Qui studet optatam cursu contlngere metam
Malta tulit fecitque pner.... etc. {Ati poét. r. 412.)
qui Ton vit tant bien que mal sur les bancs des universités, mais qui ne passe pas le seuil du collège. G*est le poète des gens du monde : il n'y a pas de magistrat, de diplomate, ou de général en retraite, qui ne le traduise au moins une fois avant de mourir. II est le premier Mentor des jeunes gens, il est le dernier Mentor des vieillards : notre vie 8*écoule entre deux exemplaires d*Horace, celui de notre adolescence, feuilleté avec insouciance, quelquefois avec ennui, par des mains impatientes; et celui de notre vieillesse, relu avec délices par des yeux plus clairvoyants. L*admiration à Fégard d'Horace est de tradition et presque de foi, mais de foi libre et volontaire. M. de Maistre, dans un opuscule intitulé : Paradoxe sur le heau^ s'est amusé un jour à soutenir que le beau est un dieu qui n'existe pas, mais qui a ses dogmes, ses oracles, ses prêtres, ses conciles provinciaux et même œcuméniques, où tout se décide par l'autorité, de telle sorte qu'une fois un dogme littéraire décrété par le clergé du beau, une fois qu'il a proclamé qu'un ouvrage d'esprit mérite l'admiration, le genre humain est tenu de l'admirer, et l'admire. Il arrive quelquefois, en effet, que l'admiration est un acte pur de crédulité: il y a des grands prêtres de l'opinion qui prescrivent volontiers à l'humanité d'admirer tel ou tel objet, et l'humanité s'empresse d'obéir. Mais de telles admirations sont éphémères: le lendemain défait ce qu'avait fait la veille; on se détache sur un mot d'ordre, comme on s'était attaché ; on critique comme on avait loué, par obéissance, par imitation. La routine a pu faire des réputations; elle, n'a jamais fait une gloire. Les renommées durables sont celles qui commencent par l'estime d'un petit nombre ; peu à peu l'opinion de l'élite se propage et se communique à tous les hommes de goût. « Les chrétiens, a dit Grimm très-spirituellement, ont établi entre eux une communion qu'ils appellent l'Église invisible; elle est composée de
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tous les fidèles répandus sur la terre, qui, sans se connaître, sans être liés entre eux, sont unis cependant par le même esprit, par les oiémes espérances, et forment le petit troupeau des élus. Il en est des gens de goût comme de ces élus : ils forment une nation rare et éparse, qui se perpétue de siècle en siècle, et qui conserve sans tache la pureté de son origine. G*est elle qui met le prix aux ouvrages, c*est pour elle seule que les grands hommes ont travaillé. G*est le petit nombre d*élus qui forment le jugement étemel, lequel, confirmé de siècle en siècle par cette Église invisible, devient bientôt universel. > Voilà Thistoire de la gloire d'Horace. U a eu d'abord pour admirateurs un petit nombre d'amis. Mécène, Virgile, Varius, TibuUe, Pollion, Valgius ; l'élite de chaque^ siècle s*est ajoutée successivement à ces premiers fidèles, et, depuis dix-huit cents ans, Horace reçoit l'hommage des esprits délicats du monde entier; les Ages peuvent s'écouler, ils ne déroberont pas à sa mémoire le culte soigneusement entretenu dans la petite église des hommes de goût: quand on a vécu si longtemps, on est sûr de ne jamais mourir.
l'église et l'empire romain au IV* SIÈCLE, par Albert de Broglie.
Après l'honneur de rallier à soi toutes les opinions (ce qui, de mémoire de livre, n'est presque jamais arrivé), je n'en connais pas de plus grand, pour un ouvrage sérieux, que de se trouver placé par sa modération entre les deux
feux des opioions extrêmes, et d*étre attaqué avec la même ardeur pour des raiscms opposées. II est, dans la publicité, des postes plus favorables à la popularité. Se jeter tout entier dans un camp, s*y retrancher avec son parti, et mettre une armée entre l'ennemi et soi, c'est peut-être un meilleur calcul, dans l'intérêt du succès présent. On a pour soi toupies soldats de la même cause, rangés sous les mé* mes couleurs, et la force collective du parti s'ajoutant à la force individuelle de l'écrivain, et la suppléant au besoin, le livre fait son chemin, enveloppé dans les plis du drapeau. Mais quand on se sent un talent capable de se suffire, et, ee qui est plus rare, une force d'esprit qui préserve des idées excessives, et, ce qui est plus rare encore, le courage d'affronter les périls de la modération, il n'est pas de hardiesse plus honorable que de planter sa tente sur la fron* tière des partis, à l'endroit précis où l'on croit rencontrer la vérité! Non pas que les attaques qui vous assaillent immédiatement de toutes parts, et qui, en se croisant, semblent s'entre-détruire, démontrent par leurs contradictions que vous seul avez raison contre tous. Car chacun de vos adversaires, en frappant à une place différente, peut avoir frappé juste. De ce qu'on reproche en même temps, par exemple, à un philosophe modéré, ou à un catholique modéré, d'être trop et trop peu philosophe, trop et trop peu catholique, il ne s'ensuit pas que les deux reproches contradictoires se neutralisent et que la parfaite mesure du philosophe ou du catholique soit pleinement démontrée : car il peut avoir successivement versé de l'un ou de l'autre côté, malgré son ferme propos de tenir le juste milieu. Je ne veux donc ni en général affirmer qu'on échappe à toute objection, par cela seul qu'on est pris entre deux objections contraires, ni en particulier conclure de la double opposition des ultraphilosophes et des ultracatholiques, contre le livre de M. A. de Broglie, que leur accord dans l'attaque,
pour des raisons contraires, est la plas décisive des apologies. Ce serait adhérer sur tous les points aux vues de M. A. de Broglie, et, malgré la séduction de son talent et de son impartialité, il en est beaucoup sur lesquels je conserve mes doutes, etoù j*applaudis sans me convertir. Mais ce que je ne puis contester, c*est qu*àla fois accusé parles uns d'être trop catholique et par les autres d*ètre trop philosophe, il a beaucoup de chances pour avoir été tout simplement un catholique raisonnable.
Je sais bien qu'aujourd*hui on ne veut plus permettre à un catholique de ne pas rompre tout à fait avec la raison, ni à un philosophe de montrer quelque égard au christianisme. Il faut être catholique ou philosophe à outrance. Les honnêtes gens qui ne veulent entrer ni dans Téglise de YUnivers ni dans le temple de la déesse Raison, ne savent plus où se mettre à genoux, pour prier Dieu à leur ma* iiière, sans être inquiétés. On les lapide inévitablement en leur jetant à la tête le Pape de H. de Maistre, et le Système 4k la nature du baron d'Holbach. Voilà où nous en sommes. Qu'adviendra-t-il de cette infatuation et de cette intolérance de plus en plus despotique des partis? Je l'ignore. Hais je déplore d'avance les infaillibles conséquences de cette guerre acharnée et impuissante, où la religion ne tuera pas la philosophie, où la philosophie ne tuera pas la religion (ce sont deux adversaires immortels), et où la société recevra toutes les blessures. La seule consolation des esprits sages, c'est qu'en présence de pareils excès la philosophie modérée se prend d'une sympathie plus vive pour ia religion raisonnable, et que la religion raisonnable contracte plus volontiers alliance avec la philosophie modérée. C'est ainsi que nous avons vu demièrepent M. Jules Simon, l'auteur de la ReligUmnatureUe^ mettre dans la philosophie autant de religion qu'elle en peut contenir sans cesser d'être la philosophie. Ainsi nous voyons M. A. de
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Broglie, Tauteur de VHistoire de l* Église au iv* siècle, mettre dans la religion autant de philosophie qu'elle en peut comporter sans cesser d'être la religion. Voilà le rapprochement heureux qui s'est accompli entre les deux fractions modérées du parti philosophique et du parti religieux, si l'on peut se servir du mot belliqueux de parti dans un ordre d'idées d'où l'on devrait bannir le vocabulaire des passions. Est-ce à dire que nous croyons à la réconciliation possible des principes sur lesquels la religion et la philosophie reposent, le principe de foi et le principe de libre examen ? Non, sans doute : ces principes ne peuvent s'accorder; ils sont tous deux dans l'esprit humain et dans le monde pour y faire l'œuvre que Dieu leur assigne. Nulle puissance ne peut joindre ce que Dieu a séparé, ni combiner ce qu'il oppose. Et quand on répond aux esprits pacifiques : « Votre rêve de concorde entre la foi et la raison est une chimère, > on se donne le plaisir de leur prêter, pour le déclarer chimérique, un rêve qu'ils ne font point Us ne prétendent marier ni la foi avec la raison, ni la religion avec la philosophie. Us estiment seulement que les partis pourraient faire ce que les principes ne feront jamais, et que les hommes ne sont pas forcés d'épouser l^antagonisme des choses. Les passions seules empêchent que les catholiques et les philosophes, reconnaissant la coexistence nécessaire de la raison et de la foi dans le monde, et l'impuissance absolue où sont les hommes de supprimer T^ne au proiit de l'autre, s'entendent enfln pour laisser à l'une et à l'autre ses droits et sa liberté, et pour se permettre mutuellement de vivre en paix chacun sous la loi naturelle ou surnaturelle qu'il croit la vérité. Qu'on dise, si Ton veut, que c'est là le rêve d'un nouvel abbé de Saint-Pierre, qui voudrait établir entre les opinions la paix perpétuelle que l'abbé de Saint-Pierre promettait à tous les peuples, et que supprimer la guerre des idées, c'est suspendre la vie de l'esprit humain! Vivre
en paix, ce n'est pas mourir. Chercher la vérité, chacun par ses voies et dans son domaine, coaliser en faveur de la morale universelle toutes les forces que la religion et la philosophie dépensent vainement dans leurs combats, tourner à la démonstration populaire des vérités communes à l'une et à l'autre des efforts que leur opposition mutuelle annule et paralyse, ce serait répandre, non la mort, mais la vie. Le genre humain est un homme qui voyage la nuit, entre des précipices, avec deux guides portant deux flambeaux. Chacun des deux «guides veut être seul à le conduire, et s'efforce d'éteindre le flambeau de son voisin. Si le voyageur regarde en riant les deux hommes lutter, les deux flammes vaciller dans la lutte, les deux lumières pâlir, vous dites : < C'est un sage; il comprend la vie. » Nous qui songeons aux précipices nous disons : c C'est un fou ; il ne voit pas la mort. »
S'il nous reste quelque espérance, elle est dans le rapprochement des esprits modérés dont je parlais tout à l'heure. Je souhaite ardemment que l'exemple porte ses fruits, que les deux courants pleins de violence qui emportent depuis quelques années les âmes aux deux extrémités de la pensée, tout croire et ne rien croire, s'arrêtent, et permettent aux idées moyennes de bâtir la digue, qui seule préservera la société d'un débordement. En attendant, je veux profiter de ces bons rapports de sympathie indépendante, rétablis entre les opinions religieuses et les opinions philosophiques modérées, pour exprimer librement les sentiments que m'inspire le livre de M. Albert de Broglie. Loin de lui reprocher, comme on l'a fait, d'avoir écrit en catholique, je sais gré à son ouvrage de porter l'empreinte de la foi qui l'a dicté. Reprocher à un catholique de n'avoir pas fait le livre d'un philosophe, c'est reprocher à un philosophe de n'avoir pas écrit le feuilleton d'un catholique. C'est une puérile iniquité. Il est bon que
chacun se montre ce qu'il est, et il est juste qu'on lui permette d*étre ce qu'il veut être. M. A. de Broglie a écrit avec ses opinions, non avec les nôtres. Nous jugerons son livre avec nos opinions, non avec les siennes. Rien de plus naturely rien de plus équitable.
Je viens d'apposer tout à l'heure le livre de M. A. de Broglie un livre catholique , sans songer qu'il n'est peutêtre plus permis de lui donner ce nom, depuis qu'une plume théologique, habile à éventer l'hérésie, a donné la chasse aux opinions suspectes du brillant historien, et les a poursuivies dans leurs derniers repaires, à travers un nombre indéfini d'articles indéfiniment longs. Je suis loin de révoquer en doute la sagacité du savant D. Guéranger, et l'exactitude de ses critiques. J'admire même que le rigide amour de l'orthodoxie qui le domine ne se soit laissé ni éblouir par un beau talent littéraire, mis pieusement au service du christianisme, ni fléchir par le respect vraiment filial de M. A. de Broglie envers l'Église romaine. J'admire que D. Guéranger ait si vaillamment imposé silence à la sympathie naturelle que lui devait inspirer le zèle d'un catholique, et qu'il se soit montré gardien plus inflexible de la foi que le successeur même de saint Pierre. On dit en eflet que le pape, après avoir reçu et lu le livre de M. A. de Broglie, a daigné l'en remercier par une lettre qui n'est peut-être pas aux yeux de D. Guéranger un bref d'orthodoxie, mais que le saint-siége n'aurait sans doute pas écrite à un hérésiarque. Voilà donc le livre de M. Albert de Broglie placé entre l'anathème du docte théologien .et la bénédiction du Saint-Père! Voilà le monde catholique réduit à supposer ou que D. Guéranger a lu avec des yeux trop sévères, ou que Home a lu avec des yeux trop doux!
M. A. de Broglie, doublement intéressé, comme catholique et comme auteur, à ce que Home n'ait pas tort contre D. Guéranger, a cru devoir se défendre, ou plutôt défendre
en lui le bon témoignage que Rome lui avait donné. S*il ne s'était agi que de la réputation mondaine et de la fortune temporelle de son livre, nul doute que M. A. de Broglie ne reût abandonné, comme une proie, aux serres du pressant docteur, qui en arrachait une pâture sans cesse renaissante pour sa critique inassouvie. Mais M. A. de Broglie ne pouvait laisser dévaster par un théologien une histoire que la plus haute autorité catholique avait couverte de son approbation, et il a répondu à D. Guéranger. On a lu sa réponse dans le Correspondant (numéro du 25 novembre 1856). M. A. de Broglie, qui professe au plus haut degré le respect de Rome, et qui a la conscience de sa propre force, n'a pas été, comme eussent fait des écrivains moins vaillants et moins respectueux , se retrancher derrière le trône pontifical. H n'a voulu puiser ses moyens de défense qu'en lui-même, dans le livre attaqué , et il s'est défendu avec beaucoup de mesure, de vigueur et d'esprit. Il est difficile, après l'avoir lu, de ne pas admettre que, si D. Guéranger a découvert dans M. A. de Broglie un rationaliste, presque un déiste, c'est qu'ayant conçu d'avance la persuasion qu'il l'y trouverait, il a été, sans le vouloir et sans le savoir, amené, par un effet d'optique naturel aux esprits prévenus, à n'apercevoir dans ï Histoire de f Église au lY* siècle que ce qui flattait sa prévention. Les passages qui l'auraient dissipée ont, pour ainsi dire, disparu du livre, et, par suite, des citations que D. Guéranger en a faites. On ne peut s'expliquer que par l'effet physique, et bien connu dans la science, d'une prévention morale sur l'organe de la vue, les suppressions curieuses, et évidemment involontaires, que M. A. de Broglie a signalées dans les citations produites par D. Guéranger. Ainsi le sévère bénédictin reproche à M. A. de Broglie d'avoir, en racontant la propagation du christianisme dans le monde , dépouillé ce grand fait de son caractère surnaturel, et « formulé un avis
qu*un historien déiste pourrait accepter, tout en demeurant dans son incrédulité à Tégard de la religion chré« tienne. » A Tappui de ce reproche, D. Guéranger cite un fragment où M. A. de Broglie a développé cette pensée : « Le christianisme n*a pas été un accident inattendu dans la destinée de Thumanité : il s'élève au contraire comme un point culminant dans la suite des siècles. Avant lui tout y mène, après lui tout en découle. » En soi , cette pensée n*a rien de nécessairement rationaliste. Car, ajoute H. A. de Broglie, < ce n*est pas méconnaître Tautorité divine du christianisme que de chercher toutes les causes qui ont préparé et servi sa marche. Si la main qui Ta fondé est la même qui dirige de toute éternité le cours des événements, elle a dû les disposer pour se prêter à son passage. » Mais cette recherche des causes naturelles de la propagation du christianisme paraît à D. Guéranger le travail'd'un rationaliste. Ses yeux, offusqués par le fantôme de déisme qu'il a lui-même évoqué, n'aperçoivent plus que lui dans les pages de M. A. de Broglie, et D. Guéranger n*a pas un regard pour des téipoignages aussi décisifs que celui-ci, par exemple: «Ainsi, dans l'histoire du christianisme, c'est souvent par la perfection de l'œuvre humaine qu'éclate l'intervention divine : nouvelle sorte de prodige qui ouvre à la réflexion de l'historien une vaste perspective, et qui se trouve en parfaite conformité avec la nature d'une religion dont le fondateur, un dans une double nature, fut à la fois le Dieu suprême et l'homme idéal. » Cette phrase significative a disparu .comme par enchantement de la citation faite par D. Guéranger, et c'est par l'effet de quelques disparitions de ce genre, toutes fortuites assurément, que M. A..de Broglie s'est vu peu à peu transformer en une sorte de philosG()he chrétien, trop ami de la raison pour ne pas rompre avec la foi.
D. Guérai\^er a ses raisons pour pousser ainsi tout dou-
cernent M. A. deBroglie hors de TÉglise catholique, apostolique et romaine, et pour Facheminer vers la paroisse du Vicaire savoyard. Mais ni M. A. de Broglie ne reconnaît cette paroisse pour son Église, ni les paroissiens du Vicaire savoyard ne reconnaissent M. A. de Broglie pour un des leurs. Et c*est précisément pour prévenir toute méprise et pour restituer à M. A. de Broglie son vrai caractère, altéré par D. Guéranger, que j*ai reproduit, d*après M. A. de Broglie, le texte complet où il se montre ce qu'il est réellement, ni philosophe , ni catholique à la manière de D. ûuéranger, mais catholique raisonnable , croyant aux causes surnaturelles et aux causes naturelles. Il m'a paru instructif d'ailleurs de montrer, par un exemple frappant, ce que les catholiques les plus éminents du parti modéré peuvent attendre du parti immodéré, et avec quelle héroïque sévérité certains hypercritiques en théologie retranchent du sein de l'Église des membres réputés sains aux yeux trop indulgents du saint-siége. Il est bon qu'on le sache : nous voilà devenus plus Romains que Rome. Comparé à D. Guéranger, Pie IX est un gallican.
Maintenant, sur plusieurs points de doctrine, D. Guéranger n'a-t-il pas raison contre M. A. de Broglie? Il se peut. Je n'ai pas qualité pour entrer dans la controverse. Ce n'est pas la question d'orthodoxie, c'est la question d'histoire que je veux chercher dans le livre de M. A. de Broglie. La question d'histoire embrasse un grand nombre de points intéressants. Ne pouvant les examiner tous, je me bornerai aux deux principaux : l'établissement de l'unité chrétienne, c'est-à-dire la victoire du christianisme ; la constitution de l'Église et la lutte d'Athanase contre Arius, c'est-à-dire le lendemain de la victoire.
Le morceau capital de Touvrage de M. A. deBroglie, c'est le discours d'introduction. Par l'importance du sujet que l'auteur y traite, et par le talent élevé, grave et sobre, qu'il y déploie, ce travail est une des belles études historiques de notre temps. M. A. de Broglie y oppose l'une à l'autre la décomposition de l'empire et la formation de Tunité de l'Église, le déclin de l'établissement politique et le progrès de l'établissement religieux.
Les traits dont M. deBroglie a composé son tableau de la dissolution de l'unité politique de l'empire, traits empruntés à l'histoire des institutions, des lois, des mœurs et des croyances romaines, sont choisis avec justesse et exprimés avec vigueur. L'historien a bien compris le rôle du fondateur de l'empire et le caractère de sa fondation. C'est une grande preuve de force que d'avoir échappé, en jugeant Auguste, à cette influence des' événements contemporains qui domine aujourd'hui les meilleurs esprits, et qui transporte dans le i*' siècle de l'ère chrétienne les passions politiques du XDL*. Il n'est pas nécessaire, pour servir loyalement une cause, de lui chercher dans le passé des arguments, qu'on y découvre toujours lorsqu'on a l'œil subtil et qu'on interprète librement les faits. Cette sorte d'histoire, enrôlée au service des partis et portant la cocarde, plaît à la passion; elle ne sert pas la vérité. Pendant que les écrivains de nos jours refaisaient à l'envi le portrait d'Auguste, les uns avec le calcul d'une admiration qui ne s'adressait pas à lui, les autres avec l'entraînement d'une sévérité dont il n'était pas seul atteint, M. de Broglie, qui ne songeait pas à intercaler dans l'histoire romaine une page d'histoire de France, a porté seul un jugement vrai. L'Auguste qu'il a peint est
TAuguste véritable, avec cet égoïsme profond, sa passion unique, qui aggrave Todieuz de ses crimes aux yeux de la postérité, car il n'eut pas même Tezcuse de l'emportement, et qui diminue la gloire de sa sagesse, car cette sagesse intéressée n'eut pour but que sa conservation. Auguste voulut durer et il dura, parce qu'il sut réunir dans ses mains toutes les forces du gouvernement. Mais l'empire ne 'dura pas, l'empire héréditaire tel qu'Auguste l'avait prétendu fonder, parce qu'il ne sut pas concilier ces mêmes forces^'entre elles, et les organiser en les subordonnant, comme on organise un puissant mécanisme, pour qu'il se meuve par un jeu régulier. L'institution nouvellement créée ne fonctionna pas longtemps sans trouble et sans secousse, quand la main d'Auguste ou celle de Tibère cessa de contenir des forces maîtrisées un instant, mais non réconciliées. L'hérédité, ne pouvant se fixer dans une famille, fut détrônée par l'élection, et l'élection devenant une bataille entre l'armée, le sénat et le peuple, l'empire cessa d'être un gouvernement, ce fut une révolution. Ces intermittences de lutte par ambition et de repos par lassitude; rincertitude de la couronne disputée par tous et ne sachant sur quel front elle doit légalement se poser ; l'affaiblissement du prestige du nom romain ; l'altération des mœurs et la confusion des croyances religieuses, à mesure que Rome absorbe dans son sein de nouveaux peuples, de nouvelles coutumes et de nouveaux cultes, et quand le droit de cité est devenu le droit commun de l'univers ; enfin le démembrement de l'empire, foité de se rompre pour mieux défendre chacun de ses débris contre l'assaut des barbares, voilà le tableau, si souvent tracé, que M. de Broglie a su rajeunir par la précision et par la vigueur de ses traits.
Seule et considérée à part, cette étude, où sont condensées tant de vues de détail, d'idées générales et de faits, est un résumé excellent. Mais elle acquiert plus de prix en-
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core par l'opposition que forme avec elle le tableau de l'unité croissante de TÉglise. Cette opposition, d'une si belle symétrie, n'est pas une création factice de l'historien ; c'est l'histoire elle-même qui a livré à M. de Broglie l'antithèse toute prête. M. de Broglie ne l'a pas inventée, je ne dirai même pas qu'il l'a découverte; mais, c'est là son honneur, il l'a plus fortement accusée que ses devanciers, et il a su la rendre en traits plus saisissants. Et comme la constitution de l'unité de l'Église a été moins souvent décrite que la destruction de l'unité de l'empire, cette seconde moitié du Discours préliminaire, égale à la première par les autres mérites, l'emporte par la nouveauté. Les idées personnelles de l'auteur y tiennent une plus grande place. Elles s'y produisent avec une ampleur et une solidité remarquables, avec une force calme de démonstration déductive qui, chez M. A. de Broglie, est un don héréditaire, et un des caractères de son talent. On lira, on relira avec le plus sérieux intérêt les pages destinées à expliquer la chute inévitable du polythéisme et l'inévitable progrès de la religion chrétienne. Dans ces pages qui, reprises depuis et enrichies de nouveaux développements, sont devenues les deux articles du Correspondant sur la Religion naturelle^ de M. Jules Simon, M. A. de Broglie démontre l'impuissance du polythéisme à résoudre certains problèmes dont l'humanité réclamait la solution, par exemple, la conciliation de l'immutabilité de Dieu, qui nous est révélée par notre raison, avec sa bonté, que nous attestent également la logique de notre esprit et Tin^nct de notre cœur :
« On a dit souvent, écrit M. de Broglie, que le polythéisme était l'apothéose des forces de la nature et des passions humaines. On pourrait dire plus justement encore qu'il n'était que Tidée de la divinité aperçue par des sens grossiers à travers l'enveloppe de la nature, et proportionnée aux faiblesses des cœurs corrompus. Le gouverne-
ment du monde, tel qu*il se montre à nos yeux avant que l'Évangile nous ait appris à le regarder, ressemble, en effet, assez à TOIympe des Grecs, c'est-à-dire à une monarchie savante conduite par un chef suprême, mais troublée par des guerres intestines. On y trouve la trace de lois sages qui ne sont pas toujours obéies, et l'action de ministres puissants qui ne sont pas toujours dociles. Si les dieux du polythéisme ont la taille fort peu élevée au-dessus de l'humanité, s'ils en partagent lels sentiments et surtout les vices, l'antiquité les faisait ainsi pour les regarder, et souvent pour les aimer plus à l'aise. Un besoin invincible d'avoir un dieu fait à l'image de l'homme, un dieu qui pût écouter et répondre, s'irriter et s'attendrir, un dieu en qui l'humanité se mélAt à la divinité, tourmentait les religions antiques. Le polythéisme en était l'expression. L'antiquité faisait ses dieux sanguinaires pour pouvoir les apaiser par des victimes humaines. Elle les faisait criminels pour avoir en eux des complices plutôt que des juges de ses fautes. Elle les douait 'd'une beauté humaine pour pouvoir les chérir d'une tendresse plus sensible. Elle les dégradait par des aventures licencieuses pour établir, en quelque sorte, entre les races humaine et divine, des rapports de sang et de chair, d'où sortaient, sous la forme de demi-dieux, de véritables incarnations grossières de la divinité. Elle avait le dessein de faire habiter la divinité au milieu d'elle, et cependant, par intervalles, elle sentait avec désespoir la distance qui l'en séparait. Cette sombre et immobile figure du Destin, assise dans les nuages aux confins de l'horizon d'Homère, ce Saturne détrôné, mais encore terrible, qui se nourrit de sa substance et dévore ses propres enfants, ce nom répété dans la nuit aux oreilles des initiés, ce sont là comme les apparitions rares, mais solennelles, du Dieu immuable de la raison, de cet être absolu que la logique fait sortir des profondeurs de la pensée humaine, aux
pieds duquel l'imagination se perd et la réflexion vient mourir. »
Selon M. de'Broglie, la philosophie ne découvre pas mieux que le polythéisme la solution du problème, c'està-dire la conciliation en Dieu de FÊtre immuable dont la logique nous impose Tidée, avec le Père, avec la Providence, dont rimage est dans notre coeur. Je ne crois pas faire une trop grande concession à M. de Broglie en reconnaissant qu'en effet la philosophie ne nous donne que les deux notions de Timnautabilité et de la bonté de Dieu, sans nous révéler le secret de les accorder ensemble. La philosophie n*a rien à gagner à prétendre savoir ce qu'elle ne I sait pas. raccorde donc sans difficulté à M. de Broglie que
I tous les efforts de la philosophie pour expliquer cette
I énigme et plusieurs autres de la même sorte, n*ont abouti
jusqu'ici qu'à des hypothèses ingénieuses, honorables pour l'esprit humain, et à peu près infructueuses pour la vérité. J'accorderai que le philosophe est réduit à tenir dans ses mains, en les serrant bien fort, ces deux bouts de la chatne, dont il ne connaît pas les anneaux intermédiaires, et cet aveu de notre ignorance sera plus philosophique que le charlatanisme du faux savoir. Mais la question que la philosophie ne peut résoudre, le christianisme l'a-t-il résolue? M. de Broglie estime que le christianisme l'a résolue par la conception du Dieu-homme, qui concilie dans sa divine humanité « un Dieu inaccessible à toute émotion et un Dieu facile à la pitié, un Dieu élevé audessus du monde et un Dieu mêlé au monde, un Dieu qu'on ose à peine nommer et un Dieu qu'on puisse aimer, un Dieu redoutable et un Dieu familier, un Dieu différent de l'homme. et un Dieu pareil à l'homme.» Les termes mêmes dont M. de Broglie se sert, en exprimant la conciliation miraculeuse des inconciliables, attestent que le christianisme n'a pas résolu la question : il l'a tranchée.
Résoudre, c*est expliquer. Le christianisme, et c'était son droit à titre de religion, c'était en même temps la supé^ riorité de son attitude, le christianisme n'a eu ni le dessein ni le besoin de rien expliquer. Il n'a pas apporté la solution d'un problème, il a apporté un mystère, le mystère de l'Incarnation. Le mystère de l'Incarnation n'est pas l'explication chrétienne d'une 'difficulté jugée inexplicable par la philosophie ; c'est la complication d'une énigme philosophique par une énigme sacrée. En un mot, le christianisme a tranché la question par la révélation d'un mystère dont il a fait un dogme. C'était, je le répète, son droit de religion; tandis que la philosophie, n'ayant ni le droit de trancher la question, ni le pouvoir de la résoudre, se bornait, se borne encore, quand elle est sincère, à confesser son ignorance, et n'imposait pas d'acte de foi.
C'a été là, sans aucun doute, une des grandes causes de la victoire du christianisme. L'humanité a bien plus besoin encore d'une doctrine qui affirme que d'une doctrine qui démontre ; et le christianisme, en affirmant au nom d'une autorité divine, devait trionipher sans peine d'un polythéisme incrédule à lui-même, et d'une philosophie que son impuissance désarmait.. Aussi le christianisme a-t-il pu faire ce que n'eût jamais fait la philosophie. Qu'ont produit les grandes idées et la vertu du stoïcisme? Elles ont été un spectacle pour l'humanité plutôt qu'une leçon: pareilles à de beaux éclairs, elles ont lui sur sur le monde sans l'échauffer. La parole chrétienne circula comme une flamme qui illumine et qui brûle. La philosophie a été la préparation de l'Évangile ; mais elle n'aurait pas suppléé l'Évangile, et la philosophie le sait bien. Elle sait que, dans l'état du monde il y a dix-huit siècles, elle ne pouvait accomplir toute seule l'œuvre du christianisme. Elle sait que, dans l'état actuel du monde, elle ne peut remplacer le christianisme, et que, pendant de longues années encore,
elle devra dire, avec le stoïcisme du tenrips de Marc*Aurèle : « Je suis la doctrine du petit nombre (iSicorat) ; je suis une religion solitaire^ » La philosophie sait toutes ces choses ; elle se résigne, elle attend, laissant à la religion l'autorité et la catholicité, et n'appelant à elle qu'une minorité libre; et ceux-là se trompent, qui croient l'humilier en lui disant qu'elle n'est qu'une chapelle, et qu'elle n'est pas un temple.
Il fut plus facile au christianisme de s'incorporer la philosophie , qu'à la philosophie de suppléer le christianisme. Dès que la religion chrétienne eut conquis les petits et les simples, elle sentit la nécessité d'attirer à elle les esprits cultivés, et par suite de contracter alliance avec la science, dont jusqu'alors elle s'était passée. Revenant de son dédain pour la science, elle l'employa à son service, et en fit la démonstration de la foi. De ce mariage de la phn losophie et de la religion naquirent bien des hérésies, et M. de Broglie fait remarquer avec justesse que presque toutes les sectes gnostiques sont des combinaisons à diverses doses du christianisme et de la philosophie. Hais ce ne fut là qu'un mal accidentel, compensé par des résultats considérables et permanents; la tradition humaine, qui semblait désormais brisée, fut renouée dès que la religion chrétienne se réconcilia avec la science profane; la foi s'éclaira par l'étude et s'aguerrit par la lutte contre l'hérésie ; la société polie, jusque-là hostile et dédaigneuse, fut ralliée au christianisme. M. de Broglie résume trèsbien en quelques mots l'histoire du développement intérieur et extérieur de l'Église.
< Au I*' siècle , c'est dans les rangs d'un public simple et pauvre, au travers de l'ignorance et de la crédulité populaires, que la doctrine chrétienne se fraye rapidement son