme, pour y vivre en paix, tout l'espace qui sépare les humanités de la philosophie. Mais demain, après-demain, quand la première surprise du monde sera passée, l'humeur conquérante de M. Gaume se 'réveillera ; la logique, d'ailleurs, lui criera, comme dans Bossuet : Marcht/ marc?ie! et il reprendra sa route, pour ne plus s'arrêter qu'à la un des études, sur les ruines du paganisme entièrement détruit. Puis , une fois les païens chassés de toutes les positions, une fois les classiques chrétiens installés et maîtres partout, on se souviendra qu'il y a d'autres auteurs chrétiens que les Pères, et les jésuites viendront demander leur part dans la conquête. Nous n'inventons pas; r Univers^ dont la vocation particulière est de démontrer par l'absurde combien] valent peu les causes

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qu*il soutient, V Univers a prévu lui-même d'avance le se* cond chapitre de Thistoire. Le voilà déjà qui réclame une place, à côté de saint Ghrysostome et de saint Basile, pour Mariana et Turselin, à côté de Synésius pour le P. Des* billons et le P. Yanière. Enfin, la logique criant toujours, et M. Tabbé Gaume (5ontinuant à marcher, il démontrera sans peine cette évidente vérité, que, puisqu'il n'y a plus dans l'enseignement que des auteurs chrétiens, nul ne les peut expliquer mieux que l'Église. Ce sera proprement le troisième chapitre de l'histoire ; et alors le monde comprendra ce que signifiait réellement le mot fameux dont H. de Montalembert savait seul le sens, quand il le prenait pour cri de guerre en 1830 : la liberté d'msùgixemmt!

UUnivers a voulu répondre à la lettre si sage de Mgr révéque d'Orléans *. Quoique devant une pareille autorité son infériorité, dit-il, soit trop évidente, il a pour lui M. Gaume, M. d'Âlzon, Mgr le cardinal de Reims, et il continue la discussion. Nous lui rappellerons, pour sgouter encore à ses sentiments d'humilité, qu'il a contre lui Mgr le cardinal Mathieu, Mgr le cardinal de Bonald, NN. SS. les évoques de Dijon, d'Autun et de Viviers, Mgr An- ' gelo Mai, et, s'il faut en croire une correspondance italienne bien informée, le saint-père lui*môme. Après quoi nous continuerons comme lui.

V Univers a divisé sa réponse en deux articles : dans le premier, il attaque de nouveau les classiques païens. M. l'abbé Gaume, qui n*aime pas les citations de seconde

1. Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, venait d'adresser à MM. les supérieure et professeurs des petits séminaires de son diocèse une lettre sur la question de l'étude des auteurs païens dans les classes. {Note de Véd.)

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main, ne sera pas content de son défenseur. L* Univers ne s*est pas mis en dépense : il n'a produit que des citations déjà faites, déjà réfutées. Il n'y a de neuf, au milieu de toutes ces réminiscences, qu'une comparaison. Mgr Dupanloup avait rappelé que saint Charles fiorromée, dans son plan d'études à l'usage de ses séminaires, avait eu soin de faire une grande place aux classiques païens. Pourquoi ? Saint Charles était un habile homme. De son temps, on voulait du païen : il donna du païen, absolument comme dans nos couvents on donne du chocolat pour la collation ; le pain sec ruinerait la maison: pas de chocolat, pas de pensionnaires. Point de païen, point d'élèves. Les classiques chrétiens auraient été le pain sec du séminaire. Saint Charles, pour sauver le séminaire et recruter l'Église, administre à forte dose le chocolat du paganisme. C'est là le véritable esprit du gouvernement ; du moins VUnivers l'entend ainsi. En vérité, ce peut être un procédé de maître de pension, qui veut avoir la clientèle des familles ; mais ce n'est pas la conduite d*un grand saint.

Dans son second article, C Univers agrandit la question. Ce ne sont plus seulement les classiques païens qu*il attaque, c'est la Renaissance tout entière. Il reprend la fameuse thèse posée par M. de Montalembert dans sa lettre à M. l'abbé Gaume, et hardiment soutenue par lui en pleine Académie française, à savoir, que la Renaissance a été une déviation de l'esprit humain, et un fléau du monde civilisé. Nous avons déjà exprimé le regret que devant une compagnie ûUe du zvn* siècle, fille de la Renaissance, l'orateur, l'historien illustre qui recevait M. de Montalembert, n'ait voulu répondre que par le silence à une accusation contre la Renaissance qui frappait au cœur l'Académie. S'il avait, et qui pouvait le faire mieux que lui châtié? en quelques belles pages cette insulte à l'histoire, et jeté à terre tous ces fragiles sophismes, sans doute il n'aurait pas empoché

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t Univers de répéter aujourd'hui de sa plus belle voix la leçon que le maître lui a apprise : quand une idée fausse parait, t Univers est là, toujours en sentinelle, pour lui prendre la main et Taider à faire son chemin dans le monde ; mais il aurait du moins averti l'opinion ; elle se serait tenue en défiance. Il est des temps où Ton peut laisser passer, sans répondre, une erreur ou un mensonge, et compter sur le bon sens public pour le prochain triomphe de la vérité ; il en est aussi où compter sur le sens commun, c'est compter, comme on dit, sans son hôte, et où il faut démontrer obstinément que deux et deux font quatre, s'il est des insensés pour prétendre que deux et deux font cinq; sinon l'arithmétique publique finirait mal. Notre temps est de ceux-là : quand il faut composer de gros livres pour démontrer qu'on peut hériter de son père sans être un voleur, il n'est pas prudent de se croiser les bras, et de dire avec une confiance et une immobilité orientales : « La vérité triomphera toute seule. » Aide-toi, le ciel t'ai* dera. C'est un proverbe que M. Guizot n'aurait pas dû oublier.

Donc la Renaissance est une déviation de l'esprit humain, et l'humanité s'égare de plus en plus sous les ténèbres depuis trois siècles. D^à, il y a quelque temps, rUnivers avait essayé de déduire les conséquences funestes de la résurrection du paganisme ; mais il s'était attaché, surtout, au point de vue de la littérature et des arts. Il avait montré qu'en dernière analyse, l'art, à l'époque de la Renaissance, ce n'est que le sensualisme ; Michel-Ange n'est qu'un sculpteur de torses, de biceps^ de fémurs et de mollets; et le type de l'art lui-même, ce n'est pas une vierge de Raphaël, comme on croit communément, c'est la Vénus CalUpyge. Suivez le développement naturel de ce matérialisme du marbre, de la couleur et de la pensée, vous arrivez tout droit à la Régence et à 93. Raphaël et Michel-Ange (qui

Taurait cru?) ont fini par conduire, comme dit VUnivers dans le style qui lui est propre, « la royauté au Parc-aux- Cerfs, la noblesse dans les salons du Régent, la fine fleur de la bourgeoisie à la société des Aimables-Cochons, et, finalement, le peuple à la jacquerie. > C'est tout ensemble, comme on le voit, de l'esthétique et de l'histoire. Il parait que rUnivers n'a pas été content de ce petit morceau, car il recommence aujourd'hui un nouveau tableau des conséquences désastreuses de la Renaissance ; cette fois, il ne s'agit pas seulement de la littérature et des arts, mais de la politique. L'Univers, se plaçant sur les hauteurs familières à Bossuet, signale, à vol d'oiseau, la marche du monde européen depuis trois siècles. Il y a là une généalogie suivie pas k pas avec une patience de déduction qui rappelle un chapitre de la Genèse. La Renaissance engendre la Réforme, qui engendre le calvinisme, qui engendre le jansénisme, et l'on voit peu à peu sortir de tout cela rassemblée de 1682, les droits de l'Église gallicane, la Constitution civile du clergé, les principes de 89 {r Univers oublie que les principes de 89 sont encore à la première ligne de notre Constitution ; qu'il prenne garde aux avertissements ! ), la révolution française, le socialisme et la démagogie. La politique des princes, depuis François I": jusqu'à Louis-Philippe, a été une politique antichrétienne, antihumaine, insensée, digne en tous points de la Renaissance, qui a inspiré perpétuellement les Valois et les Bourbons. Depuis les Valois, on n'a plus fait une seule croisade, et le roi Louis-Philippe n'a jamais songé sérieusement au saint sépulcre. Sans la Renaissance, la Prusse et la Russie n'auraient jamais eu l'idée de se partager la Pologne ; si Pétrarque et le Pogge n'avaient pas eu l'imprudence de découvrir au fond des clottres ces écrivains païens que les moines avaient la sagesse d'y laisser tomber en poussière, l'Irlande, mendiante et mourant de faim, ne

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serait pas obligée de tendre la maia aux souscriptions des bons catholiques ; si Léon X, au lieu d*enrichir à prix d'or les bibliothèques des inepties de Tantiquité, avait sagement brûlé, comme son prédécesseur Grégoire le Grand, ou comme Omar, tous les livres inutiles, TEspagne aurait des finances en bon état et pourrait payer ses dettes; M. de Montalembert n'aurait pas eu la peine de faire son beau discours sur le Sunderbund, F Univers n'aurait pas aujourd'hui la douleur de voir dans l'Italie une pauvre folle, qui a moins besoin d'une armée française pour la pacifier que d'une maison de santé pour la guérir. Voilà les conséquences politiques de la Renaissance. En littérature, qu'at-elle produit? quelques grands hommes, sans doute. Mais il y a les grands hommes du bien et les grands hommes du mal. Montaigne, La Fontaine, Boileau, La Bruyère, Montesquieu, Voltaire, sont des grands hommes du mal. Quant à Molière, nous savons ce que pense de lui r Univers, Il n'y a pas si longtemps qu'il prouvait authentiquement que si, de son vivant, on n'avait pas envoyé M. Poquelin ramer sur les galères du roi, c'est qu'on avait eu quelques égards pour son talent. Pour La Rochefoucauld, l'auteur des articles de r Univers a écrit quelque part, dans Pierre Saintive^ si nous avons bonne mémoire, qu'il n'est quun niais. Il n'est pas question de Pascal, de Fénelon et de Bossuet ; mais comme Pascal a écrit les Provinciales; comme Fénelon a été condamné parle saint-siége ; que, d'ailleurs, il donne la main droite au paganisme par le Tèlémaque, et la main gauche à la Révolution par ses théories politiques ; comme Bossuet était l'àme même de cette assemblée de 1682 qui a engendré la Constitution civile du clergé, qui a engendré 89,1e socialisme et la démagogie, nous inclinons à les ranger parmi les grands hommes du mal. Il n'y a au xvii" siècle, tout compte fait, que trois grands hommes du bien : M. Olier, le fondateur de Saint-Sujpice, M. de Rancé, le fondateur de

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la Trappe, et saint Vincent de Paul. M. Olier avait bien eu autrefois quelques années orageuses ; M. de Rancé avait bien traduit Anacréon; mais FUnivers a ses raisons pour être indulgent aux péchés de jeunesse et pour glorifier le repentir. Voilà ce qui reste du xvu" siècle : M. Olier, M. de Rancé, et saint Vincent de Paul; les séminaires, la Trappe, et les sœurs de charité, c Tout le reste a péri ou avorté. » A qui la faute? A la Renaissance.

Toutes ces singularités n'ont d'importance que par la valeur du journal et par le talent du journaliste. Il n'est pas besoin d'y répondre. Mais, en dédaignant de combattre de tels arguments, il ne faut pas laisser debout la thèse principale. La Renaissance est-elle un mal? Qu'est-ce que la Renaissance? Immense question que nous ne prétendons pas résoudre tout entière, et qui demanderait un ouvrage tout entier. Nous voulons seulement dissiper un nuage qui la couvre, en déterminant le sens des mots, en fixant la limite précise de l'époque, en nous demandant où commence réellement cette Renaissance si attaquée, et quel a été son véritable esprit. Il faut établir, et ce sera la meilleure réponse aux arguments de {Univers, que la Renaissance n*a pas été un accident dans l'histoire, une rupture soudaine de la tradition, l'explosion inattendue d'un volcan qui a jeté plus de cendre que de lumière, mais la suite naturelle d*une tradition établie, mais le développement logique, légitime, inévitable de l'esprit humain. La Renaissance, c*q^st le degré le plus élevé, le point culminant d'une as-> cension longtemps poursuivie, le terme le plus éclatant et le plus glorieux d'une longue route. Enfin, et c'est le second point, la Renaissance n'est pas la résurrection du paganisme.

Les ennemis de la Renaissance semblent se méprendre beaucoup sur cette grande époque. A les entendre, on croirait qu'avant le milieu du xv siècle, avant la prise de

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Constantinople , rhumanité vivait paisiblement enfermée dans la tradition chrétienne, lorsque soudain, chassés par les Turcs, les Grecs débarquèrent en Italie avec les chefsd'œuvre païens jusque-là ignorés. C'est alors que les livres, multipliés par l'imprimerie, se répandirent partout, et corrompirent l'esprit chrétien dans sa source; l'empoison* nement eut lieu vers 1453, et, sous le pontificat de Léon X surtout, la maladie fit les plus rapides progrès. Depuis ce temps, les générations se sont succédé, portant toutes dans leur sang le venin originel ; depuis lors, le monde n'est plus chrétien; le paganisme coule à pleins bords. La con-* clusion, c'est qu'il faut tarir les sources vives du paganisme, en désertant pour toujours l'étude des lettres anciennes, et sauver l'avenir, en nous replaçant, par un bond prodigieux, au-dessus des siècles écoulés avant l'appari* tion du fléau.

Mais où nous placer, s'il vous platt? Quand nous interrogeons nos adversaires, et que nous leur demandons une date précise, ils répondent : « Au xiv* siècle. » M. l'abbé Gaume, plus généreux, irait même jusqu'au milieu du XV* siècle. Il pardonne à Boccace d'avoir propagé la science du grec, parce qu'il a brûlé de sa main le Décaméron, et il ne rompt définitivement avec les lettres qu'à partir des Médiciset de l'arrivée des Grecs à Florence. Mais, nous le demandons, en quoi consiste la Renaissance? que signifie ce mot î Une résurrection de l'esprit humain? L'esprit humain n'était pas mort. Une résurrection de l'antiquité? Mais l'antiquité avait commencé depuis longtemps à revivre, et son apparition dans le monde n'avait pas eu cette soudaineté qu'indique le mot de résurrection. Ce nom de Renais^ sance n'est qu'une exagération de langage, et l'humanité Ta choisi à dessein pour exprimer par une hyperbole reconnaissante, non le moment où l'antiquité sortit subitement du tombeau, mais celui où, retrouvée depuis long-

temps déjà, elle se montra dans son plus grand éclat et sa plus grande beauté. L*arrivée en Italie d'Argyropule, de Gaza et de Lascaris» ne révéla pas un monde nouveau ; ce monde était déjà découvert. Ce n'est pas sur les ruines de Constantinople, ce n'est pas sur les vaisseaux fugitifs des Grecs que se leva la grande lumière qui éclaira l'Occident ; le soleil était depuis longtemps levé, ou plutôt ses rayons ne s'étaient jamais entièrement évanouis.

En effet, nous le répétons, qu'est-ce qui constitue la Renaissance? Sont-ce les livres, l'ardeur des grands esprits pour les découvrir ou les publier, les maîtres pour les commenter et les traduire, les souverains pour encourager, à force d'or et de dignités, les recherches des savants, les pontifes pour consacrer, par leur exemple, le culte des lettres antiques?... Qu'on lise le livre plein de savoir que M. Charpentier-Saint-Prest a publié sous ce titre : Histoire de la renaissance des lettres en Europe au xv siècle. Quel intéressant tableau que celui qui se déroule sous les yeux du lecteur étonné ! On se demande, en voyant cet admirable mouvement d'esprit qui précède l'époque qu'on est convenu d'appeler la Renaissance, où la Renaissance commence, et où se trouve la limite véritable qui sépare la mort de la résurrection. Quelle étude curieuse, que l'inventaire, même incomplet, des livres anciens connus avant l'arrivée des Grecs ! Rien n'est plus propre à dissiper tous les nuages et à confondre tous les sophismes. Qu'on nous permette, à la lumière du remarquable livre de M. Charpentier, de remonter ainsi le cours des temps, pour chercher le berceau de la Renaissance. Dès le x* siècle, s'offre à nous le catalogue de la bibliothèque de Bobbio, fondé par saint Golomban, et dont Gerbert, depuis Silvestre II, fut abbé. On y trouve Perse, Valérius Flaccus, Juvénal, les Épîtres de Cicéron, les Catilinaires, Martial, une partie d'Ausone et de Pline, le premier livre de Lucrèce, quatre livres de Clau-

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dien, quatre de Lucain, deux d'Ovide. Sans doute» dans un grand nombre de couvents, les moines, semblables à ceux qui gardent aujourd'hui les manuscrits du mont Athos, laissaient se perdre ces livres dans la poussière et dans Toubli.

« Quand Boccace visita le Mont*Cassin, il découvrit une bibliothèque reléguée dans un grenier» où Ton ne montait que par une échelle; il n*y avait ni portes, ni fenêtres. Les livres moisis et grattés étaient couverts d*une épaisse couche de poussière. Les moines lui déclarèrent qu'ils grattaient les manuscrits pour y transcrire des psautiers et des légendes, et vendaient les nouveaux manuscrits aux femmes et aux enfants. » (Charpentier, 1. 1", p. 146.)

C*est aussi dans une abbaye, dans l'abbaye de Saint-Gall, au fond d'un cachot humide, que le Pogge découvrit Quîntilien, Vilruve, Priscien et des fragments des Argonautiques. Cependant, dans les couvents plus éclairés et plus studieux, on s'occupait depuis longtemps à tirer des copies des manuscrits. A une époque plus heureuse de son histoire, le monastère du mont Cassin comptait un grand nombre de moines occupés à transcrire Tacite, Jornandès, les Fastes d'Ovide, Cicéron, Sénèque, Virgile, Homère et Théocrite. Au xu' siècle, une partie de Tite Live est déjà connue. Dans ses discours, Arnauld deBrescia le cite en même temps que saint Paul. Au xnr, le maître de Dante, Brunetto Latini, traduit le Pro Ligario et des parties considérables de Salluste, et dans son Trésor, il fait de nombreux emprunts à Pline l'Ancien. Dante, en prenant Virgile pour guide, non-seulement lui donne la popularité, mais, selon la remarque très-juste de M. Charpentier, il achève ce qu'avait commencé Constantin au concile de Nicée, en lisant la quatrième églogue traduite en vers grecs, comme la prophétie de la venue du Christ par les païens; il entoure Virgile d'une sorte d'auréole chrétienne qui, parmi tous les gentils, le fait aimer et respecter du moyen âge. En 1300, Villani en pèlerinage

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à Rome lisait, il le dit lui-même, « les histoires des grandes actions romaines écrites par Virgile, Salluste, Lucain, Tite Live, Yalérius, Paul Orose, et autres maîtres de Thistoire. > Qu'est-ce donc, quand chacun des pas de Pétrarque, fuyant le souvenir et l'image de Laure, est marqué par la découverte d'un manuscrit? Ce sont les lettres de Gicéron; ce sont trois décades de Tite Live, c'est l'ouvrage de Sénèque sur les superstitions, et le Traité de la gloire de Cicéron que nous n'avons plus. Cependant son contemporain, son ami Boccace, découvre les écrivains 'grecs et les fait traduire. Il obtient pour Léonce Pilate une chaire de grec, et, à sa prière, Léonce traduit seize dialogues de Platon, et cette Iliade, et cette Odyssée que Pétrarque regrettait si vivement de ne pouvoir lire. Des mattres renommés, Barlaam, Zanobi de Strada, élèvent des écoles d'interprétation ; Coluccio, une école de transcription pour les manuscrits ; Jean de Ravenne forme une pépinière de jeunes mattres, ' plus nombreux, disait-on, que les guerriers qui sortirent du cheval de Troie. Les savants parviennent aux plus hautes dignités : c'est Pierre des Vignes, le chancelier de Frédéric II; c'est Brunetto Latini, qui meurt en remplissant de grandes fonctions publiques; c'est Pétrarque, que l'on comble de gloire, que Rome et Paris se disputent l'honneur de couronner, et que Rome choisit pour ambassadeur à Avignon. Mais l'époque la plus brillante de cette Renaissance, antérieure à la Renaissance, c'est le pontificat de Nicolas V. Ce grand et sage pontife rassemble autour de lui Le Pogge, Georges de Trébisonde, Léonard d'Arezzo, François Philelphe, Laurent Valla, Jean Aurispa, etc. Avec une ardeur inratigable, on traduit Diodore de Sicile, Xénophon, Hérodote, Thucydide, Polybe, Appien, Strabon, Ptolémée, Platon, Théophraste. Le Pogge, à lui seul, découvre, ou fait découvrir sur ses indications plus de vingt ouvrages anciens. Enfin, en même temps que Nicolas V pro-

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digue Tor aux traducteurs d'Homère et de Thucydide, il fait publier Grégoire de Nazîanze, saint Basile, Lactance, afin de multiplier les chefs-d'œuvre de là pensée chrétienne : admirable exemple de cette alliance qui doit unir les monuments éternels de la vérité. Nous sommes au milieu du xv* siècle. Constantinople n'est pas encore prise ; les Grecs ne sont pas débarqués en Italie. Et cependant que manque-t-il? Ni les livres, ni les savants, ni les hommes de génie, ni les souverains pour les protéger, ni les papes pour récompenser et pour sanctifier leurs travaux. Depuis le X* siècle, la Renaissance a commencé, a continué, a grandi toujours.

Faut-il remonter plus haut ? nous oserons dire qu'avant le X* siècle, ce mouvement d'esprit se fait sentir déjà, et ici nous nous séparons à regret de M. Charpentier. Il ne date la Renaissance que du xv« siècle, et il établit une barrière entre ce siècle et le précédent. Le tableau que nous venons d'esquisser d'après lui prouve que le xv siècle n'est que le développement naturel du xiv», comme le xvi* siècle est le développement naturel du précédent. Mais le x* siècle luimême avait ses racines dans les temps antérieurs. Sans doute il s'est trouvé des écrivains chrétiens qui ont attaqué les lettres païennes; mais nous avons surabondamment établi dans nos précédents articles la véritable pensée des Pères sur ce sujet, et déterminé par les décrets des papes et les actes des conciles la vraie tradition chrétienne. Sans doute, il s'est rencontré des papes, comme Grégoire le Grand, pour écrire à Didier, évoque de Vienne, la fameuse lettre où il lui reproche de tenir école de littérature profane. Mais l'autorité de Grégoire le Grand ne s'efTace-t-elle pas devant celle de Silvestre II, de Gerbert, qui repeuplait la bibliothèque de Bobbio, et qui, lui aussi, écrivait à un évêque, à Egbert, évêque de Tours, pour l'engager à rechercher partout les manuscrits des anciens?

M. Tabbé Gàume lui-même cite avec impartialité l'exemple de Loup, abbé de Ferrières, qui demande k Éginhard YOrateur de Gicéron, à Févéque Héribod les Commentaires de César, au pape Benott III, Quintilien, Salluste et les Yerrines. Nous pourrions multiplier les citations; nous préférons renvoyer aux Recherches historiques ieU. l'abbé Landriot sur les écoles littéraires du christianisme. L'auteur suit depuis les cinq premiers siècles de TËglise jusqu'au xv*, où nous nous sommes arrêté, le développement des études classiques dans les écoles religieuses; il cite les auteurs qu'on y étudiait, les lettres des papes, les actes des conciles qui en prescrivaient l'étude, et il démontre d'une manière péremptoire que, grâce à ces écoles du christianisme, la tradition de l'antiquité ne fut jamais perdue; qu'après même les invasions, au moment où les dernières lueurs de l'antiquité semblaient évanouies, il existait encore dans les cloîtres et des livres pour former les hommes, et des hommes pour les étudier, comme il exista toujours dans l'Eglise de sages et généreux esprits pour encourager et bénir ces études. Il s'est appliqué avec une rare patience et un rare savoir à réunir ces anneaux épars de la chaîne longtemps invisible qui unit les cinq premiers siècles de l'Ëglise au xv* siècle, et après avoir lu son ouvrage, après l'avoir complété par celui de M. Charpentier, il est impossible de ne pas conclure que la Renaissance n'a pas été un accident historique, une déviation, un égarement, mais le développement régulier et légitime de l'esprit humain, le couronnement d'une longue et laborieuse carrière ;'en;un mot, l'arrivée glorieuse au but poursuivi, et non pas une révolution et une décadence. S'il en est ainsi, la théorie des ennemis de la Renaissance est ruinée de fond en com*ble, et croule par la base : on peut protester contre un accident, contre une révolution ; mais, à moins d'être insensé, on ne proteste pas contre le développement régulier et con-

44 gUKSTIONS D'IXSTUUCTIOX PUBIJUUK.

tinu de Vesprit humain pendant quinze siècles : car c*est la civilisation même ; et qui oserait, à ciel découvert, jeter Tinsulte à la civilisation? L'Univers lui-même ne l'oserait pas.

M. L'abbé Landriot nous écrit pour défendre la mémoire de Grégoire le Grand d'un grave reproche que nous lui avons adressé, celui d'avoir fait brûler une partie des livres de l'antiquité. Notre bonne foi, dit-il, aura été surprise par les assertions de Machiavel, de Brucker, etc. Ce n'est pas Machiavel, c'est Jean de Salisbury qui, le premier, a porté cette accusation contre saint Grégoire ; Vossius cite saint Antoine de Padoue comme le plus ancien auteur qui afGrme que Grégoire fit brûler les ouvrages de Tite Live. (Voy. M. Charpentier, Histoire de la Renaissance, t. P', p. 26.) M. L'abbé Landriot nous renvoie à la dissertation que l'abbé Émery a fait imprimer à la suite du Christianisme de Bacon ; elle prouve, selon lui, d'une manière évidente, que saint Grégoire a été odieusement calomnié. Nous sommes tout prêt à laisser de côté Machiavel , Brucker, Jean de Salisbury, et même saint Antoine de Padoue, pour ne nous confier qu'à l'abbé Émery, et nous serons heureux de nous convaincre que cet incendie de la biblioque du Palatin, que les adversaires dès lettres païennes pouvaient invoquer contre nous, est un argument de moins à leur service; d'autant plus que l'argument ne leur eût pas fait honneur, pas plus qu'à saint Grégoire le Grand.

M. l'abbé Landriot ne veut pas non plus qu'on reproche à Grégoire sa lettre à Didier, et il rappelle que dans ses Recherches il a solidement établi, par des preuves intrinsèques, que le sens de cette lettre a été complètement dénaturé. « L'évêque Didier avait remplacé les homélies du pas^

teur par des leçons de littérature profane développées dans la chaire évangélique. » G*est ainsi que l'histoire explique la sévérité des paroles de saint Grégoire, c Gomment, d'ailleurs, cet illustre pontife aurait-il pu condamner les leçons de grammaire, lui qui avait établi dans son palais une vaste école où s'enseignaient toutes les lettres humaineSy.et qui, dans ses ouvrages, recommande hautement la culture des belles-lettres, comme le préliminaire indispensable des études théologiques ?> (In/ Reg,, c. m, n** 30, t. III , p. 295, 296, éd. Ben.) Nous admettons avec plaisir cette rectification, puisqu'elle explique favorablement pour notre cause une lettre qu'on a coutume de nous opposer. Nous ne sommes pas aussi sûr que M. Landriot de l'amour de saint Grégoire pour la littérature profane ; RoUin en doute beaucoup. Mais n'insistons pas ; nous souhaitons, comme M. Landriot, que les grands personnages de l'Église ne passent point, aux yeux de l'opinion, pour les ennemis des lettres et des arts. C'est là une cause qui importe à la dignité de la religion, et que M. Landriot a défendue avec honneur et succès. Comme lui, nous sommes convaincu que la vérité historique, en même temps que l'intelligence des vrais intérêts de l'Église , est de notre côté. Nous reprenons maintenant le second point de la question de la Renaissance.

La Renaissance a-t-elle été la résurrection du paganisme ? Les Débals , qui se proclament les fils de la Renaissance, ont avoué dernièrement que leur mère avait été quelque peu païenne ; et M. Âlloury, qu'on aurait dû remercier de sa franchise, a été tancé vertement par rUnivers qui n'a pas manqué de l'appeler mauvais écrivain, mauvais politique et mauvais chrétien. Dussions-nous, à notre tour, nous exposer à l'ingratitude et aux sévérités de r Univers^ nous confesserons, comme les Débats, qu'il y a du paganisme dans la Renaissance. Nous ne prétendons

46 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBIJUUE.

nullement nier qu*auxv* siècle les esprits les plus éminents aient poussé jusqu*à Tivresse Tamour de la littérature et de l'art antiques, et que les yeux se soient laissé charmer jusqu'à Téblouissement par leur merveilleuse beauté. Nous savons que, dans son admiration pour Platon, Laurent le MagniQque avait institué une fête annuelle en son honneur, et qu*on chantait un hymne devant son buste ceint d'une couronne d'or. Nous regrettons, comme VUnimrs^ que, séduits par les formes charmantes et les noms harmonieux de la poésie païenne, les écrivains de la Renaissance en aient revêtu la pensée chrétienne, et qu'on ait nommé la première personne de la Trinité Jupiter optimus maximus. Sannazar a eu tort d'appeler les Muses autour du berceau du Christ, sans nommer une seule fois le Christ lui-même, et Vida d'accuser les Euménides de conspirer contre Jésus. Nous ne justifions pas davantage les écarts de la sculpture et de la peinture ; et surtout ce qui nous afflige, c'est de ne pouvoir contester qu'ils aient été particulièrement encouragés par les prélats et les pontifes ; faveur généreuse, mais excessive, qui a fait écrire à La Bruyère, dans son chapitre intitulé : De quelques usages, certaines lignes sévères que nous ne citerons pas.

Toutefois, qu'on prenne garde à l'exagération. Il serait aussi faux de regarder la Renaissance comme une immense orgie païenne, que de la croire absolument vierge de tout paganisme. Beaucoup d'hommes distingués se laissèrent entraîner trop loin, cela est vrai, par le culte du passé; mais, dans tous les temps, l'attrait de la nouveauté, l'empire de l'imagination et de la mode, n*ont-ils pas fait perdre la juste mesure aux esprits les plus fermes et les plus sensés? L'histoire de la littérature , et des arts surtout, n'offre-t-ellepas mille exemples de cette ivresse du goût public, qui se passionne pour des théories ou des modèles nouveaux? Quand l'Italie, quand l'Espagne furent à la mode, la

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poésie française ne fut-elle pas italienne et espagnole? De notre temps, n*a?ons-nouspasété Anglais et Allemands? S'il est excusable, en présence des monuments d*un art étranger, de ne pas garder un juste équilibre d'admiration, et d'oublier, dans la première ferveur de l'imitation, les convenances de sa propre nature, n'est-ce pas quand on a sous les yeux les merveilles mêmes de l'art, et pour ainsi dire l'idéal delà beauté? N'oublions pas, d'ailleurs, que les excès qu'on flétrit aujourd'hui avec une indignation beaucoup trop solennelle, étaient raillés, au temps même de la Renaissance, par le bon sens public. Quand un bâtard de Sanseverini s'avisa, par admiration pour Diogène, de se promener sur la place publique avec un manteau troué et une lanterne, les huées universelles le renvoyèrent au plus vite dans son tonneau. M. l'abbé Gaume se raille de Saunayor, de ses Nymphes et de ses Néréides ; mais Érasme les a tournées en ridicule avec plus de malice encore que lui. C'est Érasme qui poursuit de ses sarcasmes l'éloquence de ce prédica-* teur qui , devant Jules II, comparait Jésus-Christ à Décius. Et puis, ne soyons pas si naïvement dupes de cette adoption du langage païen ; c'était du mauvais goût littéraire encore plus qu'une hérésie. Ceux-là même s'y abandonnaient qui défendaient l'orthodoxie dans des traités de théologie irréprochables, Sadolet, par exemple ; ou qui unissaient à la passion de la littérature profane- l'amour pieux des Écritures et des Pères, comme Nicolas V. Qu'estce que le paganisme? Est-ce l'usage du vocabulaire païen? Mais que prouve le langage î Nous avons vu, il n'y a pas si longtemps, certaines personnes appeler leurs banquets des agapes et leurs réunions des conclaves. Nul ne s'est imaginé que le vrai christianisme était là. Pour nous, nous pensons, dans notre simplicité, que pour être païen il ne suffit pas de parler, en prose ou en vers, de Jupiter et de Vénus, mais qu'il faut croire ce que croyaient les païens, et se

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conduire commeeux. Nous tenons pour d'excellents chrétiens Corneille, qui a défendu, dans des vers si spirituels, les dieux du paganisme, et Boileau lui-même, qui, pressentant sans doute les anathèmes de l'Univers^ disait :

Que chasser les Tritons de Tempire des eaux, Oter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux, C'est d'un scrupule vain s'alarmer sottement.

Pour revenir à la Renaissance, pense-t-on que lorsque Bembo engageait le pape à se confler ati<r dieiix imrtwruls, il ne croyait pas à l'unité de Dieu, et niait le Calvaire, parce qu'il parlait de l'Olympe ? Bessarion écrivait à Démétrius : « J'ai appris que notre père et précepteur s'est envolé vers les cieux pour y danser avec les dieux célestes la danse mystique de Bacchus. « Bessarion était irrévérent sans le vouloir, et ridicule sans le savoir ; mais il n'en défendait pas avec moins d'éloquence et d'autorité l'intégrilé du dogme au concile de Florence; et si les deux Églises avaient pu faire la paix , c'est sa parole qui les eût réconciliées. Singulier paganisme que celui de ces princes de l'Eglise, qui condamnaient Marc d'Ëphèse ! Singulier pa* ganisme que celui de ces Médicis, qui brûlaient Savonarole excommunié! Quand il s'agissait, non plus de parler, non plus d'écrire en beau langage , mais de mettre d'accord ce paganisme de style avec les actions, que faisaient alors les beaux esprits qui se couronnaient de laurier, comme Léon X, pour chanter en vers latins la découverte de la statue de Lucrèce ? Comme Léon X, ils poussaient le cri d'alarme contre les Turcs, et appelaient éloquemment les rois des chrétiens à une croisade nouvelle. Et de tous ces rois, le plus amoureux des lettres profanes, ce païen qui fondait le collège de France, est-ce au nom du paganisme qu'il brûlait les Yaudois? Ce poète idolâtre de l'antiquité, Ronsard, dont l'école immolait des boucs à la façon des sacrifices anti-

ques, est^e pour la plus grande gloire de Jupiter quil criait aux peuples de FEurope, en leur montrant Memphis et Césarée, Sidon et Antioche, aux mains des infidèles :

Ce sont là les trésors que vous, soldats chrétiens, Devez ravir du sceptre et des mains des païens ;

ou que, demandant quel est ce dieu des huguenots, Ce Christ empistolé, tout noirci de fiimée,

il supplie les magistrats de châtier l'hérésie, et les soldats qui vont la combattre, d*avoir

Bon cœur et bonne main, bonne poudre et bon plomb' ?

Est-ce au proGt de TOlympe que ce disciple de Ronsard, ce royal poëte, Charles IX, tirait sur les hérétiques, ses sujets, et que Muret, le cicéronien, écrivait cet élégant et abominable discours en l'honneur de la Saint-Barthélémy? Ëtait-ce un païen, enfin, que ce curé de Paris, émule de Boucher et de Lincestre, qui disait en chaire : < Notre-Seigneurest Hercule en mourant, Apollon en ressuscitant, Bellérophon en montant au ciel, » et qui demandait qu'on tuât à bons coups d'arquebuse tous ceux qui sentaient la vache à Colas? Ne l'oublions donc pas, il y a dans l'homme deux sphères différentes, celle de la pensée et celle de l'action. Quand il reste dans l'une, quand il parle, quand il écrit, quand il rêve, il peut s'abandonner aux penchants de son esprit, et choisir pour sa pensée les formes que préfère son goût ou que la mode impose : c'est une vie intellectuelle, distincte de la vie des affaires. Mais quand il redescend dans l'autre, dans celle de l'action, et qu'il se voit en face de ses intérêts , de ses passions ou de ses devoirs , les rêves , les penchants de l'esprit, les fantaisies de l'imagination s'éva-

I. Saint-Marc Girardin, Tableau de la litlérature au xy* siècle. Il 4

50 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

uouisseiit bien yite; il n'y a plus de lettré, plus de poète, plas de savant, plus de païen; il n*y a qu'un catholique qui, par fanatisme, tue les hérétiques comme François P' et Charles IX, ou qu'un pontife qui, par dévouement à sa foi, prêche, comme Léon X, la croisade contre les infidèles. Ces contradictions, ou plutôt ces aspects successifs dans le même individu, c'est le fond même delà nature hu* I maine ; aussi la question que nous traitons est-elle moins

I une question de littérature et d'histoire qu'une question de

morale. Elles se retrouvent partout et toujours ^ Sans elles, le moyen âge devrait être logiquement le plus heureux et le plus exemplaire de tous les temps : car enfin, au moyen âge, personne ne refusait sa foi ; on faisait des épigrammes contre les moines et contre les nobles; on se raillait de la papelardie; on riait des bons traits des trouvères et de Jean de Meung; mais on n'était pas plus incrédule que révolutionnaire. Et cependant où est le bonheur, où est la paix, où sont la pureté de mœurs et les vertus chrétiennes? Le moyen âge, c*est le temps des Armagnacs, de la jacquerie, de toutes ces atrocités qui déshonorent les guerres politiques et les guerres religieuses. Quand on veut citer une époque où se rencontre enfin cet accord si rare entre les croyances et les actions des hommes, entre les principes et la conduite, on nomme le xvu" siècle, et nous avons été accoutumés de bonne heure à le regarder comme l'âge d'or de l'obéissance à la règle et delà soumission à la foi. La lecture des Mémoires nous a enseigné depuis ce qu'il faut penser de cette unité parfaite dans les hommes de ce temps; ils croyaient, ils pratiquaient, ils mouraient eâ chrétiens quand ils n'étaient pas surpris par la mort; mais

1 . C*est une de ces contradictions que M. ViUemain a fait si yivement ressortir dans sa belle peinture des mœurs d'Antioche : c Antioche convertie mêlait encore les habitudes de la vie païenne à celles de son culte nouveau. » (Villemain, Tohkau de Véloquence chrétienne ^ p. 179>)

comment vivaient-ils? On est tristement édifié quand on cherche dans leur conduite la trace de leur foi. Est-il nécessaire de prouver par des exemples cette alliance scandaleuse de la religion et de la débauche, par exemple, dans les plus illustres personnages de cette société inconséquente? Qu'on lise les historiettes de Tallemant et les Mémoires de Saint-Simon ; on y voit fleurir une sorte de dévotion italienne ou espagnole, qui s*accorde avec le péché, qui sert à le racheter, pour mettre en paix la conscience, mais qui ne le prévient pas. C'est un mélange inouï d'écarts mondains et de pratiques religieuses; c'est un partage incroyable que l'homme fait de lui-même entre le diable et Dieu. Il y a, dans une lettre de Gicéron à sa femme, un passage curieux où il lui rappelle la répartition qu'ils avaient établie entre eux dans leur ménage, des devoirs politiques et des devoirs religieux. Il se chargeait des premiers , elle remplissait les autres. « Gomment a-t-il pu se faire, ajoute-t-il, que nous ayons été si cruellement frappés? Nos précautions pourtant étaient prises envers les dieux et envers les hommes? * Voilà une image exacte du xvn* siècle; on s'arrange avec le monde, et on prend ses précau* lions avec Dieu. Lisez les moralistes et les sermonnaires , La Bruyère, Bourdaioue, Fénelon ; lisez surtout le tableau qu'ont tracé de leur temps un célèbre jésuite, le P. Rapin, dans un petit traité intitulé la Foi des derniers siècles, et Arnauld dans sa FriquenU communion. Bayle les a cités. « Qui peut ignorer, dît Arnauld, que toutes les véritables marques du christianisme sont aujourd'hui presque éteintes dans les mœurs des chrétiens? » Il entre ensuite dans le détail, et il montre l'impureté dans les mariages, la corruption dans les familles, les débordements dans la jeunesse, l'ambition parmi les riches, le luxe parmi toute sorte de personnes. Il dit que l'adultère passe pour une bonne fortune, la qualité d'honnête femme pour une qualité diffé-

52 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

rente de celle de femme de bien, etc. Il passe sous silence les crimes abominables ignorés de nos pères, et aijûourd'hui étrangement débordés.

On croira peut-être que cet habile docteur se propose de déplorer l'incrédulité des hommes et de dire qu'ils sont tombés dans l'athéisme. Mais ce n'est nullement sa pensée, puisqu'il reconnaît de bonne foi qu'on n'a jamais vu plus de confessions et de communions, qu'on se presse autour des confessionnaux, que les autels sont environnés de communiants, et que les paroisses, et principalement les monastères, en sont pleins. 11 paraît, par toute la suite de son discours, que les mêmes personnes qui sont coupables des désordres qu'il a décrits,'sont celles qui se confessent et qui communient très-souvent, et il n'est pas le seul qui reconnaisse cette vérité^ En effet, le P. Rapin dénonce les mêmes fautes; et les mêmes plaintes, plus vives et plus éloquentes, se retrouvent sous la plume de La Bruyère et de Fénelon.

Voilà donc au zvn* siècle, à cette époque qui nous parait si majestueuse de loin, par cet accord prétendu entre la foi et les actions, le plus étonnant scandale de contradiction dénoncé de toutes parts; les témoignages sont décisifs; on peut contester, si l'on veut, l'autorité des Mémoires, mais non pas celle de la chaire chrétienne. On croit, et l'on agit comme si l'on ne croyait pas ; de même qu'à la Renaissance on est chrétien, et on parle, on écrit comme si l'on sacrifiait aux dieux immortels invoqués par Bembo. Maintenant, comment expliquer ces contradictions ? Bayle en donne la clef avec beaucoup de finesse et de profondeur :

« Il y a, dit-il, une très-grande diflérence entre n'avoir

1. Bayle, Pensées diverses, t. III, p. 96, édit. in-folio; 1737. — Voir la fréquente communion d*Aruauld (4316). -- Voir aussi Fénelon {Sermon pour r^ptp/iante). — Voir La Bruyère (Sur la dévotion du temps, chap. de la Mode).

pas la véritable foi, et être incrédule : car on peut manquer de la foi véritable, c'est-à-dire de cette disposition du cœur qui nous porte à renoncer à tout ce que nous connaissons de contraire à la volonté de Dieu, et croire néanmoins que la doctrine de l'Évangile est véritable. Ainsi, l'on se joue de l'ambiguïté des mots, si l'on dit que les désordres de ce siècle procèdent de raffaiblissement de la foi. Si l'on entend qu'ils procèdent de l'affaiblissement de cette vertu chrétienne qui fait qu'on sacrifie à la volonté de Dieu toutes ses mauvaises inclinations, on a raison; mais si l'on entend qu'ils procèdent d'un défaut de persuasion, c'est-à-dire que nous vivons mal parce que nous regardons les dogmes de la morale chrétienne comme des propositions problématiques, on a tort. Car, à la réserve de quelques personnes de qualité et de quelques faux savants, tout le monde croit parmi nous le mystère de l'incarnation, la mort et la passion de Jésus-Christ, son ascension au ciel^ sa présence sur les autels, le dernier jugement, la résurrection des corps, l'enfer et le paradis, et ceux qui doutent de la divinité de la religion chrétienne et qui traitent de fable ce qu'on dit de l'autre vie, sont en très-petit nombre ^ >

Voilà la distinction entre la foi et la conduite bien établie. L'esprit croit, e les passions agissent à l'inverse de la foi. Dans un autre chapitre , intitulé : Pourquoi il y a tant de différence entre ce qu*on croit et ce qu*on fait^ Bayle pénètre à une plus grande profondeur :

« L'homme ne se détermine pas à une certaine action plutôt qu'à une autre par les connaissances générales qu'il a de ce qu'il doit faire, mais par le jugement particulier qu'il porte de chaque chose lorsqu'il est sur le point d'agir. Or, ce jugement général peut bien être conforme aux

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