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écarts peu philosophiques : car, ne l'oublions pas , Horace n*est pas de ces écrivains, comme nous en connaissons, qui portent le lyrisme dans leur conduite, et vivent comme ils composent, avec une liberté pindarique. Horace ne confondait pas les deux mondes distincts de l'imagination et de la vie : il n*a pas regardé son existence comme une ode , il ne s'est pas pris lui-même comme un personnage de poème , il n'a pas copié dans la vie réelle les êtres de raison qui s'agitent dans le monde imaginaire de la poésie; il a écrit en poète et agi en philosophe : là est le secret de son bonheur.
On voit, par ce qui précède, que le fond moral des satires et des épttres est à peu près le même. C'est pour cela que plusieurs commentateurs, Gasaubon par exemple, ne veulent reconnaître aucune différence entre les satires et les épttres, alléguant d'ailleurs que les unes, et les autres ont été composées sous le titre commun de Sermones. Dacier enchérit encore sur l'opinion de Gasaubon : il divise les Sermones en deux chapitres, un de dialectique, où Horace s'efforce de faire table rase des vices et des travers de l'humanité; l'autre de théorie, où il édifie son système de morale. D'après cette interprétation, les satires sont la partie polémique, et les épttres la partie dogmatique de l'ouvrage d'Horace, et il ne tient plus qu'à nous de considérer les Sermones comme un système complet de morale, conçu d'après un plan régulier et profond. Cette idée singulière, adoptée par Wieland, ne supporte pas l'examen. H sufSt d'une lecture superficielle pour s'apercevoir qu'une distinction si tranchée est arbitraire : Horace est satirique dans ses épttres, et dogmatique, si l'on peut lui donner ce nom un peu pédantesque, dans ses satires. Les Semumes ont été composés au jour le jour, à des époques différentes, puisque les satires datent de la jeunesse d'Horace et les épttres de sa maturité. Enfin, un plan si savamment prémédité, et
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suivi avec tant de persévérance pendant une vie tout entière, est coptraire au caractère d'Horace, assez inconstant, nullement systématique, et trop peu disposé à jurer sur la parole d*un mattre pour avoir la prétention de faire jurer sur la sienne. A paraître si profond, Horace perdrait quel^ que chose de sa nonchalance, de sa grâce et de son amabilité : il ne gagnerait que l'air emprunté d'un professeur de sagesse.
Il y a entre les satires et les épttres quelques différences plus saisissables et plus vraies : d'abord une différence de fond. L'épttre et la satire sont deux variétés de la poésie didactique. La satire a pour objet essentiel de dénoncer les vices et les ridicules de l'humanité. L'épttre peut être accidentellepient satirique, mais elle se propose aussi d'autres buts, et les sujets qu'elle traite sont infiniment plus variés; elle a donc un point commun avec la satire, elle s'en distingue par bien des côtés, et surtout, comme l'a remarqué Scboell, en ce qu'elle s'adresse à une personne déterminée, dont Je caractère, connu du poète, exerce une influence directe sur les idées mêmes de l'épttre, et lui donne une couleur particulière. En effet, la première règle de l'épttre, c'est d'intéresser la personne à qui elle est destinée, et le choix des idées qu'elle renferme est déterminé par le choix même du correspondant du poète. De là résulte une très-grande variété d'idées dans la correspondance d'Horace avec ses amis; de là, pour chacune de ses épitres, un caractère particulier, qui dépend de celui de la personne à qui l'épitre s'adresse. Dans la lettre à Mécène {Ép. VII, liv. I), je reconnais le protecteur affectueux, mais un peu exigeant du poète, le bienfaiteur aimable et impérieqx, pontre qui Horace, malgré sa reconnaissance, est obligé de défendre sa liberté. A peine ai-je lu la lettre à Celsus, je vois Celsus devant n^oi; c'est ce jeune impertinent, grand faiseur de petits vers, grand coureur de lec-
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tures publiques, étourdissant le monde du bruit de son crédit, de sa fortune et de son talent, et prenant pour un triomphe littéraire le demi-succès de son premier ouvrage, dérobé à la bibliothèque d* Apollon Palatin.
Ut tu fortonam, sic nos te, Gelse, feremus I
Quelle bonne leçon de modestie! Et Tibulle ! comme Horace le peint en quinze vers! Pauvre Tibulle ! c'est lui, c'est le rêveur ennuyeux, paresseux, ne sachant user ni de son esprit ni de sa richesse pour être heureux, s'amollissant dans la solitude et se laissant battre par sa mattressel Que de personnages curieux et merveilleusement dessinés les épftres font ainsi paraître devant nos yeux! Dans les satires, c'est mieux encore. Horace n'y parle pas toujours en son propre nom : il met en scène des acteurs choisis, il invente un dialogue. Par là, la satire se rapproche du genre dramatique; c'est un fragment de comédie : Ofellus, Dave, Ulysse, Tirésias, voilà des caractères tout tracés qu'on ap-> plaudirait au théâtre. Damasippe surtout est un chef-d'œuvre. Nous connaissons tous Damasippe, un intrigant, un faiseur d'affaires, qui s'est enrichi et ruiné à la Bourse, je veux dire sur le Forum, entre les deux statues de Janus, qui marquaient les extrémités de la Bourse de Rome. Il avait envie de se jeter dans le Tibre; après mûre réflexion, il s'est fait philosophe : il a pris l'enseigne du métier, les longs cheveux et la grande barbe; et, comme on n'est jamais plus pressé de prêcher que lorsqu'on vient de se convertir, le voilà précepteur de vertu. Il vante les douceurs du travail et la beauté de la tempérance. Lisez les vers charmants où il raconte à Horace ses malheurs et sa conversion; n'est-ce pas une vraie exposition de comédie, et Horace n'a-t-il pas deviné l'art du poëte comique, qui fait révéler par ses personnages le secret de leurs caractères ? Les jeux de scène eux-mêmes, la physionomie, le geste.
sont indiqués par Horace avec une précision exquise ; dans ce passage de la satire deTirésias :
Qui testamentum tradet tibi cumque legendum, Abnuere, et tabulas a te removere mémento : Sic tamen, ut limis rapias quid prima secundo Géra velit versu'....
il y a une leçon de pantomime excellente. S'il n*ayait pas chéri Toisiveté et craint Teffort, si le théâtre, qu'il aimait tant, ne l'avait pas effrayé par les peines qu'il coûte aux écrivains', et dégoûté par le spectacle de la grossièreté populaire, Horace aurait été l'un des grands poètes comiques de l'Italie. Mais il avait trop de délicatesse d'esprit et trop peu de vaillance de caractère pour affronter les dédains d'un public qui préférait aux poètes les ours et les gladiateurs. Quand on n'aime que l'élite et qu'on hait la foule, on écrit des satires et des épltres, on ne fait pas de comédies.
Enfin, il y a entre les épltres et les satires une différence de forme: Dans celles-ci, soit à cause du genre plus familier et plus libre, soit parce qu'Horace était plus jeune quand il les a composées, les idées sont moins bien enchaînées, le plan est moins net, la composition moins régulière : il semble que, dans les épltres, la perfection plus grande du talent s'syoute à la maturité plus complète de la raison, et que le progrès de la versiGcation, plus pure, plus élégante, plus soignée, s'accorde avec celui deâ idées, encore plus justes et plus profondes. Oa a signalé, dans les satires, des négligences de style que je ne veux pas contester. Mais dans cet abandon que de grâce! J. G. Scaliger, un des plus grands ennemis d'Horace, comme on sait, avouait que le style des satires, avec ses imperfections, est un style