Molière, Misanthrope, acte II, se. v
frères qu'ils jalousent et qu'ils détestent ; et le peuidie des connaisseurs, des jugeurs, le peuple grammairien, avec ses bureaux d*esprit, ses cabales, ses admirations de commande, ses dénigrements convenus, tous ses mouvements pour faire et défaire les réputations; bien d'autres acteurs encore que j'oublie, héros d'anecdotes piquantes qu*Horaoe conte à merveille, et qui nous offrent comme un supplément à ces journaux, à ces feuilletons de ftome, récemment retrouvés, rendus au jour par une spirituelle érudition ^ > L'esprit comique est partout dans ces tableaux piquants, où le poëte ne ménage personne. C'est une arme bien difficile à manier que la plaisanterie; mais entre les mains d'Horace elle frappe avec une légèreté et une justesse infinies. Pour que la plaisanterie soit bonne dans la satire, il faut qu'elle ne ressemble ni à la bouffonnerie, ni à l'injure; qu'elle ne se confonde pas avec la vanité surtout, car le moqueur serait moqué s'il affectait de faire montre de son esprit, au lieu de paraître en état de légitime défense contre les ridicules et les vices; il faut encore qiie la plaisanterie ne soit pas suspecte d'indifférence, et qu'elle prenne ouvertement parti pour le vrai contre le faux, pour le bien contre le mal. Démocrite, qui riait de toutes choses, était un mauvais plaisant : son rire misanthropique ne me paratt pas plus gai que les larmes d'Heraclite. Je veux que la plaisanterie, dans la satire, ne soit pas tout simplement un divertissement qu'on se donne aux dépens du genre humain; je veux, dans la raillerie du mal , sentir l'amour vif et sincère du bien : sinon la raillerie m'attriste, parce que la malveillance est le contraire de la gaieté. Je veux enfin qu'en raillant le genre humain on se montre soimême supérieur à la raillerie, et qu'on ne laisse pas de*^
1. Des journaux chez les Romains, par J. V. Le Clerc— Patin, Mélanges de littérature aiicienne et moderne ^ p. 137.
ÉTUDES UTTÉRAITUSS ET MOR.VLES. S95
Tiner qu'on serait Massé plus grièvement <pie personne par les flèches qa'on a lancées, si quelque autre main nous les lançait mieux que nous-mêmes; c'est ee qui arrive tous les jours : personne ne haït plus un bon railleur qu'un moins bon.
Je viens de définir la supériorité d'Horace dans la plaisanterie : il a toutes les qualités que l'on exige, avec une pointe de malice un peu trop vive peut-être. Perse Ta flatté quand il a dit : c Horace se joue autour du ccsur. » Horace ne se contente pas de se jouer autour, il pénètre dedans, et, quand il veut blesser, les blessures qu'il Cnt saignent longtemps. Il ne procède pas seulement par des allusions, il nomme, et il incruste aux noms propres des épithètes qui ne s'en séparent plus. C'est là le seul défaut de sa plaisanterie ; encore s'est-il rarement permis ces exécutions, comme nous disons aujourd'hui, et ne les inflige-t-il qu'à ceux qui les méritent.
A part ces accidents de sévérité légitime, le satirique épicurien n'a ni l'âpreté vertueuse d*un représentant des vieilles miBurs comme Lucilius, ni l'indignation oratoire d'un Juvénal. Parmi ses contemporains , si quelques-uns l'accusaient d'être violent et amer, d'autres se plaignaient de sa faiUesse et de sa fadeur. « Entre ces deux reproches, que faut-il que je fasse? disait Horace à Trébatius.-*Tiens«toi tranquille, répondait son ami. ~ Quoi! ne plus faire de vers? — Pas un seul! -* Que je meure si cela ne vaut pas mieux: mais enfin je ne puis passer ma vie à dormir. » Et de plus belle, Horace recommençait. Il avait raison : on ne peut conietuer tout le monde et sm père. Quand on reçoit en même temps des rq>roches contradictoires» on a chance de n'en a^nrécier aucun. C'est un lot honorable en ce monde « sinon un lot heureux, d'être attaqué de deux côtés opposés : la modération est toujours entre deux feux. Quand on est d'un parti, d'une coterie, d'un corps, la belle
gloire que d'attaquer rennemil On ne fait que son devoir de soldat, et d'ailleurs on a le gros de Tannée derrière soi. Mais quand on se place au milieu des opinions extrêmes, quand on dit la vérité à tout le moode, quand on réprouve tout excès , quand on combat toute violence , on sert de point de mire à tous les coups. R61e difficile et digne de louange, qui exige le désintéressement, la fermeté et la force véritable! J'aime et j'admire Horace de ne pas s'être laissé décourager par toutes ces clameurs parties de deux camps opposés, et d'avoir maintenu fièrement son droit dans ces beaux vers :
Seu me tranquilla senectos Exspectat, seu mors atris drcumvolat alis, Dives^ inops, Romae, seu fors ita jusserit^ exsul, Quisquis erit vitae, scribam, color'....
Noble leçon pour quiconque a Thonneur d'être écrivain et ne veut appartenir qu'au parti de la vérité.
Les devoirs du poète, et j'entends par là non-seulement les règles de composition et de style, mais des obligations d'un ordre plus élevé, les préceptes qui embrassent la pensée et la conduite du poète, et forment pour ainsi dire la morale de la littérature , Horace les a tracés dans YÉiAtre aux Pisùns. Cette lettre charmante, improprement nommée Art poétique j n'est pas un poème didactique sur l'art de devenir poète : on n'enseigne pas la poésie, et ni Aristote, ni Horace, ni Boileau, n'ont eu cette prétention; ils ont voulu seulement résumer, l'un en prose, les autres en vers, les principales règles de la composition, et surtout nous faire aimer la poésie en nous la montrant dans son plus beau jour. Lorsque Virgile écrit les Géorgiques^ son véritable but, ce n'est pas de nous apprendre à labourer, à semer, à élever les abeilles ; c'est de nous faire aimer
!. Sat.ij Hv. II, T. 57.
la nature, les champs, la vie rustique et ses travaux, en nous en peignant les douceurs et la beauté. Prise en ce sens, la poésie didactique s'adresse au cœur aussi bien qu'à l'esprit, et je ne puis partager cette opinion de l'abbé du Bos : « On ne lit pas deux fois un poème didactique, comme on lit deux fois tout autre ouvrage en vers, parce que l'esprit ne saurait jouir deux fois du plaisir d'apprendre, comme le cœur peut jouir deux fois du plaisir de sentir'* » Le cœur s'intéresse à la poésie didactique quand celle-ci parvient à s'éprendre, à s'émouvoir, et à nous émouvoir nous-mêmes de la beauté de ce qu'elle chante. C'est là ce que j'admire dans YÉpîire aux Pisons, c'est là ce que j'y cherche : l'idée qu'Horace se fait de la poésie et du poète. Si je ne voulais recueillir dans ce prétendu Art poétique qu'un assemblage de préceptes littéraires, peut-être fînirais-je par être désappointé comme Scaliger, qui, après avoir divisé YÉpître aux Pisons en trente-six chapitres pour y mettre de l'ordre, dit-il, et y mieux trouver ce qu'il cherchait, s'impatiente des lacunes qu'il rencontre, et conclut, par une pointe, que Y Art poétique est un ouvrage sans art. En se plaçant au point de vue pédagogique de Scaliger, on a signalé dans le poème d'Horace de nombreux défauts : le défaut de plan, le brusque passage d'une idée à une autre, l'absence de proportion dans les développements, des omissions graves , des détails inutiles*. Mais si l'on considère YÉpître aux Pisons comme une causerie où le poète cherche, sinon à faire craindre les difficultés de son art pour en détourner les Pisons , comme le suppose Galiani, du moins à en faire admirer la beauté plutôt