VIE DE MONTAIGNE
Un écrivain anglais qui aime et connaît notre littérature, M. Bayle Saint-John, vient de publier sur Montaigne une de ces abondantes monographies si chères à nos voisins ^ A l'aide des documents et des travaux les plus récents, complétés par ses propres recherches, M. B. Saint-John a tracé une histoire détaillée de la vie de Montaigne et une analyse approfondie de ses œuvres. Quoique, parmi les idées et les jugements qui remplissent ces deux volumes, il y en ait de discutables, comme on le verra tout à l'heure, je connais peu de livres plus propres que celui de M. B. Saint-John à expliquer aux Anglais Montaigne et son temps. Pour nous, ce livre a d'abord l'utilité d'un bon exemple : c'est un essai de critique internationale, une provocation amicale à faire sur les grands écrivains anglais des tra- . vaux aussi complets que ceux qu'on fait en Angleterre sur les nôtres. Nous trouvons de plus un intérêt de curiosité à voir Montaigne, cet esprit français par excellence, jugé par des étrangers. Les Anglais ne lui ont pas toujours été bienveillants. Dans un temps où l'influence française et classique régnait en Angleterre, les écrivains du Specm/eur,
1. Montaigne tbe Essayist, a biography, London, Chapman and Hall, 1858. In two Tolumes.
d*UD goût si délicat et d'un esprit si ouYert, ont porté sur Montaigne un jugement d*une sévérité eicessive. Sous le nom i*égot%sme, ils dénonçaient en lui, comme un défaut insupportable, cette complaisance à parler de soi-même, qui chez Montaigne nous parait un charme. < Ce Tieux et bouillant Gascon, disait le Spectateur y a mêlé à tous ses écrits le souvenir de ses infirmités corporelles.... Scaliger le fils, qui n'était pas trop bon ami de cet auteur, après avoir informé le public que le père de Montaigne vendait des harengs, ajoute ces mots : « La grande fadaise de Mon- « taigne, qui a écrit qu'il aimait mieux le vin blanc que le vin « rouge! Que diable a-t-on affaire de savoir ce qu'il aime?» Le Spectateur^ sans même rectifier l'erreur de Scaliger sur la naissance de Montaigne, qui, loin d'avoir eu pour berceau une caque de harengs, était né gentilhomme, 2e Spectateur fait chorus, et reproche à Montaigne de se mettre en scène et de faire outre mesure les honneurs de sa personne. Il ne voit pas la différence de ces confidences d'un homme de bonne foi, avec l'étalage delà présomption et les prétentions de la vanité. Il oublie que si Montaigne parle sans cesse de lui, ce n'est pas pour se proposer en exemple, mais pour se peindre, et avec lui l'homme général dont il est en abrégé une si parfaite image, et que s il donne son avis sur toutes choses, c'est pour le plaisir de le dire, non dans le dessein de l'imposer, < non comnie bon, mais comme sien. > On peut s*étonner qu'un Addison, un Steele, n'aient pas su pardonner à notre Montaigne cette agréable intervention du mai qu'ils prisent si volontiers dans quelques humoristes de leur pays, et que nous^^némes nous savons goûter dans Sterne, où elle n'a pas toujours le même naturel que dans les Essais. Si, parmi le public lettré d'Angleterre, quelques lecteurs attardés jugent encore notre incomparable moraliste sur la foi du Spe4:iateur, j'ose leur recommander l'ouvrage de M. B. Saint-John
comme la plus digne réparation offerte à Montaigne, et comme la meilleure leçon de justice et de goût.
De rtiomme et de l'écrivain dans Montaigne tout a été dit depuis longtemps. Son nouveau biographe a présenté un résumé judicieux des jugements les plus vrais portés sur l'un et sur l'autre. Il a tracé une peinture touchante de son amitié pour La Boétie, dont il met à propos le caractère en regard de celui de Montaigne. Son analyse du Contr'un a une particulière vivacité d'accent : il a senti quelle saveur plus énergique et quel sens plus profond donnent à cet admirable livre les faits modernes de notre histoire. Peut-être, en représentant Montaigne comme partagé entre le désir de rester soumis à l'Église et son penchant au libre examen, atténue-t-il un peu le pyrrhonisme de son auteur, et se laisse-t-il fléchir par cet argument de ses panégyristes, que dans tout ce qu'il dit Montaigne met la foi à part. C'était le cas de citer le mot si juste de Saci : c Ceux qui ont la foi doivent donc mettre à part tout ce que dit Montaigne. » M. Havet, dans son commentaire sur les Pemies de Pascal, qui à lui seul formerait un beau livre, a répondu spirituellement aux partisans du christianisme de Montaigne, que la seule concession à leur faire, c'est de dire que Montaigne était décidément incrédule toutes les fois qu'il songeait (selon l'expression de Pascal), mais que peut-être il consentait quelquefois à ne pas songer. Sur la politique de Montaigne, je souhaiterais encore que M. B. Saint-John fût plus explicite et qu'il eût profité plus amplement de l'excellent livre de M. Grùn. Sans doute il a raison de dire que Montaigne n'a laissé aucune théorie politique. Mais, sans donner aux vues éparses dans les Essais une liaison qu'elles n'ont pas et un air de système qui leur conviendrait peu, ne pourrait-on pas indiquer les maximes de conduite pratique qui reviennent le plus souvent sous sa plume? Ne pourrait-on, par des citations bien
choisies, nous le représenter tel qu'il était, non pas sans gloriole (car ce fameux titre de citoyen romain, par exemple, lui a tenu bien à cœur), mais sans ambition, « la liberté et l'oisiveté, ses qualités mattresses, étant, comme il dit, contraires à ce métier-là ; > sans fanatisme de parti, car il n'en eut d'aucune sorte: juste pour tout le monde, même pour un adversaire, il savait dire de lui : c II fait méchamment cela et vertueusement ceci ; » sans désir des grandes places, parce que pour les obtenir il faut trop souvent < gauchir, serrer les coudes et vivre non tant selon soi que selon autrui. > Il estimait que de son temps c'était chose malaisée de vivre dans le service du monde. « Qui se vante, en un temps malade comme cettuy-ci, d'employer au service du monde une vertu naïve et sincère, ou il ne la connaît pas..., ou s'il la connaît, il se vante à tort, et, quoi qu'il die, fait mille choses de quoi sa conscience l'accuse. > Aussi Montaigne aime-t-il mieux laisser c rompre le col aux affaires que de tordre sa foi à leur service. > « Quand pour la droiture je ne suivrais le droit chemin, je le suivrais pour avoir trouvé par expérience qu'au bout du compte, c'est communément le plus heureux et le plus utile.... J'ai vu de mon temps mille hommes souples, métis, ambigus, et que nul ne doutait plus prudents mondains que moi, se perdre où je me suis sauvé. * Voilà, en raccourci, ce qu'on peut nommer la politique de Montaigne, politique imitable par ses meilleurs côtés aux époques malades; mélange de circonspection et d'humilité naturelle, de nonchalance et de saine philosophie.
Pendant que je suis en train de signaler quelques lacunes et de soumettre quelques objections à M. B. Saint-John (c'est le plus digne hommage que je puisse rendre à un livre sérieux et important comme le sien), il me permettra de m'arréter un instant à un des chapitres les plus neufs, les plus ingénieux, mais aussi les plus attaquables , de son
ouvrage. Il roule sur un sujet tout à fait intime, plus biographique que littéraire, dont l'ancienne critique, occupée surtout des écrite, ne s'inquiétait guère, et digne d'allécher la critique moderne, curieuse par-dessus tout de la vie des écrivains. Montaigne as a lover, < Montaigne considéré comme amant, » tel est le titre de ce chapitre. Sur ce point délicat de ses amours. Fauteur des Essais ne nous a laissé que des demi-confidences. C'est une des rares matières où il recommande, que dis-je? où il observe la discrétion. Dans un siècle singulièrement relâché, le seigneur de Montaigne se piquait, en galanterie, d'une bonne foi et d'une retenue supérieures à la morale du temps, supérieures même, s'il faut l'en croire, aux vœux des femmes qu'il aimait. « A ce point, écrit-il, qu'elles m'eussent dispensé d'une si gFande déUcatesse, et que, si elles ont eu à se plaindre de mon amour, c'est de l'avoir trouvé sottement consciencieux. > Toutefois, ce serait flatter Montaigne que de faire honneur de cette réserve amoureuse uniquement àsaprud'homie. Cet honnête sentiment était heureusement secondé par une tiédeur de nature qui, sans exclure le goût du plaisir, lui faisait préférer parmi les amours « les respectueuses et les craintives, celles qui s'étendent' en préambules, * et, de son propre aveu, le rendait capable de résister à des épreuves que les saints d'ordinaire peuvent seuls surmonter. H. B. Saint-John a fidèlement représenté Montaigne , as a lover, sous ces traits empruntés aux Essais. Tant qu'il se borne à les citer et à les commenter, il est d'une exactitude irréprochable. Mais répéter sur un si attrayant sujet ce que Montaigne a dit, c'est le moindre plaisir : le plus vif, le plus rare, ce serait de deviner ce qu'il ne nous dit pas. « Il y a, dit poétiquement notre biographe, des temps où tous les esprits, sauf les esprits pratiques, recherchent les faits cachés de l'histoire de préférence aux faits apparents, comme aux couleurs ou
à la forme d*une fleur on préfère parfois son parfum. > Notre siècle, à ce qu'il paratt, est un de ces temps, et H. B. Saint-John un de ces esprits. Il tient pour assuré que, sans compter les liaisons passagères et de pure fan* taisie, Montaigne a eu un atnour, un amour prolbnd et malheureux, dont il a gardé jusqu'à la fin une cicatrice au cœur, Tisible à des yeux exercés. Cette maltresse cruelle et préférée, Montaigne ne la nomme pas; je l'ai vainement cherchée partout dans les Essais^ sur l'invitation de M. B. Saint-John : j'avoue n'en avoir pas découvert le plus léger vestige. Lui, plus clairvoyant, l'aperçoit dans les souvenirs les plus vagues, dans les allusions les plus générales, et jusque dans les médisances de Montaigne contre le sexe féminin, jouissances vindicatives d'une âme endolorie. Vers cette image partout présente et toujours fugitive, H. B. Saint-John étend sans cesse les bras, et, désespérant delà saisir : « J'aurais voulu, dit-il, la découvrir, l'inventer, la créer, la dégager du chaos des allusions obscures et des confidences inachevées, la faire luire comme un rayon de lumière sous les voiles du style. Mais j'ai craint, en suivant ses traces, de me perdre dans le roman, et j'ai laissé fuir le fantôme ^...> Scrupule tout à fait sage, mais qui n'empêche pas M. B. Saint-John de donner à ce fantôme un dernier regard avant qu'il disparaisse, et d'en esquisser les premiers traits : « Cette mattresse de Montaigne, c'est une étoile solitaire. Nous ne l'apercevons que réfléchie dans les profondeurs de son âme, et nous ne pouvons dire à quelle constellation elle appartient; mais soyons assurés qu'elle était belle.... » Après tout, en affirmant sa beauté, M. B. Saint-John ne se compromet pas. Toutes les étoiles de Montaigne, solitaires ou non, étaient tenues d'être belles. Montaigne nous avertit qu'il faisait grand compte de l'es^