‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 2)Chapitre 4 sur 72 · Pensées diverses ^ t. III, p. 87 et · texte numérisé non relu

Pensées diverses ^ t. III, p. 87 et

QUESTIONS D^INSTRUGTION PUBUQUE. 55

dont il est imbu, et ses actions par ses livres et son lan* gage, » en un mot, qu'il n'est pas plus conforme à la connaissance philosophique de l'homme qu'à la vérité de l'histoire, 'de prendre pour des païens des chrétiens qui parlaient le langage de Tantiquité, et d'appeler la Renaissance la résurrection du paganisme. Aussi persisteronsnous à croire au christianisme de la Renaissance, tant que r Univers ne nous aura pas démontré clairement que la foi religieuse fait plus encore que de donner à l'homme une règle, un modèle idéal de sainteté , et de développer en lui des habitudes salutaires qui améliorent les incrédules eux-* mêmes, mais qu'elle parvient, dans toutes les âmes, à ren*verser ce mur intérieur qui sépare les actions des idées, et à faire de l'homme une personne unique, conséquente avec elle-même, parce qu'elle a tout soumis à sa croyance, ses intérêts, ses goûts, ses penchants, ses passions. * Mais r Univers ne démontrera rien. Oserons-nous dire toute notre pensée ? Nous regrettons presque d'avoir tant insisté sur le paganisme prétendu de la Renaissance; nous semblons être la dupe de rUnivers et de ses amis. Les adversaires de la Renaissance savent parfaitement qu'elle n'est pas le paganisme. La preuve en est dans la vivacité même de leurs attaques. On ne tue pas les morts avec tant d'acharnement : or, le paganisme est bien mort; il n'y a plus personne en ce monde qui offre des victimes à Jupiter ; mais il y a des hommes qui se croient libres d'examiner les opinions qu'on leur propose, libres de les juger, libres, en un mot, de croire ce qu'ils trouvent raisonnable et vrai, n y a des libres penseurs, comme les appelle avec amertume l'Univers. La Renaissance a pu contribuer à la réforme, nous ne le nierons pas plus que ne l'ont nié Us DibatSf quoique en vérité les grands schismes d'Occident, les doctrines hardies du concile de Constance et du concile de Bâle, le mécontentement général contre les impôts

levés par la cour de Rome sous mille noms divers, les fautes de la papauté, et bien d'autres causes encore, aient été d'une efficacité plus directe, et que probablement elles auraient suffi pour produire Luther. Mais ce que TUnivers peut imputer en toute certitude à la Renaissance, c'est le libre examen, c'est la liberté de conscience, deux choses bien funestes, sans doute, au monde moderne, mais dont le monde moderne ne semble pas désabusé. C'est la liberté d'examen, c'est la liberté de conscience que rUnivers attaque si ardemment au sein de la Renaissance, et sous le pseudonyme de paganisme; sous le paganisme qui est bien mort, il veut atteindre la liberté qui respire toujours. Montluc raconte, dans ses Mémoires, qu'un jour, après un combat, il vit un soldat occupé à percer des cadavres à coups d'épée. < Pourquoi, lui dit-il, t'avises-(u de tuer les morts? — Vous voyez bien, dit le soldat, que sous les morts il y a encore un vivant. » V Univers est ce soldat; mais il peut continuer à frapper ce qui est mort;. il ne tuera pas ce qui ne saurait mourir.

(Revue de Vlnttruction publique ^ 25 mars, 15 a?ril, 13 et 27 mai 1852.)

CLASSIQUES CHKÉTIENS,

publiés par M. Pabbé Gaume.

SeleeUe Sanctorum viUs, — Biblia parvula.

C'est un beau livre que la Vie des Saints ; ce sont des légendes admirables que celles qui enchantaient la jeunesse de Racine, et d'où Corneille tirait l'un des chefs-d'œuvre de la tragédie chrétienne, Polyeucte. Toutes les Ames tendres et pieuses, tous les esprits poétiques se plaisent à ces sou-

venirs de la primitive Église, où se déploient sans cesse et les mirades de l'héroïsme humain et ceux de la puissance divine. Partout s'offre un double spectacle, celui de la grandeur des saints dans leurs luttes avec la tentation, et celui de leur humilité devant Dieu. A toutes les pages de leur vie, éclate cette alliance plus belle, plus édifiante encore que l'antithèse perpétuelle de Pascal et de Bossuet entre la petitesse de l'homme du côté de la terre et sa grandeur du côté du ciel.

On comprend sans peine que, frappée d'admiration pour de pareilles vertus, l'imagination des premiers âges du christianisme ait mêlé à des récits authentiques certaines merveilles moins attestées, qui ont transformé peu à peu en légende l'histoire de ces saintes vies. L'enthousiasme est crédule ; et comme, dans les prodiges de la vertu humaine, il est légitime d'apercevoir toujours la main de Dieu, on arrive bientôt à exprimer Taction divine par des récits de miracles où se peint la naïveté de la foi, mais où l'Église elle-même nous permet de ne pas tout admettre.

La vie des saints et des solitaires , c'est le poème des temps héroïques du christianisme : le fond des traditions est vrai ; l'imagination des légendaires y a mêlé une sorte de mythologie gracieuse qui donne aux récits austères de la sainteté chrétienne l'attrait des chants épiques de la Grèce ou des contes de l'Orient. Quelquefois aussi, ce besoin d'étonner, commun à tous les hagiographes, leur suggère des inventions puériles qui défient, dans le lecteur, les dispositions les plus conciliantes à la crédulité, et qui, à force de braver la raison, finissent par refroidir le cœur. Dans le nombre considérable des récits que l'Église a conservés, il était facile de former pour les enfants un recueil qui les eût intéressés et touchés, sans effaroucher leur réflexion naissante. On présentait ainsi, dans un certain nombre de biographies choisies, l'idéal de la vie chrétienne ; et, puis-

qu*on veut absolument humilier les païens, on ne les humiliait du moins que devant la supériorité des vertus évangéliques ; on n'insultait ni Épictète ni Marc- Aurèle ; on ne les appelait pas animaux de gloire ; on opposait seulement à leurs vertus purement humaines des vertus qui viennent du cieL C'était là une idée élevée. M. l'abbé Gaume n'a pas vu comment ce parallèle de l'idéal chrétien avec l'idéal païen pouvait être édifiant sans cesser d'être juste. Il semble n'avoir eu qu'une pensée : prouver aux enfants que la vie des saints est plus amusante que la mythologie. « Devant ce grand spectacle, dit-il, pâlissent et l'expédition fabuleuse des Argonautes, et le poétique siège de Troie, et tous les faits d'armes de l'antiquité païenne. » Pour faire pilir la fable, M. Gaume recherche soigneusement dans les légendes celles où le merveilleux a la plus grande part ; il oppose prodige à prodige; il ne veut pas que les enfants croient que le seul Hercule ait dompté des bêtes féroces. Nous aussi, chrétiens, nous avons des histoires de lions vaincus par les saints du désert; nous avons des serpents qui font pâlir l'hydre de Lerne, et des corbeaux plus dociles que les colombes messagères de Vénus. Le recueil de M. Gaume, c'est la mythologie des légendes. Lesenfants le liront avecplaisir peutêtre ; mais avec profit, nous en doutons. Quand ils expliquent le Seleciœ e profanis^ cet excellent livre, si mal jugé par M. l'abbé Gaume, ils rencontrent à chaque page des leçons pratiques, utiles pour la conduite de la vie. Le Selectx, c'est la morale en action des païens. Ce sont des récits variés où les hommes les plus illustres de l'antiquité personnifient chacun quelque vertu. Les vertus de famille, celles du citoyen, la piété même, enfin toutes ces nobles habitudes des grandes ftmes, honorées par les sociétés antiques, revivent dans des anecdotes simplement racontées, comme il convient pour l'enfance. Il n'y a rien là de merveUleux; on peut croire, et, ce qui est plus précieux encore, on peut appren-

dre à pratiquer ce qu'on lit. Le Sdectx sanetorum vUx^ qui dans le programme de M. l'abbé Gaume remplace le Selectx eprofanis, a*t-il ce double mérite? satisfait-il la raison des enfants? en peuvent-ils tirer des leçons utiles, des idées de morale pratique qui profitent à leur conduite de chaque jour? Car enfin c'est apparemment pour la vie active et non pour la vie contemplative qu'on doit former les hommes de notre temps. On ne peut pas faire de l'éducation publique une préparation au cloître, parce que le monde n'est pas encore un couvent. Ce qui importe, ce n'est pas d'étonner l'imagination, d'exciter la rêverie, de prêcher l'extase : c'est d'élever et de fortifier l'âme, et d'y semer le germe des vertus sociales , non des vertus mystiques. Voilà le seul but légitime d'un livre destiné à des enfants qui n'habitent pas la Thébaïde. Examinons le Selectx de M. Gaume.

Son moindre défaut, c'est d'être souvent puéril , et de compromettre la gravité des préceptes par l'enfantillage des exemples. Quand le Selectx e profcmis veut recommander aux enfants d'être justes, il choisit quelque beau trait de l'histoire où la grandeur des personnages et l'importance des événements ennoblissent encore à leurs yeux cette noble idée de la justice. Le SelecUs sanctorum se passe volontiers des grands événements : le plus mince lui suffit pour en tirer sa petite morale. A quoi bon Aristide ou Socrate ? D y avait dans un couvent un frère cuisinier qui préparait le repas des moines. Un jour que le frère gardien, chargé des fonctions d'inspecteur, faisait sa ronde, il aperçut à terre trois grains de lentilles; c'était le frère cuisinier qui, en lavant des lentilles, avant de les faire cuire, les avait laissés tomber. Le père gardien envoie son rapport à l'abbé, et le frère cuisinier est immédiatement condamné comme prévaricateur et dilapidateur du trésor sacré, interversor et neglector sacri peculii. On le prive du droit d'oraison, et iln'obtient sa grâce qu'après une pénitence publique. Voilà pourtant

OÙ peuvent conduire trois grains de lentilles (p. l3l).Gertes, la simplicité est une belle chose, et l'on n'accusera pas cette histoire d'en manquer. Mais^ malgré tout (est-ce préjugé d'éducation classique, est-ce routine du paganisme 7), nous préférons involontairement Aristide et Socrate au frère cuisinier. Nous craignons que les enfants, avec leur bon sens et leur malice, ne trouvent pas dans l'arrêt de cet abbë l'équité des jugements de Salomon. Or, ne l'oublions pas, l'abbé est tenu envers eux à plus d'obligation qu'Aristide. Aristide peut répondre, si l'on trouve quelque imperfection dans sa conduite : « Moi, je n'ai que les vertus humaines, comme dit M. l'abbé Gaume, je ne suis qu'un païen; > mais l'abbé les doit avoir toutes , puisqu'il est saint. Voilà pourquoi les héros du Select^ sanctorvm sont obligés d'être parfaits , ce qui est une grande difficulté et pour eux qui agissent ou qui parlent, et pour M. Gaume, qui raconte leurs paroles et leurs actions , et pour les maîtres qui n'auront pas de bonnes raisons à donner aux élèves, quand ils lui diront: « C'est bien dur d'excommunier un cuisinier pour trois grains de lentilles. «

Mais, nous le répétons, dans ce livre, la puérilité est le moindre défaut. Nous voudrions que toutes les histoires y fussent aussi enfantines que la précédente. Le bon sens naturel des enfants finit par en corriger l'effet. Un plus grand danger, à notre sens, c'est ce merveilleux bizarre qu'on trouve à chaque page; ce sont ces prodiges dont il est permis de parler librement, parce que l'Église n'en fait pas des articles de foi. Les saints les accomplissent avec une facilité qui leur ôte leur prix: au lieu de conserver aux yeux des enfants ce caractère de gravité historique qui forcerait leur respect, ils contractent par là je ne sais quel air de famille avec les enchanteurs. Or, l'effet religieux et moral de la Vie des saints est perdu si les légendes chrétiennes deviennent pour les enfants le complément classi-

QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUK. 61

que des contes de fées. Nous prenons au hasard quelques traits de ce merveilleui dans le répertoire inépuisable du Selecue sanctorum. Saint Hilarlon voyageait en Dalmatie; il rencontre des pasteurs au désespoir. Un serpent boa (draco^ quos gentUi sermone boas vocatu) dévorait leurs bœufs et leurs moutons ; même il lui arrivait quelquefois de manger le berger : agricolas qiu>que et pastores absorbebat. La Fontaine a pris le trait. Saint Hilarion fait élever un bûcher en forme de pyramide et appelle le serpent. Le boa se présente, le saint lui commande de monter sur le bûcher, il y monte; de s*y laisser brûler, il y brûle. Et depuis lors aucun pasteur ne fut mangé, voire même aucun mouton. La toute-puissance des saints sur les bétes féroces, dans le Sekcue de M. Gaume, est vraiment merveilleuse. Il y a là toute une ménagerie d*animauz apprivoisés, vaincus, ou guéris, auprès de laquelle la fameuse lionne de Florence et le lion classique d'Androclès ne sont que des lions païens, du naturalisme le plus misérable. Il y a une louve qui vit en communauté avec un ermite, et qui assiste régulièrement à tous ses repas (p. 117). Un jour que Termite n'était pas rentré à Theure ordinaire du dtner, la louve, qui avait bon appétit, et qui voyait cinq beaux pains suspendus au mur, en prend un et le mange. Mais un remords la saisit de n'avoir pas attendu son commensal ! Elle s'accuse intérieurement de vol {axidacis facti conscia); elle va cacher pendant sept jours ses remords dans la solitude; le huitième, rappelée par une prière de Termite, elle revient, mais couverte de confusion, comme Tenfant prodigue, la tête basse, les yeux fixés à terre, et se couche aux pieds de Termite. L'ermite pardonne à tant de repentir.

Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit, Que les bêtes n'ont point d'esprit !

Nous serions injuste de ne pas mentionner dans cette

galerie zoologique trois autres lions également remarquables. Le premier (p. 119) aperçoit de loin trois anachorètes dans le désert ; il va droit à celui qui jouissait de la plus grande réputation de sainteté (2»eslia, liceî tribus reper^ tis, non incerta quem peieret) ; il se jette à ses genoux, se relève, et marche devant lui : de temps en temps, il se retourne pour voir si on le suit ; il arrive devant une caverne, y entre et revient déposer successivement cinq petits lionceaux devant Tanachorète, en lui indiquant avec beaucoup d'intelligence qu'ils étaient aveugles et qu'il serait bien bon de les guérir. L'anachorète passe la main sur les paupières des cinq petits lions, et les voilà qui subitement ouvrent les yeux à la clarté du ciel 1 Nous laissons à penser la reconnaissance du lion et des lionceaux. Quant aux deux témoins du miracle , ils allèrent de ce pas l'annoncer aux frères du couvent voisin, qui durent être moins reconnaissants que les cinq aveugles. Ce qui prouve bien, comme Ta remarqué maintes fois M. Gaume dans ses préfaces, qu'il y a une grande différence entre la charité et la philanthro* pie. Mais revenons à nos moutons, car ce sont de vrais moutons que ces lions-là. Les deux autres se promenaient dans le désert, quand ils aperçurent saint Antoine qui pleurait la mort de saint Paul, premier ermite, et regrettait de n'avoir pas de bêche pour lui creuser une fosse. Les deux lions s'approchèrent du saint, qui n'avait pas plus peur que s'ils eussent été des colombes (quasi columbas)^ et qui avait bien raison, car ils allèrent se coucher auprès du cadavre de saint Paul, et, après avoir longtemps gémi, ils creusèrent de leurs ongles un trou assez grand pour contenir le corps; après quoi ils s'agenouillèrent aux pieds d'Antoine, lui léchèrent les mains, et lui demandèrent sa bénédiction (ille animadvertit bemdictUmem eos a se precari). Saint Antoine les bénit, et ils disparurent. Il y a bien encore à la page 53 un chameau épileptique qui mériterait

une notice à part ; mais ce chameau est une incarnation du démon, et nous en parlerons tout à Theure. Les démons jouent un grand rôle dans ce livre. Gomme dit M. Gaume, c c'est au désert que les Pacôme, les Paphnuce, etc., li-* vrent de gigantesques combats à Lucifer. » (P. 14.) Cependant, le plus souvent, ces batailles n*ont rien de si terrible: car telle est la vertu supérieure des saints, que les démons se sauvent avant d'avoir combattu ; comme dit saint Martin, ils ressemblent aux plongeons qui saisissent les pois* sons dans Teau quand ils ne s'y attendent pas, forma hxc damonum est; insidianiur incautis. Ils sont plus rusés que hardis; un mot suffit pour les mettre en déroute. Ainsi, ce chameau épileptique, qui était le démon en personne, n'a pas plus tôt entendu saint Hilarion lui dire : « A genoux! > qu'il s'agenouille devant le saint, à la grande admiration de l'assistance. Nous ne voulons pas oublier quelques autres rencontres de saint Antoine dans le désert; celles-là relèvent moins de l'histoire naturelle que de la mythologie. Saint Antoine avait quatre-vingt-dix ans. Il part pour aller visiter saint Paul, qui en avait cent treize, et prend le chemin du désert. Il rencontre d'abord un hippocentaure, à qui il demande l'adresse de saint Paul {quauam in parte servus Dei Iiabitat). L'hippocentaure murmure quelques mots mal articulés, étend la main dans la direction qu'il faut suivre, et disparaît. Saint Jérôme se demande si l'hippocentaure était le démon ou bien un des produits naturels du désert ; Utrum diabolus an^ ut solet^ eremus monstruasorum animalium ferax istam guoque gignal bestiam. Il nous semble que c'est plutôt un produit du désert dont l'espèce est aujourd'hui perdue; le diable n'est pas si obligeant.

Plus loin, dans une vallée au milieu des rochers, sepré-^ sente un satyre: nez recourbé, pieds de bouc, cornes sur le front, rien ne lui manque. On voit que saint Jérôme, qui le

64 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

décrit, a lu ses classiques. Saint Antoine, ne sachant à son tour si le satyre est un produit du désert ou un démon, saisit •le bouclier de la foi et la cuirasse de Tespérance, scutum fidei et loricam spei. Le satyre, sans s'offenser de cette défiance, lui offre des fruits de palmier en signe de paix ; l'entretien s'engage. Le satyre raconte au saint qu'il habite le désert avec sa tribu, et que le paganisme les a tous calomniés en les appelant /aune^, satyres^ sylvains^ etc., et surtout en leur prêtant les mœurs aventureuses décrites par les écrivains d'églogues. Lui et les siens sont chrétiens, prient Dieu matin et soir, et vivent en famille comme d'honnêtes gens. (Nous traduisons textuellement.) Le saint remercie le ciel d'avoir répandu la lumière de vérité «jusque sur le désert, (Bt maudit Alexandrie, cette prostituée, civitasfnerettix. (Comment M. Gaume traduira-t-il ce mot aux petits enfants ?) Les satyres ne sont donc pas des rêves de la mythologie païenne? Ce n'est donc pas une hérésie que d'afBrmerleur existence dans un monde et dans un temps qui ne sont plus? M. Gaume sent bien qu'il y a là une difGculté, et il la résout dans cette note : « L'existence des faunes, des satyres, etc., est soutenue non-seulement par saint Jérôme, par saint Augustin, par Tertullien, par saint Justin, par saint Gyprien, etc., mais encore par les auteurs païens les plus célèbres, tels qu'Heraclite, Plutarque. Étaient-ce des monstres humains? Étaient-ce des anges déchus, condamnés à errer ainsi dans les déserts ? Cette dernière opinion est la plus suivie. On voit que la tradition populaire sur la forme hideuse des démons a une origine fort ancienne. » Nous ne savons pas par qui cette dernière opinion est suivie ; ce n'est pas par saint Jérôme, qui se demandait tout à l'heure si l'hippocentaure n'était pas un produit du désert. Mais si l'on veut absolument voir dans les satyres des anges déchus, il faut avouer du moins qu'il leur reste quelques vertus, malgré leur déchéance, car on ne peut être plus complai-

sant pour les voyageurs. De plus, il est douloureux de penser que, comme raffirme M. Gaume, pour se faire un type, pour se créer une image populaire du démon, avec ses cornes, ses griffes et sa queue, on a été choisir pour modèle ces honnêtes gens qui prient le bon Dieu matin et soir, et qui offrent des fruits de palmier aux anachorètes perdus en chemin. Enfin saint Antoine arrive cher saint Paul, et le supplie de se montrer à lui ; il mourra sur le seuil plutôt que de partir sans le voir, et saint Jérôme ajoute:

Talia perstabat memorans, fixu£que manebat ; Ad quem responsmn paucis ita reddidit héros.

(Virgile, Enéide^ liv. m.)

Où sommes-nous, grand Dieu ! Saint Jérôme cite Virgile! Il appelle saint Paul un héros ! Un souvenir païen au seuil d*une cellule d'ermite ! Et M. Gaume imprime ces vers, lui qui rougissait autrefois d'entendre Fénelon demander des nouvelles d'un ami avec un demi- vers d'Horace :

Ut valet, ut mèminit nostri?

Saint Paul parait; il veut faire à son hôte les honneurs de la solitude. Un corbeau descend d'un arbre voisin, tenant en son bec un pain tout entier, qu'il dépose aux pieds de saint Paul. Depuis soixante ans, dit celui-ci à saint Antoine, ce fidèle messager m'apporte chaque Jour la moitié d'un pain ; mais à votre arrivée, mUitihus suis Christus duplicavit annonam. Ici du moins la légende ne manque pas de grâce; l'expression est ingénieuse et délicate. Mais pourquoi ce débat qui s'élève entre les deux saints? Saint Paul veut qu'Antoine se serve le premier, parce qu'il est son hôte. Saint Antoine refuse, parce qu'il est le plus jeune. Ce combat de politesse dans le désert dure toute la journée ; enfin, sur le soir, saint Antoine et saint Paul conviennent de tirer chacun

66 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUB.

le pain de leur côté, et le pain se partage également, sans que Tun des deux se soit servi le premier. L'idée est bonne, et les deux saints, surtout Talné, auraient dû s'en aviser plus tôt.

Sincèrement, nous ne voyons pas bien ce qui, dans ces histoires, peut fortifier le bon sens ou la foi d'un enfant. En revanche, dans quelques autres, nous remarquerons sans peine ce qui peut éveiller sa curiosité, troubler son imagination, et inquiéter son innocence. C'est, par exemple, un spectacle très-édifiant de voir saint Ëpictète convertir le jeune Astion, en lui disant, dans un langage plus allégorique que de raison : < L'Église a la voix d'une tourterelle, ses lèvres distillent des parfums, qui sont la doctrine des apôtres ; elle a dix doigts, qui figurent les commandements du décalogue, et deux mamelles, qui représentent l'Ancien et le Nouveau Testament. Dans son sein et ses entrailles (nous traduisons avec plus de convenance que d'exactitude), sont cachées les sources du baptême. » (P. 78.) Il est beau, sans doute, de voir, à ces mots, le jeune Astion abandonner son père et sa mère, excellents parents, mais païens, pour se faire chrétien. Sa conversion est d'autant plus méritoire qu'il ne se dissimule pas que, s'il se fai^ chrétien, son père se jettera vraisemblablement dans la mer, prx desperatione^ in profundwn maris. Hais comment les enfants, après avoir admiré le courageux sacrifice qu' Astion fait de la vie paternelle, s'expliqueront-ils sa réponse devant le tribunal? Le juge l'interroge : c Qui étes-vous ? Qui sont vos parents ?» Et le jeune homme de répondre : «Nous sommes chrétiens, nés de parents chrétiens. » C'est un pur mensonge. Si ses parents étaient chrétiens, pourquoi se seraient-ils jetés dans la mer? -S'ils sont païens, pourquoi dire qu'ils sont chrétiens? Il y a là un mystère que les enfants ne s'expliqueront pas ; la seule chose qui sera claire pour eux, c'est qu'il est honteux de mentir, turpe est mentiri^ et le jeune Astion ne devrait

QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE. 67

pas se faire donner par des enfants de cinquième une leçon de yéracité.

II n'est pas, non plus, très-prudent de livrer aux commentaires des écoliers dont on veut respecter l'innocence, des apologues comme ceux-ci : Des bœufs paissaient au bout d'un pré; des porcs fouillaient la terre à l'autre bout; au milieu, la prairie demeurait intacte et couverte de fleurs. La partie du pré qne paissent les bœufs, dit saint Martin à la page 187, c'est l'image du mariage; il reste encore de l'herbe, mais pas de fleurs. Celle que fouillent les porcs est l'image de la débauche ; celle qui demeure intacte, l'image de la virginité; rien n'y manque, ni l'herbe, ni les fleurs.... Saint Martin ajoute : Ni même les fruits, fmctus exubérant; ce qui accrott singulièrement l'intérêt de l'allégorie, en la complétant par une énigme. Nous ne voudrions pas nous charger d'expliquer aux enfants ni l'énigme, ni i'allégorie.

De même, lorsqu'il est tenté dans le désert, saint Hilarion pouvait entendre, sans inconvénient pour la jeunesse, le rugissement du lion et le bêlement des agneaux. Mais pourquoi dire qu'il écoute pendant la nuit genntum muliercularum? (P. 43.) Ici M. Gaume mérite un reproche se-' rieux : il avait parfaitement compris qu'il faut expurger saint Jérôme lui-même ; il avait eu soin de ne pas transcrire cette phrase de la vie de saint Paul, où le pieux écrivain représente un saint tenté par une courtisane et ose écrire la phrase que voici : Meretrix speciosa cœpit delicatis stringere colla campkxibus et, qtwd dictu qxkoque scdus est (pourquoi le dites - vous ?J, manibus attrectare mrilia. Les païens, comme on voit, ne sont pas les plus hardis. Pourquoi M. Gaume n'a-t-il pas continué l'expurgation? Pourquoi ne pas avoir supprimé cette vision de femmes pendant la nuit? Pourquoi, bien plus, au lieu de miUierwn^ que porte le texte original, avoir mis dans l'édition à l'usage

68 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBLIQUK.

des classes, le diminutif plus voluptueux et plus tendre : muliercviarum? Ces jeunes femmes qui viennent tenter le saint à de pareilles heures n'ont rien d'édifiant pour les enfants, surtout quand ils jisent plus haut cette ligne expressive : TitiUabat sensus ejus, et voluptatwn incendia suggerebat.

M. Gaume estime que les mots uxor, conjux^nubere^ dans les auteurs païens, sont des mots impurs : il l'a écrit à Mgr d'Orléans, qui ne l'a pas £ru. Ces mots éveillent, dit-il, de mauvaises pensées. Si l'esprit des enfants était si vulnérable, il faudrait, en vérité, commencer par expurger les commandements de Dieu. Que dira donc H. Gaume de ces muliercuUe et des incendies voluptueux de saint Hilarion ? H. Tabbé Gaume rougit en lisant dans un livre païen : Sacer dotes nvdi per urbem discurr entes; et dans sa Biblia parvulGf à l'usage des classes, il laisse intacte cette ligne : Erat autem uterque nudtis^ Adam scilicet et uxar ejus, et non erubescebat; et il ajoute cette note charmante de naïveté : < Us avaient l'innocence des petits enfants charmants, qui vont nus sans le remarquer. » M. l'abbé Landriot a signalé cette inconséquence, et il a eu raison. H. Gaume se garde bien de supprimer l'histoire de Mme Putiphar ; les expressions difficiles à expliquer ont été conservées avec un rare scrupule : Injecit domina sua oculos siws in eum^ qui nequor quam acquiescens operi nefario^ etc. Que signifie, diront les enfants, opus nefarium ? Il faudra les renvoyer aux commandements de Dieu. Pourquoi leur montre-t-on aussi la ûlle de Jephté pleurant sa virginité sur les montagnes? Nous pourrions multiplier les questions indiscrètes. Cette Bible, destinée aux petits enfants, est moins expurgée que beaucoup de bibles pour Tusage commun des fidèles. Si donc M. Gaume a foi dans son œuvre, s'il prévoit une édition nouvelle de ses petits livres dans un prochain avenir, qu'il retranche tous les mots malsonnants qu'il blâme si

fort chez les païens, nubercj conjitgivm^ amare^ creare; qu'il efface quelques traits de la Bible et de la Vie des saints qui peuvent éveiller trop tôt les idées de Tenfance; qu'il supprime, parmi les animaux apprivoisés dont nous avons parlé, les moins intéressants, comme les lions fossoyeurs ou le chameau épileptique ; et quand les classiques chrétiens auront reçu tous ces perfectionnements de la main infatigable de leur auteur, ils n'en resteront pas moins de pauvres livres d'éducation, parce qu'ils n'ont pas même ce dernier mérite, celui du style. Les textes n'apprendront le latin à personne ; à personne les préfaces n'ap* prendront le français. Le seul éloge qu'on puisse humainement donner à ces volumes regarde la typographie : il n'y a pas de faute d'impression ; le texte est pur ; les leçons adoptées sont généralement bonnes; ce sont, au point de vue matériel, de bonnes éditions.

Nous avons terminé notre examen. La conclusion peut se résumer en deux mots. Les théories de M. Gaume sont mauvaises, et les livres pires encore. Les évèques et les ordres religieux les ont condamnés ; les étrangers ont ri et rient encore; la France continue de lire Hbmère et Virgile; VUnivers boude sous sa tente ; la campagne est finie. Elle a été d'une grande importance : l'avenir de l'éducation publique, la gloire littéraire de notre pays et la tradition chrétienne^ tout était mis en question. La bonne cause a triomphé : les études classiques, cette forte discipline de nos pères, seront encore l'école de nos enfants. Parmi les défenseurs éloquents qui ont protégé deux grandes littératures contre l'ingratitude et la légèreté de notre temps, il convient de rappeler les noms de Mgr Dupanloup, de Mgr Donnet, de NN. SS. les archevêques de Besançon et de Rouen, de dom Pitra, du P. Daniel, etc. Mais, avant tout, il faut citer M. l'abbé Landriot : les trois ouvrages qu'il a successivement publiés ont été l'arsenal où tous les défen-

70 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUEi *

seurs de la tradition ecclésiastique ont pris leurs meilleures armes. C'est lui qui a rassemblé avec une érudition infatigable les citations et les arguments qui ont permis de condamner au nom de l'Église une croisade commencée au nom de l'Église. Si l'histoire littéraire s'occupe un jour de ce long débat ; si nos descendants veulent apprendre quels dangers ont couru, en 1852, la littérature, l'éducation, le bon sens public, c'est aux ouvrages de M. Landriot qu'ils devront s'adresser; ils y trouveront une exposition lucide et complète, une réfutation décisive. Le nom de M. Landriot résumera l'histoire de la défense, comme celui de M. Gaume celle de l'attaque. Il aura l'honneur d'avoir contribué, plus que personne, à sauver

Edita doctrina sapientum templa serena ; M. Gaume, qui voulait les brûler, aura la gloire d'Érostrate.

(Revue de Vlnstruction publique, 21 octobre 1852.)

DE l'affaiblissement DE LA RAISON, par M. Blanc Saint-Bonnet.

Depuis qu'une loi de liberté a semblé désarmer les adversaires de l'enseignement de l'État, en remplaçant le privilège par le droit commun, il est intéressant d'observer l'attitude des deux enseignements rivaux. Chose étrange ! celui de l'État, à qui la loi a enlevé sa prérogative, s'acclimate à la liberté, ne se plaint pas, et ne voit dans la con-

currence qu'une obligation de plus de mériter la confiance publique. Ses adversaires, au contraire, pour qui la loi a été faite, se livrent à de perpétuelles récriminations et à d*infatigables élégies; chaque jour voit naître des brochures compactes et plaintives contre l'enseignement de l'État. On attaque ses méthodes, on gémit de ses programmes. Pourquoi ce redoublement de colère et de désespoir? Si TÉtat enseigne mal, s'il use de mauvaises mé* thodes et rédige de mauvais programmes, les adversaires de son enseignement devraient battre des mains; ce sont pour eux des chances de succès de plus, et ils sont bien malavisés de s'en plaindre. Qui les empêche d'enseigner comme il leur plaît? Est-ce que d'ailleurs l'enseignement de l'Ëtat déclame chaque matin contre les méthodes et les programmes des écoles rivales? L'Université s'inquiètet-elle de quelle façon on y procède? S*occupe-t-elle de savoir si on cherche à y rétablir les vieilles traditions ou à en fonder de nouvelles? Quand elle apprend qu'on y ressuscite les solennités dramatiques que RoUin a abolies chez elle, qu'on y joue la comédie latine, avec orchestre et en costume, comme du temps du P. Porée, elle ne fait pas de brochure pour féliciter Térence et Plante d'être admis en si bon lieu, et pour conseiller à ses rivaux, comme une bonne lecture, la réponse de Bossuet au P. Gaffaro. On devrait imiter sa réserve et son silence; ce serait prudent. Car que prouvent ces accusations nouvelles lancées contre l'enseignement de l'État, sinon qu'on n'est pas satisfait d'une loi de liberté qui n'accorde que la liberté, et qu'on voudrait encore quelque chose de plus? Mais que voudrait* on, s'il vous platt, au delà du droit commun? C'est ce que nous apprendra sans détour et avec la plus entière franchise M. Blanc Saint-Bonnet.

M. Saint-Bonnet est un homme de talent» et il ne faut pas lui en vouloir si ses amis le regardent comme l'hé-

72 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUOUE.

ritier direct de M. de Bonald et le plaœnt au-dessus de Montesquieu. Quoique nourri des leçons d'une sage philosophie, il s*est fait le publiciste d'une école théocratique, qui le considère comme l'un de ses penseurs les plus profonds et de ses meilleurs écrivains. Il vient de composer un livre intitulé : De V affaiblissement de la raison et de la Décadmce en Europe. C'est à ce livre que nous voulons brièvement répondre, parce que c'est une nouvelle attaque contre l'enseignement de l'État, et qu'elle part d'un homme distingué. M. Saint-Bonnet est convaincu que le bon sens s'affaiblit non-seulement en France, mais en Europe; toutes les têtes lui paraissent tourner; bientôt, si Ton n'y prend garde, il se trouvera le seul homme raisonnable de FOcci* dent, comme le héros de Swift au milieu des fous de Ttle de Laputa. « Sommes-nous donc tous devenus des brutes dénuées de raison? » comme dit Antoine dans le Jules César de Shakspeare. H. Saint-Bonnet en a peur. Les symptômes de la folie française et européenne sont manifestes, et si l'on ne guérit pas le mal, il faudra tôt ou tard mettre l'Occident en tutelle, pour le salut du genre humain. Mais le mal, d'où vient-il? Évidemment de l'enseignement public. La France ne se contente pas de travailler elle-même par ses méthodes et ses programmes à sa propre folie : elle fait la propagande de la démence ; car, comme le ministre de l'Instruction publique l'indiquait dans un rapport récent à l'Empereur, l'étranger se met à imiter nos institutions scolaires; en d'autres termes, on voit se vérifier le proverbe: « La folie est contagieuse. » Nous avons tous trempé nos lèvres dans la coupe de Gircé, et les peuples de l'Europe passent à l'état des compagnons d'Ulysse.

Nous examinerons le rapport de M. Saint- Bonnet sur l'état de la santé publique et l'ordonnance qu'il prescrit pour nous guérir. Mais avant d'étudier ce qu'il appelle la folie, nous voudrions connaître ce qu'il appelle la raison,

QUESTIONS D»INSTRUCTION PUBUQUE. 73

et apprendre de lui à distinguer un peuple bien portant d*an peuple malade. M. Saint-Bonnet a composé un livre où il trace Tidéal d*une société raisonnable ; ce livre, intitulé De la Restauration française^ Mémoire présenté au clergé et à r aristocratie y est quelque peu obscur, déclamatoire, mêlé d'images mystiques, de traits incisifs et de phrases à effet, et divisé en petits chapitres comme VEsprit des Lois. M. Saint-Bonnet essaye d'établir dans la Restauration française qu'une société qui se porte bien se compose d'un roi légitime et de droit divin au sommet, d'une aristocratie au centre, et du peuple à la base. Il n'est guère question delà bourgeoisie, < que ses vices, dit l'auteur, ont empêchée de remplacy la noblesse à la tête de la nation, et qu'ils reprécipitent dans la foule. » La santé des États, c'est à peu de chose près, comme on voit, ce qu'on appelait t ancien ré^ gime. Dans ces conditions, le tempérament public est excellent, et il n'est jamais sujet, comme chacun sait, à ces maladies éruptives qu'on appelle des révolutions. Voilà donc un État bien constitué. Quel y sera l'enseignement? Ici M. Saint-Bonnet pose un principe général : c'est que l'Europe doit au clergé son existence, ses lumières, ses arts, ses hôpitaux, ses monuments, ses collèges, son agriculture, ses villes, ses routes, ses ports, ses arts et métiers, ses lois civiles et criminelles, ses gouvernements, enfin son pain matériel et son pain spirituel ; c'est-à-dire que M. Saint-Bonnet efface d^un trait de plume l'œuvre entière de la société laïque, non-seulement depuis dix-huit siècles, mais avant le christianisme et durant toute l'antiquité, où il n'y avait notoirement ni lumières, ni arts, ni culture, ni grandes routes, ni ateliers dans les villes, ni ponts sur les rivières, ni gouvernement dans les États. De plus, M. Saint- Bonnet démontre que si la foi est éteinte dans les ftmes, le clergé a un moyen infaillible de la rallumer, c'est d'apprendre l'économie politique : la France sera convertie le

74 OUESTTONS D*INSTRUCTION PUBLIQUE.

jour où les jeunes élèves des séminaires réfuteront comme il faut MM. Dunoyer, Faucher et Wolowski, et découvriront la vraie théorie du crédit, dont on ne sait le premier mot ni à l'Institut ni ailleurs. En échange de ces bienfaits passés ou prochains, que faudra-t-il que la société fasse pour le clergé? M. Saint-Bonnet n'est pas exigeant: « Vous devez tout au clergé, dit-il textuellement, voyez ce que vous voulez lui rendre. » 11 ne s'agit que d'une restitution à l'amiable. La société laïque rendra ce qu'elle voudra ; mais tout ce qu'elle ne rendra pas, qu'elle sache bien que c'est un dépôt frauduleusement gardé.

M. Saint-Bonnet a craint sans doute que la société ne se piquât pas d'honneur et ne rendit que peu de chos^, si l'on s*en rapportait uniquement à sa bonne volonté; et après avoir dit, avec un désintéressement si exemplaire : « Qu'elle rende ce qu'elle voudra ; > il finit par spécifier avec la plus grande précision les restitutions auxquelles il tient le plus. Cela se résume en un mot qui comprend tout : Article unique : Liberté illimitée pour le clergé ; liberlé limitée pour U reste de la société. Voilà la formule, et rieïi n'est plus juste : car, comme dit encore M. Saint-Bonnet, l'homme est imparfait, et une liberté illimitée prouverait qu'il est parfait, ce qui est une contradiction ; l'Ëglise est parfaite, puisqu'elle est Dieu lui-même, et une liberté limitée prouverait qu'elle est imparfaite, ce qui est une autre contradiction. Le principe général étant posé, il n'est pas difficile d'en tirer une théorie de la liberté de l'enseignement bien entendue , c'est-à-dire comme l'entendent M. Saint-Bonnet et ses adhérents. Si l'Ëtat enseigne d'un côté, dit-il, pendant que l'Église enseigne de l'autre, à quoi bon combattre l'anarchie? Donc, article unique : Liberté de l'enseignement laïque nulle, liberté de l'enseignement ecclésiastique illimitée. C'est d'une logique parfaite. Nous savions depuis longtemps que dans la langue de cette école liberté signifie

QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBIJQUE. 75

tout simplement déplacement du privilège, et déplacement à son profit. Mais jamais elle n'avait déduit sa théorie d'une façon si scientifique, ou plutôt jamais elle ne s'était confessée avec une pareille ingénuité.

Maintenant quel usage l'enseignement ecclésiastique fera* t-il de sa liberté illimitée, et comment se distribuera-t-il pour que l'état mental de la société demeure suffisamment prospère? On donnera une forte éducation à l'aristocratie, parce que c'est de l'aristocratie que tout émane, et que, lorsqu'elle est perdue, tout est perdu. La démocratie n'est rien. « Toutes les bontés que Montesquieu a débitées de son style admirable sur la démocratie sont les contes de grand'mère de la philosophie, » dit M. Saint-Bonnet. Et ailleurs : « Toute aristocratie qui laisse monter vers elle Fesprit rfu bas est troublée par l'alliage. Il ne faut pas qu'elle prenne du peuple et se fasse commune, il faut qu'elle donne d'elle et se fasse noble. » L'esprit du bas ! on ne peut être plus grand seigneur. Enfin, puisque l'aristocratie est tout, il faut au moins qu'elle fasse ses études. Nous rendons justice à M. Saint-Bonnet ; ici il cesse d'être de l'ancien régime, car il ne permet pas aux gentilshommes d'ignorer l'orthographe. Gomme l'aristocratie est la tête de la nation, il faut que cette tête pense, et pour bien penser il faut qu'elle étudie. L'aristocratie étudiera aux écoles du clergé. Quant au peuple, qu'apprendra-t-il? S'il faut absolument qu'il apprenne quelque chose, s'il faut que l'enseignement primaire subsiste, du moins que les écoles soient fermées aux instituteurs laïques, et ouvertes eaux pieux élèves des séminaires. » Mais l'enseignement primaire, cette école du peuple, est il indispensable? Le peuple n'a besoin d'apprendre que ce qui doit le moraliser. Qu'importe qu'il n'apprenne pas ce qui doit l'instruire? « Quand, au sortir de l'Ëden, Dieu livra l'homme à l'ignorance, aux besoins, au travail et à la mort, pensez-vous qu'il ne sût pas ce

76 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

qu'il faisait? Voilà des faits où il faut puiser des leçons! » Ainsi l'ignorance est un décret de la Providence comme le travail et comme la mort ! Qu'on y déroge en faveur de l'aristocratie, il le faut bien; mais en faveur du peuple, à quoi bon? Comment faisait l'Ëglise autrefois, quand elle gouvernait ? « Enseignait*elle la physique ? » demande ironiquement M. Saint-Bonnet. Non. « Dieu eût enlevé l'ignorance à l'homme , si cela eût pu lui enlever le péché. L'instruction chez le peuple, c'est la moralisation. > En d'autres termes, et pour parler plus nettement, l'aristocratie doit tout savoir ; le peuple, rien, excepté le catéchisme, et le clergé est le seul maître du peuple et de l'aristocratie. Voilà le type du meilleur enseignement dans la meilleure des sociétés.

Il est facile de comprendre qu'aux yeux de M. Saint- Bonnet l'enseignement laïque, tel qu'il existe aujourd'hui, est un obstacle pour atteindre à cet idéal. 11 faut donc le détruire, et pour le détruire l'attaquer; c'est ce que M. Saint- Bonnet a fait vaillamment, en essayant de prouver que cet enseignement nous rend fous, dans le second ouvrage dont nous parlions, sur Y affaiblissement de la raison.

Je ne voudrais pas égayer un si grave sujet. Mais enfin M. Saint*Bonnet procède à la façon des auteurs comiques; il ressemble un peu à certain personnage de Regnard : il persuade à la France qu'elle est très-malade, aûn que nous le prenions, lui et son parti, pour notre légataire universel; et plus tard, si la France, étonnée de son choix, se demande I comment elle a pu se méprendre à ce point, et conteste la

I validité du testament, M. Saint-Bonnet sera quitte pour lui

I répondre : « C'est votre folie, > comme on dit dans Regnard :

c C'est votre léthargie. > Enfin ce mode de captatiôn , en usage

QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBLTOUE. 77

au théâtrey est du moins assez piquant, et pour nous, nous aimons mieux qu'on s'y prenne ainsi d'une façon amusante, que de nous entendre dire impérativement, par ré* miniscence d'une autre comédie :

La maison est à nous^ c'est à vous d'en sortir.

Admettons donc que nous ayons l'esprit malade. Mais quelle est notre folie? sur quelles facultés de notre esprit l'enseignement public a-t-il particulièrement exercé son action délétère? Il y a plusieurs manières de perdre le sens commun. On devient fou par excès de sensibilité ou par excès d'imagination. Chez les poètes, par exemple, il arrive que la corde de l'imagination, trop fortement tendue, se rompt et brise la lyre. Chez les Ames tendres, la passion, le désespoir, emportent quelquefois la raison.

On ne reprochera pas à l'enseignement de l'État, où les sciences ont une si large part, une production exagérée de poètes ou de sensitives. C'est la raison qu'il mine sourdement, la raison proprement dite, cette faculté qui est le siège des idées universelles, nécessaires, éternelles, absolues; la raison, qui fait, comme dit très-justement M. Saint- Bonnet, que l'homme est supérieur aux autres animaux, et qui lui a valu l'honneur d'être placé par Âristote, l'inventeur de l'histoire naturelle, à la tète de la création. Ici , M. Saint- Bonnet se livre à une étude psychologique de la raison que je passe sous silence, parce qu'elle n'a d'autre résultat que de démontrer que la raison est une faculté du plus grand prix, ce que personne ne conteste, et que si elle venait à s'éclipser en Europe, en vingt-quatre heures, l'Europe ressemblerait à l'Afrique. Aux yeux de M. Saint-Bonnet, l'Afrique est une maison de santé.

Pourquoi donc cette faculté si précieuse parait-elle s'oblitérer en nous? Par le même motif < qu'une gymnastique qui voûterait la colonne vertébrale pour l'allonger » com-

78 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBfJQUE.

promettrait gravement la santé de l'individu. Cette gymnastique, c'est renseignement, < qui d*abord laisse sommeiller la raison au sein de la fable, et qui, la déviant ensuite de sa direction supérieure en la courbant constamment par les sciences vers la nature et vers le moi, produit sur la race humaine un office de dégradation. » En d'autres termes, renseignement est une espèce de machine antiorthopédique à l'usage des esprits : il les fausse, au lieu de les rectifier. Quand on a été pris, pendant des années entières, entre les deux ressorts de la machine , qui sont le paganisme et la science, on ne peut manquer d'en sortir difforme; on a, de plus, une grande chance d'en sortir panthéiste, parce que le paganisme et la science nous concentrent sur la nature et sur le fini, tandis que, « si l'on jetait sérieusement les yeux sur la notion de l'infini, on verrait le panthéisme fondre comme le plomb. > C'est ce qui faitque tout est rapetissé dans le monde; il n'y a plus en Europe que de petits philosophes, de petits poètes, de petits orateurs, de petits politiques, de pelits législateurs et de petits diplomates. Comme dit magnifiquement M. Saint-Bonnet, « le faite de l'homme a disparu. »

C'est donc une double thèse que soutient notre auteur contre le paganisme dans l'éducation et contre la science. Quant au paganisme, la question est jugée : je ne la discuterai pas. On est maintenant à peu près d'accord que les anciens avaient quelques talents et quelques vertus, que la Renaissance n'a point perverti l'esprit français, que lexvn* siècle, qui a consommé l'alliance de l'inspiration chrétienne avec l'inspiration antique, a produit quelques bons ouvrages, et qu'au 3ax% Homère et Virgile, Démosthène et Cicéron, ne sont pas les uniques artisans de nos fautes et de nos malheurs. D'ailleurs, M. Saint-Bonnet n'apporte aucun nouvel argument à l'appui d'une thèse qui avait besoin d'être rajeunie. C'est un écho tardif d'une polémique déjà oubliée;

QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUUUE. 79

c'est un coup de fusil tiré en Tair après la bataille, nous pouvons dire après la défaite : il ne faut pas refuser aux vaincus cette innocente satisfaction.

Reste la thèse contre les sciences, c'est-è-dire la partie vraiment originale du livre de M. Saint-Bonnet. Les sciences ne valent pas mieux que le paganisme ; l'astronomie, la chimie, la physique, la minéralogie, sont des divinités qui, pour être moins riantes et plus abstraites que Minerve, Diane et Vénus, ne troublent pas moins les jeunes cœurs. L'Académie des sciences est un Olympe moderne aussi dangereux que l'Olympe des anciens. Si Ton devient idolâtre en lisant Homère, on ne vaut guère mieux quand on a suivi les cours de M. Dumas ou de H. Leverrier et qu'on s'est abonné aux productions du Bureau des longitudes. Que faites-vous? crie M. Saint-Bonnet aux savants, dans un langage peu scientifique ; « vous animez tout à coup la nature de ses forces chimiques, minéralogiques et physiques, de ses merveilles d'électricité, d'optique et d'affinité, sans répandre sur tant de prestiges cette lueur de théologie qui ranimerait proportionnellement, au sein de notre belle nature, la présence discrète et bénie de son Dieu. » En bon français, M. Saint-Bonnet reproche li M. Dumas et à M. Leverrier de ne pas intercaler pieusement dans leurs cours quelques fragments des Homélies de saint Basile sur l'œuvre des six jours : et il est vrai que jusqu'ici les deux illustres professeurs n'y ont pas pensé, ce qui est regrettable, car ils auraient projeté ainsi sur leurs leçons cette douce lueur de théologie qui ne laisse pas oublier Dieu. Peut-être , après tout, M. Leverrier pensait-il que le ciel parle assez haut par lui-même, et qu'il raconte assez bien la gloire du Seigneur« sans qu'il soit besoin d'enter le sermon sur l'astronomie : Cœli eixarrant gloricm Domini, dit l'Écriture. Peutêtre H. Dumas a-t-il cru avec Fénelon qu'il suffit d'étudier « les forces de la nature, les propriétés des corps, Tassem-

80 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

blage de tant de ressorts si bien concertés et la structure merveilleuse de la machine universelle, » pour avoir une démonstration dé la Providence qui le dispense de prêcher sur les affinités chimiques ou sur l'électricité. L*Ëtat Ta pensé comme eux; il a omis dans ses programmes cet heureux mélange de la théologie avec les sciences naturelles, qui aurait ranimé au sein de notre belle nature la présence discrèu de Dieu; et voilà précisément pourquoi l'Ëtat pervertit la raison de la jeunesse en détournant les regards du ciel pour les fixer sur la matière, et prépare à la France des générations d'incrédules et d'insensés.

Nous savons tout ce qu'on peut objecter contre les sciences, et M. Saint-Bonnet n'en dira jamais autant de mal qu'en ont dit les savants eux-mêmes. Descartes , qui s'y connaissait, affirme « que l'étude des mathématiques rend impropre à la philosophie. > Pascal s'est moqué des géomètres avec plus d'esprit encore que M. Saint-Bonnet. Leibnitz, dans une lettre à l'évêque d*Avranches, lui fait remarquer que les disciples des grands hommes qui ont tourné l'esprit public vers l'étude des sciences « n'ont rien fait de mémorable. » Enfin , si après de tels noms nous osons citer le nom purement littéraire de Fénelon , nous trouvons dans sa Correspondance cette phrase énergique : Défiez-vous des ensorcellements et des attraits diaboliques de la géométrie. M. Saint-Bonnet peut donc invoquer d'importantes autorités, et s'il se bornait, comme ces grands hommes, à demander que dans l'éducation publique les sciences n'absorbent pas tout le reste, nous serions tout à fait de son avis. Nous applaudissons aux pages sensées et fortes qu'il a écrites sur le ravage de la science dans les ftmes, quand la science est mattresse absolue; nous proclamons avec lui que < les lettres, en définitive, sont la culture même de l'âme, et les sciences, de l'intelligence seulement; que les unes font l'être moral, les autres le savant, et qu'avant de

QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE. 81

faire des savants, il eçt bon de former des hommes. > Mais quoi! M. Saint-Bonnet ne veut pas seulement assigner à la science sa part légitime, et lui dire : « Tu n'iras pas plus loin! >Au fond, et malgré quelques concessions apparentes, il la considère comme l'ennemie publique, et il ne lui laisse ses frontières que jusqu'au jour où il pourra l'expulser. Pour me servir, en le modifiant, d'un mot célèbre, qui rendra exactement la pensée de M. Saint-Bonnet, la science est seulement campée en Europe ; il s'agit d'attendre le jour et l'heure où l'on sera assez fort pour la déloger. C'est là le vrai esprit de l'Église, dit notre auteur; au bon vieux temps, quand l'Église seule enseignait, < lIÉglise enseignait-elle la physique? » Non pas, et elle avait raison. Elle savait que la science n'est chez l'homme « qu'un prétexte éclatant pour éviter sa conscience et échapper à ses devoirs. > Voyez les savants : c Conversent-ils ordinairement comme les saints? » Pour eux, la société n'est qu'un nombre, et les hommes ne sont que des chiffres. La science a fait pis que le paganisme littéraire. Les lettres « nous avaient comblés d'assemblées parlementaires, » ce qui est déjà bien grave, et créé < une race de sophistes. » La science a créé « une race de musulmans. » Il faut donc le dire hardiment à ces Turcs de France qui nous enivrent de la folie du chiffre : < La science est dangereuse, » et si jusqu'à présent < le clergé l'a reçue avec froideur, c'est qu'il connaît le cœur humain, c'est qu'il sait de quel cAté lui viennent les saints, et (ajoute en note Fauteur) où se pourvoit au besoin le Dictionnaire des aihies. »

A merveille. Mais, se demande-t-on après avoir lulaphilipplque de M. Saint-Bonnet,* que veut-il donc qu'on enseigne à cette aristocratie, la seule partie de la nation dont il daigne sérieusement s'occuper, comme nous le montrions récemment? On éprouve quelque embarras à le deviner; car enfin M. Saint-Bonnet ne veut pas de la science, qui

82 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

nous fait Turcs, ni des lettres anciennes qui nous font païens. En dehors des lettres anciennes et des sciences, il n'est pas facile de composer un programme suffisant. On se rappelle involontairement le joli conte de Voltaire. Mme de La Jeannotière délibère avec le gouverneur de son fils sur réducation de M. le vicomte. Apprendra-t-il la géographie? Pourquoi? EstK» que ses postillons ne sauront pas bien le conduire dans ses terres? L'astronomie? à quoi bon? Est-ce que le calendrier ne dit pas exactement l'Âge de la lune et celui de toutes les princesses de l'Europe? Après mûr examen, on convient que M. le vicomte apprendra à danser.

M. Saint-Bonnet est plus sérieux que Voltaire, et sa conclusion vaut mieux. M. le vicomte apprendra la théologie, c Si on laisse passer la science, dit-il, qu'elle ne passe du moins qu'avec la théologie pour escorte. > L'image est assez neuve : la philosophie, disait-on autrefois, est la servante, ancilla^ de la théologie. Le langage de l'école est en progrès : aiyourd'hui la science n'est plus la servante, elle est la prisonnière. Mais de qui M. le vicomte apprendra-t-il la théologie, s'il vous plaît? Apparemment des théologiens, c'est-à-dire du clergé. Et voilà comme nous revenons, par une conclusion parfaitement d'accord avec les prémisses, à la suppression non-seulement de l'enseignement primaire, fort inutile, mais de l'enseignement laïque, fort dangereux. Le sens véritable du livre de M. Saint-Bonnet est là; il est dans cette phrase de M. de Maistre qu'il a citée et qu'il aurait dû prendre pour épigraphe de son livre, parce qu'elle a le mérite de la franchise et qu'elle va droit au fait : « Si Véducation rCesi pas rendue aux prêtres^ et si la science n'est pas mise partout à la seconde place, les maux qui nous attendent sont incalculables. Nous serons abrutis par la science, et c'est le dernier degré de l'abrutissement. »

L'éducation rendue aux prêtres, comme dit M. de

QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE. -83

Maistre, liberté illimitée du clergé, comme dit M. Saint- Bonnet, peu importe la formule, voilà le but, et il nous suffit de le signaler. On le voit, les écrivains de cette école ne transigent pas avec les principes ; ils ont leur fin bien déterminée, et ils y marchent d'un pas ferme, sans s'arrêter aux considérations vulgaires qui retarderaient les esprits plus timides et moins absolus. C'est la souoeraineté du but^ comme on disait il y a quelques années, en matière de pédagogie. Pas de transaction avec le principe laïque, pas de ces compromis pusillanimes que révent les âmes sensibles entre la religion et la philosophie, pas de ces traités d'alliance chimérique entre la raison et la foi, touchantes illusions, romans philosophiques qui amusaient les loisirs de Leibnitz, et qui dernièrement berçaient de leurs douces chimères un public de savants et de chrétiens sous les voûtes de Sainte-Geneviève. A bien prendre, ce ne sont là que des capitulations coupables de l'Église; et, malgré la douleur profonde qu'éprouvent « les bons catholiques » à contrister le cœur de leur pieux archevêque, c'est leur devoir de le dénoncer partout, même à Rome, et par tous les moyens, même par des brochures anonymes. Loin de nous la pensée de supposer M. Saint-Bonnet complice, même de loin, de ces misérables agressions. Nous combattons ses idées, mais nous honorons son caractère et son talent, et si nous parlons dans un même article de son livre et de ce réquisitoire clandestin contre Mgr l'archevêque, parce que nous y voyons une communauté de tendance, ce n'est pas sans distinguer hautement entre une théorie loyalement exposée et que l'on combat avec estime, et un pamphlet anonyme qu'on méprise. Loin de nous également la pensée d'imputer cette triste production à des journalistes quiTont désavouée : ils n'avaient pas besoin, du reste, de s'en défendre; car si l'on y retrouve leur doctrine, on n'y retrouve pas leur talent. Ce n'est qu'une grossière invective contre

la Féu des Écoles, noble pensée de Mgr l'archevêque ; ce n*est qu'une plate parodie de son panégyrique de saint Augustin et une diatribe contre « l'entourage du prélat, contre lequel Dieu tient en réserve un vengeur qui le fustigera avec une rigueur implacable et méritée. » Voilà comment < ce bon catholique » parle de Mgr l'archevêque, et de ces hommes distingués qu'il a associés à ses travaux. « Un catholique, dit-il, peut déférer au saint-siége les scandales qu'il voit autour de lui. > Et il dénonce en conséquence le scandale de la Fête des Écoles, et le scandale du panégyrique. Nous rougirions d'analyser cette brochure, ^ais nous en signalons l'esprit : c'est toujours cette haine aveugle de la raison, que Mgr l'archevêque cherchait à réconcilier avec la foi ; c'est ce fanatisme de la soumission ultramontaine, qui remplace la raison humaine par le pape, et qui , lorsqu'un prélat généreux et sage rend hommage à la philosophie, l'accuse de manquer de respect < à Jésus-Ghrist et à son Église. » C'est cette hauteur d'insolence bien pensante et de despotisme prétendu orthodoxe, qui ose nommer le premier pontife du diocèse un prêtre vaniteux, et lui prédit qu'il ne sait pas «où le mènera son discours. » Telle est cette œuvre ultramontaine, que l'auteur, qui a de la littérature, a couronnée dignement par la citation heureuse de ces beaux vers:

Es-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire

Voltige-tril encor sur tes os décharnés?

Nous pouvons répondre oui hardiment. Voltaire doit être content et rire à gorge déployée quand il voit < un bon ca* tholique > frapper ainsi sur son évêque.

(Journal des DébaU^ 21 et 31 janvier 1854.)

QUESTIONS DINSTRUCTION PUBLIQUE. 85

TRAITÉ d'Éducation de sadolet,

traduit par H. Charpenne.

Il est curieux d'observer les progrès de cette croisade rétrospective à la tète de laquelle marche l'Univers^ et qui s*est attaquée d'abord au xvnr siècle, puis à Descartes, puis, remontant toujours, à la Réforme, et enfin à la Renaissance. La Renaissance est l'étape la plus récente de cette expédition à reculons, poursuivie depuis quelques années contre les grands événements et les grands hommes deThistoire moderne par les derniers représentants de l'esprit du moyen âge, par quelques obscuri viri, faits pour être les contemporains et les victimes d'Ulrich de Hutten, et que le hasard de la naissance a fourvoyés dans lexix* siècle. La thèse en vogue en ce moment auprès d'un certain public illettré, c'est qu'au lieu d'être la reconnaissance de Tantiquité et du monde moderne, l'embrassement de la mère et du fils, la réunion de la famille humaine dispersée, la Renaissance a été la rupture de la tradition, le grand schisme de l'esprit humain, la reculade honteuse de la chrétienté vers le paganisme. La Renaissance, comme un phare mensonger, a la première égaré le navire, qui, à demi déaiAté par le grand orage de la Réforme, raffermi un instant par le calme trompeur du xvii* siècle, et plus que jamais fracassé par les tempêtes du xvni% a besoin de rentrer dans le port du moyen âge pour y réparer ses agrès. VUnivers se propose naturellement pour pilote, et revendique l'honneur de ramener le genre humain dans les eaux endormies de cette mer morte, où il faut s'enfermer, si l'on veut éviter les naufrages. Telle est la thèse actuelle sur la Renaissance : c'est le paradoxe le plus fraîchement

86 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

éclos d'une école qui professe en toutes choses le contraire de l'opinion reçue, et qui rajeunit l'histoire en la retournant, comme on retourne un habit fatigué. A l'appui de son paradoxe, FUnivers étudiait dernièrement un traité d'éducation d'un des écrivains les plus éminents de la Renaissance, d'un cardinal, de Sadolet, évéque de Garpentras, traduit pour la première fois par M. Gharpenne, et il prétendit prouver que ce livre d'un prêtre est purement et simplement le livre d'un païen ; puis il concluait que la Renaissance, véritable cause de la Réforme, avait paganisé le xvr siècle et même le xvn%qui, disait élégamment ce journal, « serait d'une grandeur plus constamment marquée au coin chrétien, sans cette inoculation grecque et latine qui date de la Renaissance. • Voilà le fond des idées de FUnivers^ « idées qui demandent à être approfondies, » ajoute-t-il avec la même élégance, et qu'il n'eût pas voulu formuler sans un supplément d'instruction. Ce supplément d'instruction qui lui serait si souvent nécessaire, VUnivern l'a trouvé dans le livre de M. Gharpenne, et c^est après l'avoir lu qu'il a posé bravement la thèa^ que je résumais plus haut. Nous n'y répondrons pas aujourd'hui ; nous nous réservons de traiter la question générale. En ce moment nous essayons seulement d'enlever à rUnivers l'argument particulier qu'il tire du livre de Sadolet, et de le réconcilier avec cet innocent écrivain.

Nous ne sommes pas surpris toutefois que Sadolet n'ait pas les bonnes grâces de l'Univers ; c'était un évêque doux et humble de cœur, de mœurs évangéliques, ne se mêlant guère du siècle, n'abusant pas de l'autorité, ne confondant pas la religion avec la politique, et si tolérant pour les protestants de France, que lorsqu'il mourut on répandit le bruit, mensonger d'ailleurs, que les catholiques l'avaient empoisonné pour le punir de sa douceur. En un mot , c'était un devancier de Fénelon plutôt qu'un élève de Gré-

goire vu. Quant à son livre, le Traité (PÉdmatUm composé pour son neveu, Paul Sadolet, VUnivers lui reproche d*6tre consacré exclusivement aux sciences humaines et de ne pas enseigner la science de Dieu ; de ne pas parler de la confession, de la communion, de la grâce ; de ne pas employer un seul des mobiles « qui sont comme la respiration du christianisme, > enfin d'être Fouvrage d'un philosophe plutôt que d'un évéque, d'un païen plutôt que d'un chrétien.

Il y a eu au xvr siècle beaucoup de chrétiens qui ressemblaient à des païens, et d'évéques qui n'avaient rien d'épiscopal. Mais Sadolet est un bon prêtre, et son livre ne sent nullement l'idolâtrie. C'est un dialogue écrit d'un style aimable et d'un accent honnête et persuasif, comme le Traité des Études, quoique d'une élégance plus étudiée. Sadolet divise l'éducation en deux parties, les lettres et les mœurs : l'une doit former l'esprit de l'homme, l'autre doit former son âme. Les préceptes de goût qu'il donne dans la première sont excellents ; les préceptes de morale qui composent la seconde sont irréprochables. « On y marche en plein De OffUAis, • dit l'Univers. C'est un bel éloge qu'il fait là. Mais VUnivers ne sent pas qu'il y a déjà bien des idées chrétiennes dans le De OfficiiSy et il croit avoir prouvé le paganisme de Sadolet. Voyons donc les enseignements de ce païen :

c Ce corps que voient nos yeux, cette masse formée d'os et de nerfs, et qu'une peau enveloppe, ce n'est pas l'homme ; ce visage, principale image de l'homme, ce n'est pas l'homme lui-même; l'homme, c'est la raison, c'est la pensée, voilà notre être véritable, voilà ce qui est fait à l'image de Dieu notre créateur. »

Pur paganisme ! dit VUnivers ; tous les élèves de Socrate et de Gicéron parlent ainsi. Nous ne disons pas autre chose. Continuons.

« Lorsque YAge sera venu où l'enfant commence déjà à comprendre les paroles et à écouter plus attentivement la conversation de ceux qui parlent près de lui, le père devra surtout prendre garde que rien d'impie envers Dieu n'arrive aux oreilles de l'enfant.... La mère devra elle-même le conduire et le porter aux églises et aux divines cérémonies. >

Conduire l'enfant à l'église, aux exercices religieux, c'est là, selon tUnivers^ n'employer aucun des mobiles qui sont « la respiration du christianisme. > Il est vrai qu'il ne s'agit ici que des pratiques, et les pratiques ne supposent pas toiyours les sentiments. Sadolet le sait bien, et il ajoute :

< Il n'y a pas de semence plus belle et plus féconde à introduire dans l'âme de l'enfant que le nom et la pensée d'un Dieu tout-puissant, pour qu'il commence à l'aimer et à le vénérer, en entendant dire chaque jour que par lui toutes choses lui arrivent et lui sont données. En voyant ses parents adorer Dieu et le remercier de ses bienfaits, implorer son secours et sa protection avec un visage et une posture de suppliants, il concevra que Dieu est un être beaucoup plus grand par sa puissance et par sa nature que les hommes qu'il connaît. »

Il y a dix passages semblables à celui-ci.

Ce Dieu qu'il faut aimer, prier, adorer, est-ce le dieu des païens ? Si F Univers répond non^ il tombe dans une contradiction flagrante. S'il répond oui, cela peut le conduire bien loin, jusqu'à confesser, par exemple, que le dieu des païens n'est pas si misérable. Mais que r Univers lise quelques lignes encore, il connaîtra le dieu de Sadolet : *

« Que l'enfant apprenne à aimer celui qu'il est nécessaire aussi de craindre, non d'une crainte servile : celle-là n'est ni agréable à Dieu, ni profitable à l'innocence et à la véritable vertu ; mais de cette crainte si intimement unie à l'a-

mour qu'on ne puisse l'en séparer, et dont il est si divinement dit dans les saintes Écritures : < La crainte du « Seigneur est le commencement de la sagesse. >

Ce Dieu de TËcriture, que nous devons aimer d'un amour mêlé de crainte, ce n'est pas Jupiter sans doute, c'est Jésus-Christ; et plus loin, le jeune disciple de Sadolet prononçant les noms d'Apollon et des Muses, le mattre lui demande pourquoi il ne parle pas plutôt du Saint-Esprit et de la sainte Trinité. Voilà le langage de cet idolâtre. Mais pour façonner l'enfant à la vertu, Sadolet invoque c l'honneur, la gloire, l'admiration et même le sentiment de la dignité personnelle ; il ne parle ni de la confession, ni de la communion, ni de la grâce! > Sadolet fait un traité d'éducation, il ne fait pas un catéchisme. UUnivers a cité à son profit un passage d'une lettre où le cardinal Pol lui reproche de s'être borné à développer les principes de la philosophie, et de n'avoir pas abordé la théologie. Mais r Univers n'a pas cité la réponse de Sadolet qu'il déclare insuffisante. La voici :

• Si des préceptes sont nécessaires à la jeunesse pour suivre la religion, comme ils le sont certainement, ils ont été enseignés dans ce livre, en tant qu'ils concernent l'adolescence. Enfin , comme dans mon Hortensius je dois traiter spécialement de la philosophie (elle est appelée ainsi par les hommes les plus savants et les plus saints, par Gbrysostome, Basile et les autres), et comme il y sera proprement question de la théologie, je n'ai pas cru qu'il fût convenable d'effleurer dans ce livre ce qui doit orner principalement le dialogue d'Hortensius. »

Ainsi ce que Sadolet entend par philosophie, c'est précisément ce qu'entendent par ce mot les Pères de l'Église : c'est la philosophie chrétienne ; et s'il a laissé de côté dans son livre les matières théologiques, c'est sciemment et volontairement, parce qu'il écrit un traité d'éducation pour

90 QUESTIONS 1)»INSÏRUCTI0N PUBLIQUE.

l'adolescence, que l'adolescence n'est pas mûre pour une si grave étude, et qu'il réserve la théologie pour un autre ouvrage, complément du premier, et destiné à un âge plus sérieux. Cette réponse au cardinal Pol n'est pas insuffisante, comme le prétend FUnivers; si elle l'était, VUnivers l'aurait citée. Il la tait parce qu'elle est bonne.

Nous voilà donc avertis par Sadolet lui-même que son traité d'éducation n'est qu'un livre de littérature et de morale. Toute la question maintenant est de savoir si la littérature qu'il enseigne est la boime ou la mauvaise, si la morale qu'il prêche est celle des païens ou celle des chré* tiens. Tous ses préceptes de goût sont tirés de Cicéron, dont r Univers a quelque peu défait la réputation dans ces derniers temps, il est vrai, mais qui avait l'estime de Bossuet et de Fénelon, ce qui excuse le faible de Sadolet pour cet idolâtre. D'ailleurs les mérites que Sadolet a signalés dans les grands écrivains de l'antiquité, il est difficile de ne les pas louer, quand on n'a pas, comme rUnivers, une rhétorique à soi. Ce que l'évêque du xvr siècle vante chez Démosthène, c'est, comme Fénelon , la force de la pensée et la simplicité du style ; ce qu'il aime dans Térence, c'est, comme Bossuet, la peinture ingénieuse et délicate des passions. Comme Bossuet, qui récitait les vers de Yirgile dans les allées de Germigny, Sadolet sait Virgile par cœur; comme Fénelon, qui dans la prose du Télétnaque faisait couler la poésie d'Homère, Sadolet verse à son jeune élève le nectar divin de la poésie homérique. Il admire Plaute , comme saint Jérôme; il traduit Platon, comme saint Augustin ; enfin il est païen comme les évêques du xvu« siècle et comme les Pères de l'Église. Nous comprenons que l'Univers ne lui pardonne pas. Mais que du moins VUnivers fasse grâce à la littérature de Sadolet en faveur de sa morale. Sauf quelques préjugés, qui sont ceux du temps, cette morale est excellente. Ce que nous aimons surtout dans le

bon évéque de Garpentras , ce qui est d'un homme sage et prévoyant , c*est qu'avant de faire l'éducation morale de l'enfant, il commence par faire celle du père, précaution utile et trop négligée! Combien de pères en effet défont sans le vouloir , sans le savoir, l'éducation qu'on donne à leurs fils! Us se plaignent de l'enseignement public, des écoles, des professeurs, de toutes choses et de tout le monde, excepté d'eux-mêmes. Et pourtant, que de fois les mauvais exemples de la maison paternelle détruisent les bons effets de l'enseignement public ! Sadolet commence donc, pour ainsi dire, par élever le père avant d'élever l'enfant. Il lui recommande soigneusement l'honnêteté de la vie, la noblesse des sentiments, la discrétion et la convenance du langage « la bonne tenue jusque dans les vêtements et la démarche, pour que tout en lui, le corps et l'Ame, présente à l'enfant l'image de la dignité. > Que le père de famille contienne toutes les émotions, même légitimes , qui pourraient troubler l'équilibre de son Ame devant son fils; qu'il soit poli avec ses égaux, sans flatterie pour les grands , plutôt doux que sévère à l'égard de ses serviteurs. Enfin, ajoute Sadolet, je vais lui donner un conseil très -important et contraire à l'opinion des hommes: qu'il accoutume son fils, non pas à mépriser l'argent, l'argent peut être utile au bonheur et même à la vertu , mais à préférer à l'argent le devoir et l'honneur. Et pour cela que le père établisse dans sa maison un ordre, une économie également éloignés de la prodigalité et de l'avarice. Quand les jeunes gens ne voient autour d'eux que l'ostentation et le luxe, quand ils n'entendent parler que de gain et de fortune, comment pourraient-ils se défendre des convoitises dont leurs familles paraissent possédées? comment seraient-ils plus sages que leurs pères? Pour un païen du XVI* siècle, ce sont là des sentiments au moins aussi honnêtes que ceux de certains chrétiens du xix*, qui par-

tagent leur cœur entre Dieu et leur fortune , et réservent dans leur église une petite chapelle au veau d*or. Voilà comment Sadolet prépare le père de famille à devenir le modèle de son fils; c'est alors qu'il commence l'éducation de l'enfant, qui fait de rapides progrès, parce que l'instituteur a levé d'avance tous les obstacles et s'est assuré le concours de l'exemple paternel. La dernière partie du livre de Sadolet, consacrée à l'éducation de l'enfant, sans rien offrir de bien nouveau , abonde en observations fines, en conseils excellents, en précautions touchantes, par exemple, pour le choix des amitiés dans la jeunesse. Enfin, quand le jeune homme est devenu semblable à son père, le but de l'enseignement est atteint, et l'instituteur ouvre les portes du monde à son élève, c qui ira désormais produire en public les belles images de dignité et d'honneur dont son âme est remplie. » Voilà pourtant l'ouvrage idolâtrique qui attire à Sadolet les rigueurs de tUnivers. Pour nous, nous estimons qu'il y a dans ce paganisme attardé, comme dit rUnivers , bien des leçons opportunes dont les meilleurs chrétiens d'entre nous, instituteurs et pères de famille, feraient sagement de profiter. Nous remercions M. Gharpenne de nous avoir fait connaître Sadolet et son livre par une préface intéressante et par une traduction fidèle.

(Journal des Débats, U août 1855.)

QUESTIONS D*INSTRUCTION PUBUQUE. 93

DE l'esprit chrétien DANS LES ÉTUDES , par M. Laurentie.

LEÇONS DE PHILOSOPHIE professées au lycée de Lyon par M. l'abbé Noirot.

M. Laurentie est un esprit lettré» doux et pacifique, qu*a vivement affligé la querelle récente du paganisme dans l'éducation. Les hommes aiment la dispute, dit-il, même les meilleurs ; et il se plaint qu*au lieu de se mettre immédiatement d'accord, on ait longtemps disputé. Il est trèsbien d'aimer la paix, et le rôle de concilijiteur est un des plus beaux qu'un honnête homme puisse rêver; mais pour concilier les partis, peut-être faut-il, dès l'abord, ne pas trouver si mauvais qu'ils ne commencent point par s'embrasser : il est tout naturel de discuter quand on n'est pas du même avis, et les hommes, même les meilleurs, ont le droit de défendre et de garder leur opinion, tant que leurs adversaires ne leur ont pas démontré qu'ils ont tort : Tradidit mundum disputationibus eorum. Puisque Dieu a livré le monde aux disputes des hommes, M. Laurentie, s'il est juste, ne doit pas trop se scandaliser de les voir discuter pour s'entendre : l'office de médiateur serait moins honorable, si la médiation était si facile. La lutte, pourvu qu'elle soit loyale et polie, donne seule quelque prix aux traités de paix, et le livre de M. Laurentie, œuvre charitable de réconciliation et de concorde, n'aurait pas le double mérite d'un bon ouvrage et d'une bonne action, si le parti des classiques païens et le parti des classiques chrétiens s'étaient, au premier mot, jetés dans les bras l'un de l'autre.

Je reconnais toutefois que s'il est doux, en même temps

que légitime, de disputer pour une bonne cause, c'est un plaisir plus élevé et plus vif encore de s'accorder, sans discussion préalable , avec un écrivain d'un esprit sensé, d'un caractère droit et d'un langage poli : cette conformité immédiate d'opinion est une de ces jouissances délicates de l'esprit que Vauvenargues a si bien définies les voluptés du sens commun , et c'est précisément le plaisir qu'on éprouve en lisant M. Laurentie. Peut-être dois-je avouer que ce qui m'a rendu plus vif l'attrait de son livre, c'est que j'y ai retrouvé les deux idées principales que la Revue a constamment défendues, la légitimité de l'enseignement classique païen, et la possibilité de le donner chrétiennement. Ces deux idées sont le fond de son livre, comme elles ont été le fond de notre polémique ; aussi le plaisir que j*ai goûté en le lisant ressemble-t-il beaucoup à celui que nous éprouvons tous, quand nous entendons exprimer par un autre> beaucoup mieux que par nousmêmes, les idées qui nous sont chères ; je m'abstiendrai donc de louer davantage et le livre et l'auteur, de peur que la Revue ne paraisse se vanter elle-même sous le pseudonyme de M. Laurentie.

La légitimité, la conformité de l'enseignement classique païen avec la tradition de l'I^iglise, c'est là désormais une question épuisée, c'est un point débattu et hors de doute, c'est une vérité définitive. Je n'y veux pas revenir, pas même pour signaler les pages spirituelles où M. Laurentie prouve que nos révolutions n'ont pas pour cause la Renaissance, pas même pour lui reprocher les pages injustes où il affirme que l'enseignement public est devenu un métier mécanique, sans doctrine morale qui le vivifie. L'occasion serait belle pour disputer ; puisque M. Laurentie n'aime pas les discussions, je ne discuterai pas. Aussi bien la meilleure réfutation de son paradoxe est dans son livre même ; il prouve qu'il est si facile d'enseigner chrétien-

nement les lettres païennes , qu*en vérité TindifTérence absolue qu'il nous reproche pour toute doctrine morale de* vient une invraisemblance ; à la fin du volume, le lecteur le plus prévenu ne peut se persuader que des hommes éclairés, après tout, et honnêtes (M. Laurentie ne le conteste pas) s*étudient si soigneusement à tarir, dans leur cœur et dans celui des autres, ce sentiment moral qu'il est si simple et si doux de répandre, et se donnent, pour devenir des corrupteurs, le singulier plaisir de la difficulté vaincue. Cette possibilité d'enseigner chrétiennement les lettres païennes est le seul point que je veuille toucher aujourd'hui; c'est, après la longue controverse sur la question du paganisme, la partie la plus intéressante et la plus neuve du livre de M. Laurentie.

Il a, dans une série de chapitres ingénieux, indiqué la manière d'enseigner chrétiennement, d'après la méthode classique, et avec les auteurs païens, la grammaire^ la mythologie, les humanités, la philosophie et l'histoire; il a donné sur la méthode à suivre, sur les rapprochements à faire entre les auteurs païens et les auteurs chrétiens, sur les réflexions édifiantes à tirer des écrivains qu'on explique, des conseils judicieux et pratiques; les maîtres de la jeunesse les suivront volontiers ; malgré l'indifférence dont M. Laurentie les accuse pour ces idées morales, ils les goûtent et les accueillent, surtout quand on les présente, comme lui , avec simplicité, sans ostentation, sans avoir l'air de découvrir la vertu. A vrai dire, ses idées sont plus sages qu'originales, et c*est un grand éloge, car il faut se défier de Foriginalité en matière d'éducation. M. Laurentie a mieux aimé développer avec justesse les grandes vues qu'ont laissées sur la direction chrétienne des études les plus puissants, les plus pieux, les plus pénétrants esprits qui ont pratiqué avant nous le grand art de l'enseignement, que de chercher dans des

96 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

théories personnelles une gloire d'invention, indifférente à un esprit désintéressé qui ne veut pas inventer. Il a eu raison. La direction chrétienne se trouve admirablement définie dans quelques pages empruntées à ces maîtres illustres de l'éducation, et il suffit presque d'en détacher les plus beaux passages, de s'en pénétrer, et d'y conformer son enseignement, pour être à ses propres yeux et, j'en suis sûr, aux yeux de M. Laurentie lui-même, l'organe visible de la doctrine morale la plus pure, la plus capable de vivifier le métier le plus mécanique, la plus digne de parler aux esprits et aux cœurs. Si, par exemple, pour bien comprendre cette noble idée du beau qui doit éclairer tout notre enseignement, nous nous inspirons du Phtdre et du Banquet, ce sera certainement puiser à des sources pures, et donner à nos théories littéraires un fondement inattaquable ; mais qu'on lise cette belle page de saint François de Sales :

« Quant au beau , parce qu'il attire et rappelle à soi toutes les choses, les Grecs l'appellent du nom qui est tiré d'une parole qui veut dire appeler. De même, quant au bien, sa vraie image c'est la lumière, surtout en ce que la lumière recueillie réduit et convertit à soi tout ce qui est, comme la bonté convertit à soi toutes choses, étant nonseulement la souveraine unité, mais souverainement unissante, d'autant que toutes choses la désirent comme leur principe, leur conservation et leur dernière fin : de sorte qu'en somme le bon et le beau ne sont qu'une même chose, d'autant que toutes choses désirent le beau et le bon.... Et, certes, il est vrai que le soleil, source de la lumière corporelle, est la vraie image du bon et du beau : car, entre les créatures purement corporelles, il n'y a point de bonté ni de beauté égale à celle du soleil. Or la beauté et la bonté du soleil consistent en sa lumière, sans laquelle rien ne serait beau et rien ne serait bon en ce monde corporel.... Ainsi

Dieu, père de toute lumière, souverainement bon et beau, par sa beauté attire notre entendement à le contempler, et par sa bonté il attire notre volonté à l'aimer. » {Traité de Vamour de Dieu^ liv. VIII, chap. v.)

N'est-ce pas l'esthétique vraiment chrétienne, dans toute sa splendeur et toute sa grflce? Ne sont-ce pas les idées les plus sublimes du spiritualisme antique, revêtues de la pureté, embellies du charme de l'onction évangélique ? Est-il pour la parole des maîtres une inspiration plus heureuse et une direction plus puissante que cette union parfaite de la philosophie et de la sainteté?

Ces grands hommes, que cite avec tant de raison M. Laurentie, et dont les exemples ont été plus éloquents encore que les paroles, ont porté jusque dans les détails les plus élémentaires de l'enseignement cet art admirable de mêler la morale aux études. Quoi de plus ingénieux et de plus élevé que cette méthode, qui, sous la main de Bossuet, change une leçon de grammaire en une leçon de vertu : < Ne croyez pas, dit-il au dauphin, qu'on vous reprenne si sévèrement pendant vos études pour avoir simplement violé les règles de la grammaire en composant. Il est sans doute honteux à un prince, qui doit avoir de l'ordre en tout, de tomber en de telles fautes ; mais nous regardons plus haut^ quand nous sommes si fâchés, car nous ne blâmons pas tant la faute en elle-même que le défaut d'attention qui en est la cause. Ce défaut d'attention vous fait maintenant confondre l'ordre des paroles ; mais si nous laissons vieillir et fortifier cette mauvaise habitude, quand vous viendrez à manier, non plus les paroles, mais les choses mêmes, vous en troublerez tout l'ordre. Vous parlez maintenant contre les lois de la grammaire, alors vous mépriserez les préceptes de la raison. Maintenant vous placez mal les paroles, alors vous placerez mal les choses ; vous récompenserez au lieu de punir : vous punirez quand il faudra

98 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

récompenser ; enfin vous ferez tout sans ordre, si vous ne vous accoutumez dès votre enfance à tenir votre esprit attentif, à en régler les mouvements vagues et incertains, et à penser sérieusement en vous-même ce que vous avez à faire. »

Peut-on indiquer avec plus de précision le lien qui unit les défauts de Tesprit à ceux du caractère? Peut-on plus étroitement unir Tinstruction et Téducation? Le grand secret, c'est de regarder plus haut^ et de voir, au-dessus de la science particulièfe qu*on enseigne, la science éternelle, celle de la pure morale, que Ton doit enseigner : c'est de chercher dans l'histoire non la connaissance unique des faits, mais celle des mœurs des nations, « les coutumes anciennes, les lois fondamentales, les grands changements et leurs causes, les événements inespérés, pour y accoutumer V esprit et le préparer à Umt; » enfin toutes les leçons que donne aux hommes cette « maltresse de la vie humaine, » c'est de ne pas faire de la rhétorique « une discoureuse dont les paroles n'ont que du son, enflée et vide de choses, mais de la faire saine et vigoureuse ; de ne pas la farder, mais de lui donner un teint naturel et une vive couleur, en sorte qu'elle n'ait d'éclat que celui qui sort de la vérité même. » C'est ainsi que l'on forme, non des poètes, des orateurs, des savants (ce n'est pas pour cette fin que l'on nous confie la jeunesse}, mais des hommes; et, qu'on nous permette de nous appliquer ici un mot de saint Ghrysostome, quelque orgueilleux qu'il puisse paraître dans notre bouche : «^ Quels dons et quelles couronnes ne méritent pas ceux qui élèvent de tels hommes, si celui qui élève des athlètes pour les cités, ou qui forme des soldats pour le service de l'empereur, jouit des plus grands honneurs et des plus grandes richesses ?» Je rends grâces à saint Ghrysostome de ce bon témoignage : nous pourrions nous en prévaloir au besoin; mais notre récompense

est dans notre conscience satisfaite et dans notre devoir accompli.

Je ne suivrai pas plus loin les développements de M. Laurentie ; je m'arrête aux pages très-sensées qu'il a écrites sur l'enseignement chrétien de la philosophie, et je lui demande, dans l'intérêt même de ses idées, la permission de préférer un bon exemple à des préceptes : les leçons de philosophie de M. Noirot, professées par lui à Lyon, et re* cueillies avec son autorisation par un de ses élèves, c'est le modèle rêvé par M. Laurentie ; au lieu d'un bon conseil, c'est un bon livre.

M. l'abbé Noirot est un des hommes qui ont exercé sur leurs disciples l'influence la plus profonde et la plus durable. J'ai connu un assez grand nombre d'entre eux : ils avaient tous un caractère commun, qu'ils tenaient de lui, et qui était comme l'empreinte et la signature du maître : c'était une singulière curiosité d'esprit, une manière séduisante d'être prêts sur toutes les questions, une rare hardiesse à pénétrer au cœur des problèmes les plus graves, avec une agilité d'évolutions qui les dérobait aux objections menaçantes, et une souplesse robuste qui les maintenait, sans glisser, sur les pentes les plus difficiles. Oserai-je ajouter que, comme involontairement les disciples exagèrent les qualités du maître, sa finesse devenait quelquefois chez eux du raffinement, et sa pénétration de la subtilité? Un autre caractère qui leur était commun aussi, c'était leur admiration, leur enthousiasme pour son enseignement. Presque tous, même longtemps après l'avoir quitté, avaient gardé fidèlement ses opinions et sa méthode ; mais ceux même qui s'en étaient séparés depuis avaient conservé intact et inviolable leur attachement pour sa personne. Dans toutes les classes de la société, dans tous les rangs, dans toutes les fonctions, depuis les plus modestes jusqu'aux plus élevées, on peut compter des élèves de H. l'abbé

100 QUESTIONS D»INSTRUCTION PUBUOUK.

Noirot, qui portent en eux Tempreinte de sa parole, qui demeurent invinciblement attachés à son symbole philosophique, ou qui, après un schisme respectueux, témoignent encore pour ses opinions la plus tendre vénération. En un mot, il a fondé une école, et, comme Tidée fondamentale de son enseignement c'est la conciliation de la raison et de la foi, je ne puis appeler cette école que d'un seul nom, une école de philosophie chrétienne.

Je n'essayerai pas d'exposer, encore moins de discuter, le système de M. l'abbé Noirot : il serait présomptueux de philosopher sans être philosophe. C'est ce qui me dispense de chercher s'il y a une originalité véritable dans les idées philosophiques de M. Noirot, ce que d'ailleurs je n'aurais fait qu'avec réserve : car, pour constater l'originalité des opinions, il est difiicile de s'en rapporter sûrement même aux résumés faits par les meilleurs élèves du maître, à moins que ce ne soit Platon qui se charge de rédiger les leçons de Socrate ; quels que soient la fidélité et le talent avec lesquels ont été reproduites les leçons de M. l'abbé Noirot, peut-être s'y est-il glissé des omissions ou des inexactitudes presque inévitables quand on retrace une pensée étrangère. A tous les points de vue, par conséquent, ce serait une témérité que de me prononcer sur la nouveauté de cette philosophie. Mais ce qu'il est permis d'étudier, sans avoir besoin d'une compétence particulière, ou d'une reproduction parfaite des détails de la doctrine, c'est l'esprit général de cette doctrine, c'est la méthode d'enseignement qui a pu conquérir aux idées de M. l'abbé Noirot un si rare ascendant sur la jeunesse, et imprimer à des esprits si nombreux et si divers ce caractère commun de hardiesse et de réserve, d'indépendance et de soumission, de réflexion et de croyance. M. l'abbé Noirot avait étudié ù fond la société et la jeunesse de nos jours. Il avait vu, d'un côté, la fièvre d'esprit d'une société qui soulevait toutes les

questions sans les>ésoudre, et qui amoncelait autour d'elle des difficultés que les jeunes gens trouvaient, au seuil naéine du monde, comme des précipices ouverts devant elle ; de l'autre, l'ardeur de la jeunesse, fascinée comme on l'est par les abîmes, et entraînée, au sortir des bancs, vers des énigmes qui, pareilles au sphinx, pouvaient la dévorer. Avec une prévoyance et un art très-délicats, M. l'abbé Noirot, sans s'écarter du programme de son cours, savait préparer par les solutions des problèmes qu'il renfermait autant de fils conducteurs qui, plus tard, guidaient ses disciples à travers toutes les questions débattues dans le monde. « Il cherchait principalement, dit M. Tissandier dans sa préface, à mettre en avant quelques idées fécondes, simples et lumineuses, qui se rattachassent par quelque côté au mouvement intellectuel de l'époque. Aussi nous est-il arrivé souvent, en prêtant l'oreille aux débats passionnés de la polémique quotidienne, de découvrir, avec une surprise mêlée d'une satisfaction intime, que les questions agitées avec tant de bruit et dans des termes si pompeux, n'étaient qu'un de ces problèmes simples, et résolus en termes p}us simples encore, que nous avions soulevés pendant le cours de philosophie. »

Ces idées, simples, lumineuses, fécondes, c'était au christianisme qu'il les empruntait: il ramenait les problèmes les plus élevés aux paroles les plus simples de l'Evangile, comme, dans une célèbre leçon, M. Jouffroy ramène le problème de la destinée humaine à une définition du catéchisme. Je laisse de côté les exemples que je pourrais tirer de sa psychologie, de sa logique, de sa théodicée : ils seraient trop spéciaux ; je prends la morale. Pour établir la morale, M. Noirot ne fait pas, comme l'école écossaise, rhistoire naturelle de l'&me; la morale n'est pas une classification de phénomènes, elle n'est pas une science d'observation ; elle ne va pas des faits aux lois, comme la

102 UUESTIONS D'INSTRUCTION PUBLIQUE.

physique ou la chimie. Nous avons en nous une règle absolue du bien et du mal, comme nous avons une règle absolue du vrai et du faux ; ici la loi est au-dessus des faits, c'est elle qui leur imprime leur vrai caractère : ce ne sont pas les faits qui donnent la loi. Le grand point, c'est de la mettre en lumière, et il est impossible d'étudier et d'établir la loi morale avec plus de force que M. l'abbé Noirot: il la saisit au fond de la conscience humaine, il dégage successivement ses caractères de perpétuité, de nécessité, d'unité, d'impersonnalité, d'évidence, du sein de ces contradictions qu'ont signalées dans les opinions morales des hommes l'ironie de Montaigne et l'éloquence de Pascal. Il montre avec une netteté parfaite le lien qui unit cette loi morale, cette idée souveraine du bien, à la loi intellectuelle, à l'idée du beau, qui n'est, dit-il avec profondeur, que l'infini vu à travers les formes du fini, comme l'idée du bien est l'infini vu à travers la conscience. Enfin de la loi morale il déduit avec une logique excellente la théorie des devoirs, devoirs de l'homme envers lui-même, envers la société, envers l'Ëlat, envers Dieu. Partout, et surtout dans le chapitre si court et si substantiel sur les devoirs de l'homme envers l'État, éclate le véritable esprit chrétien : M. Noirot démontre que l'État, c'est la loi elle-même, considérée dans sa source, dans sa manifestation, dans son exercice; d'où il suit que la loi étant la source de tous les devoirs, l'obligation d'obéir à l'État, comme État et interprète de la loi , ne souffre aucune exception ; que l'homme, en obéissant à l'État, n'obéit pas à l'homme, mais à la loi manifestée par l'autorité la plus générale et la plus élevée, à la loi dont TÉtat est l'organe, qui seule peut commander à l'homme, créé libre et moral, mais contre laquelle personne en ce monde n'a le droit de se soulever. Cette doctrine est la réfutation la plus décisive de la morale sociale d'une certaine école contemporaine, école théologico-politique qui a for-

QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE. 103

mulé son credo dans un ouvrage de M. Dulac : VÈglise et VÉUU, où rËtat est mis en tutelle, ainsi qu'un mineur qu'il serait imprudent d'émanciper. Cette théorie, qui a fait fortune dans un certain parti, est une des curiosités les plus piquantes de la philosophie contemporaine.

H. l'abbé Noirot traite la question des droits avec la même supériorité que la question des devoirs. La société est la condition même de notre nature, et non pas le résultat d'une convention entre les hommes, comme Rousseau essaye de le prouver dans le Contrat social^ que Voltaire appelait le Contrat insacial. Ce qui est d* origine première, c'est l'état de société, et non pas cet état sauvage qu'a décrit avec tant de complaisance et même envié la philosophie' du xvm* siècle. Toute société se compose d'éléments analogues, et ces éléments sont déterminés par ses besoins. Elle a des besoins physiques, des besoins de justice, des besoins de vérité et de connaissances : des besoins physiques natt l'industrie ; du besoin de justice naissent les lois, les institu* tions et les fonctions publiques ; du besoin de vérité, la religion ; du besoin de connaissances, l'enseignement, la littérature et les arts : d'où il suit que toute société se compose, !• d'une classe industrielle ; 2» d'une classe gouvernante; 3* d'une classe sacerdotale ; 4* d'une classe savante ; 5* d'une classe artistique. Ces classes forment un véritable corps, un organisme comme le corps humain, et il y a entre les classes les mêmes rapports qui existent entre les divers organes qui constituent un organisme complet. Et de même que les organes sont subordonnés les uns aux autres, de même les classes ont une hiérarchie naturelle qui exclut cette idée chimérique de l'égalité absolue, le rêve et le fléau de notre temps; il n'existe d'autre égalité que l'égalité devant la loi. D'où il suit encore que les diverses classes de la société doivent avoir l'une pour l'autre estime, respect, affection, de même que les sociétés entre elles, de

104 QUESTIONS DINSTRUCTION PUBLIQUE.

même que les peuples entre eux, et que la loi qui régit l'humanité tout entière est une loi d*ordre, de charité et d'amour. C'est ainsi que, de déduction en déduction, H. Noirot aboutit, des principes les plus élevés de la philosophie morale, à la parabole du bon Samaritain.

La Reûue ne se lassera pas de le répéter: c'est là le terrain commui) de morale et de spiritualisme chrétiens où tous les hommes qui travaillent, soit par leurs livres, soit par la parole, à l'éducation publique, devraient se réunir. De tels enseignements, de si haut qu'ils viennent, se communiquent de proche en proche, et unissent, avec le temps, par atteindre jusqu'aux esprits les moins cultivés. Ce sont là ces fontaines dont parle Bossuet, c qu'on n'élève que pour les répandre. » Tous y devraient puiser, publicistes, philosophes, orateurs, poètes, romanciers même : car aucune forme de littérature ne doit rester étrangère à l'amélioration de l'esprit public, surtout quand elle est populaire, et par conséquent plus responsable. C'est là, je le répète, le véritable esprit chrétien, qui, répandu dans la jeunesse par l'enseignement, entretenu avec soin au foyer domestique par la famille, propagé en tous sens par la littérature, pacifiera les esprits et réglera les mœurs : c'est lui, lui seul, et non pas cette fausse religiosité qui étale partout aujourd'hui sa triste fadeur ou sa naïve insolence, qui emporte la poésie dans les nuages, ou qui, sous la plume des romanciers, fait de l'Évangile une légende en feuilletons, de Satan un professeur d*histoire dogmatisant sur les cimes de l'Himalaya ; enfin de toutes choses un mélange confus du vrai et du faux, du saint et du profane, capable de désorienter les esprits les plus sûrs, de troubler les consciences les plus fermes, et de soulever les cœurs les moins

délicats.

{^eï!ue de V Instruction publique, 13 janvier 1863.)

HISTOIRE GÉNÉRALE DE l'iNSTRUCTION PUBUQUE, par ]f . VaUet de YiriTiUe.

L'auteur de ce savant et curieux ouvrage a lui-même tracé ainsi le plan de son livre : « Le cadre qu*embrasse notre sujet est assurémentlm des plus vastes qui puissent s'offrir à la plume de l'historien et aux méditations du penseur. Montrer par quel miracle et par quelle ingénieuse puissance de vitalité le flambeau de la science, des lettres et de la civilisation, après avoir brillé d'un si vif éclat dans l'antiquité, résista au souffle impétueux de la barbarie ; le montrer se ranimant à la flamme plus ardente et plus pure d'une religion nouvelle ; suivre pas à pas les phases progressives et le développement de cette renaissance de la raison humaine sur le sol de l'Europe, fécondé "par la foi du Christ et par l'esprit moderne ; étudier et peindre surtout le mécanisme des institutions qui ont contribué parmi nous à la cultiver et à la répandre : tel est le tableau que nous nous proposons de dérouler sous les yeux des lecteurs. »

L'auteur ajoute < que son attention se portera partout où l'on a vu se manifester dans ce vaste mouvement une création importante, mais que la France, toutefois, demeurera le centre et le théâtre principal de son étude. » C'est à la France aussi que nous nous attacherons par choix et par nécessité dans cette analyse. Le temps nous manquerait, même pour abréger l'histoire des événements. Nous nous bornerons à signaler quelques faits littéraires et moraux qui caractérisent le savoir ou l'esprit français dans les temps anciens ou modernes. Si nous voulions reprendre les choses de loin , nous parlerions d'abord de nos pères des

Gaules. Et pourquoi n'en dirions-nous pas un mot? Le portrait que nous ferons d'eux n'est-il pas en grande partie le nôtre? Les Gaulois , disent les écrivains de l'antiquité, sont un peuple très-intelligent , fort belliqueux, et cependant naïf, crédule, propre à toute connaissance et d'une excessive curiosité. Souvent, sur les routes et les marchés, ils entourent jes voyageurs , les arrêtent de force et les questionnent avidement sur leur patrie, sur le but de leur voyage et sur toutes les nouveautés qu'ils peuvent en apprendre. Quelles étaient les études de ces hommes si curieux et si avides de s'instruire? A l'école des druides, ils apprenaient des milliers de vers et passaient souvent jusqu'à vingt années dans leur noviciat. M. de Vîriville donne à ce sujet des détails intéressants, quoique abrégés. On les complétera, si l'on veut, par un excellent chapitre de M. Amédée Thierry, au tome II de son Histoire des Gaulois. Nous avons hâte de quitter cette époque trop primitive et d'arriver à Charlemagne.

Plus d'un fait important et bien des noms célèbres frappent ici l'attention et réveillent les souvenirs. Qui ne se rappelle d'abord le savant Alcuin, et cette école du palais qu'on regarde comme le berceau de notre Université? L'Université date-t-elle véritablement de Charlemagne? Écoutons sur ce point M. de Viriville : « Un historien, fort curieux, dit-il, mais très-crédule et d'un témoignage souvent suspect, le moine de Saint-Gall, raconte que, dès le commencement de ce règne, deux clercs. Irlandais de nation, débarquèrent au rivage de la Gaule avec des marchands d'Angleterre, criant qu'ils étaient marchands de science et qu'ils la vendaient à bon compte. Le roi Charles, les ayant fait venir, leur demanda quel prix ils exigeaient : « Un « lieu commode, des créatures intelligentes, et ce dont on € ne peut se passer pour accomplir le pèlerinage d'ici-bas : n la nourriture et l'habit. » Le roi, plein de joie, les garda

UaESTlONS DINSTOUCTION PUBLIQUE. 107

près de lui quelque temps ; puis, forcé de partir pour la guerre, il ordonna à Tun d'eux, nommé Clément, de rester en Gaule , lui confia un assez grand nombre d'enfants de haute, de moyenne et de basse condition, et leur Ot donner à tous des aliments selon leurs besoins et une habitation convenable. L'autre fut envoyé en Italie et reçut le monas« tère de Saint-Augustin , près de Pavie, pour y ouvrir une école. > M. de Viriville ajoute : « Cette historiette, déjà peu consistante en eUe-méme, fut singulièrement amplifiée par la suite, et devint au moyen âge le texte sur lequel s'établit cette tradition que l'Université de Paris avait été fondée par Gharlemagne. > Mais la légende a rencontré sur son chemin des écrivains sérieux qui n'ont pas manqué de lui chercher querelle. Les savants auteurs de YHistoire littéraire de la France doutent fort de l'anecdote relative à Clément, c dont on sait, disent-ils, peu de chose que l'on puisse garantir.* Ils le montrent, d'ailleurs, exerçant les fonctions de maître d'école non pas en Gaule, mais à l'abbaye de Reichnau, dans le diocèse de Constance, et troublant ensuite par ses opinions hétérodoxes plusieurs diocèses de la Germanie. Tout cela ne confirme guère le récit suranné qui faisait de l'Université une création du grand empereur. Notre historien dit à propos des institutions de ce genre au moyen âge (p. 119): < Les universités de France, d'Italie, d'Angleterre, sont évidemment les plus anciennes, et se sont formées peu à peu du x* au xni* siècle, sans que l'on puisse assigner une date précise à leur création. » Si la question d'antiquité est douteuse entre nous et nos voisins, celle de supériorité doit se résoudre en notre faveur. L'Université de Paris éclipsait toutes ses rivales. On sait quelle était la grandeur matérielle et morale de ce corps, dépositaire de la science, qui, au besoin, devenait une armée. Avec quelle fierté impérieuse la fille supposée de Charlemagne réclamait ses droits , et faisait triompher même ses moins

justes privilèges! Elle avait au service de sa puissance deux moyens bien redoutables : Faction, et» plus souvent encore, la force d'inertie. Un pouvoir avait-il blessé TUniversité dans ses droits, ses prétentions ou son oi^ueil, elle faisait ce que fit plus tard le parlement dans ses luttes avec la royauté : elle se constituait en vacance. En fermant ses écoles, elle mettait la science du royaume en interdit. On s^épouvantait de ce silence , on négociait , et l'Université, comme Lucinde chez Molière, retrouvait la parole dès qu'elle avait obtenu ce qu'elle voulait. Si elle soutenait énergiquement ces querelles au dehors, elle était quelquefois aussi inquiétée par des troubles intérieurs et des dis* cordes civiles. Les habitudes de la jeunesse scolaire étaient violentes et indisciplinées. Un grave cardinal , Jacques de Vitry, dit M. de Viriville, nous apprend que des rixes , des séditions éclataient fréquemment dans ce tumultueux empire. Les collisions avaient pour causes tantôt les jalousies d'école qui éclataient autour des chaires rivales , tantôt des motifs beaucoup moins littéraires, nés de la pétulance et du désordre. Les qualifications suivantes témoignent de l'estime qu'ils s'accordaient réciproquement. Les écoliers s'accusaient entre eux, savoir : les Anglais, d'être buveurs et couards; les Français, orgueilleux et efféminés; les Allemands, colères et obscènes dans leurs repas; les Normands , charlatans et glorieux ; les Poitevins, traîtres et adulateurs ; les Bourguignons, brutes et stupides ; les Bretons, légers et indiscrets; les Lombards « avares, lâches et perfides; les Romains» tumultueux et violents; les Flamands, buveurs de sang, incendiaires, routiers, voleurs, etc. Ces rapports fraternels donnaient sans doute à la vie universitaire un charme tout particulier; car on voit que les jeunes gens d'alors la prolongeaient quelquefois jusqu'à leur maturité. Jean de Salisbury avait suivi les cours d'Abélard ; déjà célèbre , il revint en France : il re-

trouva sur les bancs les condisciples qu'il y avait laissés douze ans plus tôt. On a toujours eu en France un goût prononcé pour les longues études. Nous avons vu quelle en était la durée chez les druides; elle ne s'était guère abrégée au temps de Salisbury, et nous avons encore aujourd'hui des étudiants fort patients qui continuent la tradition nationale.

Il fallait d'ailleurs beaucoup de persévérance au xii* siècle pour s'initier aux formules demi-savantes et demi-barbares qui composaient le fond de l'enseignement. C'était à peine assez d'une jeunesse tout entière pour épuiser la grande querelle des réaux et des nominaux^ qui a troublé les têtes et les États pendant des siècles. Cette question n'était pas la seule qu'on soulevât dans les écoles; on en agitait avec passion de beaucoup moinsgraves ; on discutait très-sérieusement, par exemple, le point de savoir si, < lorsqu'un paysan mène un porc au marché, c'est l'homme ou la corde qui conduit l'animal. » On ne serait jamais sorti de difficultés semblables; mais heureusement tout se tranchait alors par la parole du maître : DioAt, ergo vermi est. C'était là le bon temps, l'autorité du professeur était souveraine. Il est vrai qu'il s'aidait alors de certains procédés négligés aujourd'hui. L'éducation primaire,^ dans tout le moyen Age et beaucoup plus tard, s'est partagée constamment en deux branches, l'instruction orale et l'enseignement manuel, plus clairement, si l'on veut , la parole et les coups : tous les pédagogues frappaient en Europe comme un seul homme. A Paris, c le roi de France était le premier boursier de Nava/rre^ et sa bourse servait à payer les verges du collège. Dans le diocèse de Troyes , le maître fouetteur comptait parmi les fonctionnaires essentiels, et pour son entretien les élèves payaient un droit contributif et spécial. Il n'y avait rien de plus général ni de plus uniforme que cette méthode, variable seulement dans les degrés d'appli-

cation. A Worms, par exemple, aux termes d'un règlement des écoles, en date de 1260, le disciple pouvait, dans le cas où son mattre l'aurait battu^ blessé, et lui auraU enti^emmt rompu les 05, quitter ce premier maître sans le payer et passer à y/n autre. De là ces haines d'Annibal contractées dès Ten* fance sur des bancs de douleur par les Érasme, les Aide- Manuce, etc., qui firent surtout explosion à l'époque de la Renaissance, dans les écrits de ces hommes illustres. » Ce n*était pas la dureté des maîtres seulement que les disciples avaient à redouter, mais celle de leurs camarades, c Rappelons, dit M. de Yiriville, une ancienne coutume qui persista longtemps dans les universités ainsi que dans les collèges, et dont tous lesauteurs ont successivement parlé. Il s'agit des persécutions que les anciens ont de tout temps fait subir aux nouveaux vendus ^ que l'on désignait universellement au moyen âge sous le nom de béjaunes. Au xvi* siècle, dans les écoles de Cologne, de B&Ie, et d'autres universités d'Allemagne, le béjaune, saisi à son arrivée, était coiffé de cornes en papier, puis poursuivi par ses camarades qui faisaient mine de le tondre, de le planer et de le percer à l'aide de haches et de tarières de bois, afin qu'il apprit, dit un ancien auteur, à réprimer les cornes de la vanité, à aplanir son naturel, et à déboucher les conduits de son intelligence. > De semblables usages paraissent inexplicables, et pourtant ces violences, et d'autres bien plus odieuses, se renouvellent chaque jour, sous le nom de brimades, dans plusieurs écoles françaises. Mais laissons là ces tristes peintures, et reprenons par un côté plus joyeux l'histoire de l'enseignement chez nos pères, c Les fêtes de sainte Gathe* rine et de saint Nicolas étaient celles de toute la jeunesse ; les plus petits écoliers y prenaient part , comme à Troyes, en chantant des chansons accompagnées de processions et de mystères par personnages (1436). A Paris, aux jours de ces deux saints, les enfants des petites écoles élisaient entre

eux un évoque et le promenaient par les rues avec pompe et cortège, en dansant au son des flûtes, violons et tambourins. Ces solennités, souvent défendues, par l'autorité, le furent encore en 1725, etc. »

Nous venons de voir que les écoliers du xv* siècle jouaient entre eux des mystères. Les représentations dramatiques sont de bien vieille date dans les collèges'. Elles s*y maintinrent longtemps, et quelquefois sous les formes les plus bizarres. D*Alembert (article Collège, Encyclopédie) félicite Rollin d'avoir plus que personne contribué à proscrire les tragédies dans les collèges. Elles étaient, dit le philosophe, Toccasion regrettable d'une perte de temps pour les écoliers et pour les maîtres ; c'est bien pis, lyoute-t-il, « quand on y joint d'autres appendices plus ridicules, comme des explications d'énigmes, des ballets et des comédies tristement ou ridiculement plaisantes. Nous avons sous les yeux un ouvrage de cette dernière espèce, intitulé : La défaite du Solécisme^ par Despautère, représentée plusieurs fois dans un collège de Paris : le chevalier Prétérit, le chevalier Svrptfi, le marquis des Cof\jugaisom, et d'autres personnages de la même trempe, sont les lieutenants généraux de Despautère, auquel deux grands princes, Solécisme et Barbarisme, déclarent une guerre mortelle. » Tels étaient les plaisirs très-innocents des enfants, nos ancêtres. Et ce n'était pas en France seulement que la jeunesse se livrait à ces divertissements allégoriques. On les retrouverait à peu près partout. M. Villemain nous dit, à propos de Cromwell (Histoire de CromweU, t. I, p. 6} : « Il étudia d'abord à l'école de Huntingdon, sous un docteur puritain, qui, malgré raustérité de sa secte, composait des pièces de théâtre,

1 .- Voy. sur les représentations dramatiques des collèges des jésuites un chapitre intéressant du P. Daniel, dans son remarquable ouvrage intitulé : Det éiude9 clossiqHes dans la tociété chtitiewM. Paris, Ch. Douniol,

et en faisait jouer à ses élèves. Dans un de ces drames allégoriques et pédantesques intitulé : le Combat de la Langue et des cinq Sens, Gromwell, enfant^ fut chargé d'un rôle principal ; il représenta le Toucher, auquel le Mensonge venait offrir une couronne, etc. » L'allégorie, on le voit, prolongeait jusqu'au xvn* siècle son influence toute-puissante dans le moyen ftge. Mais ce sont là des jeux de l'imagination; venons aux applications sérieuses de l'intelligence, à la partie grave de notre sujet.

Nous regrettons de ne pouvoir analyser les chapitres pleins d'intérêt que M. de Viriville a consacrés à l'époque brillante de la Renaissance, à Rennes, surtout aux jésuites, et à Port-Reyal. Disons quelques mots seulement de la société de Jésus. La célèbre compagnie se déclara dès sa naissance Tennemie et la rivale de TUniversité. A travers bien des fortunes, cette concurrence s'est maintenue jusqu'à nos jours. Quelle a été l'influence des pères sur les générations confiées à leurs soins? En morale d'abord : écoutons comment M. de Viriville apprécie leur système : < Exempt de tout attachement de nation, de justice, de famille*, le jésuite apportait à l'exercice de l'enseignement une sorte de facilité cosmopolite ; sévère pour les élèves jésuites, mais en fait très-conciliant pour les autres, il ménageait aisément chez eux des sentiments qui ne l'atteignaient pas. C'est ainsi, véritables Protées, qu'on les vit se faire tour à tour monarchistes dans les monarchies, républicains dans les républiques, oligarchistes dans les oligarchies. Les jésuites n'exigeaient même, sous le rapport religieux, que peu de

1. M. de Viriville cite en note un passage d'un des règlements de la société : s II est sage de ne pas s'habituer à dire : J'ai des parents ou j'ai des frères, maii y avais des parents, etc. » 11 faut voir dans la Vie de saint IgwKe, par Bouhours (p. 518 et 519), comment le saint reçut un jour quelqu'un qui venait lui parler d'un mariage pour la fille de son frère. Le père répondit qu'il ne prenait nulle part au mariage de sa nièce. Le fondateur observait les règlements de son ordre.

QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE. 113

soumission de leurs élèves laïques ; ne contraignant personne et se bornant à obtenir un certain respect extérieur; concession d'autant plus facile qu'ils excellaient dans Tart de s'attacher la jeunesse. Les écoles des jésuites se distinguaient par les soins donnés aux élèves malades, par l'heureuse proportion des récréations et du travail , par mille recherches intelligentes, qui caressaient la tendresse des mères et flattaient l'amour-propre des parents. Chez eux on enseignait l'escrime, la danse, la musique; chez eux d'imposantes solennités soutenaient le zèle, élevaient l'effort ; les distributions de prix, honorées des plus augustes présences, étaient célébrées par des harangues, par des comédies, des tragédies et même des ballets, que représentaient ou dansaient les élèves. » Un tel programme semble peut-être un peu mondain aux lecteurs qui entendent certaines gens regretter chaque jour l'influence austère et chrétienne de l'éducation donnée par les jésuites à nos pères, et déplorer les effets de l'enseignement universitaire, avec une sorte de douleur triomphante : 8axpuotv yEXaffatva.

M. de Yiriville, qui a rendu justice à l'enseignement moral delà compagnie, traite peut-être avec trop de faveur son système d'éducation. « Ce qui spécifie et recommande le mieux leur règle, dit-il, c*est vn éclectisme nouveau pour le choix et le perfectionnement des moyens ainsi que des méthodes. Par un phénomène bien digne d'attention, cette société, dont le vice essentiel aux yeux de la philosophie moderne est d'avoir méconnu, dans son application générale, la loi de changement et de progrès qui régit l'humanité, fut la première qui rendit un hommage aussi éclatant et aussi fécond à ce grand principe, circonscrit à la culture intéllectoelle de la jeunesse^ En des temps de routine, où l'Église enseignante tremblait devant la langue ancienne, les jésuites prescrivirent hardiment l'étude du latin, du grec, de l'hébreu. » Nous ne pouvons accepter ce jugement II «

ri4 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

sans réserve. Il nous parait douteux qu'une pensée de progrès ait inspiré le programme d'études du célèbre instituts Qui devons-nous en croire plus que le fondateur de l'ordre lui-même? Nous arons sur ce point sa profession formelle. On lit dans sa Vie, par le P. Bouhours (p. 251) : « S'il ap* prenait que quelques-uns des professeurs d'Espagne, d'Italie et de Sicile suivissent des opinions particulières, écartées de celles qui sont communément reçues dans l'école, il les retirait des études, quelques bons esprits que ce fussent, et il disait que, s'il vivait mille ans, il ne cesserait de crier contre les nouveautés qui s'introduisent dans la théologie, dans la philosaphie et dans la grammaire. » La perfectibilité n'a jamais été plus hautement réprouvée par personne. Sur ce points d'ailleurs, les conséquences sont d'accord avec les prémisses, les faits répondent aux principes. Si nous en croyons H. de Yiriville, les jésuites avaient prescrit hardiment rétude de l'hébreu et du grec. Us ne tardèrent point à se repentir de leur audace, à propos du moins de cette dernière langue. Lancelot venait de publier le Jardin des racines grecques. Le P. Labbe composa un livre intitulé : Les itymologies de pliisieurs mots français contre les abus de la secu des hellénistes de Port-Royal Au dire du P. Labbe, cette damnable secte qui s'appelait légion comme le démon, semblait vouloir, en infectant de grec les jeunes esprits, empêcher le commerce que nos Français avaient eu avec Rome depuis douze cents ans. De nos jours, M. de Maistre a tenu en beau français précisément le même langage*. Dans la science, les jésuites ne redoutaient pas moins le perfectionnement (nous rappelons l'expression de M. de Viriville). Gondorcet, racontant que La Gondamine fit sa philosophie sous le P. Bf isson ajoute : < Il y avait plus de trente ans que le

I. Voy. un article de la Liberté ^ 1849. 3. Voy. le Pape, p. 156 et suiv.

livre des Principes de Newton avait para, et le cartésianisme, que cet ouvrage avait détruit, ne s'était pas même encore introduit chez les Jésuites.... Ce fut en 1717 que le P. Bris^ sm enseigna le premier chez eux la philosophie de Descartes : il avait choisi H. de La Gondamine pour soutenir une thèse publique, dédiée à l'Académie des sciences! » Harmontel dit aussi dans ses Mémoires : « Dès ma seconde année de philosophie, n'ayant pu engager les professeurs jésuites à nous enscigner la philosophie newtonienne^ je pris mon parti d*aller étudier à une autre école. »

Mais revenons à Tbistoire de l'Université. Nous la reprenons aux approches de 89. < La grande institution, dit M. de Viriville, était alors en pleine décadence. Moins ennemie du progrès que les jésuites ses adversaires, elle se montrait pourtant trop peu empressée de marcher en avant. C'est dans cette espèce d'incertitude et d'hésitation qu'elle fut surprise par le terrible mouvement qui venait changer toutes choses. Il fallait améliorer l'instruction publique. Les novateurs s'en chargèrent violemment, selon leur usage. En matière de réforme administrative, les révolutions n'ont qu'un procédé, et û est ancien, c'est celui des filles de Pélias, tuer pour rajeunir. Ils immolèrent donc l'enseignement pour le préparer à une vie nouvelle. Cette résurrection se fit un peu attendre. Plusieurs essais étaient demeurés sans résultats; des tentatives plus sérieuses de création s'accomplirent après la chute de Robespierre. On commença par fonder l'École normale (30 octobre 1794). Le désordre contemporain des choses et des idées se révèle par la singulière organisation de ce grand établissement : c Mv de Lacépède, raconte Guvier, s'y trou- « vait sur les bancs avec M. de Bougainville, septuagénaire, € officier général de terre et de mer, écrivain et géomètre < égaleaient fameux ; avec le grammairien de Wailly, non • moins âgé , et auteur devenu classique depuis quarante

116 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

« ans, avec notre savant collègue H. Fourier. H. de La « Place lui-même, et c'est tout dire, y parut d'abord comme « élève, et aux cdtés de pareils hommes siégeaient des vilc lageois, qui savaient à peine lire cou/rammentK •

Voilà une école bien étrangement constituée. Mais pou-^ vait-on attendre beaucoup mieux de cette époque bizarre? Une anecdote racontée par Guvier achève de la peindre, c Un ministre du Directoire avait ofiiciellement inspecté le Muséum. Au retour il parlait de l'intérêt de cette visite et de certains animaux curieux, la girafe, par exemple. < Sans « doute, lui dit-on, vous avez vu Lacépèdeî — On ne me « l'a pas montré, » répondit le ministre mécontent de cette négligence. » Heureusement à une telle administration en succéda bientôt une autre, capable de fonder, et dont l'œuvre subsiste encore. M. de Yiriville a raconté avec un véritable talent l'histoire de l'Université impériale, et ses vicissitudes sous la Restauration et la dernière royauté. Nous n'avons pas le temps d'abréger son intéressant récit. Mais avant de le quilter, nous dirons un mot de l'élégance typographique et des précieux dessins qui relèvent le mérite de son ouvrage. Cette histoire est à la fois un livre d'étude et un livre d'art, un savant travail et un album. L'érudition ainsi illustrée doit plaire à tout le monde; l'histoire de l'instruction publique, sous ce costume élégant et mondain, peut se présenter dans tous les salons.

(Revue de Vlnttructim publique ^ 13 avril 1854.) , 1. Guvier, Éloge de Lacépède.

DE l'Éducation dans la famille et au collège,

par Th. H. Barrau.

Un écrivain honnête homme, qu'il faut toujours citer quand on parle d'éducation, Rollin, a dit : « Les livres admirables sont rares ; les livres estimables le sont bien plus. » Je m'empresse d'annoncer à nos lecteurs un ouvrage qu'aurait estimé Rollin lui-même : c'est le livre de M. Barrau sur l'éducation.

L'auteur s'adresse aux pères de famille. De tous côtés on se plaint de l'éducation publique, on lui attribue les malheurs du siècle ; chacun propose son projet de réforme ; chacun offre de sauver la société dans l'espace de vingtquatre heures, et par le moyen le plus simple : une révolution dans l'enseignement. Il n'y a rien là qui doive étonner personne. Toutes les fois que les hommes mûrs font des folies que leurs enfants imitent à leur tour, ils ne manquent pas de se plaindre de l'éducation qu'on leur a donnée. Depuis quelque soixante ans, les pères de famille ont fait nombre de révolutions; ils s'écrient douloureusement aujourd'hui que l'enseignement public a produit des révolutionnaires : ils oublient modestement que ce qui a produit les fils, c'est le mauvais exemple des pères. La société l'oublie comme eux, et cherche un remède aux vices présumés de l'éducation ; on travaille à la réformer ; on multiplie les systèmes, et l'on ne songe pas que s'il est un sujet où les expériences sont dangereuses, c'est l'éducation, parce qu'elles s'y font sur des êtres vivants, sur des flmes, et qu'il n'est pas permis d'exposer, même au profit de la science pédagogique, la vie morale de plusieurs générations.

Au milieu des théories plus ou moins aventureuses d'enseignement que la dernière révolution a enfantées, c'est une vraie consolation pour le bon sens public de compter deux livres qui n*ont la prétention ni de sauver le monde, ni de bouleverser renseignement, mais qui rappellent avec autorité, avec talent, quelques vérités oubliées ou méconnues. Le premier, à peine commencé, celui deMgrTévêque d'Orléans, doit être un traité complet : il résoudra toutes les questions que cet immense sujet de l'éducation embrasse. Le volume qui a déjà paru est un exposé singulièrement élevé des devoirs de l'enseignement public, et uae étude pénétrante de ses imperfections. On y remarque, malgré des déclamations regrettables, la clairvoyance d'un homme supérieur qui a longtemps vécu entre les jeunes gens et les maîtres, et cette finesse d'observation morale qui est propre aux écrivains illustres du clergé. Ils sont en général de profonds moralistes : Bourdaloue connaît mieux le cœur de l'homme que La Rochefoucauld; c'est qu'ils ont un avantage que ne donnent ni la connaissance du monde, ni l'expérience de la vie : confidents et directeurs des âmes, ils les voient dans les moments où elles songent le moins à se déguiser ; et s'ils jugent si finement les hommes, c'est qu'ils se bornent souvent à dire tout haut ce que les hommes leur ont dit d'eux-mêmes tout bas. C'est cette profondeur et cette justesse dans l'observation morale qui donnent un attrait si vif au livre inachevé de Mgr l'évéque d'Orléans.

Le second livre est celui de M. Barrau : je ne veux pas le comparer à celui de Mgr Dupanloup ; car ce n'est pas un traité complet d'éducation , c'est plutôt un appel éloquent, une leçon sévère donnée aux pères de famille : il n'a de commun avec celui de Mgr l'évéque d'Orléans que l'élévation et la pureté de l'inspiration chrétienne, la connaissance profonde de la jeunesse, l'amour du bien. La

QUESTIONS DaNSTRUCTION PUBUQUE. 119

nouveauté de son point de vue, c'est qu'il veut faire l'éducation des pères avant de commencer celle des enfants. On a répété à l'envi depuis quelque temps le mot de Leibnitz : « Si l'on réformait l'éducation» on réformerait le genre humain. > Hais Leibnitz, et ceux qui pensent comme lui, oubliant que l'éducation qui doit réformer le genre humain, c'est apparemment le genre humain qui la donne, et qu'en dernière analyse l'éducation est, aussi bien que la littérature, l'expression de la société. M. Barrau prend l'inverse de la pensée de Leibnitz : « Réformons le genre humain, dit-il, et l'éducation sera réformée. » Maintenant la question est de savoir s*il est plus facile de réformer le genre humain que l'éducation, ou, pour parler plus simplement, de corriger les pères que les enfants. Je l'ignore ; mais ce qui est sûr , c'est que les enfants ne s'dmenderont pas tant qu'ils auront pour excuse la conduite des pères. Que peuvent les préceptes en face des exemples î que peuvent les maîtres, même les meilleurs, quand ils ont contre eux la puissance de l'exemple paternel! « Vous vous imaginez, dit judicieusement aux familles M. Barrau, qu'une génération est le produit de l'éducation qu'elle reçoit, et, quand une génération n'est pas bonne, vous rendez l'éducation responsable. Vous comptez- vous donc pour rien? > Et il fait leur procès aux pères qui ne remplissent pas leurs devoirs religieux, et.se plaignent de n'avoir pas pour fils de petits saints ; qui les laissent lire les romans nouveaux, et veulent qu'As en tirent la morale de l'Évangile; qui leur parlent sans cesse de devenir riches, et s'étonnent qu'ils ne songent pas à devenir bons ; qui leur prêchent perpétuellement l'arithmétique, et se scandalisent s'ils aiment l'argent; qui sèment au printemps la cupidité, l'ambition, l'égoïsme, et s'indignent de ne pas récolter toutes les vertus chrétiennes au temps de la moisson. M. Barrau a parfaitement raison. Mais qu'il y prenne garde : parmi

les maux qu'il déplore, il met au premier rang, si je ne me trompe , l'affaiblissement de l'autorité : est-ce un bon moyen de la rétablir dans les familles que d'instruire le procès des pères sous les yeux des fils ? Il ne serait peutêtre pas bon que ceux-ci lussent son livre. Il est vrai qu'il ne les ménage pas non plus. Il a une page très-vive sur la jeunesse dorée et sur les étudiants de dixième année; il montre les idées positives envahissant jusqu'aux plus jeunes esprits, et le goût des jouissances matérielles corrompant jusqu'aux plus jeunes cœurs : il a raison encore. Oui, les adolescents d'aujourd'hui, j'y consens, ne sont plus ceux du vieux temps. Où est le jeune homme de vingt-deux ans qu'a connu et décrit Bossuet? Où est cette ardeur, cette impatience, cette inquiétude de désirs, le saiig chaud et bouillant semblMe à un vin fumeux ^ et les voiles de la jeunesse tendues de toutes parts à l'espérance, qui l'enfle et qui la conduit. Aujourd'hui le jeune homme est calme et réfléchi ; il raisonne comme un philosophe et calcule comme un agent de change ; il ne croit pas à la gloire, il sourit quand on parle d'enthousiasme : désintéressement, générosité, vieux mots de l'ancien régime ; dévouement, sacrifice, héroïsme, chimères des sièdes d'or de la* chevalerie; c'est la jeunesse du temps d'Horace. D'un bout à l'autre du Forum on lui crie:

Rem facîas quocumque modo rem.

Et voilà comme M. Barrau, juge impartial entre eux et leurs fils, ressemble à tel arbitre dont parle La Fontaine, et,

Jetant des deux côtés la griffe en même temps ,

frappe les deux parties d'un seul coup.

Il résulte de sa double sévérité que notre pauvre patrie est bien malade, puisque le présent, c'est-à-dire les pères, ne vaut rien, et que l'avenir, c'est-à-dire les enfants, ne

QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE. 121 •

vaut pas mieux; et il est conduit, par ce pessimisme, respectable, tant il est honnête et contristé, à pleurer peutêtre plus que de raison sur cette malheureuse France, qui n'est plus qu'une vaste forêt de Bondy (p. 12). N*en déplaise à M. Barrau, je trouve le mot un peu dur et le jugement bien désespéré. Beaucoup de gens, je le veux bien, prennent Targent de leur voisin ; mais combien donnent le leur! Il y a moins de voleurs aujourd'hui que d'hommes charitables, et les sociétés de bienfaisance nourrissent plus de malheureux que les prisons ne renferment de coupables. Ce qui me rassure, d'ailleurs, c'est le livre même de M. Barrau; il est excellent, et j'ai la confiance que, si la France n'est pas tout à fait la forêt que vous savez, il saura bien nous ramener des grands chemins dans la bonne voie; d'ailleurs, H. Barrau lui-même eût-il composé un bon livre, bien pensé, bien écrit, d'un ensemble irréprochable, et d'une longueur imposante, si la morale publique était morte ou mourante» au point de justifier sa comparaison? On ne doit aux morts que des épitaphes , et les meilleures se font en quelques lignes. Les onze chapitres substantiels et détaillés de M. "Barrau , sans y comprendre l'avertissement et Tépilogue, prouvent qu'à ses yeux mêmes nous ne sommes pas encore perdus. Je ne sais si nous avons besoin d'être sauvés aussi souvent qu'on le dit ; mais si cela est vrai, H. Barrau, grâce à l'excellence de ses conseils, à la pureté de sa morale, a la chaleur de son dévouement, aura une part honorable dans l'œuvre de notre salut.

Je constatais plus haut dans le livre de M. Barrau une égaillé parfaite de rigueur envers les enfants et les pères : elle se dément, ce me semble, dans le cours de l'ouvrage, et Fauteur finit par se ranger décidément du côté des enfants. Si nous l'en croyons, leurs défauts sont l'œuvre d'une mauvaise éducation, c'est-à-dire de parents faibles ou mé-

■ 122 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

diocrement éclairés. Sont-ils menteurs? c'est noos qui ne savons pas leur inspirer un amour suffisant de la vérité. Sont-ils fainéants? c'est nous qui les rendons paresseux. Sont-ils indociles? c'est nous qui ne savons pas les gouverner. M. Barrau se fait une haute idée de l'autorité paternelle, et il a écrit d'excellentes pages sur ce mélange de persuasion et de force, de tendresse et de fermeté, qui doit composer le caractère d'un bon père : l'idéal du gouvernement paternel, comme de tous les gouvernements, c'est un sage tempérament entre ces deux choses si souvent incompatibles, le pouvoir et la liberté : principatus ac libertas, dit Tacite. C'est dans les temps où l'esprit de famille s'affaiblit, et où les notions morales les plus naturelles, aussi bien que les idées les plus simples du sens commun, semblent se pervertir, que l'on a pu inventer un nouveau père, ami, confident, ou plutôt camarade de son fils, le jeune père, en un mot, tel que l'on peint de nos jours, au théâtre et dans les romans, des écrivains jaloux de flatter le parterre ou les cabinets de lecture, et qui sans doute» comme dit le personnage de Shakspeare, n'avaient pas cCenfants. M, Barrau fait une guerre impitoyable aux jeunes pères : avant tout, l'enfant doit obéir, parce que la nature veut que notre raison remplace la sienne; l'enfance est une minorité, il lui faut une régence; les régences sont les moments difficiles de la vie des individus, comme de celle des peuples, de la paternité comme de la royauté : si le régent ne sait pas régner , le peuple et Tenfant sont perdus. Ce sont là des idées justes et élevées. Fortifions l'autorité paternelle, mais ne la croyons pas toute-puissante; ayons confiance dans la force d'une bonne éducation , maf^ ne nous persuadons pas qu'elle triomphe toujours de la nature. M. Barrau, dans les pages, si aimables d'ailleurs et si bien inspirées, où il décrit le travail industrieux d'un père sur l'esprit et le caractère de son fils, aborde une grave

QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE. 123

question que Locke et Rousseau n'ont pu résoudre, peut-être parce qu'elle est insoluble, celle de savoir à quel point l'éducation peut être créatrice. Se borne-t-elle à corriger les mauvais penchants et à fortifier les bons? ou peut-elle substituer dans toutes les natures des qualités à des défauts, si elle est ferme, sage, et, si elle est mauvaise, des défauts à des qualités? M. Barrau incline à penser que l'enfant naît, sinon avec une égale aptitude à devenir bon ou méchant, au moins avec une âme si tendre et si flexible, que l'éducation peut toujours la redresser et la diriger dans la droite voie, comme un jardinier habile redresse et dirige une jeune plante. En général, il montre autant d'indulgence pour l'enfance que de sévérité pour la jeunesse : quand il décrit ses qualités et même ses défauts, c'est avec une douceur qui laisse voir un grand amour; il aime à la suivre dans ses travaux et dans ses jeux ; de temps en temps, à la grâce et même à la mignardise des descriptions, on dirait des réminiscences de saint François de Sales, Il rassemble autour de l'enfant la famille tout entière, le père, la mère, les grands^-parents, l'oncle, le frère et la sœur atnés, et même le petit cousin : il étudie cette jeune physionomie, comme si lui-même était l'aïeul; il écoute, il note, il admire les plus naïves paroles. Si l'enfant, à qui son père a dit : < Va dire à ton oncle qu'il vienne,)» court à son oncle en criant : « Papa dit que vous veniez, » M. Barrau, plein de joie et d'orgueil, se demande, en face d'une syntaxe si bien devinée, « si, toutes proportions gardées, Newton a montré plus de génie que cet enfant-là. > (Page 54.) La chose n'est pas douteuse. Mais qu'importe? Quoique, tout en proclamant bien haut la loi de l'autorité et de l'obéissance, M. Barrau semble gâter quelque peu l'enfance, il y a, dans ces aimables pages, un accent d'honnêteté, d'élévation morale, de dévouement, qui va droit au cœur; on y trouve l'image de la famille, sa gravité douce et sa grâce

124 QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE.

solide^ comme dit Fénelon : c*est la poésie même du foyer domestique.

J'ai parlé des idées générales de M. Barrau ; je ne le suivrai pas dans ses développements. Je regrette de ne pouvoir signaler toutes les vues fines et justes qu'on trouve dans les remarquables chapitres sur les moyens et les règles de l'éducation, sur la religion, sur les collèges, etc. En m'abstenant d'énumérer tous les mérites de ce bon livre, j'aurai peut-être mauvaise grâce à signaler une lacune ; mais M. Barrau, qui recommande expressément de ne pas trop louer, même ce qu'on aime le mieux^ voudra bien me pardonner. Puisqu'il se forme une si haute idée de la puissance de l'éducation, pourquoi n'avoir pas exigé d'elle qu'elle don-* nftt aux jeunes gens la connaissance d'eux-mêmes? Pourquoi n'avoir pas consacré un chapitre de son livre à nous enseigner comment les jeunes gens peuvent apprendre à s'étudier, à découvrir leurs véritables aptitudes, à trouver leur vocation, à choisir leur état ? C'est là, si je ne me trompe, une des plus graves questions que l'éducation puisse résoudre, et une des plus négligées. Si la société est malade^ ce n'est pas seulement parce que les pères de famille aiment l'argent ; c'est parce que les fils ne savent pas d'assez bonne heure ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent, et qu'à la fin de leurs études, ils ne choisissent pas un état, ils le prennent. Ils partent pour une profession comme pour une partie de plaisir. Un caprice, une mode, un hasard, décident de l'acte le plus important de la vie. De là tant d'aptitudes fausses,, tant de professions mal choisies, tant d'hommes déclassés, c'est-à-dire tant d'amours-propres malades, tant d'intérêts froissés, tant d'insurrections toutes prêtes contre une société innocente. L'homme déclassé est un danger public. Il se sent mal à l'aise dans son état, le néglige, et ne produit rien de beau ni de bon. Il est mécontent de lui, et par conséquent des autres ; c'est un ennemi de tout le monde.

QUESTIONS D'INSTRUCTION PUBUQUE. 125

Je voudrais que M. Barrau , qui est si sévère pour les pères, et qui les avertit avec tant de vigilance de leurs fautes, eût travaillé à prévenir la plus redoutable de toutes, cette ignorance des vraies aptitudes de leurs enfants, le danger le plus grave des familles et de la société. Je voudrais qu'il leur eût appris, avec sa finesse et sa pénétration accoutumées, à lire de bonne heure dans Tesprit de leurs fils, ce livre si singulier et si curieux, dont il faut déchiffrer toutes les pages, pour découvrir, sous les connaissances diverses que le progrès des ans accumule en eux, la marque visible de leur vocation véritable, tracée par la main de la Providence, commasous la surface du palimpseste on retrouve les œuvres disparues du génie. Je voudrais, en un mot.... que le livre de M. Barrau fût parfait au lieu d*étre excellent. Tel qu'il est, il fait honneur au talent et au caractère de l'auteur, il justifie la récompense que l'Académie française a décernée à ses travaux, et il prouve une fois de plus que le corps enseignant, en France, travaille sans relâche à l'amélioration des âmes, en même temps qu'à la culture des esprits.

{Revue de Vlnttruction publique ^ 16 décembre 1852.)

Page 1