Église gallicane y p
conscience pour une afTaire de police, et la persécution pour le droit des gouvernements, c*est le xvn* siècle, sans doute, où la religion était la loi fondamentale de l'Ëtat, où le roi, fils aîné de TËglise, jurait à son sacre de conserver les privilèges de sa mère ; ce n'est pas le xix*, où il n*y a plus de religion d*État, où la liberté de conscience est de* puis soixante ans Tarticle obligé de toutes les constitutions, où la foi est volontaire, où les cultes sont libres^ et où les théoriciens de la persécution sont des anachronismes vivants, des débris du moyen ftge égarés et solitaires au milieu du monde moderne, comme ils sont, dans leur innocente ignorance, les démentis involontaires de la tradition chrétienne et les adversaires aveugles des Pères del'Ëglise et des saints.
11 n'est pas jusqu'aux philosophes^, jusqu'aux esprits indépendants qu'on appelle aujourd'hui libres penseurs^ que les Pères ne combattent avec une modération inconnue aujourd'hui. Supposez qu'un philosophe, ouvrant naïvement son âme à tel athlète contemporain de la polémique chrétienne, lui soumette cette profession de foi : < Je crois à Dieu, à l'Ame immortelle, aux peines et aux récompenses de l'autre vie, et je m'efforce de pratiquer le bien, persuadé que le chemin qui mène à Dieu est celui de l'homme de bien, qui, pénétré par les vérités du Créateur et par ces vertus que vous nommez des anges, hâte sa course vers lui de toutes les forces du cœur et de la pensée. » Que pense-t-on que répondrait le docteur au philosophe? Peutêtre se contenterait-il de l'appeler matérialiste et athée; peut-être inventerait-il, pour le mieux stigmatiser, quel« qu'un de ces noms inconnus aux dictionnaires polis, et surtout étrangers à la langue des saints Pères; dans tous les cas, il le dénoncerait aux personnes bien pensantes et à l'État, comme l'ennemi naturel de la société, de la paix publique et du gouvernement. L'évêque d'Hippone, moins
sévère parce qu*il est plus saint, n'appelle ni athée ni ma* térialiste Longinien, qui lui soumet précisément ce symbole du déisme épuré des derniers païens ; il ne dénonce pas au proconsul Maxime de Madaure, qui lui eiposela religion naturelle des derniers philosophes ; il discute leur doctrine tantôt avec une gravité affectueuse, tantôt avec une ironie bienveillante , et il écrit même au premier : « Je t'aime, parce que j*ai vu dans la sincérité de tes entretiens avec moi que tu veux être homme de bien. >
Mais, je le répète, si les Pères sont doux et miséricordieux pour les personnes, ils sont inflexibles à l'égard des idées. Ils combattent Terreur avec toutes les armes, avec le raisonnement et l'épigramme, avec Tindignation et la plaisanterie. Souvent même ils semblent préférer à la gra* vite d'un débat sérieux la vivacité des invectives ou la gaieté de la satire. Depuis saint Justin jusqu'aux derniers apologistes, presque tous les Pères se servent, avec un génie inégal, mais avec la même complaisance, de la satire pour combattre le paganisme. Des juges sévères ont reproché à ce beau livre de la Cité de Dieu bien des pages d'une justesse contestable et d'un goût équivoque, où saint Augustin, feignant de ne pas comprendre la grftce et la profondeur des fictions mythologiques, parodie pour ainsi dire le paganisme antique, comme la philosophie du xvm* siècle parodiait le christianisme. Dans cette longue guerre contre l'Olympe, il use, pour la plus grande gloire du vrai Dieu, des mêmes armes que le xvm* siècle pour le triomphe de la philosophie. En distinguant comme il con« vient entre les deux religions attaquées et en restreignant le sens du mot aux procédés de la polémique, on peut dire, malgré l'inconvenance et le paradoxe apparents, qu'il y a du Voltaire dans saint Augustin. Le saint ose pieusement tout ce qu'ose l'impiété du philosophe. Yarron, pour expliquer la reUgion païenne, l'avait rattachée à son origine
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vraie, le sentiment du divin inné dans tous les hommes. Saint Augustin soutient contre lui la thèse de la philosophie du zvni* siècle contre la religion positive.
Ce sont inventions de sages politiques,
comme dit dans Polyeucu le libre penseur Sévère, comme Voltaire le répète vingt fois après Corneille dans ses tragédies. Ailleurs, se moquant des dieux romains, fort inutiles dans le danger & leurs adorateurs, il raconte que, lorsqu'on arma les esclaves contre Annibal, on prit des lances dans les temples* comme si Ton avait dit aux dieux : « Quittez ces armes que vous avez si longtemps portées en vain ; nos esclaves en feront un meilleur usage. » Singulière ressemblance entre des temps et des orateurs si divers 1 Ouvrez M. Thiers, et vous verrez les philosophes de 93 dire à saint Michel et à saint Georges, dont on portait les statues de bronze à la Monnaie : « Pauvres saints, au lieu de rester impuissants dans vos niches, allez vous fbiidre à la Monnaie, pour être utiles à la république. > Quelquefois une anecdote galante, empruntée à quelque honnête païen« comme Plutarque, qui la racontait chastement, parce qu'il croyait aux dieux, devient entre les mains de saint Au-« gustin un de ces scandales heureux dont le ridicule re-* tombe sur le paganisme, et qu'il exploite avec beaucoup de malice^ d'esprit et de liberté. Veut-il expliquer l'origine de certaines divinités? < Un jour, dit-il, un gardien du temple d'Hercule, étant de loisir et désœuvré, se mit à jouer aux dés tout seul, d'une main pour Hercule, et de l'autre pour lui, avec cette conviction que s'il gagnait, il se donnerait un souper et une maîtresse aux dépens du temple, et que si la chance tournait du côté d'Hercule, il le régalerait du souper et de la maltresse à ses dépens. Ce fut Hercule qui gagna, et le gardien, fidèle à sa promesse, lui offrit le souper convenu et la fameuse courtisane Lauren-
tina. Or celle-ci, s'étant endormie dans le temple, se vit en songe entre les bras du dieu, qui lui dit que le premier jeune homme qu*elle rencontrerait en sortant lui payerait la dette d*Hercule. Et en effet elle rencontra un jeune homme fort riche nommé Tarutius , qui , après avoir yécu fort longtemps avec elle, mourut en lui laissant tous ses biens. Maîtresse d'une grande fortune, Laurentina, pour ne pas être ingrate envers le ciel, institua le peuple romain son héritier; puis elle disparut, et Ton trouva son testament, en faveur duquel on lui décerna les honneurs divins K »
Voilà de quelle façon leste et piquante saint Augustin raconte Forigine des dieux; qu'est-ce donc quand il entre dans le détail de leurs attributions, et quand il énumère« par exemple, ceux qui accompagnent l'épousée sous le toit conjugal, < pour aider la jeune fille p&Ie et tremblante à faire le sacrifice, » et qu'il définit avec une vivacité d'expression trop pittoresque et une précision médiocrement chaste les fonctions de la déesse Virginiensis, « qui dénoue la ceinture, » du père StièiguSy qui met la vierge aux bras du mari, de la déesse PrmM qui l'empêche de se débattre, et delà déesse Pertunda..,, Haistout est saint auxsainlSy selon le vieil adage ; c'est ce qui permet à saint Augustin d'achever la description ; c'est ce qui me force à l'interrompre. Toujours est-il que ce n'est pas dans ce style que Bossuet écrit le Traité de la concupiscence et les pages admirables de VHistoire v^niverselle sur la corruption des païens. J'insisterais sur cette comparaison, mais M«*fkiint-Marc Girardin vient de promettre i nos lecteurs de rapprocher saint Augustin et Bosstîet, et je ne veux pas m'exposer à mal faire ce qu'il fera si bien.
1. Je dois cette traduction si vive et si élégante à Tamilié de M. Saisset^ professeur au Collège de France, qui achève en ce moment un beau travail sur la Cité de Dieu.
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Voilà, disais-je, ce que des juges sévères reprochent aux Pères de l'Église : l'ironie, la satire, les plaisanteries désavouées par la décence , comme le luxe de leur rhéto* rique l'est quelquefois par le goût, et la subtilité de leurs arguments par la raison. Mais ce sont là surtout les fau« tes de leur siècle; j'ajouterai même : ce sont les avantages et peut-être les calculs de leur polémique. Les Pères n'ignoraient pas que les procédés de persuasion varient selon les temps. Telle époque, par exemple, a besoin qu'on lui parle le langage de la raison; telle autre, celui de l'imagination et du sentiment; telle autre, celui de la satire. Au commencement de ce siècle , deux apolo* gies du christianisme parurent : l'une concise, solide, nourrie de raisonnements et de faits, armée d'une méthode vraiment philosophique, et sans autre ornement que sa simplicité ; la seconde, brillante, romanesque, séduisante et chimérique comme les rêves de la poésie. L'imagination des hommes, desséchée longtemps au soufOe aride du xvm* siècle, fut insensible à la calme parole de l'évèque de Nantes, M. Duvoisin, et se laissa prendre aux enchantements du Génie du c/irûtianûme. M. de Chateaubriand persuada, pour un temps sans .doute, mais enfin il persuada, précisément parce qu'il ne prouvait pas. La Démonstration évangéliquey qui prouvait trop bien, fut oubliée. Les Pères , avec un discernement admirable de l'opinion de leur temps, comprenaient qu'il ne s'agissait nullement pour eux d'être, comme nous disons aujourd'hui, compriliensifs^ et de rendre impartiâément justice même aux idées que l'on combat. Saint Augustin écrivait pour tout ,1e monde, et les .Africains de Tagaste, de Garthage et de M^aure n'étaient pas de grands éclectiques comme nous. Aussi l'effort perpétuel de saint Augustin et des Pères est-il de renverser par l'ironie et la satire les dieux du paganisme, qui, détrônés dans le cœur des hommes, régnaient encore dans
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leur imagination. Il fallait en effet, pour achever la conversion des païens, convertir leur imagination même, et rendre ridicules à leurs yeux ces divinités que la muse antique avait faites si belle : sinon un culte poétique de l'esprit aurait survécu à la ruine de la croyance, et les peuples, désabusés du dogme, auraient conservé ridol&trie païenne de la beauté. Quand saint Paul prêcha dans Éphèse l'adoration en esprit d'un Dieu unique, les ouvriers se répandirent en désordre dans les rues en criant : « La grande Diane d'Éphèse I la grande Diane d'Éphàse ! > Ce n'était pas là seulement le cri des intérêts alarmés, M. Charpentier le reconnaît; c'était le cri de l'art menacé. Proscrire, dit-il avec raison, le culte' matériel des dieujc, c'était attaquer le peuple grec dans sa foi religieuse et dans sa passion d'artiste. Il fallait, pour que les païens devinssent vraiment chrétiens, que les dieux charmants de Phi* dias ou de Praxitèle ne fussent plus à leurs yeux qu'une pierre misérabloi ou un vil bois que
Les vers sur leurs autels consumaient tous les jours.
C'est ce qui aiguise à chaque instant l'ironie de saint Augustin ; c'est ce qui égayé, quelquefois jusqu'au jeu de mots , la gravité d'Origène; c'est ce qui déride la science de saint Clément d'Alexandrie; c'est ce qui arrache à Minucius Félix cette description insultante : c Les hirondelles se posent sur la tête de vos dieux ; si vous ne les chassez, elles feront leur nid et leurs ordures dans leurs bouches divines; l'araignée couvre leurs faces de sa toile, et ces dieux que vous nettoyez sans cesse, vous en avez peurl » L'illusion de l'idolAtrie une fois dissipée, le culte poétique de la beauté, mortellement atteint par le ridicule, les dieux doublement vaincus dans la croyance et dans l'imagination ie$ hommes, c'en était fait du paganisme.
Voilà la double défaite que M« Charpentier raconte avec
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beaucoup de science et de talent ; voilà sur quelles ruines il nous montre la société chrétienne naissant et grandissant à la voix des Pères, et finissant bientôt par embrasser le monde. Il m'était impossible d'examiner toutes les questions comprises dans ce bel ouvrage; j'ai choisi les plus intéressantes, celles qui se rattachaient de plus près à l'objet principal de M. Charpentier.
Je regrette de ne pouvoir qu'indiquer, en terminant, ses remarquables chapitres sur la légende et la poésie chrétienne, sur la tradition littéraire du christianisme, et principalement sur la comparaison des deux Églises. Le génie propre à chacunes d'elles y est défini avec une rare justesse, et une main savante autant que délicate pouvait seule marquer avec tant de précision l'influence des Pères latins sur les Pères de l'Église grecque. Je regrette aussi, dois-jele lui avouer? de n'avoir plus la place de combattre son ingénieux paradoxe sur cette transformation de la littérature et de la langue latine aux premiers siècles de l'Église, qu'il faut appeler, selon lui, non pas une décadence, mais la substitution de l'idiome indigène et primitif à l'idiome étranger. Il croit, en effet, que la langue des Pères, c'est la langue de l'ancienne Rome, qui ressuscite après coup sur les débris de cette littérature savante, plaquée pour ainsi dire à la surface du génie romain par l'imitation factice de la Grèce ; ce qui le conduit à regarder le siècle d'Auguste comme un heureux accident, la littérature classique de Rome comme une plante parasite, et la littérature chrétienne comme le rejeton véritable du vieil arbre rajeuni. Mais je me reprocherais de discuter la seule idée peut-être qui manque de vérité dans le livre de M. Charpentier, quand je ne puis louer toutes celles qui ont à la fois la nouveauté et la justesse. Ce qui me console d'être si incomplet dans la louange, c'est qu'au risque de paraître m'occuper des Pères de TËglise plus que de M. Char-
pentier lui-même, j'ai cherché à donner au lecteur la substance de son livre, certain d'ailleurs que Fauteur me saurait encore plus de gré de communiquer ses idées que de vanter son remarquable talent. Les livres comme les siens sont les réservoirs des idées; les critiques ne sont, pour appliquer ici le mot Bossuet, que les fontaines publiques destinées à les répandre.
{Journal des Débats^ 15 et 29 décembre 1853.)
l'Éloquence des pères de l'éguse.
Fragment du discours d'ouverture, prononcé dans la chaire d'éloquence latine du collège de France , le 27 janvier 1857.
Il y a deux sortes ^'éloquence, l'éloquence spéculative et l'éloquence d'action. L'éloquence spéculative cherche son objet dans les plus graves problèmes que la pensée humaine se puisse poser : l'existence de Dieu, les rapports du Créateur avec la créature, la destinée de l'homme, sa fin icibas, son espérance dans une autre vie, le souverain bien, la théorie des devoirs. Aux époques où la liberté est exilée de la terre, cette éloquence est la seule qui soit permise aux ftmes généreuses, l'éloquence politique étant, comme dit Tacite, pacifiée, et l'éloquence judiciaire s'enfermant dans des intérêts trop terrestres pour offrir une satisfaction aux besoins éternels de l'âme. L'éloquence spéculative devient « alors l'asile de l'homme qui, pour échapper à la servitude du monde matériel, se réfugie dans l'indépendance du
monde moral. Des deux philosophies qui sous les premiers Césars se partagent le monde romain, laquelle représente pour nous l'éloquence spéculative ? J'ose^ à peine poser cette question. Il est clair que cette qualité n'appartient pas à la doctrine d'Ëpicure. Elle est tout entière au stoï* cisme romain. Mais cette éloquence spéculative du stoïcisme, si haute et si fière, est, par sa hauteur et sa fierté même, au-dessus de l'humanité. Elle s'élance, elle plane au-dessus de nos tètes, et quand elle ose placer la béatitude du sage au niveau du trône de Jupiter, nous sentons entre sa grandeur et notre petitesse l'intervalle de la terre au ciel. Je prends une image de saint Augustin. Vous avez vu parfois, en vous promenant sur les grèves, ces grands oiseaux de mer, qui, aux approches de l'orage, déploient leur vol avec des voix mélancoliques et s'élèvent, à travers la brume, vers la région de l'azur et de la lumière. Vous les cherchez du regard, vous n'apercevez plus qu'un point, une aile blanche comme l'écume de l'Océan, et devant ce vol immense, vous vous sentez petits et comme attachés à la terre, jusqu'à ce que l'oiseau, las d'errer dans les nuages, s'abatte à vos pieds, épuisé, palpitant, sur le sable du rivage. Tels nous apparaissent ces fiers esprits du stoïcisme. C'est quand la tyrannie d'un Néron ou d'un Demitien se déchaîne sur le monde, que la pensée d'un Sénèque ou d'un Épictète prend son essor. Nous voulons la suivre ; mais nous sommes trop faibles, et elle ne s'inquiète pas assez de nous emporter sur ses ailes et de nous soutenir sur les nues. Nous la contemplons d'ici-bas, brûlant en vain de nous élancer sur ses traces, et nous la voyons monter, monter toujours, jusqu'à ce que, fatiguée de chercher sa voie dans ce dédale de l'infini, elle retombe sur la terre de toute la hauteur du ciel, de tout le poids d'un eflbrt inutile et d'une espérance déçue. Son essor nous décourageait et sa chute nous consterne. Telle est, Mes-
sieurs, dans sa grandeur solitaire, dans la hardiesse, et quelquefois, hélas! dans l'impuissance de son ambition, l'éloquence spéculative du stoïcisme.
Telle n'est pas Téloquence d*action. Gelle«ci ne s'enivre pas des voluptés de la spéculation. Elle ne plane pas audessus de nos tètes dans la ajdiàre des idées. Ce n'est pas un voyageur qui gravit une cime presque inaccessible, d'où il jette un regard d'orgueil et de compassion sur les pâtres de la vallée. L'éloquence d'action marche, court, entraîne la foule sur ses pas et sème autour d'elle l'espérance, la force, l'enthousiasme, l'héroïsme. Ce n'est pas l'éloquence aristocratique de quelques lettrés qui travaillent en artistes au perfectionnement de leur &me et à l'accroissement de leurs lumières philosophiques, pendant qu'au-dessous d'eux le monde est dans la nuit. C'est l'éloquence populaire des ignorants et des simples, qui se lèvent un jour au milieu de la foule et qui entreprennent de sauver le monde. C'est l'éloquence qui jaillit comme un fleuve des entrailles du peuple et qui se répand sur l'humanité tout entière. C'est l'éloquence qui s'écrie, comme dans le termoniur la mofUaçne : « Heureux les humbles, heureux les pauvres, heureux ceux qui ont soif de vérité et de justice, heureux les persécutés, car le royaume des cieux leur appartient !> C'est l'éloquence qui met au service de cette vérité et de cette justice tout ce que peut donner l'homme, ses biens, ses travaux, ses veilles, son corps et son &me, sa vie et son 8ang« C'est l'éloquence des premiers chrétiens. Voilà, Messieurs, la différence de l'éloquence spéculative des stoïciens et de l'éloquence d'action du christianisme. Voilà la souroe de cette originalité de la parole chrétienne qui transforme le monde et la société, qui d'un bout à l'autre de l'univers secoue les Âmes en léthargie, qui leur rend une foi, et avec la foi, cette liberté et cette force invincibles que donne le courage de mourir.
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Le xvn* sièele admirait les Pères presque autant que nous, les lisait mjeux que nous ; et comme en ce tempslà les affections les plus légitimes étaient les mieux réglées, le xvn* siècle nous a enseigné à la fois le goût qu*i] faut avoir pour les Pères de l'Église et la mesure qu'il y faut garder. J'entends bien Pascal se plaindre qu'on dédaigne les Ambroise et les Chrysostome» pour s*attacher aux petits livres de piété molle et fleurie. J'en-» tends La Bruyère reprocher à ses contemporains de trouver les Pères trop tristes et déplorer l'indifférence qu'ils inspirent. Mais je vois l'Église gallicane, si fertile en grands esprits, se retremper incessamment par la pratique des Pères aux sources vives du christianisme, et c'est peut* être ce qui a fait de TÉglise de France, au xvn* siècle, une gardienne si fidèle de la tradition. Je vois TUniversité accorder le culte de l'antiquité sacrée avec celui de l'antiquité profane, et fonder cette continuité d'admiration impartiale à laquelle, quoi qu'on ait pu dire, l'Université est encore fidèle aujourd'hui. Rollin mêle aux citations de Démosthène et de Cicéron des fragments de saint Chrysostome et de saint Ambroise. U donne même aux jeunes gens qui se destinent au saint ministère un conseil dont pourraient profiter ceux de nos prédicateurs qui seraient désintéressés de la gloire humaine, le conseil de graver dans leur mémoire et de répéter dans leurs sermons les plus beaux endroits des Pères, « attendu, dit ingénument RoUin, qu'il importe peu d'où soit tiré ce qu'on dit, pourvu que ce qu'on dit soit excellent. 1
L'auteur d'un autre Traité des Études qui n'est pas célèbre comme celui de Rollin, et qui pourtant est digne de
Fètre, le sage et ingénieux Fleury, aimait Homère et Platon jusqu'à regarder Tun comme un manuel de bonne conduite et jusqu'à défendre l'autre contre saint Chrysostome. Mais il n'avait pas perdu à cette école de la littérature païenne le goût des beautés moins profanes. Il recommande à son tour l'étude des Pères dont il était rempli, et dont le suc semble avoir coulé dans son livre charmant sur les mœurs des premiers chrétiens. « Saint Grégoire de Nazianze» ditil avec grâce , et saint Basile sont de très-beaux esprits et des hommes très-polis , mais leur titre de saints leur nuit. » Et Fleury exhorte les jeunes gens à ne pas se laisser rebuter par là et à les lire, comme s'ils n'étaient pas des saints. 11 y exhorte aussi les femmes. Car Fleury n'est pas de ceux qui composent la bibliothèque d'une femme d'un dé , de fil et d'aiguilles pour travailler au trousseau des jeunes fiUes à marier. « Est-ce que leur âme, dit-il, est d'une autre espèce que celle des hommes? Il faut donc qu'elles n'ignorent pas leur religion , ni qu'elles y soient trop savantes , de peur qu'elles ne viennent dogmatiser. > Fleury* s'inquiète, on le voit, de la paix du ménage, et il croit la lecture des Pères parfaitement propre à entretenir les femmes dans cette juste mesure de savoir et de modestie qui assure le bonheur.
Le nom qu'il faut prononcer le premier, pour la priorité de la date comme pour la puissance sur l'opinion, c'est M. de Chateaubriand. Quand on lit aujourd'hui le chapitre du Génie du christianisme qu'il a consacré aux Pères de l'Église, on le trouve peu digne d'un si grand écrivain et d'un si grand sujet. C'est une série de jugements courts, incomplets et communs, sur les plus grands personnages
des deux Églises. M. de Chateaubriand cite à peine quelques lignes de ceux qu*il juge en quelques mots, et il les juge par ces assimilations commodes et trompeuses, qui font aisément fortune aux dépens de la vérité. Lactance est le Cicéron chrétien ; Ambroise est le Fénelon des Pères de TËglise ; Tertullien en est le Bossuet. Quant à saint Cyprien, « c*est la copie affaiblei de Tertullien, » comme Tafûrme La Harpe, « dont il faut toujours citer Fautorifé en critique. » Toute cette nomenclature est très-superficielle. Mais, Messieurs, il ne faut pas juger le Génie du Christianisme sur un chapitre, ni surtout sur la défaveur où ce livre célèbre est tombé. Notre tiédeur, en le lisant aujourd'hui , ne comprend plus l'enthousiasme des générations éteintes. Comme dans la ferveur de leur admiration nos pères accordaient tout à M. de Chateaubriand, nous, dans notre désaffection, nous lui refusons tout à notre tour. M. de Chateaubriand n'est pas, j*en conviens, un docteur de l'Église, qui ait enrichi d'arguments nouveaux ou d'une nouvelle autorité le livre austère du christianisme. C'est un peintre qui l'a, comme on dit aujourd'hui, illustré; et dans un temps où l'attention publique avait besoin d'être séduite, ces brillantes vignettes, exécutées par M. de Chateaubriand, ont attiré les yeux et les ont ramenés peu à peu sur le texte délaissé. Pour prendre une plus noble image, M. de Chateaubriand n'a pas, comme on le disait jadis, et comme il le disait lui-même complaisamment, relevé le temple et rouvert le sanctuaire. Mais sur le chemin désert du temple et sous le vestibule du sanctuaire il a tendu des draperies, disposé des guirlandes et semé des fleurs ; et la foule d'accourir, attirée par l'appareil pompeux de la cérémonie. Sa poésie a marché devant les peuples pour les ramener au temple, comme dans Virgile la colombe qui voltige devant Énée pour le conduire au rameau d'or. H. de Chateaubriand n'a pas converti les âmes : il n'a converti que les imagina-
tions. Mais quand la foi est sortie de Tesprit humain par la porte du raisonnement, qui sait si elle y peut rentrer par une autre porte que celle de l'imagination T Aussi M. de Chateaubriand disait-il souvent qu*il avait fait entendre à son temps la seule apologie du christianisme que son temps pût écouter. Il aurait pu choisir pour épigraphe du Génie du Christianisme cette parole de TapAtre : « Je vous ai donné du lait à la place de viande, que vous n'étiez pas capables de supporter. » M. de Chateaubriand a rendu à la France, comme disait Mme de Staël, le plaisir de Tadmiration , et préparé de loin, par les émotions de l'esprit, le réveil religieux des âmes dont nous sommes témoins aujourd'hui. De même, en accoutumant l'opinion à espérer dans les Pères de l'Église desCicéron, des Fénelon et des Bossuet, en mettant en scène, dans ksMartyrSy Cyrille à côté du grand prêtre d'Homère, Augustin avec Eudore au sommet du Vésuve, Jérôme avec Cymodocée sur les bords du Jourdain, M. de Chateaubriand communiquait à ces graves personnages de l'Église une part de la popularité de ses héros. Et déjà le public, séduit par ces esquisses brillantes de l'âge héroïque du christianisme, et amené par le roman au désir de l'histoire , appelait de ses vœux un peintre qui pût lui représenter dans toute leur vérité ces grands écrivains et cette grande époque, quand parut M. Villemain*
Ceux d'entre vous. Messieurs dont la mémoire peut remonter au delà de vingt-cinq ans se rappellent ces cours illustres où trois grands professeurs avaient la France pour auditoire, et d'où l'histoire, la philosophie et la critique littéraire sont sorties régénérées. Ces trois enseignements, dans leur diversité , s*accordaient merveilleusement pour continuer par la science le mouvement commencé dans les ftmes par l'imagination et par la poésie. M. Guizot enseignait à la reconnaissance des peuples la part qui appartient
à l'Église dans Fœuvre de la civilisation. M. Cousin, en démontrant, sur les traces de M. Royer-Collard, les grandes vérités du spiritualisme devant des générations encore minées par le sensualisme du dernier siècle, replaçait au fond des Ames les bases réparées de la foi chrétienne. M. Villemain, par ses brillantes comparaisons entre les Pères et les grands sermonnaires du xvn* siècle, jetait les premières assises du beau monument qu'il devait élèvera l'éloquence de l'Eglise. Un jour qu'il avait cité un passage admirable de saint Chrysostome sur l'aumAne, quelqu'un s'approcha de lui à la fin de sa leçon et lui demanda communication du morceau. A quelques jours de là , dans un salon où se pressait l'élite des hommes célèbres et des femmes élégantes, le mattre du logis, présentant à M. Yillemain quelques pages écrites, le pria de les lire à haute voix, et M. Yillemain lut comme il sait lire le fragment que vous allez entendre :
«Pour que le pauvre soit digne de Faumdne,il suffit de sa pauvreté. Lorsqu'un homme s'offre à nous avec la recommandation du malheur, ne demandons rien davantage. En l'assistant, c'est sa nature d'homme et non le mérite de ses actions et de sa foi que nous honorons : c'est sa misère et non sa vertu qui nous touche, afin d'attirer sur nousmêmes la miséricorde de Dieu. Car si nous voulons au contraire discuter rigoureusement les droits de ceux qui ont Dieu pour mattre aussi bien que nous, il fera la même chose à notre égard, et, tandis que nous leur ferons rendre compte de leur vie, nous serons nous-mêmes déchus de la miséricorde divine. Car l'Évangile a dit : < Vous serez ju- « gés comme vous avez jugé les autres '. >
Savez-vous, Messieurs, où se passait cette scène si honorable pour l'éloquence chrétienne des premiers siècles? Savez-vous le nom de cet hâte illustre qui offrait à ses invi-