II 2G
ici-bas? Réservons la tristesse pour le temps où je ne serai rien qu'un peu de cendre qui ne la sentirs^ pas. Si au contraire il y a une autre vie, pourquoi m*affliger inutilement? Je revivrai, et j'échapperai à ce néant dont la pensée me tue.» Mais alors une autre réflexion s'élevait en lui : « Et si je revis pour souffrir, si ce qu'on raconte des enfers est une vérité, s'il y a des dieux qui châtient les méchants ?.., » Et le pauvre Clément retombait dans ses doutes et dans ses souffrances. Que faire? où trouver la clef de l'énigme? Les siècles de scepticisme sont des siècles de crédulité. Quand on ne croit plus à rien, on. commence à croire à tout. L'âme humaine a un tel besoin de se prendre à quelque chose, que, lorsqu'elle a lâché la proie, elle court aussitôt après l'ombre et remplace la religion par la superstition. Lucrèce a dit que les religions amènent les superstitions avec elles. Il est plus vrai de dire que les superstitions viennent après que les religions sont parties. La mer, en se retirant du rivage, laisse après elle des restes de substances et de corps organisés que l'œil n'aperçoit pas tant qu'ils sont couverts par la majesté des flots, mais que le reflux met à nu sur le sable. Les superstitions sont ces débris informes d'idées et de croyances que les religions laissent après elles en se retirant de l'esprit humain. Au premier siècle de l'ère chrétienne, le polythéisme tombait en ruines Qt la magie régnait. Les vaisseaux de Rome, en parcourant l'univers, lui avaient rapporté lies dieux de tout pays, c si nombreux, disait Pétrone, qu'à Rome il était plus rare de trouver un homme qu'un dieu. > C'était le temps des astrologues et des charlatans de Chaldée, qui pullulaient dans les quartiers populaires de la capitale du monde. C'était le temps d'Apollonius de Tyane et de Simon le magicien , le rival de saint Pierre ; le temps des génies mystérieux venus de l'Orient pour remplacer les divinités dédiues de la Grèce. Quand les dieux élégants d* Athènes, ces dieux
plus beaux que rhomme, eurent perdu tout prestige et tout crédit sur le inonde, il fallut s'adresser aux dieux de rOrient, dont Taspect étrange et terrible imprimait une dernière secousse aux âmes engourdies. L'antique puissance de la beauté passait à la laideur, seule capable, dans l'universelle léthargie, d'éveiller une émotion religieuse, et la crainte, qui, selon l'impiété, avait fait les premiers dieux du monde, faisait aussi les derniers.
La terre classique de la superstition était l'Egypte, où la nécromancie florissait, où la philosophie se précipitait dans les mystères de la théurgie, où déjà l'on apercevait Porphyre et Jamblique à l'horizon. Clément veut partir pour l'Egypte. « J'irai, dit-il, trouver les hiérophantes et les prophètes; à prix d'argent, j'obtiendrai qu'un d'eux évoque un mort. J'interrogerai l'ombre, et il faudra bien qu'elle me dise si l'âme est immortelle. » Clément nous représente ce besoin d'une révélation surnaturelle qui tourmentait alors et qui a tourmenté depuis tant de nobles esprits. Puisque la vérité ne vient pas des dieux, qu'elle vienne des démons.
Ainsi parle. Clément. Ainsi parlera le docteur Faust. « Philosophie, jurisprudence, médecine, et, pour mon malheur, théologie, j*ai tout approfondi, 'et maintenant me voici, pauvre fou, aussi sage qu'auparavant.... Viens donc, esprit que j'invoque, viens, apparais devant moi, dùt-il m'en coûter la vie, » Mais au moment où Clément va partir pour l'Egypte , un philosophe l'arrête. * Que vas-tu faire? Évoquer les morts? S'ils refusent de répondre, de leur silence oseras-tu conclure le néant ? Et s'ils répondent, comment porteras-tu sans remords un secret qu'il est impie d*arracher à la tombe? » Ces honnêtes arguments ne toucheraient pas le docteur Faust. C'est qu'il sacrifie tout à la science, même le bien. Il veut à tout prix goûter le fruit de l'arbre, dût-il l'accepter du serpent. C'est ce qui le perd. Clément, au contraire, tout avide qu'il est de la
science, lui a toujours préféré quelque chose, la vertu. Il se rend aux bonnes raisons du philosophe, et de peur d'offenser Dieu, s'il y a un Dieu, il renonce à consulter les morts. C'est ce qui le sauve. Clément sera guéri par le christianisme, et le docteur Faust, sur qui le christianisme est impuissant, attend encore sa guérison.
On a vu Clément, touché par les arguments du philosophe, renoncer à son voyage d'Egypte et à son dessein d'interroger les morts. Au retour du printemps, un bruit se répand dans Rome, que la Judée est le théâtre d'événements merveilleux. Un homme, investi d'une puissance surnaturelle, y fait, dit-on, des prodiges. Les paralytiques marchent, les aveugles voient.
Le muet parle au sourd étonné de l'entendre,
les morts ressuscitent, les démons s'enfuient du corps des possédés. Clément monte sur un vaisseau et part pour la Judée. On relâche à Alexandrie, et le voyageur va demander aux philosophes de la ville s'ils ont ouï parler des miracles de la Judée. « En effet, répondent les philosophes avec insouciance, des voyageurs nous ont appris qu'il s'y passe d'étranges choses, et qu'il y a là un homme qui prend le nom de fils de Dieu. Mais nous ne savons rien de plus.— Pourriez-vous, leur dit Clément, me faire connaître un de ces voyageurs qui arrive de Judée ?» Les philosophes leconduisent auprès d'un Juif nommé Barnabas. C'était le compagnon de saint Paul et de saint Pierre, celui dont il est question dans les Actes des Apôtres. Barnabas venait d'arriver à Alexandrie. Entouré d'une grande foule , il racontait sans emphase et sans art les miracles qu'il avait vu accomplir par celui qu'il appelait le fils de Dieu, et le peuple l'écoutait
avec une attention profonde. Les philosophes qui avaient amené Clément interrompirent Barnabas d*un air de supériorité, et d*un ton d'ironie : < Apprends-moi donc, dit Tun d'eux, pourquoi le moucheron, un si petit insecte, a non-seulement six pattes, mais deux ailes, et pourquoi l'éléphant, un animal si gros , est dépourvu d'ailes et n'a que quatre pieds.» Barnabas, laissant passer sans y i-épondreces questions dérisoires qui tendaient à nier Tordre deTunivers, du monde, et la sagesse de Dieu, continua son discours :
« Vous m'avez demandé, dit-il au peuple, de vous raconter les paroles et les actions de celui qui m'a envoyé vers vous.... Vous pouvez m'accorder ou me refuser votre confiance ; je ne cesserai pas de vous exposer ce qu'il vous est utile de connaître. Mon silence seraitencore plus regrettable pour vous que pour moi. Je pourrais répondre aux vaines questions que Ton m'adresse, si on me les adressait par un amour sincère de la vérité. Mais , ô philosophes ! pourquoi vous expliquerais-je les causes de la structure différente de l'éléphant et du moucheron, à vous qui ignorez le vrai Dieu, le créateur du moucheron et de l'éléphant ? >
Ainsi parla Barnabas, et les philosophes de pousser des éclats de rire injurieux, de couvrir sa voix et de lui imposer silence comme à un ignorant et un fou. « Pour moi (c'est Clément qui parle), saisi de je ne sais quelle ardeur et quejle colère pieuse, je ne pus me taire plus longtemps, et je m'écriai : « 0 philosophes, combien le vrai Dieu a été « sage de vouloir si longtemps demeurer dans le mystère ! « Il avait bien prévu que les hommes sont indignes de le « connaître, et votre conduite le prouve à tout esprit sensé. « Parce que les envoyés de Dieu ne savent pas la grammaire, « parce qu'ils parlent un langage simple et sincère qui se fait « comprendre de quiconque l'entend, parce qu'ils sont sans < orgueil, sans jalousie et sans égoïsme, vous, fermez vos « cœurs aux ministres de votre salut; vous repoussez la vé-
/i06 ÉTUDES LITTÉRAIHES ET MORALES.
rite que ces barbares vous apportent, et qui Yien^ avec eux vous demander l'hospitalité. 0 philosophes, vous n'aimez que l'éloquence, vous n'aimez pas la vérité.... Et cependant, si ces barbares ont raison, s'il eiiste un Dieu qui doive un jour nous juger tous, que lui répondrez-vous à ce Dieu, vous tous, vous les beaux esprits de la Grèce? Viendrez-vous par hasard lui dire : « Pourquoi, ô mon Dieu, ne nous avez-vous pas révélé votre volonté? » Mais ou Dieu ne vous écoutera pas ou il vous répondra : c Quand la fm des temps s'approchait, je vous ai envoyé mes ambassadeurs, et vous les avez repoussé par vos éclats de rire et par vos outrages, et vous avez refusé ma lumière, et vous avez rejeté mon amitié.... Vous m'avez haï, vous n'avez pas su vous aimer vous-mêmes.... Pareils aux aboiements des chiens indociles, vos cris ont étourdi les oreilles avides d'entendre la voix du salut. Vous avez fait tomber dans TinOdélité les cœurs qui appelaient la foi. Quel pardon pouvez-vous attendre? Soyez maudits !... » « Je venais de parler. Un grand murmure s'éleva parmi I peuple. Les uns m'applaudissaient avec bienveillance, es autres exhalaient leur colère, indignés et frémissants. Comme la nuit s'approchait, je pris la main de Barnabas et e le menai dans ma maison pour le dérober à la fureur de ses ennemis. Il y resta quelques jours, m'enseignant les éléments de sa religion, et il partit pour la Judée, où il était attendu par ses frères et où il devait célébrer une fête avec eux.... « Demeure quelques jour» encore, lui dic sais-je, et continue à m'enseigner ta foi. Moi aussi, un jour, « je mettrai ma parole à ton service, moi aussi je prêcherai c la doctrine de ton Dieu. Je partirai avec toi, je te suivrai en « Judée, je ne te quitterai jamais. » Mais lui : « Suis-moi au- • jourd'hui même ou je pars sans toi, car je ne puis différer « mon départ. » Ne pouvant partir avec lui parce qu'une affaire d'argent me retenait à Alexandrie, je l'accompagnai
jusqu'au port, après avoir reçu de lui des instructions pour le retrouver en Judée. Et je revins au logis le cœur triste et plein du souvenir de sa douce amitié^ >
Voilà la scène populaire où nous fait assister la première homélie. N'est-ce pas la vivante peinture de ce qui se passait ciiaque jour au i*' siècle du christianisme, quand de pauvres étrangers se présentaient dans les villes pour apporter la parole de Dieu ? La curiosité et les impressions mobiles du peuple qui se presse autour de Vapôtre, l'insouciance dédaigneuse des philosophes , leurs questions hautaines, le calme et la dignité de Barnabas, tout est naturel et vrai autant que dramatique. On sent que ce n'est pas une invention de l'art ; c'est le récit fidèle d'un témoin éloquent. Ce que j'y admire surtout, c'est le rôle de Clément, si généreux et si vrai. Quand il arrive dans Alexandrie, il n'a pas encore la foi ; c'est un douteur tourmenté de son doute : mais, averti par les bruits mystérieux venus de Judée, Il pressent que cette vérité, en vain cherchée depuis si longtemps, il va enGn l'atteindre, et il la poursuit d'une nouvelle ardeur. C'est elle qu'il demande d'abord aux philosophes, puis à l'assemblée où parle Barnabas. Le calme de l'apdtre, ses graves et douces paroles, le frappent de respect et l'attirent. Quand il le voit assailli d'outrages, il ne supporte pas cette oppression de la faiblesse par la violence et de l'humilité par l'orgueil. Sa générosité s'indigne, son esprit s'éclaire. Il s'explique enfin que Dieu ait si longtemps caché la vérité aux hommes, puisque les hommes insultent et repoussent la vérité. Il comprend pourquoi elle s'est si souvent dérobée à ses prises, et, la reconnaissant sur les lèvres de Barnabas, il la salue, il l'adore de toute la ferveur d'un désir enfin exaucé. Il se jette entre les philosophes et l'apôtre, et laisse échapper cette invective élo-