‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 2)Chapitre 49 sur 72 · SimiL, VIII, chap. ii · texte numérisé non relu

SimiL, VIII, chap. ii

Et l'ange explique à Hermas le sens de la vision qui a frappé ses yeux. La vieille pierre et la porte neuve, c'est Jésus- Christ, fondement de la doctrine et porte du salut. La pierre est vieille, parce que Jésus , source étemelle de vérité, est antérieur à tous les temps. La porte est neuve parce que Jésus, source de rédemption, n'ouvrira la porte du ciel qu'au dernier jour, au jour du suprême jugement. Les douze montagnes sont les douze tribus, à qui Jésus a été prédit. Les six hommes vénérables sont des anges du*Seigneur ; les pierres choisies pour édifier la tour, ce sont les prophètes, les apôtres, les docteurs. La tour, c'est la tour de l'Église triomphante, le terme et le but du voyage de l'homme sur la terre, et les douze jeunes filles qui en gardent la porte, ce sont les puissances du fils de Dieu, les vertus célestes, qui ne révèlent les mystères intérieurs de la tour et n'en permettent l'entrée qu'à ceux avec qui elles daignent habiter, à ceux qu'elles revêtent de leurs blanches tuniques, c'est-à-dire qu'elles pénètrent de leur divine pureté.

Un autre jour le Pasteur conduit Hermas près d'un saule qui couvrait de son feuillage les champs et les montagnes. Sous son ombre sont rassemblés tous les hommes appelés au nom du Seigneur. Debout auprès du saule, un ange au visage radieux coupait avec une faux des rameaux de l'arbre symbolique et les distribuait à la foule, tandis que de nouvelles branches repoussaient sur le saule, dont le feuillage réparé semblait n'avoir rien perdu. Mais dansla plupart des mains qui portaient les rameaux on voyait les feuilles pAlir et la tige se dessécher; d'autres branches, séchées à demi, restaient à demi verdoyantes; d'autres gardaient leur sève et leur verdure; d'autres se chargeaient de pampres et ployaient sous les fruits. Le saule, dit le Pasteur à Hermas, c'est l'emblème de la loi de Dieu. Ceux dont les rameaux se sont couronnés de pampres et de fruits, ce sont les bienheureux qui ont souffert la mort pour accomplir la

loi. L*ange ceint leurs fronts des palmes du martyre, et les introduit dans la tour de TÉglise triomphante. Ceux dont les rameaux, sans porter de fruits, ont conservé leur vie et leur fraîcheur, ce sont ces justes qui ont vécu saintement, mais sans affronter Tépreuve de la souffrance. L'ange les revêt de tuniques blanches, et ils entrent dans la tour après les martyrs. Ceux dont les branches de saule sont à demi desséchées ne sont admis dans TËglise triomphante qu'après avoir fait reverdir leurs rameaux en les trempant dans les eaux de la pénitence; enfin ceux dont les branches n'ont plus ni sève ni couleur, ce sont les mauvais serviteurs de Dieu, exclus à jamais de la tour et condamnés à la mort éternelle.

Tel est, réduit au principal , et dégagé des répétitions inutiles, des épisodes accessoires et des allégories secondaires, le livre du Pasteur d'Hermas. G*est la légende appliquée à la morale, c'est la première forme de l'apologie chrétienne s'expliquant, non devant les ennemis du christianisme, mais devant ses amis timides qu'il faut fortifier contre eux-mêmes avant de les aguerrir contre leurs adversaires. C'est l'exposition allégorique d'une morale toute d'action et de propagande, qui assigne aux œuvres la grande part, et qui met l'esprit au-dessus de la lettre. Le salut est le but proposé à l'homme; la route du salut est la pénitence, non la pénitence oisive qui se contente de verser des larmes , mais la pénitence vaillante qui travaille partout i effacer le mal, en communiquant de proche en proche le progrès moral, du père à la famille, de la famille à la société. Enfin le guide de l'homme dans son voyage vers l'Église triomphante, c'est l'ange, c'est-à-dire la grâce envoyée d'en haut. Peut-être conçoit-on maintenant le succès de ce premier catéchisme, poétique et draniatique, qu'au premier siècle on lisait dans les familles chrétiennes et même, dit-on, dans les églises, comme on aurait lu l'Écriture. Cette

morale énergique et affectueuse, qui tournait vers l'action et la charité toutes les forces de l'homme, était la plus conforme à la pensée de TÉvangile et à la doctrine de saint Paul , et la plus capable de servir Tesprit de conquête d'une religion naissante. Cet art à la fois subtil et populaire de revêtir des allégories de TOrient les idées sévères du christianisme, et de traduire les préceptes en visions , était un attrait pour ceux qui aiment à soulever les voiles , et une impulsion pour ceux que le merveilleux décide, parce que dans les créations poétiques de l'homme ils pensent reconnaître une révélation surnaturelle de Dieu.

Je pourrais souhaiter, en terminant cet article, qu'un ami des saintes lettres traduisit quelque jour le Pasteur, et le fit connaître au public français. Ce serait mi vœu imprudent. Le réveil du goût public pour les œuvres de l'antiquité chrétienne a été vif; il ne sera durable qu'à la condition de ménager ce goût et de ne pas le soumettre à des épreuves indiscrètes. Déjà bien des lecteurs, qui ne se propo9ent ni de s'édifier, comme les âmes pieuses, ni de s'instruire, comme les doctes, mais simplement de s'intéresser, comme les gens du monde, se sont aperçus qu'ils lisent plus volontiers les grands écrivains de l'Église dans des extraits choisis que dans des textes complets. C'est que, même chez les plus illustres, l'art ne vaut pas la doctrine, et que le beau s'y perd dans les imperfections. Cela est vrai des œuvres de l'âge d'or de l'Église, plus vrai encore des ébauches de son commencement. Les écrits des premiers siècles chrétiens gagnent pour la plupart à n'être connus que par fragments. C'est les faire valoir que de les citer; ce serait les compromettre que de les traduire.

(Journal des DihaU, 13 et 15 octobre 1S57.)

394 ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MORAI.ES.

LES CLÉMENTINES.

A propos d'une publication nouvelle de M. Dressel, j*ai essayé det faire connaître aux lecteurs du Journal des Débats le Pastetir d'Hermas, ce premier catéchisme chrétien où la légende se mêle à la morale et où les maximes évangéliques revêtent la forme poétique de Tallégorie. Je voudrais étudier aujourd'hui un autre monument de Tantiquité chrétienne, également publié dans ces derniers temps par M. Dresse!, les Clémentines^ ou les homélies attribuées k saint Clément. Je dis attribuées, car on n'est certain ni de leur auteur ni de leur date. Quelques écrivains ecclésiastiques, Origène, saint Ëpiphane, Rufin, les regardent comme l'œuvre de saint Clément, altérée plus tard par les hérétiques. Tillemont les croit du vr siècle. Les critiques modernes, sans les restituer à saint Clément, leur assignent en général une date plus voisine de son temps, le milieu ou la fin du second siècle. Nous avons deux rédactions de cet ouvrage : celle qui porte le nom de CUmen^ tines se divise en vingt homélies dont le texte grec nous a été conservé. Selon toute vraisemblance, les Clémentines (à part les altérations qu'on y trouve) sont la plus ancienne rédaction. La plus récente, dont il ne nous reste que la traduction latine, sous le titre de Récognitions ou Reconnais^ sances^ se divise en dix livres. C'est en beaucoup d'endroits une amplification des Clémentines^ et elles portent les traces plus nombreuses encore des interpolations successives qu'y ont introduites les hérésies, comme pour marquer à leur effigie et s'approprier une oeuvre accréditée dans la société

chrétieDne. Ce sont les Clémentines que H. Dressel a publiées avec un soin irréprochable, d'après un manuscrit plus complet que ceux dont s'étaient servis les précédents éditeurs. Son travail ne laisserait rien à désirer s'il y avait joint une étude critique sur un ouvrage si curieux et si peu connu ; mais il a borné ses soins & la publication du texte, et il a laissé dans son œuvre une lacune que je me propose de combler. Sans renouveler le débat sur le véritable auteur et la date précise des Clémentines, prenons-les comme une œuvre anonyme du second siècle de Tère chrétienne, et laissons-les au rang des apocryphes, où l'Église les a mis. Gomme je n'y cherche pas des témoignages relatifs au dogme, mais simplement une peinture de l'état des esprits à une certaine époque, un écho des controverses publiques du christianisme naissant, je n'ai pas besoin d'agiter une question d'authenticité, et je puis presque dire comme Montaigne : < En l'étude que je traite des mœurs et mouvements, les témoignages fabuleux, pourvu qu'ils soient possibles, y servent comme les vrais. >

Us Clémentines sont tout ensemble une œuvre d'imagination et une œuvre de polémique. Certes il est intéressant d'entendre les premiers avocats de la religion chrétienne, Quadratus, Aristide, Justin, Tatien, Meliton, Apollinaire, Athénagore, plaider pour elle devant les empereurs. Hais ces défenseurs de la foi nouvelle ont un caractère commun : ce sont des lettrés , et pour la plupart des philosophes convertis, qui viennent offrir au christianisme le secours d'une science puisée dans les écoles païennes de la Grèce.

Leurs apologies nous attestent l'alliance que forment alors le christianisme et la philosophie, et nous révèlent le travail d'esprit qui s'opère dans une élite de penseurs chrétiens. Mais le mouvement qui s'accomplit dans l'esprit populaire, la diffusion si rapide des idées chrétiennes dans les couches inférieures de la société, voilà ce que

nous montrent imparfaitement ces plaidoyers pieux composés dans le cabinet et ofliciellement adressés au pouvoir. A côté de ces ouvrages d*art, on voudrait étudier le travail spontané de la Doctrine chrétienne pénétrant dans les plus vulgaires esprits par les conversations de chaque jour, par ces controverses en plein air et au grand soleil qui avaient pour organes des orateurs populaires, pour témoins des artisans et des esclaves, pour théâtre la place publique. Si donc il existait un livre qui nous montrât le christianisme discutant au milieu des villes devant la foule rassemblée, au lieu de plaider avec art au pied d'un trône, voyageant de pays en pays, s'expliquant partout à la face du ciel, tenant tête à tous les adversaires qui viennent Tassaillir, païens et philosophes, comme un brave en champ clos ; si Ton nous dépeignait, pendant ces débats publics, Tattitude de la foule, Témotion soulevée par la parole des orateurs chrétiens, le triomphe des vainqueurs, la honte des vaincus, les conversions qui se décident sur le champ de bataille et le progrès de la foi nouvelle dans le cœur des peuples ; si, pour nous attacher davantage, on ajoutait à l'exposition des idées Tattrait des aventures; si les événements imprévus et merveilleux, les scènes théurgiques et dramatiques se mêlaient aux argumentations subtiles et passionnées; si enfln ce livre était un roman, le premier roman chrétien, et une apologie populaire du christianisme, qui ne voudrait y contempler la vive peinture d*un siècle? Eh bien! ce livre existe, ce sont les Clémentines.

Le héros, sinon Fauteur des Clémentines^ saint Clément, disciple de saint Pierre et de saint Paul, fut pape et gouverna TÉglise de Rome avec une grande sagesse pendant neuf ans (de 91 à 100). Doux, conciliant, charitable, il rétablit la paix dans l'Église de Gorinthe, troublée par des divisions intestines, et sa LeUre aux Corinthiens a été justement appelée par Tillemont un des plus beaux monu-

ments de la religion après FÉcriture sainte. Le tableau que saint Clément y trace de la vie des chrétiens de Gorinthe avant leurs discussions est une page charmante, que Faimable Fleury n*a pas manqué de citer. Clément souffrit le martyre en Tannée 100, la troisième du règne de Trajan. La légende s*empara bientôt de sa mémoire. Saint Éphrem nous raconte que Trajan ayant relégué Clément dans la Chersonèse, au delà du Pont-Euxin, le saint ût jaillir du sol une fontaine, image de la vérité nouvelle dont il abreuvait les ftmes, et convertit tout Je pays. Alors l'empereur le Ct précipiter dans la mer, avec une ancre attachée à son cou. « Aujourd'hui encore, dit Grégoire de Tours qui a re-> cueilli la légende, le jour de la fête de saint Clément, la mer se retire sur un espace de trois milles, pour offrir un chemin sec aux pèlerins qui vont prier au tombeau du martyr et qui regagnent ensuite le rivage ^ ^ Voilà ce que Thistoire et la légende nous apprennent de saint Clément. Voyons ce que le roman nous en apprend à son tour. C'est Clément lui-même qui s'y met en scène dans une suite d'entretiens ou à*hamélie$.

Clément était un jeune homme d'une noble famille alliée à celle de Tibère. Son père s'appelait Faustus, sa mère Matthidia, ses deux frères aînés Faustin et Faustinien. Une nuit, Matthidia eut un songe qui l'avertissait de quitter Rome avec ses deux fils atnés et de s'en tenir éloignée pendant dix ans, sous peine des plus grands malheurs. Faustus lui permit de partir. Elle s'embarqua avec Faustin et Faustinien sur un vaisseau qui devait la conduire à Athènes, où s'achèverait l'éducation de ses enfants. Pendant quatre ans Faustus attendit vainement de leurs nouvelles. Enfin il confia son jeune fils à des maîtres chargés de l'instruire, et il partit à la recherche de sa femme et de ses enfants.

t. De Glùria marlynim, cap. xxxv.

398 ÉTUDES UTTÉRAIRES ET MORAJ^S.

Vingt ans 8*écoulèrent sans que Clément entendit parler de Faustus et de Matthidia» et il put se croire onphelin.

Ainsi privé de sa famille, seul dans le monde, sans les douces affections du foyer. Clément s*accoutuma de bonne heure à mener une vie d'étude qui convenait à son caractère triste et réfléchi. Il lut les livres des philosophes, alla d'école en école écouter leurs enseignements, et agita dans sa pensée toutes les questions qui, aux époques de doute, s'imposent aux esprits sérieux. Clément, tel qu'il se dépeint dans sa première homélie, ressemble à un de ces jeunes hommes du commencement du xix* siècle, dont des romans célèbres nous ont retracé les portraits. Il a cette complaisance à s'analyser soi-même, qui est leur caractère commun. Il ne sait plus où se prendre. Il ne croit plus & rien, et voudrait croire encore. Il a soif de la vérité, et la vérité le fuit. Il la poursuit, il l'appelle, et après de vains efforts, découragé de penser comme d'agir, il est près de succomber à la tristesse et de s'affaisser sous le poids du doute et de l'inertie :

« rétais jeune, dit-il, je vivais dans la tempérance et dans la chasteté, et mon âme était retenue comme captive par la tristesse et par l'ennui. Une pensée, j'ignore d'où elle m'était venue, m'obsédait sans cesse : la pensée de la mort. Que serai-je après avoir vécu ? Quelque chose ou rien ? un atome, un néant, sans mémoire de ma vie passée, et perdu dans l'oubli où le temps ensevelit toutes choses ? Ou bien existerai-je sans exister, sans connaître ceux qui existent, sans être connu d'eux, comme j'étais avant d'être né î Le monde a-t-il été créé ? Avant d'être créé qu'était-il? S'il a existé toujours, toujours il existera. S'il a commencé, il doit finir. Et après sa dissolution qu'y aura-t-il, sinon le silence, l'oubli, ou quelque chose peut-être que la pensée de l'homme ne saurait prévoir ?

« Telles étaient les questions qui, je ne sais d'où, vc-

naient à moi et m'obsédaient sans cesse. A force d*y réfléchir en vain, je fus pris d'une si amère tristesse que mon corps se desséchait et que mes joues se couvraient de p&leur. Plus j'essayais d'échapper à ces angoisses de l'âme, plus elles m'étreignaient violemment, et je gémissais de porter en moi le fléau de ma pensée, ignorant que Dieu m'avait donné en elle la plus bienfaisante des compagnes, et que je lui devrais un jour l'espoir de l'immortalité, comme je l'ai reconnu depuis et comme j'en rends grâce à la bonté du Seigneur ^ >

René racontant le vide de son âme au sable des grèves et aux feuilles sèches des bois , Obermann s'asseyant sur la colline, épuisé par le double martyre d'un désir immense et d'une immense faiblesse, n'ont pas le front plus pâle que Clément et chargé d'un plus sombre nuage. C'est la maladie que nous avons crue celle du xix* siècle qui se déclarait à Rome , il y a seize cents ans : tant il est vrai que les choses nouvelles sont rares et que les sentiments qui nous semblent les plus modernes ont déjà paru dans le cœur de l'homme, au moins à l'état d'ébauches ; tant il est vrai que l'humanité, même en se développant toujours, ne cesse pas de se ressembler ! Il y a pourtant des différences entre Clément et ses successeurs. Clément n'est pas arrivé comme René, comme Obermann, de la fatigue de l'âme au dégoût de la vie. L'idée du suicide est tardive : elle se produit quand l'homme, encore plus mécontent de la société que de lui-même, désespère de trouver son remède dans la société, comme dans son propre esprit et dans son propre cœur. Clément n'en est pas là. Il n'a pas . de colère contre la société, et c'est sa première différence d'avec Obermann et René. 11 en a encore une autre. C'est qu'il ne prend pas sa maladie pour un signe de grandeur,

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