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grands désordres dans la société, la passion de Tamour, et démontre Timpuissance du paganisme à la discipliner. La démonstration est charmante. C'est un des épisodes les plus curieux de ce roman chrétien, un de ceux qui devaient distraire les lecteurs de la monotonie des dissertations et des controverses par une scène qui touche à la comédie :
c Quand j*étais à Rome, dit Clément, il m*est arrivé une aventure que je veux vous raconter. JTétais au lit, triste et souffrant, quand je vis entrer dans ma chambre le philosophe contre qui je discute en ce moment, Appion. Je le savais ennemi des doctrines juives, dont je commençais à m*enquérir, et grand ami de la religion païenne, dont j*étais désabusé. Âppion me demanda quel était mon mal. Je lui répondis par un soupir. > Vous aimez, » me dit-il. Je gardai le silence. « Eh bien ! reprit Appion, il n*y a « pas de mal sans remède. Je connais un remède infaillible « à votre amour : la magie. Moi aussi j'ai aiméj; j*ai aimé c une femme d'une rare beauté, dont mille obstacles me « séparaient. J'ai trouvé un Égyptien dont j'ai fait mon ami. « et il m'a donné un philtre dont j'ai éprouvé la puissance c en me faisant aimer à mon tour. Et quand j'ai été aimé, « j'ai été guéri. »
Clément, qui a l'Âme délicate, ne veut pas entendre parler de la magie : c'est une sorte de violence. Il faut inspirer l'amour, mais non pas l'imposer. «Je ne veux pas, dit-il, « contraindre celle que j'aime, je voudrais la persua der.— c Tâchez donc de la persuader, lui répond le philosophe.— c Ce sera difficile, car c'est une femme d'un esprit sage et « cultivé. — Il faut la voir et lui parler. — Je ne puis lui « parler ni la voir. — Peut- on lui écrire, du moins? — On « le peut. — Eh bien ! dit Appion , je vais cette nuit vous < composer une lettre que vous lui enverrez et qui fléchira «< ses rigueurs. » Le lendemain, continue Clément, Appion
m*apporta une lettre que j*ai gardée, que je tiens dans mes mains, et que je vais lire. » Et Clément lit à ses auditeurs la lettre composée par le philosophe Âppion, le réforma<teur du paganisme. Je ne puis la transcrire in extensoy comme il la lit, parce que l'auditoire qui Técoute sous Tombrage et au bord de l'eau ne s'effarouche d'aucune liberté de langage. J'en détache seulement quelques citations.
Mais avant de les mettre sous les yeux des lecteurs, qu'ils veuillent me permettre une digression. J'ai lu» comme eux, bien des romans, et des romans contemporains. Il y en a de très-intéressants, surtout si on les lit moins pour les aventures qu'ils racontent que pour les sentiments qu'ils expriment. U est un sentiment que les romanciers aiment à dépeindre et qu'ils dépeignent diversement, selon les époques, selon les mœurs : c'est l'amour. De toutes les passions de l'âme, l'amour est celle dont l'expression suit le plus docilement les caprices de la mode, et par conséquent peut le mieux servir de date à un ouvrage. Par exemple, on est presque assuré de ne pas commettre d'erreur chronologique si l'on rapporte approximativement à la période qui s'étend entre 1825 et 1858 tout roman français où l'on trouve sur l'amour une des quatre idées suivantes, que je réduis en formules, pour plus de précision et de brièveté, mais qu'on verra développées, justifiées par des textes à l'appui, et déduites les unes des autres avec une rigueur qui est tout simplement la logique de la passion. Je vais énumérer ces quatre propositions: je demande pardon de mettre des numéros dans des choses de sentiment, mais il faut de la méthode :
1* « L'amour est involontaire et fatal : il s'impose à l'homme par un pouvoir plus fort que la volonté. » Il est toujours commode pour les passions de s'établir au-dessus du libre arbitre, comme pour les souverains d'être irres-
ponsables. C'est ce que fait l'amour dans nos romans. Voici un extrait d'un roman célèbre, comme pièce justificative :
« Ce qui fait l'immense supériorité de l'amour sur tous les autres sentiments , ce qui prouve son essence divine, c'est qu'il ne natt point de l'homme même, c'est que l'homme n'en peut disposer, c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne l'ôte par un acte de sa volonté, c'est que le cœur humain le reçoit d'en haut, sans doute pour le reporter sur la créature choisie entre toutes dans les desseins du ciel, et, quand une Ame énergique l'a reçu, c'est en vain que toutes les considérations humaines élèveraient la voix pour le détruire, il subsiste seul et par sa propre puissance *. »
Voilà Dieu déclaré catégoriquement auteurYesponsable de la passion. Une seconde proposition découle de là tout naturellement :
2* « L'amour étant involontaire, fatal et divin, y résister est une impiété. » C'est cette considération religieuse qui décide une héroïne célèbre de roman à ne plus lutter contre un amour longtemps combattu, et voici comme elle annonce à Dieu sa résolution de lui obéir :
• Mon Dieu! mon Dieu! je vous ai blasphémé en blasphémant l'amour; eh bien! je cfourberai mon front superbe; je croirai, j'aimerai'! •»
Vous entendez bien : • Je croirai.» Voilà l'amour devenu un acte de foi envers Dieu, et la résistance à l'amour un c blasphème. »
3* proposition. Elle ne se déduit pas moins rigoureusement des précédentes. « L'amour étant involontaire, fatal, la passion est une supériorité, un signe d'élection en même temps qu'un divin martyre.* C'est pourquoi la
' 1. Valentinef chap. xvii. — 2. Lélia, chap. xiai.
même héroïne exprime ainsi son immense mépris pour les esprits abjects qui n'en comprennent ni la gloire ni la sublime souffrance :
> Femme, je n'avais qu'une destinée noble sur la terre: c'était d'aimer. J'ai aimé, et bientôt, un seul amour ne suffisant point à remplir mon âme toujours avide et jamais rassasiée, j'embrassais plusieurs fantômes à la fois.... Et les brutes dont la société se compose demandent ce qui me manquait' !... >
4° Enfin, et c'est encore une conséquence irrésistible de tout ce qui précède :
«L'amour, étant fatal, divin et irresponsable , est audessus de la loi morale en général et en particulier du mariage. » Aussi les héros de roman ne manquent-ils jamais de mettre sous leurs pieds la loi morale et le mariage, inventions modernes de la société, par respect pour la loi étemelle de Dieu, et l'un d'eux s'écrie :
«Mariage! infâme tyrannie de l'homme sur la femme! Sociétés, institutions, haine à vous, haine à mort.... Je vous maudis M >
Voilà les quatre propositions qu'on peut extraire d'un assez grand nombre de romans contemporains, sous les formes les plus variées et les plus oratoires. Dans cent ans, elles serviront à révéler à première vue la date des productions où on les trouve, comme cette définition de l'amour : « L'amour est la vertu des âmes sensibles, » sert à dater \di Nouvelle Hélolse. Eh bien! ces quatre propositions, on va se rencontrer face à face avec elles, en lisant la lettre que le philosophe Appion écrit à la jeune dame en faveur de son ami Clément. Elles se montrent sans voile, sous une forme encore plus décidée que chez nos contemporains. On n'en saisira que mieux à son berceau mythologique
]. IMia, chap. zxv.— 2. Valentine, chap. xxiu
cette doctrine romanesque derirresponsabilité et des droits illimités de Tamour, considéré comme une chose dirine et comme une œuvre pie. Toutes ces nouveautés sont Agées de plus de seize cents ans. Voici les quatre propositions fidèlement traduites de la lettre d'Appion :
« L'amour nous est envoyé par un dieu, le premier, le plus ancien des dieux.... Nous sommes ses instruments involontaires. C'est lui qui agit en nous, et nous aimons, non parce que nous voulons aimer, mais parce que sa volonté nous commande d*aimer. > Voilà la fatalité, la divinité de l'amour, première proposition. « Si donc, sous prétexte d'obéir à un sentiment de pudeur, nous résistons à là volonté de Dieu, nous commettons l'impiété la plus coupable.... » Voilà le blasphème de la résistance, seconde proposition. « Le vulgaire, dans sa folie, méconnaît la légitimité de l'amour ; il regarde comme un mal ce que les dieux regardent comme un bien.... » Voilà Famour signe d'élection et de supériorité sur le commun de» hommes, troisième proposition. « Si vous êtes sage , imitez les dieux et non pas les hommes ; pensez, non comme les ignorants, mais comme les philosophes, et persuadez-vous bien que l'adultère, autorisé par Texemple du ciel, est une forme de la vertu. » Voilà la loi morale et le mariage pieusement offerts en sacrifice à l'amour, quatrième proposition. Après quoi Appion, pour corroborer le précepte par l'exemple, raconte la vie de Jupiter*.
Ces maximes, comme on voit, ne sont pas revêtues, dans la lettre d'Appion, des brillantes couleurs dont elles se parent dans les romans contemporains. Hais fardées ou non, ce sont les mêmes sophismes. Comment expliquer cette analogie singulière entre les romans profanes du XIX* siècle et un roman chrétien du ii* siècle après Jésus-
t. Homélie , chap. x et zn.
ÉTUDES Lin'ÉHAlHES ET MORALES. 425
Christ? Pourquoi la passion parle-t-elle aujourd*hui le même langage qu'il y a seize cents ans? L'esprit humain n*a pas une fécondité inépuisable, et, quand un sentiment a porté successivement un certain nombre de costumes, il lui faut bien reprendre ceux qu'il avait quittés. L'amour, au XIX* siècle, s'est rajeuni en se vieillissant et en rétrogradant en deçà du xvn' siècle, où l'idéal de l'amour était l'amour galant, mêlé de passion et de respect; en deçà du moyen âge, où l'idéal de l'amour, c'était l'amour chevaleresque ; jusque dans l'antiquité, où l'amour a repris la vieille livrée païenne, sans doute parce qu'il n'y a rien de plus nouveau qne ce qu'il y a de plus vieux. Aussi l'amour tel que le peignent les romans n'est-il pas l'amour tel qu'il est dans la société. Dans le monde on aime à la moderne, avec la conviction qu'on est libre et responsable, sans se croire supérieur parce qu'on est amoureux, sans se mettre ouvertement au-dessus de la loi morale, de peur des tribunaux. Dans les romans, on aime à la manière antique, d'un amour purement littéraire , et d'imitation. Ces idées de la toute-puissance et du droit divin de l'amour sont les idées du paganisme. L'amour, passion irrésistible, marquant d'un sceau mystérieux le front de ses victimes, courbant l'âme sous le poids d'une force qu'elle ne peut vaincre, c'est l'amour selon la fatalité païenne, ce n'est pas l'amour selon le christianisme, la doctrine du libre arbitre. Nous avons remonté, à travers la civilisation chrétienne, jusqu'aux siècles mythologiques d'Hélène et de Phèdre \ et nos romanciers, qui ont cru renouveler l'expression de l'amour dans la littérature, seront surpris d'apprendre qu'ils n*ont que paraphrasé à la moderne l'épttre parfaite-
1. Hélène dit dans les TroymMS : « Qui m'a portée à at«ndonner ma patrie et ma famille pour suivre un étranger? Prenez-yous-en à Vénus. Jupiter, le maître des autres divinités, est TesclaTe de Vénus. J'ai donc droit k rindulgence.... »
ment païenne du philosophe Âppion» Tun des plas anciens doctrinaires deTamour.
On pardonnerait aux romans contemporains si, à côté des maximes que j'ai citées, on trouvait plus souvent des idées aussi sages que celles de la jeune dame qui répond au philosophe Appion. Clément nous a prévenus que c'est une femme d'esprit. Elle réplique d'une façon d^;agéeet piquante, pleine d'ironie et de bon sens :
c Tadmire, en vérité, que vous me preniez pour une sotte.... Pour m'attirer à votre affection, vous ne craignez pas de déshonorer l'amour, l'amour, selon vous, le premier, le plus ancien des dieux.... L'amour n'est pas le premier des dieux, s'il est sujet aux passions : si sa passion est volontaire, ce ne peut être un dieu que celui qui se fait volontairement souffrir ; si elle lui est imposée, celui qui la lui impose est plus puissant que lui.... Vous dites qu'il faut imiter ces dieux. Mais si c'est un devoir d'imiter leur amour, c'en est un aussi, sans doute, d*imiter leurs festins. Saturne a mangé son fils; Pélops a été servi sur la table céleste. Il sera bon, si nous aimons comme ces dieux, de dîner aussi comme eux; ce sera mettre d'accord le régime et les mœurs.... Hais quoi! j'ai appris d'un Juif ce qui plaît au vrai Dieu, et toutes vos fables ne me feront pas faillir. Quant à vous, qui avez l'ftme si tendre et tant de goût pour la vertu, je prie Dieu qu'il vous vienne en aide et qu'il vous guérisse de vos maux^>
Clément remit cette lettre au philosophe Appion. « Ah! s'écria-t-il après l'avoir lue, les voilà bien, ces Juifs! Ils se persuadent que Dieu les voit, et qu'on ne peut pécher sans qu'il s'en aperçoive. Si la dame est tombée entre les mains d'un Juif, elle sera honnête femme toute sa vie! » Cet éloge du christianisme , adroitement placé par l'auteur des Clé-
L Homélie, V, chap. xxi ^ zxvn.
mentines dans la bouche du païen Appion, est comme le dénoûment et la conclusion de l'épisode. Ai-je besoin d'ajouter que la réponse à la lettre d'Appion n*est pas de la jeune dame, mais de Clément lui-même; que cette jeune dame n'existe pas, que Clément n'est pas amoureux» et qu'en feignant d'être malade, il a fait une épreuve pour juger par l'exemple d'Appion Tinfluence m orale du paganisme sur les passions humaines; il a tendu au philosophe un piège oii il est tombé? Clément lit donc publiquement sa correspondance avec lui. Quel argument plus ingénieux aurait-il pu produire pour démontrer que les interprétations les plus symboliques et les plus épurées ne donnent pas au paganisme une règle morale» et que dans la pratique les dieux-idées des philosophes redeviennent bien vite des dieux-passions? Cette scène de comédie» amusante et sérieuse» intéresse vivement les auditeurs de Clément, et l'assemblée se sépare en donnant gain de cause au défenseur du christianisme.
Jusqu'ici» dans les Clémentines^ j'ai surtout parlé de la controverse ; il me reste à dire quelques mots du roman.
J'ai dit que les Clétnentines sont» à proprement parler, le premier roman chrétien. L'alliance de ces deux mots peut sembler singulière : c'est une entreprise délicate de donner la fiction pour auxiliaire à la vérité et d'édifier les âmes par la peinture des passions. On peut craindre» comme a dit naïvement un romancier chrétien» l'évéque de Belley, « que la description qu'il en faut faire ne laisse des impressions aux âmes faibles» plus attrayantes au péché que retirantes du mal *. » Dès les premiers siècles de l'ère chré-