‹ Œuvres complètes de H. Rigault (volume 2)Chapitre 64 sur 72 · LE PARADIS · texte numérisé non relu

LE PARADIS

troisième volume de la Divine Comédie ^ traduite en prue, par M. Mesnard, premier vice-président du Séaat.

Dans la pensée de Dante, VEnfer n'était pas la partie la plus importante de son poëme. Le sujet de la Divint Comédie, comme M. Ratisbonne Ta rappelé avec raison dans sa préface, c'est Thistoire de l'âme, amenée par des initiations successives, sous la conduite de la science humaine et de la science divine, jusqu'au sein de la félicité céleste, jusqu'au pied du trône de Dieu. L'Enfer, c'est-à-dire le lieu des supplices éternels, n'est qu'une étape du pèlerinage de l'âme : le but du voyage, c'est le Paradis. Et certes, aux yeux de Dante, la partie capitale du poème, c'était l'arrivée de l'âme au terme de sa course, c'était la vicloire, le chant de triomphe, la vision merveilleuse du septième ciel! C'est aux dernières parties de la Divine Comédie qu'il a dû attacher ses meilleures espérances d*immortalité. c Le commencement de mon sujet, écrivait-il à Can Grande, est terrible, puisque c'est r£n/cr;«raais la fin est heureuse, désirable et agréable, puisque c'est le Paradis, » C'est dans le Purgatoire que, décrivant le cercle des orgueilleux, il commet lui-même le péché d'orgueil et qu'il s'écrie :

Gosi ha tolto Tuno ail' altro Gnido La gloria délia lingua : e forse è nato Chi l'uno e l'altro caccera di nido.

Ainsi dans l'art des vers, à Guide, l'ancien maître.

Un nouveau guide a pris sa couronne, et peut-être Pour chasser le dernier un autre est enfanté.

(Gh. XI.)

La Divine Comédie est, sous la forme d'un pamphlet épique, une espèce de Somme poétique où Dante a condensé toutes les idées théologiques, philosophiques, morales et littéraires de son temps. Dans Y Enfer, il a mis surtout ses passions. Dans le Purgatoire et le Paradis, il a mis surtout ses idées et ses théories. Dans le Purgatoire, Marco le Lombard expose la théorie du libre arbitre; Virgile, celle de Tamour; Stace, celle de la formation du corps et de Tàme. Dans le Paradis, Béatrice développe la distinction de la volonté mixte et de la volonté absolue ; Dante converse avec Adam sur le péché originel, et passe devant saint Pierre, saint Jacques et saint Jean, un examen théologique sur la foi, Tespérance et la charité. Mais ce qui vit le plus longtemps dans les œuvres poétiques, ce sont les passions ; ce qui meurt le plus tôt, ce sont les théories. Les théories d'un siècle sont emportées avec lui. Les passions, c*est le poète lui-même, c*est son cœur, et la voix de ce cœur éloquent trouve des échos éternels. La raison, qui rendait plus chères à Dante les deux dernières parties de son poème, est celle qui précisément nous fait préférer la première. Dante aimait mieux sa philosophie et sa politique que sa poésie. Et nous, ce que nous cherchons en lui, ce n'est ni le politique ni le philosophe, c'est le poêle.

Une autre cause de la supériorité de VEnfer, c'est que l'imagination humaine est plus habile à peindre la souffrance que le bonheur, et surtout que le bonheur infini. Dans tous les poèmes, le séjour des bienheureux, qu'il s'appelle Elysée ou Paradis, est inférieur, pour la beauté de l'expression poétique, h la demeure des damnés. Il y a dans les douleurs humaines une variété qui excite la poésie, et dans la félicité une monotonie qui l'affadit et l'énervé.

L*allégorie peut représenter les tourments infernaux sous des formes sensibles sans blesser le goût ni la foi, puisque Torthodoxie admet les supplices du corps ; et dans I& images matérielles du châtiment un génie fort et sombre déploie une fécondité inventive et une puissance d*horreur qui font la grande poésie. Mais les joies infinies des imes bienheureuses échappent à tous les symboles; elles sootii pures, si éthérées, qu'elles ne peuvent revêtir des figures sensibles; des images trop accusées, des couleurs tropviTes les profanent. La forme indécise des nuées, les teintes piles de Taube naissante, la douce clarté d'un beau del, la musique lointaine d'une voix mélodieuse, la gr&ce de la fleor nouvellement éclose, sont à peine des comparaisons assez dé* licates pour qu'on leur permette d'exprimer l'ineffable et de déterminer l'infini. Nos langues faites pour cette terre où le tonnerre gronde, où la mer murmure, où sifflent les vents, où le labeur de l'homme élève un bruit étemel, et où la voix humaine a besoin de dominer toutes ces Toix, nos langues, même les plus douces, sont trop rudes pour se prêter aux cantiques des anges, dans « le silence éternel des espaces infinis. > En vain Dante assouplit avec un art merveilleux l'airain de son vers, en vain il invente des combinaisons de syllabes onctueuses et fluides qui coulent dans nos oreilles comme le son d'une flûte, il semble qne ses tercets les plus doux doivent éclater comme des trompettes dans ces demeures sonores du paradis, et faire envoler à tire-d'ailes les phalanges des chérubins. Enfin le génie de ce grand poète essentiellement satirique excelle dans les peintures où il se venge. Partout il mêle les sentiments personnels aux idées de son sujet. Hais ils tiennent une bien plus grande place dans Y Enfer que dans les deux autres parties. Dante s'entend mieux à damner ses adversaires qu'à béatifier ses amis. Sa justice distributive ressemble parfois à de l'injustice, et je ne puis reconnaître en

lui cette parfaite logique qui, selon M. Ratisbonoe, gouverne toujours son imagination. Je ne m'explique pas pourquoi Dante place dans l'enfer Virgile, dans le purgatoire Stace, qui, dit-il, est devenu chrétien en lisant Virgile, et dans le paradis Riphée, un des personnages épiques de Virgile, au second livre de YÉnéide. Je citerais vingt exemples non moins inexplicables. Mais quoique en bonne équité on puisse réclamer contre les arrêts du poète, je me garderai bien de vouloir tirer de l'enfer ceux de ses ennemis qu'il y a précipités. Il les y torture en si beaux vers que le plaisir poétique qu'on éprouve à les voir souffrir l'emporte de beaucoup sur le scrupule de justice dont oif se trouve atteint. Je regrette bien plutôt qu'il n'ait pas damné quelques-uns de ses amis dont il fait des bienheureux, on ne sait trop pourquoi, et dont il décrit imparfaitement la béatitude imparfaitement méritée. Dante, je le répète, maudit mieux qu'il ne bénit. C'est là le défaut de beaucoup de gens : l'espèce humaine sait mieux haïr qu'aimer. C'est le défaut surtout de bien des poètes, race irritable, a dit l'un d'eux, et trop souvent c'est avec ses moins bonnes passions que la poésie fait ses plus beaux vers.

Gomme Y Enfer est la partie la plus dramatique de la Divine Comédie^ c'est aussi la plus facile à traduire. Elle renferme plus de descriptions et moins de dissertations. L'harmonie des vers y est rude, les sentiments y sont violents, les images terribles et grandioses ; la force est partout. Or, dans tous les arts, et la traduction est un art, de toutes les qualités d'un original, la force est la plus facile à transporter dans l'imitation. Elle est toute en dehors , toute en relief; on en saisit l'empreinte et l'on en reproduit l'image aisément. M. Ratisbonne, qui a traduit Y Enfer avec un talent universellement applaudi et dignement récompensé par l'Académie française, a dû s'imposer un effort encore plus laborieux pour faire passer dans ses vers les beautés plus

tempérées du Purgaimre. Dans sa spirituelle préface» il ooixh pare son travail à la montagne que décrit le poêle :

Ghe sempre al comminciar di sotto è grave E quanto uom più va su, e men fa maie.

Au début, tout eu bas, la pente est difficile.

Mais plus on monte et moins le chemin panât dur.

Parait^ cela est possible, mais plus le chemin est dur en réalité. Plus on s'approche du Paradis^ plus il est difOdle de rendre ces couleurs de la poésie italienne qui s'adoucissent et se fondent en de fugitives nuances; plus le traducteur français a de peine i lutter contre cette langue si flexible, si maîtresse d'elle-même, qui mugissait tout à l'heure dans les ténèbres des cercles infernaux, qui maintenant roucoule dans l'azur des régions célestes. Si impuissante en effet que soit la langue de Dante à donner l'idée de la mélodie séraphique, elle a des douceurs souveraines que la médiocrité des ressources musicales dont notre langue dispose lui permet rarement d'égaler. Aussi, sans parler des prodigieuses difScultés qui tiennent à l'expression en français des idées mystiques dont le Paradis est rempli, la seule diffi* culte de l'harmonie rend cette partie de la Divine Comédie la plus redoutable pour le traducteur. On ne saurait donc avoir trop de reconnaissance envers les écrivains qui se dévouent à un si grand labeur, pour appeler la faveur publique sur les deux parties les moins populaires de la Divine Comédk. Je ne veux pas être ingrat, et c'est afin de payer ma dette que j'ose, après les récents articles de notre savant collaborateur, H. Littré, sur Dante et les traducteurs de YEnfer, parler à mon tour de la traduction du Purgatoire par M. Ratisbonne, et de la traduction du Paradis par M. Mesnard.

La version en vers de M. Ratisbonne est un tour de force. D'ordinaire, le privilège des traducteurs en vers.

c'est la liberté. Comme Us s'imposent la contrainte de la mesure et de la rime, on leur accorde une certaine indépendance, qui est le dédommagement de la versification. Ds cheminent, motu proprio^ à distance du texte. Aussi j'admire singulièrement l'abnégation de ceux qui revendiquent pour les traductions en vers la supériorité de l'exactitude; car ils abdiquent le droit le mieux établi de leur professioni celui de se mettre à leur aise. M. Batisbonne appartient à cette classechevaleresque de traducteurs. Sa seule ambition, c'est le sacrifice. S'il traduit en vers, ce n'est pas pour s'affranchir, c'est pour mieux s'asservir, c'est pour s'imposer plus rude et plus pesant le joug de la littéralité. Il s'oublie, il s'efface, il ne songe qu'à Dante. U ne vise pas à se faire sur le fonds de son auteur une petite fortune indépendante, comme tant de traducteurs qui ressemblent à des intendants. M. Ratisbonne a la probité de ces vieux serviteurs d'autrefois, qui ne pensaient, comme Caleb, qu'à l'honneur de la maison. Il serait malaisé de dire ce qu'il a fallu de patience au jeune poète, de ressources dans sa langue, de souplesse dans les tours de son style, pour soumettre aune exactitude si littérale la roideur du français. Souvent il s'est vu forcé, pour se tirer d'affaire, de rechercher dans notre vieille langue du xvi" siècle des inversions abandonnées, des expressions tombées en désuétude, qu'il a heureusement rajeunies. On peut même trouver qu'il prodigue l'archaïsme dans les mots et dans les tours, qu'il brise trop son vers, et que, pour vouloir serrer de près le texte , il perd un peu d'aisance et de clarté. Dans ce tercet par exemple :

Certo non si scotea si forte Delo, Pria che Latona in lei facesse '1 nido, A partorir li du' occhi del cielo.

Moins fort tremblait Délos avant que dans cette Ile Latone eût fait son nid, cachant dans cet asile Des yeux brillants du ciel le double enfantement,

la traduction est d'une extrême fidélité! n est impossible d'être plus littéral. N'est-il pas possible d'être plus clair? Mais ce sont là des taches légères, et .que j'ai honte de signaler. La traduction de H. Ratisbonne est un effort de talent digne des plus grands éloges, et les deux volom» du Purgatoire obtiendront le succès de Y Enfer. À la fin de si préface, M. Ratisbonne s'applique le mot que Virgile adresse à Dante en lui montrant la porte du ciel :

Quivi di riposar l'affanno aspetta.

« Attends là le repos qui doit suivre la peine; » et il ajoute : « J'entrerai donc au Paradis s'il plaît à Dieu. > Les lecteurs de M. Ratisbonne souhaiteront que son vœu s'accomplisse, et diront une prière pour lui.

En attendant, entrons nous-même au Paradis avec M. Mesnard. Les gens du monde, d'un esprit délicat et cultivé, emploient volontiers leurs loisirs à traduire les grands écrivains. Il y a dans l'art de traduire assez d'invention pour satisfaire le besoin qu'ils ont décomposer; il n'y en a pas assez pour les exposer au découragement. La traduction bien comprise est un noble exercice de l'intelligence; on la prisait au xvir siècle presque à l'égal de l'invention personnelle. L'Académie française réservait aux traducteurs toute une galerie de fauteuils. On estimait qu'un honnête homme qui sait bien user de sa langue, comme dit d'Ablancourt, se fait un grand honneur en la mettant au service des grands auteurs anciens ou étrangers, et qu'il faut souvent autant d'esprit pour donner un beau tour aux pensées d'autrui, que pour penser soi-même. Peut-être était-ce de la part du xvn* siècle un excès d'admiration pour ses traducteurs, qui presque tous écrivaient bien et traduisaient mal. Hais n'y a-t-il pas aussi un excès de dédain chez le public du xix% qui , à force de priser l'invention, le premier don de l'esprit sans doute, fait trop

peu d*état des autres? Lagrange et Guéroult ne sont pas des inventeurs. Hais combien d'écrivains, qui se croient originaux et professent le plus fier mépris pour la traduc^ tion, ont montré moins de finesse, de vigueur et de variété dans les ressources du style, que les traducteurs deSénèque et de Pline ! Heureusement ce discrédit injuste où la traduction est tombée ne décourage pas les vrais amis des lettres. Jusqu'ici c'est Horace qui avait joui sans partage du privilège d'attirer les traducteurs mondains. Traduire Horace et mourir, comme on dit : Voir Naples et mourir, tel était le vœu de tout fonctionnaire humaniste, le jour où l'État lui accordait sa retraite. Dante, grâce à l'exemple de M. Mesnard, partagera-t-il avec Horace l'honneur d'occu* per les loisirs des esprits lettrés et sortis des affaires? Non, Horace n'a rien à craindre. Sa clientèle ne le quittera pas, et M. Mesnard ne fera guère d'imitateurs. Tout homme du monde, spirituel et qui a vécu, peut traduire les ÉpUres et les Satires. On traduit Horace avec l'esprit qu'on a et l'expérience qu'on s'est faite, bien plus qu'avec la petite science du latin qu'on avait au collège, et qu'on a perdue en le quittant. Pour traduire Dante, il faut absolument savoir l'italien, le bien savoir, et l'on ne descend pas dans les sept cercles de l'Enfer, on ne monte pas dans les sept cercles du Purgatoire et dans les sept cieux du Paradis, comme on va s'asseoir chez Horace entre PoUion et Mécène. M. Mesnard a consacré à Dante beaucoup de travail, de savoir et de temps. Je ne veux pas sacrifier aux pieds du nouveau traducteur de la Divine Comédie une hécatombe d'anciens militaires et de receveurs généraux qui ont traduit Horace en prose et en vers. Mais il est certain que l'œuvre considérable de M. Mesnard mérite de ne pas être confondue avec la plupart des traductions mondaines, nées de cÈtte seconde jeunesse littéraire qui s'épanouit à soixante ans chez les hommes de guerre et les hommes de finances.

466 ÉTUDES UTTËRÂIRES ET MOHÂX£S.

La traduction de M. Mesnard se compose de trois beani volumes dont chacun renferme une des trms partie de la Divine Comédie. V Enfer a paru en 1854; le Purg^ urire en 1855; le Paradis vient d*étre publié. C*est donc l'ouvrage d*au moins cinq années que nous avons sons les yeux.

En relisant le volume du Paradis ^ je me suis fortifié dans ridée que je me suis toujours faite d'une bonne traductioo. En général, quand on parle de Fart de traduire, on D*a guère en vue que le traducteur et l'auteur traduit. On relègue sur le second plan un troisième personnage, le lecteur, c'est-à-dire le personnage le plus intéressant, car c'est apparemment pour lui que la traduction est faite. Qo dit : « La traduction doit être un miroir où viennent se réfléchir les traits de l'original. » La traduction ne doit pis être un miroir : un miroir reproduit les objets avec une exactitude implacable, sans tenir compte de la différeoce des yeux qui regardent l'image. La traduction est ud portrait, et quand vous voulez faire en français le portrait d'oo auteur latin, par exemple, votre premier devoir, c'est de vous rendre bien compte des différences qui séparent nonseulement les deux langues, mais les deux sociétés romaine et française, et de vous bien persuader qu'il est tel cas où l'exactitude littérale, celle du miroir, est la plus grande des infidélités. On a coutume aujourd'hui, par fanatisme de littéralité, de traduire le tu des anciens par le îu français et moderne. Tous les personnages de l'antiquité qui se disaient vous dans les traductions du xvu* siècle se tutoient dans les nôtres. C'est une déplorable habitude que nous leur avons laissé prendre. Le tu du peuple français exprime une tont autre relation sociale que le tu des Romains et des Grecs. Il y a dans l'un une familiarité affectueuse ou dédaigneuse qui n'était pas dans l'autre. Aussi quand les anciens se twtoient devant nous dans nos traductions, ils nous donnent,

à D0U8 lecteurs français, Tidée d'un tout autre rapport de société que celui que le tu exprimait chez eux, et leur langage prend à nos yeux un accent qu'il n'avait pas aux leurs. Or, nous faire voir les anciens tels que les anciens se voyaient eux-mêmes, ce serait là la vraie exactitude, et le vous du xvir siècle était en ce sens une traduction bien plus exacte du tu des anciens que le tutoiement d'aujourd'hui. Je souhaite donc vivement qu'on revienne au vous, qui est moins littéral et plus vrai. Nous' sommes tout fiers de traduire cives par citoyens^ et non plus par messieurs. Mais en i vérité, la plupart du temps , messieurs traduit bien plus ï exactement dve« que ci/oi/em. Le mot de citoyens^ préciséu ment parce qu'il n'a été usité chez nous comme vocatif s que par accident et en temps de révolution, renferme implicitement un acte de foi démocratique que les Ro* mains, chez qui la république était un état naturel^ ne soni geaient nullement à faire quand ils disaient civeSf et le mot i insignifiant de cives prend ainsi dans la traduction fran- ^ çaise de citoyens un relief d'opinion et une importance fort inexacte qu'on ne peut reprocher à l'innocente locution de I messieurs. 11 y a mille cas semblables, où les seuls termes exacts sont les équivalents. La traduction n'est donc pas un miroir, c'est un portrait, et le traducteur, en le dessinant, j doit tenir soigneusement compte de l'optique particulière du lecteur français et moderne. En lisant le Paradis de M. Hesnard, je me suis su bon gré d'avoir toujours eu cette idée de la traduction, qui, ce me semble, est aussi la sienne. M. Mesnard ne prend avec son texte aucune liberté malséante. Mais sa fidélité, qui m'a paru très-respectueuse, consiste moins à inventer, selon l'usage du jour, un mot à mot franco-italien, qu'à trouver dans notre langage des termes qui produisent sur nous, lecteurs du xa' siècle , une impression semblable à celle que le texte de Dante produisait sur ses contemporains. Voilà, ce me semble, la vraie

manière de traduire. Ainsi dans la partie scientifique du Paradis^ j'entends celle où Dante expose ses théories de physique et d*astrononnie paradisiaques, M. Mesnard atteint à une précision parfaite, en s'interdisant des termes trop techniques ou trop pédantesques, qui nous feraient prendre Dante pour un pédant, ce qu'il n'était certes pas aux yem du xm« siècle. Dante a pu dire :

Pette mi fîir di mia vita futura, Parole gravi ; awegna ch'io mi senta Ben tetragono a i colpi di ventara^

sans choquer les délicats de Florence. Si M. Mesnard avait traduit, comme certain traducteur moderne : • Des paroles sur ma vie future m'ont été dites qui m'accablent, bien que je me sente tel qu'un tétragone contre les coups de l'avenir, » M. Mesnard aurait blessé tous les délicats de Paris, et, pour être littéral, il aurait été infidèle. Il a mieux aimé dire : solidement affermi (carrément aurait été trivial), ^ il est arrivé à l'exactitude, parce qu'il n'a pas cherché k littéralité.

De même, dans l'expression des idées métaphysiques, k langue que parle M. Mesnard est la langue classique de h philosophie. Des termes scolastiques, il admet tout ce qu'il est impossible de ne pas accepter, en traduisant un poète théologien du siècle de saint Thomas ; mais nul abus de h phraséologie du moyen âge, et surtout nul usage decege^ manisme contemporain qui m'a toujours scandalisé cbei certains traducteurs modernes de la Divine Comédie. Enfin, dans l'expression des idées mystiques, M. Mesnard a trouvé des locutions et des tours qui font beaucoup d'honneur à son style, car la langue française est rebelle à la mysticité, et il est difficile d'appliquer sans dommage cet instrument de précision aux subtilités de l'imagination italienne et théologique, Je prends au hasard dans la traduction de

M. Hesnard une page qui donne une idée de ces divers mérites. C'est au XX* chant : Faigle divin, composé d'étoiles, vient d'expliquer à Dante comment Dieu, dans sa justice, a ouvert l'entrée du ciel à des âmes justes, mais que la foi chrétienne n'avait pas éclairées :

< Telle que Talouette qui dans l'air prend son essor en chantant et, contente, se tait comme enivrée de sa dernière mélodie, telle me parut l'image de ce signe (Dante veut désigner l'aigle étoile), où s'empreint l'éternelle volonté par qui toute chose devient ce qu'elle est. Bien que le doute se révélât chez moi aussi clairement qu'une couleur à travers le cristal qui la couvre , mon impatience ne put garder le silence, et, comme cédant à son propre poids, ce cri tomba de ma bouche : « Quelles sont donc ces choses? > C'est que je voyais la grande fête resplendir d'un nouvel éclat. Aussitôt» l'œil encore plus ardent, le signe béni, pour ne me pas laisser en suspens dans le doute, répondit : « Tu crois < ces choses, je le vois, parce que je les afûrme ; mais le « pourquoi elles sont, tu ne le sais, et, bien que tu les voies, « elles restent mystérieuses. Ainsi fait celui qui connaît c la chose par son nom, mais qui n'en peut voir l'essence « sans un secours étranger. Le royaume des deux se laisse « faire violence par un ardent amour et une vraie espé- « rance qui triomphent de la volonté divine, non à la • manière de l'homme qui subjugue l'homme; mais ils la « dominent, parce qu'elle veut être dominée, et, dominée, > elle domine par sa bonté. >

Malgré la singularité des idées de ce morceau, le tour de la traduction est si élégant et si aisé, qu'on serait tenté de le croire infidèle. Qu'on le rapproche du texte, on verra que l'élégance n'a rien coûté à la vraie exactitude. C'est là le caractère du travail de M. Mesnard. On le lit avec plaisir quand on n'a pas le texte sous les yeux, avec plus de plaisir encore quand on compare le français à Titalien, du

moins cpiand on le compare sans savoir ritalien mieux que moi. Et c*est là aussi la supériorité de M. Hesnard sur U plupart des traducteurs mondains dont je parlais plus haut. La confrontation de l'original les accable. Horace a tué en duel presque tous les généraux qui Tout traduit. Dante œ tuera pas M. Mesnard; il le fera vivre, en attestant le rare mérite de sa traduction. En échange, M. Mesnard fera lire le troisième acte de la Divine Comédie que Ton vante de loin, et dont les étranges beautés méritent d*ëtre admirées de près.

Je ne veux pas terminer cet article sans dire un mot des notes dont le iils de Fauteur, M. Léonce Mesnard, a emichi le livre de son père. Elles viennent à propos, elles sont courtes; M. Léonce Hesnard y montre de l'esprit et da savoir, sans vouloir en trop montrer et sans profiter de Toccasion pour se mettre en scène. Il est resté modestement au second plan, comme il sied à un annotateur ; il s*estfait une petite place à Tombre du gros volume paternel.

Parva sub ingenti patris se subjicit umbra.

Il a orné le livre, tout en sachant s*eflacer. Ce sont les notes d'un bon fils et d'un homme de goût.

(Journal des DébaU, 23 mai 1857.)

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