Saint Basile. — 2. Id
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des naéeSf assis sur un trône de gloire et environné des légions de ses anges. Le pauvre s'avance avec une noble assurance et reçoit la récompense éternelle de sa détresse éphémère ; le riche attend la sentence de Dieu immobile, épouvanté. < Infortuné ! 8*écrie saint Grégoire de Nysse, tu enfouissais ton cœur avec tes trésors ! tu as laissé la miséricorde sur la terre. Il n'y a plus rien pour toi dans ce monde nouveau. Tu n'y trouveras point ce que tu n'y as point apporté; tu n'as rien déposé dans les mains des ouvres, tu n'as rien à réclamer. > Rien, ajoute saint Gbrysostome, si ce n'est le compte de tes violences, de tes rapines et de tes voluptés, qui n'ont pas été comme ta grandeur changées en une vile cendre. Tout, paroles et actions mauvaises, tout a été inscrit au livre éternel en caractères inefiaçables.
C'est par cette éloquence pathétique et prudente, c'est en opposant au partage inégal de ce monde le partage nouveau du royaume céleste, en relevant le pauvre à ses propres yeux, et en faisant de l'aumône, pour le riche, une rançon offerte à Dieu, que l'Église, dès son origine, a fait régner dans la société chrétienne la paix et la charité. On a voulu, il y a quelques années à peine, voir dans les Pères les aïeux du communisme, et dans le phalanstère le dernier mot de l'Évangile. C'est pure illusion. Les Pères s'accordent tous pour prêcher le respect des droits établis aussi bien que l'obéissance au pouvoir, même, comme dit Lactance, au pouvoir persécuteur. Ils enseignent qu'en prélevant pour l'indigence une part sur son bien, c'est une restitution qu'on fait, non pas aux pauvres, mais à Dieu ; ils ne veulent pas que le pauvre vienne se présenter à la porte du riche comme un créancier qui a le droit d'être impa* tient. lU savent que l'homme a naturellement un penchant à la paresse et une prétention à l'assistance, et, comme à leurs yeux une vraie société de chrétiens n'est pas celle où
une moitié charitable fait Taumône à l'autre moitié mendiante, ils ordonnent au pauvre de légitimer sa prière par le travail et par la vertu. La misère, telle qu'ils l'expliquent, a bien une origine divine ; c'est un décret de la Providence qu'il faut respecter, même sans le comprendre. Hais elle a aussi son origine humaine qui laisse à l'homme sa part de responsabilité : c'est la paresse, c'est le vice. La seule communauté que prêchent les Pères, c'est celle du travail et de la vertu. Leur dernier mot sur cette question, c'est cette parole si simple et si profonde de saint Grégoire de Narianze : « Tu veux être plus riche ; sois meilleur. »
J'ai essayé d'indiquer, d'après M. Charpentier, les principaux traits de la politique intérieure des Pères dans leur gouvernement de la société chrétienne. Je voudrais aujourd'hui, pour achever de faire connaître son remarquable ouvrage, caractériser brièvement leur politique extérieure, je veux dire les rapports de l'Ëglise naissante avec l'Ëtat, avec le paganisme, les philosophes et les dissidents.
Bossuet a dit : « L'Ëglise a fait régner les rois dans la conscience ; c'est là qu'elle les a fait asseoir sur un trône, en présence et sous les yeux de Dieu même. Quelle merveilleuse unité! Elle a fait un des articles de la foi, de la sûreté de leur personne sacrée; un devoir de la religion, de l'obéissance qui leur est due. » Dès le u^ siècle du christianisme, le premier des grands apologistes, saint Justin, tenait aux empereurs le même langage : < Ce qui devrait surtout vous réconcilier avec la doctrine des chrétiens , écrivait-il à l'empereur Antonin , c'est que nulle autre n'est plus propre à maintenir l'ordre et la tranquillité dans l'Etat.» Ainsi, dès les premiers temps, l'Ëglise se
présente pour ainsi dire à l'État comme une coadjutrice ; elle offre à l'empereur, en échange de sa protection, ou au moins de sa neutralité, l'obéissance de ses sujets, que la loi ne suffit pas pour assurer. < La loi, dit encore saint Justin, la loi toute seule, avec les peines qu'elle inflige, imposet-elle assez au méchant pour le œntenir! » Au-dessus de la loi humaine, il faut pour frein au méchant, et pour garantie à l'État, l'intervention de la loi divine, c'est-à-dire de l'Église. L'Église seule consacre au nom du ciel le pouvoir terrestre de l'empereur, et le protège contre l'indocilité des peuples, en faisant de l'obéissance à un homme un devoir envers Dieu.
En tenant ce langage aux Césars, l'Église primitive n'était pas seulement habile ; elle était sincère et disait la vérité. Quand on lit les Pères , on se trouve bien loin de ces temps, où la même puissance qui prêchait à son origine l'obéissance aux souverains finit par délier les peuples du serment de fidélité. Saint Augustin rappelle ces paroles de saint Paul : 7/ fCest pas de puissance qui nesoii établie par Dieu, et il ajoute : soit qu'il rordonne, soit qu'il le permette. Il va même si loin dans sa doctrine, qu'à ses yeux le droit de vie et de mort appartient au souverain. « Le soldat, dit-U dans la Cité de Dieu, qui ne tue pas quand le prince légitime le* lui commande, est aussi coupable que celui qui tue sans ordre. » Et l'historien Gantù remarque avec raison que même alors, à la lumière des progrès nouveaux du christianisme, on ne concevait pas encore l'idée d'un nouveau droit public, on n'arrivait pas à la distinction nécessaire entre la force et le droit de juger.
Tous les Pères sont donc d'accord pour proclamer l'obéissance des sujets aux princes comme aux représentants de Dieu sur la terre; et par là, comme le dit très-bien M. Charpentier, la parole chrétienne rendit à la fois la sécurité aux empereurs et la dignité aux sijgets. L'obéissance
chrétienne, volontaire et pieuse, n*était plus la servilité du
i paganisme ; le pouvoir des Césars, affermi par la sanction
I divine, reposa sur la conscience humaine, et non plus sur
la force et sur Tidolâtrie. Les empereurs, dit Montesquieu,
' purent mourir dans leur lit.
r Les païens cherchaient k troubler par leurs objections
cette alliance entre TÉglise et TËtat. Gomment pouvezvous, disaient-ils aux chrétiens, vous donner pour des sujets fidèles? Les sujets fidèles vont à la guerre, quand Fempereur le commande. Mais vous, comment iriez-vous combattre les barbares ? Vous ne pouvez que leur présenter la joue gauche, quand ils vous ont frappé la joue droite. Et ils opposaient ainsi à la prétention de fidélité des chrétiens les préceptes de TËvangile comme une contradiction insoluble. « Le précepte de tendre la joue droite, répondait saint Augustin, ne doit pas être entendu à la lettre ; c'est une 1 disposition de Tâme qu'il n'est pas nécessaire de pousser
jusqu'à la pratique extérieure. Gela n'empêche pas de punir , les méchants pour les améliorer même malgré eux, ou de repousser l'ennemi par la guerre, qui est loin d'être défendue par l'Évangile, puisque l'Évangile définit les devoirs du soldat. « Que le soldat les remplisse, que peuples et ma-> gistrats, maîtres et esclaves, rois, juges, publicains, maris, femmes, enfants, soient tels que le veut le christianisme, et l'État sera sauvé. » G'est ainsi que les Pères défiaient l'incompatibilité objectée par les païens, et conciliaient au profit de l'État la politique avec la religion.
Mais en même temps qu'ils promettent à l'État l'appui de l'élise, ils prennent possession de tous les droits que la doctrine évangélique a proclamés. Us prêchent l'obéissance au souverain, mais l'obéissance dans l'ordre temporel. L'indépendance spirituelle, en d'autres termes la liberté de conscience, ce que TertuUien appelle si énergiquement proprietas religimis, voilà le premier droit d'un
chrétien : c'est le droit qu*a tout homme de ne coniulter que sa conscience dans le commerce qu'il établit avec Dieu et dans le culte qu'il lui rend. « Chaque homme, dit admirablement TertuUien, reçoit de la nature la faculté d'adorer Dieu comme il l'entend. Qu'importe à un autre qu'à moi la religion que je professe T La religion n'admet aucune violence, aucune tyrannie; jamais elle ne doit ^re embrassée par contrainte, mais librement; tout sacriGce doit être fait volontairement. > Lactance s'écrie aussi dans les InstUutUms divims : Nihil eit tam volurOarium guam rt* ligio. Ainsi, à côté de l'obéissance temporelle, l'indépendance spirituelle, la liberté de la conscience humaine. < Voilà, dit avec raison M. Charpentier, la première trace de la séparation des deux pouvoirs, et comme du démembrement de la puissance impériale. Tertullien sépare déjà l'empe-* reur du pontife; à côté du trône nouveau qu'il lui élève, il place l'autel; il y aura bientôt le juge en face de l'empereur. »
En attendant que le pape, tel que l'a fait le moyen Age, siège au Vatican, l'évèque défend déjà avec une fermeté invincible l'indépendance spirituelle de l'Église. Les ariens, politiques plus complaisants, s'efforçaient de se concilier l'empereur en lui subordonnant l'Église et en confondant entre ses mains l'autorité temporelle et le pontificat. Aussi les Pères ne se trompaient-ils pas quand ils repoussaient dans l'arianisme non-seulement une hérésie, mais une at* * teinte aux droits légitimes de l'Église, et certains empereurs clairvoyants protégèrent la doctrine d'Arius pour défendre leur omnipotence. L'Église eut besoin d'un art prodigieux et d'une persévérance admirable pour vaincre une hérésie qui offrait aux philosophes l'attrait d'une opinion philosophique et au pouvoir l'appAt de la suprématie temporelle. Ce fut l'œuvre d'Athanase, un de ces hommes en qui la Providence, comme dit saint Grégoire de Na-
zianze, prend la mesure de ses grands ouvrages* Son génie, son courage indomptable, déjà retracés avec une éloquence supérieure par M. Villemain, ont inspiré des pages excellentes à M. Charpentier. Il a marqué avec beaucoup de net*teté le caractère politique de la lutte; il a raconté avec une vive et attachante érudition cette victoire du christianisme, la plus difficile peut-être de toutes celles qu*il remporta dans les premiers siècles, et la plus importante, puisqu'elle assurait à la fois Tintégrité du dogme et Tindépendance de TÉglise. Arius une fois vaincu, la doctrine des TertuUien, des Gyprien, des Âthanase et des Ambroise triomphait : l'Eglise reconnaissait l'empereur; mais au-dessus de l'em* pereur elle plaçait Dieu ; à côté de l'empereur, elle plaçait l'évéque. Un jour l'impératrice Justine , qui gouvernait pour son fils Gratien, fît sommer l'évéque de Milan de remettre aux ariens les clefs de la basilique Portia : « Le tribut appartient à César, répondit saint Ambroise; l'Église appartient à Dieu ; elle ne peut être à César, car l'autorité de César ne s'étend pas sur le temple de Dieu. L'empereur est dans l'Église et non au-dessus d'elle. « Voilà la déclaration d'indépendance. Hais en même temps saint Ambroise dit à l'impératrice : « Voulez-vous mon patrimoine? vous pouvez le prendre. Demandez mon corps, je suis prêt à le livrer, h ri aurai point recours à la protection du peuple; je ne me réfugierai pas au pied des autels. Hais pour ces mêmes autels, je sacrifierai ma vie. * Voilà la déclaration d'obéissance. Les Pères ne songent ni à protester contre le pouvoir temporel, ni à soulever le peuple, ni à le délier de l'obéissance, ni à déposer les souverains : ils obéissent, ils mourraient même pour obéir, mais ils mourraient aussi pour défendre l'indépendance de l'Église. Il y a désormais dans la société deux ordres distincts, l'ordre temporel et l'ordre spirituel; il y a deux pouvoirs, l'empereur et l'évéque, et dans l'évéque lui-même il y a le sujet et le chrétiien : sujet.
il obéit à l'empereur; chrétien, il n'obéit qu'à Dieu. Voilà les vrais rapports de l'Église et de l'État, tels que les défi* Dissent les Pères. L'empereur est tout-puissant, mais seulement dans l'ordre temporel; TÉglise est libre, mais seulement dans l'ordre spirituel. On peut, comme le dit très-bien H. Charpentier, prévoirdéjà le pape dans l'évéque chrétien du iv* siècle; mais ce qu'on ne peut pas deviner, ce que la doctrine des Pères sur l'obéissance défend de prédire, c'est qu'un jour le pape sera Grégoire VIL
En proclamant la liberté de conscience, l'Église ne songeait sans doute pas seulement à sa propre défense; mais le principe nouveau ne pouvait être uniquement le bouclier des chf^tiens; c'était un abri pour toutes les opinions religieuses, et les Pères avaient dû prévoir que les païens et les hérétiques l'invoqueraient à leur tour. Le christianisme victorieux ne pouvait, sans se renier lui-même, répudier le principe de la liberté de conscience, comme on brise un instrument désormais inutile. Refuser aux autres doctrines la liberté qu'il avait réclamée pour lui-même, et proclamer le droit de contrainte le lendemain de son triomphe, c'eût été une politique criminelle et vulgaire que les passions humaines ont pratiquée depuis, mais que la sagesse des Pères a dédaignée. Dans ces derniers temps, on a beaucoup parlé de tolérance. Si j'ai bien compris la discussion, il m'a paru que les nouveaux docteurs du christianisme tiennent la tolérance pour une invention moderne de l'esprit philosophique. A leurs yeux, c'est une machine de guerre construite par Voltaire ; c'est le cheval de bois poussé dans les murs de Jérusalem par les Ulysses de l'Encyclopédie. J'ai une grande confiance dans les nouveaux docteurs, mais une plus grande encore dans les anciens. Or à peine a-t-on étudié dans les Pères le caractère de leur polémique, on est tout surpris de les trouver plus tolérants que la plupart de nos apologistes contemporains.
Les Pères, en se servant d'autres expressions, distinguent aussi bien que nous la tolérance religieuse de la tolérance civile, Tune qui consiste à approuver toutes les religions en laissant à Dieu le jugement des consciences, l'autre qui consiste à permettre la profession de tous les cultes corn* patibles avec Tordre social. Ne demandez pas aux Pères la tolérance religieuse : ils ne peuvent vous l'accorder. Le christianisme se nierait lui-même s'il ne rejetait comme fausse et condamnée par Dieu toute religion qui n'est pas lui. Mais la tolérance civile, je la trouve à chaque pas dans les Pères envers les païens, envers les hérétiques, envers les philosophes, et leur conduite est la réponse la plus décisive à ce passage du Contrat social où Rousseau, repous^ sant toute distinction entre l'intolérance civile et l'intolérance théologique, affirme que l'on doit logiquement haïr ceux qui se trompent et persécuter ceux qu'on hait. Si la conséquence avait été si rigoureuse, Prétextatus, Symmaque et mille autres païens illustres (Prudence l'a re* marqué) ne seraient pas parvenus, sous les yeux des chrétiens vainqueurs, aux- plus hautes dignités; Eunape et Zozime n'auraient pas écrit, dans la sécurité la plus profonde, des histoires hostiles au christianisme ; et quand Libanius, le plus éloquent des rhéteurs, la gloire et le dernier espoir du paganisme, après Julien, menaçait de fermer son école, saint Grégoire de Nysse ne lui aurait pas adressé, dans une lettre charmante, cette prière si pleine de tolérance civile et de tolérance littéraire : < Je te conjure, dans l'intérêt de l'humanité, de ne plus penser à cette menace. S'il platt à quelques insensés de renoncer aux lettres grecques en faveur de la langue barbare, je ne saurais louer pour cela cette condamnation dont tu me* naces les lettres, ce silence dont tu menaces le monde. Qui osera désormais prendre la parole, si tu frappes l'éloquence d'un tel châtiment? » Ainsi les Pères n'étouffaient pas la
voii de leurs adversaires; ils les suppliaient de parler. Chrétiens, ils ne fermaient pas leurs écoles; écrivains, ils admiraient leur éloquence et ils montraient eiivers les personnes et la littérature des païens une modération que leurs successeurs laïques du xix* siècle ne se piquent pas d*imiter.
A l'égard des hérétiques, c'est en vain que je cherche dans les Pères cette fameuse théorie dont les docteurs de notre temps ont donné la formule : « On châtie Terreur, on ne la persécute pas. » Il semble que ce n'est pas là le sens de ces paroles de TertuUien : « Il n'est pas de la religion de contraindre la religion, Non est religionis cogère religion nem, « Il semble que Lactance ne soupçonnait pas cette distinction lumineuse quand il écrivait : « Il faut défendre la religion non par le meurtre, mais par le martyre, non par la persécution, mais par le martyre, non par le crime, mais par la foi.... C'est dans la religion que la liberté a établi sa demeure. » Il semble que saint Chrysostome se méprenait sur la sainte efficacité du cMHment^ quand il disait aux païens : « Nous ne vous châtions pas. Les chré-p tiens ne punissent pas l'erreur ; ils parlent et ils persuadent. » Il semble enfin que saint Augustin jugeait d'avance les inventeurs de cette formule charitable, quand il disait aux manichéens : « Que ceux-là vous châtient^ qui ne savent pas ce qu'il en coûte pour trouver la vérité; que ceux-là vous châtient, qui ne savent pas combien 11 est rare que la sérénité d'un esprit religieux dissipe les ténèbres de la chair et de l'imagination! Que ceux-là vous c/mîte/U, qui ne savent pas par combien de soupirs et de gémissements on obtient de connaître les vérités de Dieu ! » Et lui aussi il proposait sa formule, moins ingénieuse et moins commode que celle de nos docteurs, mais apparemment plus chrétienne : « Soyez sans pitié pour l'erreur, soyez pleins d'amour pour les hommes. InterficUe errores; dUi-
gite homines, » Telle fut la politique des Pères dans leur lutte contre les hérésies : infleiibles envers les opinions, compatissants envers les personnes. On a souvent accusé, je le sais, les Pères de FÉglise d*avoir appelé le pouvoir séculier au secours de Forthodoxie. Vers la fin de sa vie, il est vrai, saint Augustin écrit à Vincent: « Les donatistes étant aussi turbulents qu'ils le sont, je suis persuadé qu'il faut les réprimer par les puissances établies de Dieu. » Et, en effet, les donatistes furent châtiés. A saint Augustin complice du pouvoir séculier dans la persécution, M. Charpentier oppose saint Augustin lui-môme s'interposant entre les donatistes et le tribun Marcellin pour demander leur grâce, et s'écriant avec tant d'éloquence : c Pardonnez, et souvenez-vous que vous êtes un juge chrétien, et qu'en faisant le devoir de juge, vous devez aussi faire l'office de père. * Il croit découvrir, en examinant les faits de plus près, que cette contradiction n'est qu'apparente. Selon lui, quand saint Augustin demandait la grâce des donatistes, il priait pour des chrétiens égarés ; quand il appelait contre aux fies puissances établies de Dieu, » il requérait contre des criminels, car ils n'étaient pas seulement une secte ennemie de l'orthodoxie, ils formaient un parti qui dévastait les villes et les campagnes, le fer et la flamme à la main. Saint Augustin, qui avait intercédé pour l'erreur, pouvait, sans se contredire, demander secours contre la révolte. Ce n'était plus matière de foi, c'était affaire de police et de gouvernement. Cette argumentation ingénieuse a malheureusement contre elle un certain nombre de pas* sages des controverses et des lettres de saint Augustin, où il approuve la violence contre les donatistes soumis; mais, quand ce serait là une de ces contradictions déplorables, une de ces inconséquences perpétuelles de l'homme qui est homme encore même lorsqu'il est saint, la doctrine des Pères sur la liberté de conscience et la tolérance civile
n*en serait pas moins positive, moins inébranlable. Si le xvir siècle n'avait cherché dans la tradition des armes contre les protestants, avec la préméditation de n*y trouver que l'exemple de la violence, il aurait entendu de la bouche de tous les Pères, de saint Augustin lui-même, la condamnation de son attentat On s'étonne que l'étude assidue des écrivains sacrés n'ait pas achevé d'ouvrir les yeux clairvoyants, mais prévenus, de Bossuet. Ce grand homme, en écrivant, dans la Politique tirée de VÉcriture sainte^ cet étrange passage : Ceux qui ne veulent pas souffrir que le prince use de rigueur en fiiatière de religion, parce que la religion doit être libre, sont dans une erreur impie,,., et en développant la même doctrine dans son fameux sermon sur VUnité de VÉglise, ne se rappelait que le serment du sacre, où les rois de France promettaient d'exterminer l'hérésie; mais il oubliait la séparation de l'ordre temporel et de l'ordre spirituel, du sujet et du croyant, si bien établie et si respectée par les Pères; il confondait Dieu et le roi, et la cour, comme dit très-bien M. de Maistre, était pour lui un véritable sanctuaire où il ne voyait que la puissance divine dans la personne de Louis XIV*. Ce fut là l'erreur du XVII* siècle tout entier : il identiiia la religion et l'Ëtat, et crut défendre l'État quand il persécuta l'hérésie. Cette confusion était si profonde dans tous les esprits, que le^ protestants eux-mêmes ne contestaient pas aux princes le droit de se servir du glaive contre les ennemis de la saine doctrine. « Sur ce point, dit Bossuet, je suis d'accord avec M. Jurieu. > Jurieu, en effet, suivait la tradition de Calvin, qui avait composé un traité spécial pour justifier l'emploi du fer et du feu en matière de propagande religieuse, et corroboré ses arguments par le supplice de Servet. Mais si une époque est excusable de prendre la liberté de