‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 2)Chapitre 48 sur 72 · Préeep. lY , Conf. ni, cf. chap. i · texte numérisé non relu

Préeep. lY , Conf. ni, cf. chap. i

dans rhoinme.qui continue pourtant à se croire privilégié, et qui prête à Tinfidélité du mari l'excuse insuffisante d'une innocence relative; cette puissance réparatrice du repentir, qui rend à la femme le droit qu'elle a perdu, c'étaient là des idées nouvelles et singulières, à cette époque de la société romaine où l'habitude invétérée de la répudiation et du divorce avait dissous le mariage et ruiné le fondement de la famille. C'étaient de grandes marques de ce respect nouveau pour la femme que le christianisme imposait au monde, et qui fut peut-être son plus gracieux bienfait. En lisant ce code de morale domestique apporté par l'ange à Hermas pour l'usage de la primitive communauté chrétienne, on pressent déjà le rôle civilisateur de la femme dans la société moderne, comme dans le personnage de cette jeune fille choisie par Hermas pour emblème de l'Église on voit commencer le rôle poétique de la femme dans les créations de l'esprit. Ainsi les premiers monuments des lettres chrétiennes nous annoncent les prochaines métamorphoses de l'âme humaine et de la société. La femme est près d'obtenir au foyer domestique une part d'autorité, et surtout de respect, refusée à la matrone antique; elle va prendre dans la littérature un rôle inspirateur qui complète sa destinée nouvelle; elle devient l'âme de la maison et le bon ange de la pensée. On croit assister, en lisant le Pasteur d'Hermas, à l'intronisation de ce pouvoir nouveau et charmant, et la révolution morale et littéraire qui nattra du christianisme se révèle en traits distincts dans cette curieuse ébauche d'un chrétien du premier siècle.

Mais l'œuvre de la sanctification n'est pas achevée. On a vu le père se perfectionner lui-même et perfectionner sa famille par le même moyen, par la puissance du repentir. La femme n'est plus médisante, les fils ne sont plus débauchés. L'ange avait prédit que, si le père usait avec douceur

de son autorité pour corriger les siens, non pour les punir, la femme et les enfants deviendraient meilleurs, et que Dieu leur pardonnerait \ Mais ce n'est pas assez d'amender sa famille, Hermas doit amender la société en lui communiquant les préceptes de l'ange. Dans le livre du Pastmr éclate à chaque page cette ardeur de propagande, besoin irrésistible de toute doctrine qui a foi dans sa vérité. L'Église apporte d'abord à Hermas un livre où sont consignées ses instructions, et lui commande de le lire aux prêtres qui gouvernent la communauté des fidèles. Plus tard l'ange prescrit à Hermas d'écrire ses préceptes et ses paraboles , et de les communiquer à ses frères pour les exciter à la pénitence. Donner l'exemple de la foi, de la crainte et de l'amour de Dieu; mener une vie pure, et, si l'on commet des fautes, les expier par le repentir ; chercher la vérité, fuir l'erreur, distinguer les vrais prophètes et les vrais serviteurs de Dieu d'avec ses faux prophètes et ses faux serviteurs, pour que la piété sincère ne porte pas la peine de la piété feinte; aux observances ajouter les œuvres; praticiuer la prière et l'aumône ; secourir le pauvre quand on est riche, car le pauvre est au riche ce que la vigne est à l'orme : si l'orme soutient la vigne, elle portera des fruits pour elle et pour lui, qui n'a pas coutume d'en porter; si le riche assiste le pauvre, les prières du pauvre attireront sur le riche la bénédiction de Dieu, qui ne bénirait pas l'un sans les prières de l'autre : tels sont les préceptes les plus importants révélés par Tange à Hermas. Ils se rapportent aux œuvres encore plus qu'à la foi. C'est qu'une doctrine nouvelle se fonde par l'action. Plus tard viendront les déiinitions précises des diverses parties du dogme, et la constitution de la discipline, et l'établissement du culte et des cérémonies. Au commencement , le capital ce sont

l . Ptuteur^ liv. I» Vis, U , chap. ii et m.

les œuvres. C'est ce que le Pastefur enseigne dans un admirable passage, dans un dialogue qu*un disciple de Platon ou du Portique aurait écrit tout aussi bien qu'un néophyte chrétien, et qui nous montre la part de la religion naturelle dans le christianisme naissant :

c Je jeûnais sur la montagne, raconte Hermas. c Que faistu là? me dit l'ange. — Je suis à mon poste. — Que veux-tu dire? — Oui, je jeûne, selon ma coutume, en l'honneur du Seigneur. — C'est là ce que tu appelles jeûner? Je vais t'apprendre ce que c'est que le jeûne véritable. Écoute-moi. Le Seigneur ne désire pas ces abstinences inutiles qui ne sanctifient pas ceux qui se les imposent. Vis dans l'innocence, conserve un cœur pur, suis les préceptes de Dieu, crois fermement que, si tu te préserves de toute mauvaise pensée, de toute mauvaise action, tu as vécu selon sa loi : voilà le jeûne véritable, le jeûne agréable au Seigneur. Un jour, continue l'ange, avant de partir pour un voyage, un mettre dit à son esclave : « Aie bien soin de palisser ma «vigne, et, si tu accomplis fidèlement mon ordre, je t'affran- « chirai à mon retour. » L'esclave palisse la vigne, et de plus, comme il y avait au pied des ceps de mauvaises herbes qui les étoufiaient, de son propre mouvement il arrache les mauvaises herbes, et le mattre à son retour trouve sa vigne pliant sous des fruits magnifiques. « Tu as fait plus que « ton devoir, dit le mattre; je dépasserai mes promesses. Je « t'avais promis la liberté ; tu es libre, et de plus je te donne c une part dans mon héritage. » Tous les amis du père de famille, et même son fils, applaudirent à ces paroles, et l'esclave affranchi devint un de ses héritiers.... — Que signifie cette parabole? dit Hermas à l'ange. — Jeûne, lui répond l'ange, ne prends que du pain et de l'eau, tu feras ce qui est écrit, rien de plus. Mais donne à la veuve, à l'orphelin, au pauvre le prix des aliments que tu ne prends pas, alors tu feras plus que ce qui est écrit; ton jeûne sera par-

fait, il plaira au Seigneur, et le Seigneur, invoqué pour toi par la prière du pauvre, te comblera de bénédictions*. * Voilà la doctrine du Pasteur^ merveilleusement appropriée aux besoins d*une société religieuse à qui les œuvres importaient encore plus que le dogme à Theure où elle se constituait. Chez les vieilles religions, ce qui trop souvent domine, c*est la lettre ; chez les jeunes religions, Tesprit est souverain. Mais pour agir, pour accomplir les préceptes selon Tesprit de la loi nouvelle, il faut qu'une voix d*en haut fasse comprendre cet esprit, interprète cette loi, avertisse rhomme qu*il s*égare ou qu'il suit le droit chemin. Le Pasteur^ qui représente toutes les idées par des emblèmes vivants, ne manque pas de personniûer les bons et les mauvais instincts de Thomme. Il apprend à Hermas que Dieu a donné à chacun de nous un ange gardien*. Ce bon ange, il est vrai, a un adversaire, un mauvais ange, également attaché à nous, qui lutte contre le bon et nous tend des pièges pour nous faire succomber. Mais si nous résistons, si par nos efforts nous nous montrons dignes de l'assistance de Dieu, Dieu vient à notre secours, et le démon s*enfuit*. Hermas expose ainsi la croyance poétique au bon et au mauvais ange, que plusieurs écrivains illustres de TÉglise grecque, Origène, saint Basile, saint Grégoire deNysse, ont embrassée après lui, et il semble en même temps ébaucher la doctrine de la grâce qu'approfondira saint Augustin \ Alors que les idées chrétiennes sont encore enveloppées et qu'il n'y a qu'une Église, Hermas réunit dans sa théologie confuse les tendances qui se diviseront plus tard entre TEglise d'Orient et l'Église d'Occident. Légendaire et moraliste, il mêle l'imagination et la règle, les traditions religieuses, qui dans l'Église grecque deviendront des opinions

I. Patleurj î. Similitudes, cap. i, ii, m. — 2. Simil, VIII, cap. m. 3. PrécepU, liv. H, chap. vi. — 4. Simil, VIII, chap. ti.

libres ou même des hérésies, et les dogmes, que définira TÉglise latine, et qui deviendront Torthodoxie catholique. Je viens de résumer l'enseignement du Pasteur en essayant d*en faire ressortir le caractère essentiel de pratique et de charité : morale vraiment évangélique, qui comprend dans la perfection chrétienne l'obligation de travailler au progrès de la famille et de la société; morale bien éloignée de la doctrine mystique, qui plus tard réduira la perfection à l'absolue rupture de l'homme avec le monde et à l'achèvement égoïste de sa propre vertu. Un cercle de progrès qui s'agrandit toujours, et qui conduit Hermas du perfectionnement de soi-même à celui du prochain, des vertus individuelles aux vertus sociales, voilà l'image de la vie chrétienne telle que l'ange est venu l'enseigner. Quand le cercle est enfin parcouru, quand l'homme s'est élevé par degrés à cette sainteté active et bienfaisante, quel est le dénoûment du voyage? Un jour l'ange conduit Hermas sur une colline de l'Arcadie. Devant eux s'étend une plaine environnée de douze montagnes. Du milieu de la plaine, Hermas voit se dresser une grande pierre plus haute que les montagnes voisines et carrée comme une base d'édifice capable de supporter le monde. Sur cette pierre, à laquelle le temps a donné un air auguste de vieillesse, s'élève une porte neuve plus éclatante que le soleil. Autour de la porte se tiennent deux jeunes filles, vêtues de tuniques blanches. Bientôt six hommes vénérables paraissent, suivis d'une multitude qui, à leurs commandements, bâtit sur la pierre une tour immense, et la tour monte vers le ciel, formée de pierres blanches, choisies, taillées, équarries avec soin, et unies entre elles par un ciment si délié, qu'on dirait une seule pierre. Hermas, étonné, demande à Fange de lui expliquer le sens de cette vision. « Je n'ai pas le temps à celte heure, répond l'ange ; reste avec ces jeunes filles, je reviendrai bientôt. •* Et l'ange disparait.

390 ÉTUDES UTTKRAIHES ET MOHAU":».

« L*ange ne reviendra pas aujourd'hui, me dirent les jeunes filles. (G*est Hermas qui parle.) — Que ferai-je alors? répondîs-je. — Attends jusqu'au soir : s'il vient, il te dira ce que tu veux savoir ; s'il ne vient pas, tu resteras avec nous. » Mais je leur dis : « Je resterai. avec vous jusqu'au soir, et, si l'ange ne réparait pas, je retournerai à la maison et je reviendrai demain. > (Hermas se souvient qu'il a été réprimandé par l'Église, pour avoir indiscrètement admiré la beauté d'une jeune fille, et il ne veut pas s'exposer au péril d'une admiration nouvelle et multiple en restant parmi les douze vierges). Mais elles : « Non, tu nous apappartiens, dirent-elles à Hermas, et tu ne peux t'éloigner. — Où resterai-je donc? — Tu reposeras avec nous comme un frère, non comme un époux, car tu es notre frère, et nous voulons bien habiter avec toi ; nous t'aimons. » Et moi, je rougissais à la pensée de rester avec elles. Et voilà que celle qui paraissait la première d'entre elles, m'entoure de ses bras et me donne un baiser. Puis les autres m'embrassent après elle comme on embrasse un frère, et, me conduisant autour de la tour, m'associent à leurs jeux. Les unes chantaient des cantiques ; les autres menaient un chœur de danse. Je me promenais avec elles en silence, et je me sentais rajeuni. La nuit vint; je voulus partir; mais elles me retinrent. Je demeurai au milieu d'elles, au pied de la tour. Elles étendirent leurs tuniques à terre, me placèrent au milieu et se mirent à prier. Je priai comme elles, avec autant de constance et de ferveur, et me voyant ainsi en oraison, elles éprouvaient une grande joie. Je restai ainsi avec elles jusqu'au lendemain. Nous venions d'adorer Dieu, lorsque l'ange revint.... « Elles t'ont bien reçu? me dît-il. — A merveille. Seigneur. — Eh bien! alors tu peuxm'interroger,je l'apprendrai ce que tu veux savoir*.»

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